LA RÉVOLUTION DE PORTUGAL
I/an ie40.
Quand je vous ai raconté, il n'y a pas longtemps , mes jeunes amis , Thistoire du sombre Philippe II , je vous ai dit par quels moyens ce prince, dont Tambition n'était point encore satisfaite de la possession de tous les Etats qui formaient alors la puissante monarchie espagnole, s'était emparé du royaume de Portugal, après la mort du jeune et intéressant Sébastien.
Depuis cette époque, les rois qui s'étaient succédé sur le trône de Castilk n avaient pas su se concilier Paffection des Portugais, et la sévérité de leur gouvernement avait au contraire excité sourdement la haine de cette nation contre la
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domination castillane , lorsqu'on vit tout à coup éclater en Portugal une révolution qui sépara pour toujours ce royaume de celui d'Espagne. Le roi Philippe IV, qui régnait alors à Madrid , comme presque tous les petits-fils de Charles-Quint, était un prince insouciant et mélancolique, qui , pour échapper aux soucis inséparables du gouvernement d'un grand royaume , avait fait choix d'un ministre habile , nommé le comte-duc d'Oliva- RÈs, dans lequel il avait placé toute sa confiance.
Or, le comte-duc d'Olivarès , qui savait avec quelle impatience les Portugais supportaient le joug espagnol , ne cessait de les traiter plutôt comme un peuple vaincu et tributaire , que comme la population de l'une des plus riches provinces de la monarchie. Se défiant des plus nobles seigneurs portugais qu'il craignait de voir au premier jour se mettre à la tête des mécontents , il avait éloigné la plupart d'entre eux de leur patrie , en les obligeant à servir, comme
simples cavaliers , dans les armées espagnoles qui faisaient alors la guerre au roî de France ; en même temps , pour alimenter le faste cérémonieux du palais de l'Escurialy il avait chargé un Portugais nommé Vasconcellos , que tous ses compatriotes détestaient à cause de son avarice et de sa cruauté^ de tirer chaque année de grosses sommes d'argent du Portugal , au risque d'appauvrir ce royaume, et d'en réduire les malheureux habitants aux dernières extrémités de la misère et du désespoir.
De tous les seigneurs de cette nation qui supportaient avec le plus de douleur l'humiliation dans laquelle le Portugal était tombé , aucun n'éprouvait plus de regret et de ressentiment que Jean , duc de Bragance^ petit-fils de ce Jacques de Bragance que Philippe II , comme vous savez 9 par la rapide conquête du duc d'Albe , avait privé autrefois de la couronne qui devait lui appartenir par droit de naissance.
Ce n'est pas, mes bons amis, que Jean
de Bragance fût un prince ferme et déterminé, capable d^affranchir sa patrie de ce joug insupportable, par un de ces hardis mouvements qu'inspire une résolution prompte et généreuse; il était au contraire d'un naturel doux et timide^ et surtout tellement paresseux que rien ne lui était plus pénible que le moindre effort de travail ou d'application ; mais comme il possédait de grands biens et des terres considérables , et que ses manières affables le faisaient aimer de tous ceux qui rapprochaient , c'était vers ce prince que se tournaient les espérances des Portugais qui ne cessaient point de le regarder comme le légitime descendant de leurs anciens rois.
Mais si la timidité du duc de Bragance le rendait incapable de se mettre à la tête d'un parti pour chasser les Espagnols du Portugal , la duchesse sa femmeavait un caractère bien autrement fier et déterminé. Quoique cette princesse fût Espagnole de naissance^ et de Tune des plus illustres familles de cette nation , elle vovait
avec peine son mari languir dans la retraite et robscurité, lorsque son rang et ses bonnes qualités le rendaient digne de porter la couronne de ses ancêtres.
Or, tandis que Jean de firagance était retiré dans un des plus somptueux palais de sa famille, à peu de distance de Lisbonne (c'est ainsi que Ton nomme la capitale du Portugal , grande et belle ville bâtie sur les bords du Tage) , plusieurs nobles portugais résolurent de tenter un coup audacieux pour soustraire leur pays au joug de l'odieux Vasconcellos; mais craignant de faire connaître leurs desseins au duc de Bragance lui-même, dont ils connaissaient l'humeur craintive et timorée, ce fut à l'intendant delà maison de ce prince , nommé Pinto , qu'ils s'adressèrent pour le prier de décider son maître à entrer dans leurs complots.
Ce Pinto, mes jeunes amis, n'était point , comme la plupart des courtisans qui entourent les gens riches et puissants, un homme avide d'argent et de faveurs, arrogant envers les faibles, mais humble et
rampant devant celui dont ils veulent captiver les bonnes grâces. Celui-ci au contraire était sincèrement affectionné à la maison de Bragance dans laquelle il était né y et comme il n'avait pas moins d'adresse que de dévouement 9 il sut si bien y d'un côté, flatter les espérances des conjurés^ et de Tautre, faire naître celles du prince, que malgré son indolence et sa timidité, ce der^ nier consentit à prendre connaissance du projet qu'ils avaient conçu de le faire monter sur le trône qu'avaient occupé sesaïeux. Ce fut dans une forêt où le duc de Bragance s'était rendu sous prétexte de prendre le plaisir de la chasse , que les principaux chefs du complot furent admis auprès de sa personne. Le fidèle Pinto , qui avait eu soin d'écarter les curieux et les importuns, fit alors à son maître, en présence de ces hommes résolus, qui pour la plupart appartenaient aux plus nobles familles portugaises, un tableau si frappant des avantages que lui promettait cette entreprise , et de l'entier dévouement de ces généreux seigneurs qui
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étaient prêts à sacrifier leur vie pour le bien public , que le duc, malgré son hésitation habituelle, leur répondit aussitôt quMIs pouvaient assurer leurs amis qu'il se mettrait à leur tête dès qu'ils jugeraient le moment favorable pour agir : après quoi , chacun se dispersa dans la forêt de peur de faire soupçonner le motif de cette réunion , et les conjurés ne songèrent plus qu'à se préparer au coup hardi qu'ils méditaient.
