HIST. MODERNE T, II. 4* ÉDIT. ^ , IT
relie qui l'animait depuis si longtemps contre le czar. A cet effet , il avait réuni les troupes les plus nombreuses et les mieux disciplinées que la Suède eût jamais mises sur pied j et ne doutait pas qu'avec tant de braves gens il ne lui fût aisé de dëtisôner le czar, comme il avait dépouillé Auguste de la couronne de Pologne.
En peu de mois on le voit, sans être ndenti dans sa marche par les troupes que Pierre envoie à sa rencontre, s'avancer vers Moscou avec une intrépidité sans exemple, bravant à la fois les armes ennemies et les obstacles que lui offrent à- chaque pas les solitudes qu'il traverse. Tantôt , pour joindre plus promptement les Russes qui se retirent devant lui , il franchit une rivière presque glacée , ayant de l'eau jusqu'aux épaules, à la tête de ses gardes , et aborde le premier sur la rive opposée. Tantôt, dans une bataille où il s'est placé au poste le plus périlleux, il aperçoit dans la mêlée un jeune Suédois qu'il affectionne , blessé et dont le cheval venait d'être tué : mettant
DB SÂlNT-PÉmâBOlJâG. Î91
aussitôt pied à terre , il lui donne son propre cheval , et continue à combattre à pied tout le reste du jour. Une autre fois-, il n'hésite point, pour devancer Tennemi de quelques marches, à s'engagef dans une forêt de cinquante lieues d'étendue, coupée d'immenses marécages, où, après d'incroyables efforts, il est contraint d'abandonner presque tous ses canons et les bagages qu'une armée trame toujours après elle; ses soldats suoeombent à la fatigue et aux privations, la plupart marchent nu«-pieds et n'ont plus que des vêtements en lambeaux; mais rien n'est capable de l'arrêter: déjà ii n'est plus qu'à cent lieues de Moscou; il n'est guère plus éloigné de Saint«-Pétensbourg, et le bruit de son approche a répandu l'effroi dans les deux capitales de l'empire russe.
SmrCHKOirtSMB de l'hISTOIRS DB FBAVO.
4704. Suite du règne et des revers de Louis XTV,
S92 U BATÀILLt DE PULTàVA.
L*an 1709.
Cependant j mes jeunes amis ^ Pierre ne pouvait s'empêcher de voir avec une extrême douleur cet empire qu'il commençait à peine à tirer de la barbarie y dévasté par cet ennemi formidable : il j n'ignorait pas que, parmi lesMoscoyites attachés aux andens usages, on l'accusait d'être l'auteur de tous les maux de cette guerre désastreuse. Pénétré de douleur, il se décide enfin à envoyer secrètement au roi de Suède un officier polonais chargé de solliciter la paix. Mais lorsque celui-ci parvient, non sans peine , auprès de Charles XII : ce Je traiterai avec le czar à Moscou , » lui répond fièrement ce prince, et tournant le dos à Tenvoyé,
Là bataille de pdltava. 203
il le renvoie sans lui adresser d'autres paroles.
Lorsque le czar apprit cette réponse arrogante du prince suédois y son indignation lui fit oublier les désastres de la Russie : « Mon frère Charles, s'écria-t-il, veut faire F Alexandre, mais je me flatte qu'il ne trouvera pas en jnoi un Darius. » En effet , la fierté de Charles XII ne vous rappelle-t-elle pas celle du conquérant macédonien qui répondait durement aux ambassadeurs du roi des Perses que le monde ne pouvait souffrir ni deux so* leils ni deux maîtres ?
Pendant ce temps , Charles XII, que la terreur de ses armes avait déjà précédé à Moscou, quittant tout à coup la route de cette capitale , au grand étonnement de son armée et de Pierre lui-même, s'avançait vers une province russe , que l'on nomme I'Ukraine, voisine de la mer Noire , et qu'habitent des tribus guerrières, mais sauvages, auxquelles on donne le nom de CosAQUfS zaporogui;s ou zAPOAiiyi£ir$.
294 LA BATAILLE DB PULTAVA
Ces Cosaques , mes bons amis , ne forment point une nation , car ils n'ont ni femmes ni enfants , et n'ont d'autre demeure que des tentes grossières qu'ils transportent à travers les vastes prairies de l'Ukraine y à peu près comme les Tartares vagabonds dont je vous ai parlé dans d'autres histoires ; la guerre et le pillage sont leurs seuls moyens d'existence , et ils sont surtout fort avid^ d'enlever de jeunes garçons auxquels ils in*spirent le goût de cette vie errante et périlleuse, et qu'ils font entrer dans leurs rangs dès qu'ils ont la force de porter les armes et de conduire un cheval. Les pâturages de TUkraine nourrissent pour eux, dims la belle ^ison^^une race précieuse de chevauK, à longue crinièire .flottante, petits de taille, mais infatigables et accoutumés, lorsque la terre est recouverte de neige , à «e repaître d'écorce d'arbre. Le prince de ces Cosaques ou plutôt leur général , car ils fornaient «uoins un peuple qu'une armée , :porte le titre d'HETMAzr. Ils le ohoiaisseiit ordÂ-
L4 BÀTÀILL5 DE PULTÀYA. 295
nairement parmi leurs guerriers les plus intrépides , et le czar de Russie lui confie le commandement de ces hordes indisciplinées.
