‹ L'histoire moderne, racontée à la jeunesseChapitre 80 sur 117 · LE CHARPENTIER DE SARDAM · texte numérisé non relu

LE CHARPENTIER DE SARDAM

Dqialsran 1686 juMp'à l'an 1696*

Pierre Alexiowitz, le plus jeune des fils d'Alexis (il est .d'usage en Russie de joindre au nom de chaque prince celui de son père), était né avec les plus grandes qualités que jamais monarque ait possédées. A un corps robuste et énergique il joignait une âme forte et généreuse, et tandis que, dans la profonde retraite à laquelle Sophie avait condamné ses deux frères , le faible Iwan , plus languissant chaque jour , voyait s'éteindre de moment en moment le peu de vie qui lui restait , Pierre au contraire, en grandissant, manifestait un caractère ferme et capable des plus grandes choses.

238 VÈ CHARPBNTIBR DB SARDAM.

Dans son enfance, eiffrayé pendant une promenade du bruit soudain d'âne cascade d'eau qui tombait avec fracas du haut d'un rocher y - il avait contracté malgré lui une répugnance si extraordinaire pour cet élément que la vue seule d'un ruisseau le faisait pâlir et trembler. Eh bien ! croiriez-vous que cet enfant, pour surmonter cette répugnance involontaire f eut le courage de se faire plonger par ses domestiques dans une rivière où , après les efforts les plus pénibles y il parvint à nager sans la moindre crainte ?

En même temps y comme la czarine Sophie y malgré ses prières , lui refusait des maîtres afin cju'il restât ignorant et incapable de jamais gouverner son empire, Pierre entreprit d'apprendre seul la langue hollandaise et la langue allemande,! parce qu'il avait entendu dire que ces deux nations étaient les plus instruites et les plus industrieuses de l'Europe, et que d'ailleurs il avait eu occasion d'apercevoir à Moscou quelques

Ul C&ÂRPSNTISR DE SABDAM. 239

marchands hollandais et allemands qu'il s'était plu à questionner sur les usages de leurs pays, si différents, à cette époque, des mœurs rudes et grossières des Mos* covites.

Mais, tandis que Pierre dans sa retraite, mes bons amis, mettait ainsi à profit les précieuses années de sa jeunesse, une nouvelle révolte des strélitz allait changer la face de Tempire russe, en le plaçant sur un trône dont ses grandes qualités le rendaient digne plus encore que sa naissance a Ces soldats turbulents , déjà las d'obéir à l'impérieuse Sophie, s'étaient portés avec violence au Kremlin , où égorgeant sous les yeux de cette princesse ses plus fidèles partisans , ils avaient proclamé czars les deux jeunes princes, sous les noms d'Iwan YI et de Pierre I*** Quant à cette femme ambitieuse , il fallut qu'elle cherchât un refuge dans un couvent voisin de Mos* cou où on la contraignit de se faire religieuse, et de renoncer pour toujours aux honneurs et à la puissance qu'elle

240 ÏS CHARPENTIER DE SARDÂM.

avait tant enviés. Le faible Iwaa , ainsi porté au pouvoir suprême sans le vouloir, languit encore plusieurs années dans le rang élevé où la Providence l'avait placé : puis il mourut sans que personne s'en occupât, tant Tempire était glorieusement rempli alors par son frère Pierre, qui préludait déjà par des actions éclatantes aux grandes choses qui, en peu d'années, devaient changer entièrement la face de la Russie.

£n effet, mes jeunes amis, une grande pensée , une de ces pensées qu il n'est presque jamais donné à un même homme de concevoir et d'accomplir, était montée avec Pierre r*" sur le trône. Maigre l'isolement et l'ignorance dans laquelle on s'était efforcé de le retenir, le petit nombre d'étrangers qui> avaient pu s'approcher de sa personne lui avaient assez appris combien ses sujets , presque sauvages encore , étaient différents des Anglais, des Français, des Allemands, des Hollandais et des autres peuples de l'Europe. Cette remarque suffit pour inspi-

LE CHAHPBNTIER DE SARDAM. 24 1

rer au jeune Czar Tidée d'obliger les Russes à changer leurs mœurs et leurs usages; mais, avant de corriger la barbarie de sa nation , il comprit que c'était à se corriger lui-même de ses propres défauts qu'il devait s'attacher. Né avec un caractère facile à irriter , adonné à Tusage du vin et des liqueurs fortes , trèsrépandu chez les peuples du Nord qui , à Taide de ces boissons pernicieuses et enivrantes , s'efforcent de combattre le froid glacial de leur climat, il entreprit de dompter ses goûts et ses penchants comme il avait vaincu ses' répugnances , et parvint ainsi à force de travail à remporter celle de toutes les victoires qu'il est le plus difficile d'obtenir ; car il de* vint aussi calme, aussi réfléchi, aussi tempérant qu'il avait paru jusqu'alors adonné à la colère , et passionné pour le yin et la bonne chère.

L'un des premiers soins du czar Pierre , lorsqu'il se vit maître de l'empire, fut d'appeler autour de lui des étrangers dont il prévoyait qu'il aurait

HIST MODERNE. T. M. V fiP'"» ^ ,14

242 LI CHÀRPKNTIIH M SÂRDÂlf.

besoin pour s'instruire lui-même j et répandre parmi les Russes les arts et Tindustrie des autres nations» Dans une de ses maisons de campagne , il avait formé d7abord| de ses plus jeunes domestiques, une petite troupe de cinquante soldats seulement, auxquels il avait donné pour che& les fils des boyards qui lui étaient le plus dévoués , sous le commandement d'un Français , nommé Lefobt , à qui Pierre portait une grande estime parce qu'il était patient ^ laborieux, infatigable, et prêt à tout entreprendre pour le service du prince qu'il avait adopté. Ce n'est pas, mes bons amis , que Lefort fut très^savant , ou même qu'il fût capable de diriger l'esprit du jeune monarque; mais, comme il avait beaucoup voyagé, et paraissait avoir observé avec attention les usages des différents pays qu'il avait parcourus , le czar le jugea digne de seconder les grands desseins qu'il avait conçus pour la prospérité de la Russie, et le fit chef de cette première troupe régulière qu'il nonmia le régiment

LS CBARPBNTIBR DB SARDAM. 243

des gardes Pb^obaziitski, du nom de la maison de campagne où il avait commencé à Texercer à Teuropéenne.

Or y il faut que je vous dise que la plupart des boyards , accoutumés à faire peser une autorité absolue sur les soldats quMls amenaient au czar j ne pouvaient voir sans mécontentement qu'un étran* ger leur fat préféré à la tête de la nouvelle armée de Pierre ; mais celui-ci, qui savait que ce n'est qu'en obéissant qu'on apprend à commander, n'hésiia point à leur donner lui-même l'exemple de la discipline et de la subordination. Afin que chacun s'accoutumât par la vue du monarque à passer par les rangs les plus obscurs de la milice, Pierre voulut commencer par être lui-même tambour dans sa compagnie des gardes Préobazinski.

A la vérité , ce fut un spectacle tout à fait nouveau que celui d'un grand prince battant lui-même la caisse devant ses soldats ; mais en peu de temps , il recueillit le fruit de l'exemple salutaire qu'il don^ nait aux jeunes seigneurs de son em-

Page 1