Cependant, mes jeunes amis, si le faible Bragance s'était ainsi engagé envers les amis de Pinto, ce n'était pas seulement l'espoir d*arracher sa patrie au jouj espagnol, ni même celui d'obtenir uof couronne royale, qui l'avait décidé à approuver un pareil dessein, si éloigné Jf son caractère incertain ; c'était aussi t crainte d'un danger personnel qui I?
avait déterminé. Depuis quelques moisk défiant Vasconcellos , averti par quelque rumeurs populaires (car il est presque impossible que les entreprises même les plui secrètes ne fassent pas naître quelques
soupçons ), voyait avec une certaine inquiétude que le duc de Bragance fît de plus fréquents voyages à Lisbonne , et qu'il se montrât au peuple avec une sorte d'appareil qui ne lui était point ordinaire dans les différentes provinces du royaume où il possédait des terres et des palais : aussi le comte-duc d'Olivarès fut-il bientôt informé de cette remarque, et le rusé ministre , qui n'osait point se saisir violemment de la personne d'un si grand seigneur, fît écrire aussitôt au duc de Bragance, par le roi Philippe IV, qu'il le priait de se rendre le pluspromptemeat possible à Madrid pour y recevoir les honneurs dus à son rang et à son mérite. Ce message , comme vous pouvez croire , causa un extrême embarras au duc de Bragance; mais Pinto , craignant avec raison que son maître ne se trouvât retenu loin du Portugal plus longtemps qu'il ne le voudrait , le supplia de n'en point tenir compte , et lui suggéra mille excuses pour ne point entreprendre ce voyage : tantôt, parle conseil de cet excel-
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lent «erviteu^ le duc faisait connaître au roi qu'afin de paraître à la cour de VEscurial avec un appareil digne de sa naissance et de ses richesses, plusieurs mois lui étaient indispensables pour faire préparer des équipages conve&ables; tantôt anaooçantsoo voyage comme très-prochain, il faisait réunir un grand nombre de domestiquesy selon Tusage des seigneurs de ce temps » qui ne se mettaient jamais en marche sans une suite nombreuse de valets de toute espèce ; d'autres fois encore, par le conseil de Pinto ^ le prince écrivait au roi que sa santé ne lui permettait pas en ce moment d'entreprendre un long voyage aux approches de l'hiver, et conjurait Sa Majesté de permettre qu'il attendit une saison plus favorable pour se mettre en route. Les premières excuses furent accueil^s par le comte d'Olivarès; mais lorsqu'il vit que Bragance cherchait chaque jour de nouveaux motifs de reta^ dément^ le ministre ne fut plus maître de son impatience et de ses soupçons , et lui écrivit au nom du roi son maître ^ pour
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lui ordonner de se rendit sans délai à Madrid, dans Téquipage qui lui conviendrait, et lui promettant les soins assidus des meilleurs médecins de cette capitale. Le duc de Bragance comprit alors qu'il était perdu si le complot projeté n'éclatait pas au plus tôt, et, ne sachant plus quel parti prendre, il permit à Pinto de tout disposer pour en presser l'exécution.
C'est une chose si difficile, mes bons amis, que de garder le secret d'un complot dans lequel un grand nombre de personnes doivent nécessairement entrer, que Ton comprend aisément que la plupart de ces entreprises dangereuses de- ^ iennent funestes à leurs auteurs. Aussi, lopuis la conjuration des Pazzi jusqu'à jelle du duc de Bedmar contre Venise , ivons-nous vu presque toujours ces desseins audacieux causerla perte de ceux qui 'js avaient conçus ; mais il n'en fut pas le même pour la conjuration tramée par 'habile Pinto ; et quoique beaucoup de Portugais en eussent connaissance , il ne e trouva pas, dans un si grand nombre
de personnes , un seul traître pour révéler à Vasconcellos le danger qui le menaçait.
L'un des principaux chefs de la con- 1 juration , nommé d'Aldama , avait un parent qui , en toute occasion , manifestait hautement une haine violente contre les Espagnols auxquels il prodiguait les titres de tyrans et d'usurpateurs. D'AÏdama, persuadé qu'un pareil homme entrerait avec joie dans une entreprise dont le but était d'arracher sa patrie au joug de ces étrangers , le conduisit un jour dans un lieu écarté où , sans autre précaution , il lui découvrit , en peu de mots , tout le secret de la conjuration: mais cet homme , qui paraissait auparavant si ardent et si résolu, demeura muet de surprise et de terreur en appitnant que cette entreprise aventureuse, qu'il semblait appeler de tous ses vœux, était au moment d'éclater ; et lorsqui. reprit la parole, ce fut pour supplier d'A!dama d'étouffer un pareil dessein dontl^ résultat serait infailliblement la ruine to
taie de sa patrie , le menaçant d'ailleurs de la colère de Vasconcellos et du roi d'Espagne lui-même, s'il nourrissait une pensée si criminelle.