L'hetman qui régnait sur les Cosaques dans le temps que Charles XII s'approchait de l'Ukraine, se nommait Mazeppa; il était Polonais d'origine, et son histoire est si extraordinaire que je ne puis résister au désir de vous la raconter.
Dans sa jeuDesse,Mazeppa était page d'un seigneur polonais farouche et sévère. Un jour que le jeune page avait commis quelque faute, son maître ordonna qu'on le fouettât rudement , châtiment qui de tout temps n'a été appliqué qu^aux esclaves ; mais Mazeppa , indigné de cette rigueur extrême , ayant frappé ceux que son maître avait chargés de le châtier, cet homme impitoyable fit amener un cheval sauvage que quatre valets avaient peine à contenir , et ordonna que le malheureux jeune homme, entièrement dépouillé de ses vêtements , fût lié
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avec de grosses cordes sur le dos de cet animal fougueux qui, lâché aussitôt à travers la campagne , franchit avep la rapidité de réclair un espace immense pour se diriger vers l'Ukraine , d'où il avait été amené peu de jours auparavant. Jene saurais vous dire, mes jeanesamis, quelles furent les angoisses de l'infortuné Mazeppa lorsque, fortement attaché sur ce coursier indompté que ses gémissements ne faisaient qu'exciter , il se sentit emporter comme un trait, tantôt à travers des prairies marécageuses , tantôt à travers d'épaisses forêts dont les épines le déchiraient. Son sang ruisselait sur les flancs du fougueux animal qui , les naseaux ouverts, et poussant des hennissements, ne s'arrêtait devant aucun obstacle, traversait les plus grands fleuves à la nage , et ne touchait la terre que pour reprendre sa course. Déjà deux fois la nuit avait succédé au jour, et le jour à la nuit, sans que l'animal furieux s'arrêtât, et Mazeppa , privé de sentiment , était prèsjd'expirer, lorsque enfin le cheval,
Là bàtàillk ds pcltàya. 297
ëpuisë de fatigue et de faim , tomba luimême y et demeura sans vie sur la terre. Peu s'en fallut alors que le jeune homme n'expirât dans cette affreuse position, ou ne devînt la proie des bêtes fauves, lorsque des Cosaques l'ayant trouvé par hasard, reconnurent qu'il respirait encore; les soins de ces hommes hospitaliers qui pansèrent ses blessures , le rappelèrent à la vie , et Mazeppa , reconnaissant envers ses bienfaiteurs , s'associa à leur vie errante et périlleuse. Il acquit parmi eux une si grande renommée par sa bravoure, qu'ils le choisirent pour hetman, et ne voulurent plus avoir d'autre chef. Pierre lui-même , qui connaissait la valeur de Mazeppa , le combla d'honneurs et de richesses ; et le page polonais devenu , avec le temps , vieillard à barbe blanche , était admis quelquefois à Moscou à la table du czar.
Un jour que , dans un festin , Pierre se plaignait vivement à Mazeppa qu'il n'eût point encore adouci les mœurs de ses Cosaques, l'hetman lui représenta avec dou-
108 LÀ BATAILLE 01 PULïÀViL.
ceur que ces hommes faroudbes se plieraient difficilement à de nouveaux usages. Mais le czar , échauffé par le vin., et indigné qu'on lui résistât, lui ordonna 4e sortir de $a présence en lui donnant le nom odieux de traître. Mazeppa sortit en effet ; mais un pareil outrage ne pouvait le laisser insensible , et étant retourné peu de temps après parmi les siens, il n'attendit qu'une occasion favorable pour venger Taffront qu'il venait d'essuyer.
Ce fut précisément vers cette époque que Charles XII, ayant .pénétré en Russie, s'avançait vers Moscou., lorsque l'hetmaa, ne doutant pas que le marnent ne fut venu d'accomplir la veagean<:e qu'il méditait contre le czar , fit savoir secrètement au monarque suédois que, s'il voulait conduire son armée en Ukraine pour y passer l'hiver qui s'approchait, les Cosaques accueilleraient les Suédois comme des frères, et se joindraient à eux contre leurs ennemis.
Charles XII crut facilement aux promesses du vieillard dont la réputation
LA BATAILLE ÛE PllLTAYA. 299
de valeur était parvenue jusqu'à luf ^ et ce fut alors qu^abandonnant tout à coup le chemin de Moscou qu'il avait suivi jusqu'à ce moment, il se dirigea vers le BoRYSTHÈixE, grand fleuve qui sépare l'Ukraine de la Turquie d'Europe , et se jette non loin d'Azof dans la mer Noire.
C'était sur les bords de ce fleuve que Mazeppa devait joindre l'armée suédoise avec trente mille Cosaques et des provisions abondantes; mais lorsque Charles XII y parvint après des marches pénibles, où les fatigues et les privations avaient fait périr une grande partie de son armée , il n'aperçut que quelques petites troupes de cavaliers qui s'éloignèrent de toute la vitesse de leurs chevaux , sans que les Suédois pussent en joindre un seul.