Mais le bouillant d'Aldama, mes jeunes amis , n'était point un homme que de pareilles remontrances pussent détourner d'un projet auquel il avait consacré sa vie , et dans son désespoir d'avoir si mal placé sa confiance : (c Eh bien ! ditil à son parent en tirant son épée avec emportement, puisque tu as surpris mon secret par tes paroles trompeuses , il faut aussi que tu m'arraches la vie ou que je te punisse de ton imposture. »
Alors cet homme , qui était lâche et perfide, le conjura, les larmes aux yeux, de modérer sa colère ; il lui jura par tout ce que les hommes ont de plus sacré qu'il était prêt à entrer lui-même dans la conspiration, et l'assura que ce n'était ni par crainte ni par attachement aux Espagnols qu'il avait cherché à le détourner de son dessein.
Cependant d'Aldama, effrayé de s'être
confie si étourdiment à cet homme méprisable j courut aussitôt trouver ses amis pour leur apprendre son imprudence, et tous, d'une commune voix ^ dans la crainte d'une trahison , résolurent de ne pas attendre plus tard que le jour suivant pour frapper le coup décisif. En peu d'instants ils se partagèrent les différents quartiers de Lisbonne, et convinrent que dès le lendemain à la pointe du jour, aux cris de : Vive le duc u Bragange , ROI DE PORTUGAL ! il sc répandraient dans les rues de cette capitale où ils désarmeraient les soldats espagnols , et marcheraient ensuite sur le palais , pour mettre Yasconcellos hors d'état d'opprimer désormais sa patrie.
En effet, la nuit entière se passa pour les conjurés à faire leurs derniers préparatifs, et aussitôt que le jour fut venu, chacun, en se rendant à son poste, fit en* tendre le signal convenu , et exécuta ce i qu'il avait promis. Le nombre des conju- ' rés , lorsqu'ils parurent dans les rues de Lisbonne , ne s'élevait pas au-dessus de
cent cinquante hommes, tous déterminés à la vërité j et armés de toutes pièces ; mais dès qu'ils eurent proclamé roi Jean de Bragance dans les différents quartier^ de la ville , une foule de bourgeois se joignant à eux, augmenta leur nombre, qui s'accrut encore d'une multitude dé Portugais que Vasconcellos retenait en prison 9 et dont ils s'étaient empressés de rompre les fers ; de sorte qu'en peu d'instants Lisbonne tout entière fut en leur pouvoir , et il ne resta plus un seul Espagnol qui pût leur opposer la moindre résistance.
Pendant ce temps, l'intrépide Pînto, qui s'était réservé le poste le plus périlleux, se rendait au palais qu'habitait Vasconcellos pour surprendre ce méchant homme avant qu'il pût apprendre ce qui se passait; et, en effet, ayant désarmé la garde de ce palais, il parvint aisément avec sa petite troupe jusqu'à l'appartement qu'habitait le tyran. Mais je ne saurais vous dire quel fut le mécontentement des conjurés, lorsque, après
avoir vainement cherché ce misérable de chambre en chambre, et jusque dans les réduits les plus secrets , ils reconnurent qu'il leur avait échappé. Déjà, dans leur désappointement, quelques-uns d'entre eux parlaient de se retirer, satisfaits d'avoir soustrait le Portugal à la tyrannie de ce traître, lorsqu'une vieille servante, que l'un des conjurés , en sortant, menaçait du poignard, lui indiqua du doigt une petite armoire où ils découvrirent Yasconcellos blotti sous un tas de linge, et déjà plus mort que vif. Le supplice de ce malheureux fut de peu de durée ; car chacun l'ayant frappé de son épée, il tomba sans vie sur le plancher, et son corps ayant été précipité par une fenêtre, la populace, après l'avoir couvert d'outrages, le précipita dans le Tage, où il disparut aussitôt. Ce fut, dit-on, la seule victime de cette journée qui coûtait un royaume à l'Espagne.
Mais tandis que les conjurés ^ mes jeunes amis, accomplissaient ainsi en quelques heures cette révolution remar-
quable y le duc de Bragance qui j sur Tautre rive du fleuve ^ attendait Tissue de cette tentative hasardeuse , n'eut pas plutôt appris le succès qui la couronnait, qu'oubliant son caractère timide et irrésolu , il s'élança dans une petite barque de pêcheur avec deux rameurs seulement , et vint aborder sur la place même dupa- !ais, où une foule de peuple était assem* blée. Du plus loin qu'il fut aperçu sur le Tage, la multitude fît éclater la joie la plus vive , et les principaux conjurés , s'avançant à sa rencontre, le firent monter sur un trône élevé que l'on avait déjà dressé au milieu de la place pour que tout le peuple pût contempler à l'aise son nouveau souverain. Alors chacun des assistants jura fidélité au roi de Portugal et à l'illustre maison de Bragance ; et le monarque, qui devait sa couronne au zèle de l'habile Pinto , le combla de toutes sortes de caresses ; on remarqua pourtant qu'il eut soin de ne point accorder à ce fidèle serviteur de trop grands honneurs de peur d'exciter la jalousie de
la noblesse portugaise ; car il n'est que trop ordinaire aux princes de ne point récompenser ceux qui les servent avec le plus de dévouement et d^afTection , tandis qu'au contraire ils comblent de faveurs ceux dont ils craignent de faire naître le mécontentement.
On raconte que lorsque la nouvelle de la révolution de Portugal parvint à Madrid , le roi Philippe IV fut pendant plusieurs jours le seul de sa cour qui n'en fût point instruit, parce que le comte-duc d'Olivarès avait défendu que personne causât au monarque cette contrariété; mais enfin comme il fallait pourtant que ce prince l'apprît tôt ou tard , le rusé courtisan , entrant un matin dans son appartement d'un air riant:
« J'ai une bonne nouvelle à feire savoir à Votre Majesté, lui dit-il, c'est qu'elle vient d'acquérir en Portugal toutes les terres et les palais du duc de Bragance, qui a fait la folie de vouloir être roi. » L'indolent Philippe, ainsi trompé, parut recevoir gaiement cette nouvelle qui lui pro-
mettait un accroissement de richesses ; mais peu de temps après il fut complètement désabusé ; car ayant envoyé une armée pour reconquérir le Portugal , ses soldats furent mis en fuite, et ce royaume se trouva ainsi délivré sans retour de la domination espagnole.
Depuis cette époque y mes bons amis , le Portugal n'a pas cessé de former un État séparé et distinct sur lequel règne encore à présent la postérité de Jean de Bragance; et la jeune reine dona Maria, qui porte aujourd'hui cette couronne, est une petite fille de ce prince, que la fidélité de Pinto fit remonter autrefois sur le trône de ses ancêtres.
syugubohums de z^'histoibb db fraitcb.
1640. Suite da rè<me d« Louis XIII.
Depuis l'an 1648 jusqu'à Fan 1665.
Vous souvient-il , mes jeunes amis ^ de cette petite Christine , alors âgëe de quatre ans seulement , que Gustave- Adolphe, son père , tenait dans ses bras lorsqu'il fit ses adieux à rassemblée des états de Suède 9 peu de jours avant de s'embarquer pour l'Allemagne ? Eh bien ! c'est Thistoirede cette princesse, qui, comme vous savez , succéda à son glorieux père sur le trône de Wasa , que je vais essayer de vous raconter à présent.
Dès sa plus tendre jeunesse, Christine montra des qualités et des défauts qui semblaient plutôt appartenir à un garçon turbulent qu'à une jeune fille douce et timide. Le grand Gustave, qui seplai-
sait à voir se développer eu elle un caractère ferme et résolu ,-» ordonna qu'on rappliquât de bonne heure à tous les exercices les plus propres à la rendre forte et hardie. On raconte , à ce sujet , qu'un jour le roi visitant avec sa fille, à peine âgée de deux ans , une forteresse qu'il venait de faire construire , le gouverneur lui demanda de ne pas faire tirer les canons de peur d'effrayer la petite princesse : « Non , tirez , lui répondit Gustave y elle est fille d'un soldat , et je veux qu'elte s'accoutume à ce bruit. »
Christine ne parut éprouver aucune émotion de cette détonation qui épouvante le plus souvent les enfants ordinaires , et l'on eût pu dès lors conjecturer que comme elle n'avait pas, si jeune encore, la timidité de son âge, elle n'aurait pas non plus un jour celle de son sexe.
En effet, mes bons amis, Christine, devenue reine de Suède après la mort de son père, montra de bonne heure des qualités que possèdent rarement les jeulies p^ersonnes , et surtout un amour de
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l'étude qui n'appartient guère aux jeunes princesses. En peu d'années, elle apprît le latin, le grec, l'histoire, la géographie, et une foule d'autres sciences sérieuses qu'elle préférait à tous les amusements qui lui étaient offerts ; de sorte que, dans le temps même de la guerre de Trente ans , où Oxenstiern , Banner et Torstenson soutenaient glorieusement en Allemagne l'honneur des armes suédoises, ce royaume voyait s'élever une princesse qui, par un goût éclairé pour les arts et par les encouragements qu'elle accordait aux savants , promettait d'imprimer à son règne un éclat durable et solide. ^
Mais il ne suffit pas toujours, mes bons amis, d'avoir des connaissances, de l'esprit et une instruction supérieure à la plupart des personnes qui nous entourent , si nous ne cherchons pas en même temps à vaincre nos défauts et à modérer notre caractère : cette jeune Christine, si savante, si spirituelle, si résolue, était d'un caractère impatient, emporté, ca-
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pricîeux, et ne pouvait souffrir la moindre contradiction. Quoique la paix de Westplialie eût assure h la couronne de Suède des États plus considérables que ceux d'aucun de ses ancêtres , Christine refusa obstinément, malgré le vœu de ses sujets , de choisir parmi les princes ses voisins , ni même dans sa propre/amille, un mari qui aurait pu gêner son humeur variable et indépendante. Tandis que le sage Oxenstiern , entièrement dévoué à la fille du grand Gustave, s'efforçait de faire fleurir son royaume et de réaliser toutes les pensées que ce prince illustre avait conçues pour la prospérité de la Suède, Christine, entourée de savants qu'elle avait appelés à Stockolm de tous les pays de l'Europe, passait les jours et les nuits à s'entretenir avec eux d'astronomie , de médecine et de sciences de toute espèce. A quelque heure que l'on fût introduit auprès d'elle , c'était au milieu des livres, des médailles antiques, des manuscrits grecs et latins qu'on la trouvait plongée dans des études pro-
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fondes: on rapporte même qu*elleeutun jour la fantaisie de faire exécuter en sa présence , par des antiquaires, une sorte (le danse Spartiate dont elle avait lu la description dans leurs livres. A vous dire vrai, mes jeunes amis, cette danse exécutée par des personnages graves, affublés de vastes perruques et de larges vêtements à l'espagnole dont la mode était presque générale en Europe à cette époque , devait être passablement ridicule, et nous eût sans doute fait éclater de rire si nous vn eussions été témoins; mais la reine parut y prendre un plaisir si vif, que ses courtisans, pour flatter sa fantaisie, s'écrièrent que rien n'était comparable à im pareil spectacle. Aussi la fille de Gustave-Adolphe , malgré tout son esprit et son érudition, au milieu de cette cour appliquée uniquement à flatter ses goûts, irétait-elle plus qu'un enfant gâté, capricieux et boudeur.
Cependant cette habitude qu'avait {>rise la reine de Suède de ne se plaire <|a'avec des étrangers, avait éloigné
d'elle raffection de ses sujets ^ et lui avait inspiré à elle-même une sorte de mépris pour le pays où elle était née. Lorsqu'elle comparait les mœurs de la nation suédoise, fière, brave, généreuse, attachée à ses rois, mais encore rude et ignorante, à la politesse exquise et cérémonieuse des Italiens, des Espagnols, des Anglais, il lui semblait qu'elle n'était entourée que de Barbares. La France surtout où régnait alors notre grand roi Louis XIV dont la cour était le théâtre et l'école du bon goût et des belles manières, lui paraissait avec raison le pays du monde le plus favorisé. Les honneurs souverains étaient devenus à ses yeux une chaîne pesante et désagréable qui la forçait à faire le sacrifice de ses occupations favorites, et son plus vif désir était de s'affranchir de cette royauté qu'elle ne supportait plus qu'avec impatience,pour aller elle-même , sous les climats fortunés du midi de l'Europe, s'associer aux connaissances dont elle ne pouvait, de si loin, se faire qu'une idée imparfaite. Cette pensée
devint pour elle une passion si dominante que, dégoûtée de cette couronne glorieuse, à la vérité, mais qui gênait tous I ses penchants , elle prit la résolution d'y renoncer en faveur de l'un de ses cousins, nommé Charles-Gustave.
Dans les différentes histoires que vous avez lues jusqu'à ce moment , vous avez vu des rois et des grands personnages, fatigués des longues agitations d'une vie laborieuse et pénible , descendre volontairement , dans leur vieillesse , du rang élevé où la fortune les avait placés, pour consacrer leurs jours à la retraite et au repos; et j'entends d'ici quelques-uns de vous me nommer Sylla, Dioclétien et Charles-Quint; mais c'était la première fois que l'on voyait une princesse jeune, spirituelle, érudite, abdiquer librement un trône qu'elle tenait de ses ancêtres , pour suivre son goût pour la science et son ardeur pour les voyages. Cette bizarrerie plut sans doute à Christine, et l'espèce de célébrité que ce dessein lui assura fut pour elle un motif qui l'emporta,
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dans son esprit avide de singularités ^ sur les prières de tous les vieux serviteurs de son père. Les représentations du sage Oxenstiern lui-même échouèrent devant son inébranlable résolution, etle jouroîi elle descendit ainsi spontanément du trône lui parut être le plus beau de sa vie.
Le premier soin de Christine, après avoir vu Charles-Gustave s'asseoir à sa place, fut de quitter la Suède avec une suite peu nombreuse , mais encore composée des principaux officiers de sa maison royale. Ne sachant encore par quels pays elle commencerait ses voyages, elle avait pris pour devise une comète avec des mots latins qui signifient : « Les destins me conduiront; » peu de mois après, ayant traversé l'Allemagne, on la vît arriver à Bruxelles , où la singularité de son costume étranger, et plus encore celle de ses manières , attira tous les regards. Fidèle à son plan de voir et d'apprendre beaucoup de choses en peu de temps, elle fît aussitôt appeler auprès d'elle tous les personnages marquants des
pays qu'ellevisitait, et surprit la plupart d'entre eux par la vivacité de son esprit et la prodigieuse variété de ses connaissances.
Or, vous saurez, mes jeunes amis , que Christine de Suède, ainsi que tous ses prédécesseurs depuis Gustave Wasa dont elle était petite-fille, avait été élevée dans la religion luthérienne ; mais comme elle projetait de ne jamais retourner dans sa patrie, et de parcourir au contraire tous les États catholiques de l'Europe, elle résolut tout à coup de changer de religion avec la même facilité qu'elle avait abdiqué sa couronne. Il semblait que Tincons tante Christine eût pris à tâche de tromper toutes les prévisions par ses bizarreries: en peudemois, de reine, elle était devenue simple particulière; et la fille de Gustave- Adolphe, oubliant que son père avait péri à Lutzen pour la cause protestante, j se faisait catholique à la face du monde j entier.
De tous les pays que Christine avait eu I le dessein de visiter, aucun, comme je
CORISTINE DE SUÂDE. 201
VOUS l*ai dit, n*excîtait aussi vivement sa curiosité que la France. Le règne de Louis XIV offrait alors un étonnant assemblage des hommes les plus illustres dans tous les genres : c'était dans ce temps que vivaient à Paris Corneille , Racine, Boileau, Molière, La Fontaine, Descartes, Massillon, Bourdaloue, Fléchier, Turenne , le grand Condé, et cette multitude de personnages fameux qui ont fait donner à -cette époque le surnom de Grand Siècle ; les uns déjà célèbres par des œuvres immortelles ou des actions illustres, les au très commençant à se faire connaître par des talents remarquables, La France , à peine échappée aux troubles de la Fronde, voyail avec admiration un prince aimable, brillant et magnifique, s'environner d'illustrations de toute espèce, qui plaçaient notre nation au premier rang des peuples del'Europe; et ce fut un nouveau sujet de [satisfaction pour l'orgueil de Louis XIV que de voir une princesse du Nord venir, en quelque sorte ^ l'admirer sur son trône comme
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autrefois la reine noire de Saba, devant celui de Salomon.
A la vérité, la vive curiosité qu'excita l'arrivée de Christine à la cour de France n'empêcha point les courtisans, accoutumés aux mœurs douces et polies de Saint-Germain et de Versailles , de remarquer malignement sa rudesse, sa brusquerie peu ordinaire aux dames de ce siècle , et qui les étonnait encore plus que les épais vêtements de fourrure dont elle était couverte; mais Louis XIV, après lui avoir fait les honneurs de sa capitale, offrit à Christine de lui céder le palais de Fontainebleau, auprès de Paris, oîi elle pourrait passer tout le temps qu'il lui plairait , et se livrer sans contrainte à ses occupations favorites. La reine accepta cette offre avec empressement, et peu de jours après on la vit s'établir avec sa suite dans ce château où elle devait bientôt après donner un exemple de vengeance et de cruauté qui fait peser sur son nom une tache ineffaçable.
Parmi les officiers qui avaient suivi Christine dans ses voyages, se trouvait un gentilhomme italien, nommé Monaldes- CHi , qu'elle avait attaché à sa personne en qualité d'écuyer : ce Monaldeschi , qui était aimable et spirituel, n'avait pas tardé , par son dévouement et ses flatteries, à être admis dans Tintimité de sa souveraine , qui n'avait pas craint de lui confier ses pensées les plus secrètes; mais quelles furent à la fois la surprise et l'indignation de Christine , lorsqu'elle fut avertie que cet Italien , qu'elle croyait si fidèle, avait livré ses secrets à d'autres personnes, et que sa trop grande confiance l'avait fait tomber dans une lâche trahison.
Si Christine de Suède eût été encore reine à Stockholm, d'un mot elle aurait pu châtier le perfide en le faisant traîner devant des juges, qui, après avoir écouté sa défense, l'auraient sans doute condamné à une peine sévère. Mais elle se trouvait alors, étrangère et isolée, dans le palais d'un puissant monarque qui avait
bien voulu lui accorder l'hospitalité, et il n'a jamais étë permis à personne en France, quels que fussent d'ailleurs sa richesse et son rang, de se faire justice par ses propres mains.
Ce fut pourtant ce que fît à l'instant même l'implacable Christine , sans même vouloir entendre ce que le coupable pourrait alléguer pour sa justification.
Avant que Monaldeschi pût être averti du danger qui le menaçait, elle lui envoya l'ordre de se rendre sans le moindre retard dans une vaste salle du palais, que l'on nommait la Galerie aux cerfs, parce que des'images de ces sortes d'animaux en formaient les ornements ; mais à peine le malheureux écuyer fut-il entré dans cette salle, qu'il vit deux hommes à figures sinistres et armés d'épées nues se placer aux portes, en gardant un profond silence. En vain l'infortuné, saisi tout à coup d'un pressentiment funeste, conjura-t-il, les larmes aux yeux, ces deux hommes farouches de lui apprendre au moins quel sort lui était réservé , tous
deux refusèrent obstinément de lui répondre; l'effroi qui l'agitait se changea bientôt en une affreuse certitude, lorsqu'il vit entrer un vénérable religieux nommé le père Lebel, que Christine avait fait appeler au palais pour donner, lui avait-elle dit, les secours de la religion à un mourant. Alors M onaldeschi , qui connaissait l'inflexible volonté de sa souveraine, ne douta plus que sa dernière heure ne fût venue , et se mettant à genoux devant le prêtre qui cherchait à le défendre de ses meurtriers, il tomba percé decoupssous les yeux de ce vieillard respectable. On assure que , pendant cette effroyable exécution dont on montra pendant longtemps les traces sanglantes sur le plancher de la galerie aux Cerfs, la cruelle Christine était dans une salle voisine, entourée de quelques savants qu'elle avait invités , causant avec eux d'un air enjoué, et affectant une gaieté qui ne lui était point ordinaire.
Lorsqu'on apprit à Paris la mort violente du malheureux Monaldeschi, et les
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circonstances de ce meurtre abominable, un cri d'horreur s'éleva de toutes parts contre cette femme atroce qui venait de souiller de sang Tun des palais du roi de France. Louis XIV lui même fit défendre à Christine de reparaître à sa cour; et lorsque, deux mois après, elle osa se montrer dans les rues de la capitale, chacun détournait les yeux avec horreur de cette femme sanguinaire, et la populace la poursuivait de ses huées.
Depuis ce temps, mes bons amis, la vie de Christine de Suède ne fut plus qu'une longue suite de dégoûts et de caprices, de fantaisies nouvelles et de regrets amers. Bientôt fatiguée du séjour de Paris où elle n'était plus supportée qu'avec peine, elle prit la résolution de se fixer à Rome pour y finir ses jours dans la retraite. Là encore son goût naturel pour les arts et les antiquités la suivit, et elle y forma une précieuse collection de tableaux, de médailles et de livres rares, manuscrits ou imprimés; mais elle parut avoir perdu en grande partie la présence d'esprit et l'en-
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jouement dont elle avait fait preuye dans sa jeunesse : un jour pourtant que, visitant un de ces monuments dont la nouvelle Rome est décorée, elle s'arrêtait avec complaisance devant une admirable statue de la Vérité qu'un célèbre sculpteur venait d'achever, un de ses courtisans, pour lui être agréable, s'écria que peu de rois, comme elle, trouvaient autant de charme à la Vérité. « C'est que toutes les vérités ne sont pas de marbre, » répopdit Christine. Ce mot, mes jeunes amis, était bien placé dans la bouche d'une femme qui n'avaitjamais pu souffrir la moindre contradiction.
Ce fut à Rome, et dans un âge encore peu avancé que la reine Christine termina cette existence bizarre qui l'a rendue plus célèbre qu'illustre. On dit que, dans les dernières années de sa vie, elle regretta amèrement d'être descendue d'un trône qu'elle aurait pu occuper avec gloire; mais les Suédois se félicitèrent d'avoir échappé aux caprices de cette femme fantasque pour qui, sans doute,
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la prospérité de ses États n'eût pas été plus précieuse que la vie de son écuyer. Un magnifique tombeau reçut le corps de Christine dans la basilique de Saint- Pierre de Rome, où elle avait ordonné qu'après sa mort on n'inscrivit que son nom et Tâge auquel elle aurait cessé de vivre. Mais cette dernière expression de sa volonté n'a point été respectée, et une pompeuse épitaphe indique à ceux qui visitent la basilique romaine la tombe somptueuse qui renferme les restes mortels de l'extravagante Christine.
SyKCHROiriSMES DE l'hISTOIAE de FRANCE.
1648. Suite du règne de Louis XIV. — Continuation des troubles de la Fronde.
1651. Exil du cardinal Mazarin.
1653. Retour du cardinal.
1659. Traité des Pyrénées. — Mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne.
1661 . Mort du cardinal Mazarin.
Depuis Tau 1660 jusqu'à Tan 1683.
Depuis que le traité de Munster avait mis fin aux désastres de la guerre de trente ans , mes jeunes amis, T Allemagne commençait à réparer les malheurs qui l'avaient accablée pendant cette période longue et sanglante ; mais de nouveaux orages se formaient contre elle du côté de l'Orient, et Tempire ottoman qui, depuis le désastre de Lépante , paraissait avoir abandonné ses projets de conquête en Europe, se montrait de nouveau menaçant et terrible.
La république de Venise qui , comme vous savez , possédait presque seule , depuis plusieurs siècles, le commerce et les îles grecques de la Méditerranée, fut
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la première attaquée par les armes musulmanes. La grande île de Candie, que les anciens nommaient la Crète , et sur laquelle la Mythologie raconte tant de fables merveilleuses , tomba d'abord au pouvoir de l'empereur turc qui , à cette époque, portait le nom de Mahomet IV.
Malgré les efforts et le courage des plus braves chevaliers de toutes les nations chrétiennes accourus à sa défense , Candie fut abandonnée aux Turcs après une résistance longue et opiniâtre ; les queues de cheval du sultan flottèrent sur les remparts ruinés de cette île importante dont la conquête ouvrait aux Ottomans celle du Péloponnèse.
Ce n'est pas, mes bons amis, que le sultan Mahomet IV ressemblât en aucune façon à ces princes belliqueux qui, pendant près de deux siècles , s'étaîent succédé sur le trône de Constantinople.
C'était au contraire un monarque indolent, plus disposé à vivre mollement dans ses jardins parfumés des rives du Bosphpre^ qu'à braver les fatigues et les
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périls de la guerre , comme Mahomet II et le grand Soliman ; mais il avait pour vizir un homme habile et infatigable qui se flattait d'accomplir tous les projets ambitieux que ces grands princes avaient formés autinefois pour Taccroissement de la puissance ottomaûe.
Kara-Mtjstapha , c'était le nom de ce vizir intrépide , avait employé sept années à réunir une armée considérable avec laquelle il prétendait envahir en peu de mois l'Allemagne et l'Italie, et faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre, suivant l'expression de l'un des premiers califes dont je vous ai raconté l'histoire dans un autre livre.
Pendant ces sept années , des populations entières de toutes les provinces de l'Asie avaient été transportées en Europe pour cette grande conquête ; le Danube était couvert chaque jour de longues barques chargées de soldats turcs, tartares, arabes , mongols, égyptiens, grecs de l'Asie Mineure, tous différents de couleur, de mœurs , de costumes , de caractères ; les
uns 9 montés sur de légers chevaux accoutumés à franchir les sables de TArabie ; les autres portés sur des chameaux dont les longues files rappelaient les caravanes pieuses de la Mecque et de Medine : ceux-ci , vêtus de robes traînantes à la façon des Asiaitiques , et armés de flèches ; ceux-là , couverts d'armures de fer, et maniant alternativement le cimeterre oriental et le mousquet des Européens. Le camp de Kara-Mustapha, dont les tentes innombrables couvraient les côtes de la Méditerranée et les rives du Danube, semblait plutôt un vaste rendez-vous de tous les peuples de l'ancien monde, qu'une armée prête à entreprendre des conquêtes.
Ce fut pourtant à la tête de cette multitude formidable, qu'après avoir traversé la Hongrie et les plaines de l'Autriche, Kara-Mustapha, traînant après lui, dit-on, plus de trois cent mille combattants, sans compter un nombre plus grand encore de femmes, d'esclaves et de valets de toute espccc, parut dc-
vant les murs de Vienne où la nouvelle de. son approche avait déjà répandu Teffroi. C'était pour la troisième fois que cette capitale voyait se dérouler sous ses remparts Tappareil imposant d'un camp turc , et vous pouvez vous souvenir que deux fois elle fut sauvée presque miraculeusement du danger qui la menaçait ; mais jamais encore une armée si redoutable n'avait assiégé cette clef de l'empire. Le prince qui portait alors la couronne impériale se nommait Léopold P"^; il était fils de Ferdinand III , dont le plus beau titre de gloire fut de mettre fin aux malheurs de la guerre de Trente ans ; mais c'était un monarque faible et irrésolu, qui , tant que le danger avait été éloigné, n'avait pas songé à le prévenir, et que l'apparition du terrible Mustapha surprit encore incertain et désarmé; peu s'en fallut même que ^ fuyant pendant la nuit avec l'impératrice et ses enfants par la seule route qui restât libre encore, il ne tombât au pouvoir des Tartares qui devançaient l'armée turque , et le danger
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que coururent alors Tempereur et sa famille vint encore ajouter à la consternation des défenseurs de Vienne.
Cependant, mes jeunes amis, TEurope entière ne pouvait voir sans épouvante cette innombrable armée turque dont les tentes couvraient à perte de vue toutes les campagnes de T Autriche , se placer ainsi au centre de l'Allemagne, d'où elle pouvait menacer également la France et ritalie. Mais les rois chrétiens ^ au lieu de s'unir contre l'ennemi commun, étaient divisés par des querelles qui avaient déjà causé tant de guerres sur les bords du Rhin et dans les Pays-Bas. Louis XTV lui-même , dont l'humeur ambitieuse voyait avec une joie secrète l'abaissement de cette altière maison d'Autriche qui cent ans auparavant faisait trembler le monde, paraissait peu disposé à secourir l'empire menacé, et presque tous les princes allemands , jaloux les uns des autres, s'excusaient sur l'inquiétude que lieur inspirait le roi de France pour n'accorder à l'empereur, fuyant sa propre
capitale, que des promesses vagues ou des secours insuffisants. C'est ainsi que nous avons vu, dans presque toutes les histoires, les plus vastes empires s'écrouler par la discorde et la mésintelligence , tandis que Tunion et une confiance réciproque ont sauvé quelquefois de faibles États des dangers les plus effrayants.
A cette époque, le roi de Pologne se nommait Jean Sobieski ; dans ce pays oïl la couronne est élective, comme je crois vous Tavoir expliqué ailleurs, c'était par ses vertus et ses grandes qualités que Sobieski avait mérité d'être appelé au trône. Ce prince , de l'une des plus anciennes familles polonaises, avait montré dès son enfance un grand courage et une véritable habileté pour la guerrei et comme on aime presque toujours à entourer le berceau même des hommes illustres de quelque circonstance merveilleuse, on racontait que le jour de sa naissance avait été marqué pour la Pologne par Tune des plus terribles tempêtes
qui eût jamais éclaté dans ce pays. Avant même d'être élevé à la royauté par le choix de ses concitoyens , Jean Sobieski avait remporté sur les Turcs , auprès d'une ville appelée Choczim , à peu de distance de la mer Noire , une éclatante victoire qui avait fait reculer leurs hordes menaçantes et sauvé sa patrie des malheurs d'une invasion. Aussi ce prince était -il regardé dans toute l'Europe comme le plus formidable adversaire de la puissance ottomane; et Kara-Mustapha lui-même , en venant mettre k siège devant Vienne , s'était flatté d'emporter cette place avec assez de promptitude pour que le roi de Pologne n'eut pas le temps de la secourir.
Ce fut vers ce guerrier déjà redoute des Ottomans que l'empereur I^opoW»
ne trouvant de tous côtés que des en&e* mis secrets ou des amis timides à opposer au torrent qui menaçait l'empire, se décida enfin à tourner ses vœux et ses espérances. Réduit à confier sa capitale à un petit nombre de soldats fidèles qui s'étaient
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voués à la défendre , il envoya au roi de Pologne des ambassadeurs pour le con* jurer de ne point abandonner Vienne et r Allemagne entière au danger qui paraissait près de fondre sur la chrétienté ; et Jean SoUeski , qui aimait la gloire , ne put rester insensible à celle que lui offrait cette lutte mémorable où l'islamisme et la vraie religion allaient encore se trouver aux prises , comme au tem^ de Charles Martel et d'Abdérame.
Or, il faut que je vous dise, mes jeunes amis, qu'à cette époque les Polonais, par leurs coutumes, leurs usages, l«ur caractère, ne ressemblaient guère aux nations de rOccident et du midi de l'Europe :
par un reste des mœurs des anciens Sarmates dont la nation polonaise tire son origine , on ne connaissait en Pologne que deux classes de citoyens : les nobles et les paysans.
Les premiers, comme les seigneurs du temps de la féodalité, ne combattaient jamais qu'à cheval : lorsqu'à l'appel de leur roi ils prenaient les armes , montés