Si vous avez bien compris jusqu'à présent , mes bons amis , le caractère opiniîitreet intraitable de Charles XII, vous ne serez point surpris sans doute en ap« prenant que loin d'être rebuté par tant de fatigues, son courage semblait croître
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avec les obstacles; et que son âme de fer, secondée par un corps infatigable, lui donnait la force de tout endurer sans se plaindre. Un jour qu'il passait une revue de ses gardes, un vieux soldat, sortant du rang , lui présenta un morceau noir et moisi d'un pain grossier d'avoine, seule nourriture que l'armée suédoise eût reçue depuis plus de quinze jours ; le roi le prit, en mangea une partie, et rendant le reste au soldat : « Il n'est pas bon, dit-il , mais il se mange. » Ces mots répétés aussitôt de rang en rang ranimèrent ces hommes intrépides , qui en voyant leur roi partager ainsi toutes leurs souffrances , étaient prêts à verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Enfin Mazeppà parut, mais seul, mais vaincu par le czar qui , ayant découvert sa trahison, avait taillé en pièces ses G)saques, et contraint Thetman lui-même à prendre la fuite, sans armée, sans provisions, et n^ayant d'autre équipage que quelques chevaux chargés d'or que les Russes avaient laissé échapper. Ce fut
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par ce vieillard consterné, maïs toujours intrépide, que Charles apprit que Pierre s'avançait , à la tête d'une armée formidable, pour accabler d*un seul coup Taudacieux conquérant qui avait osé s'aven- • turer dans des pays inconnus , où le climat seul et la misère eussent suffi pour l'ensevelir.
Cependant , mes bons amis , si Pierre avait résolu de livrer aux chances d'une bataille la destinée de son empire, Charles , de son coté, fatigué de tant de souffrances sans gloire, hâtait de tous ses vœux cette journée qu'il jugeait être décisive. Bientôt ces deux rivaux, dignes l'un de l'autre, se trouvèrent en présence, et ce fut auprès d'une petite ville appelée Pultava que tout se prépara pour cette lutte qui devaitêtre la dernière .
Peu de jours avant ce combat que tout rendait inévitable , Charles , qui voulait être présent à la moindre escarmouche, reçut au talon une blessure grave qui ne lui permit plus de monter à cheval. Quoique souffrant cruellement de cette blés-
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sure , il ne manqua pas cependant de se faire porter sur un brancard à la tête de ses troupes j les excitant par le souvenir de Narva et de Clissau à ne point redou- • ter un ennemi qu'il leur avait appris à mépriser.
De son coté , le czar ne négligeait rien pour animer ses soldats ; monté sur un cheval superbe, il parcourait leurs rangs, et les excitait à se souvenir de leur patrie, en leur représentant qu'ils n'avaient plus devant eux qu'un ennemi que les fatigues, les privations et les maladies avaient épuisé. Aussi , de part et d'autre y jamais les Russes et les Suédois ne combattirent avec autant d'acharnement.
La victoire, vivement disputée, semblait déjà pencher pour les Suédois, lorsqu'un boulet de canon ayant emporté les chevaux du brancard sur lequel le roi était couché , ce prince fut renversé , et le bruit s'étant aussitôt répandu qu'il avait péri, le désordre le plus affreux se mit aussitôt dans son armée. En vain, se faisant mettre à cheval , malgré les af-
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freuses douleurs que lui causait sa blessure , il essaya de rallier ses braves Suédais , la terreur se trouva plus forte que sa voix ; soo armée fut dispersée, ses drapeaux , ses baga^s restèrent au pouvoir des vainqueurs, et lui-même, près de tomber entre leurs mains , n'eut que le temps de se faire porter dans un petit bateau qui se trouva là par hasard , et dont on fît usage pour le passer de l'autre côté du Borysthène. Un grand nombre de Suédois et de Polonais, qui avaient essayé de le suivre à la nagç se noyèrent dans le fleuve , ou furent égorgés sous ses yeux par les JRusses , avant même qu'il eût touché la rive opposée. Ainsi , ce conquérant qui avait fait trembler l'Allemagne, fait et défait deux rois de Pologne , et ébranlé le czar lui-même sur son trône, fuyait blessé, abandonnant sur le rivage ennemi les débris de sa vaillante armée, n'ayant plus autoui de lui que quelques vaillants serviteurs , et le vieux Mazeppa qui, pour ne poir.l être retardé dans sa course, s'était vu
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force de jeter dans le fleuve le peu de trésors qui lui restaient.
Charles, qui depuis l'instant où il s'était fait mettre à cheval n'avait pas adresse une seule parole à ceux qui l'entouraient, au moment où la barque qui le portait touchait au rivage, demanda à un officier polonais, nommé Poitiatowski , qui s'était dévoué à sa mauvaise fortune, ce qu'étaient devenus le comte Piper et les autres généraux de son armée qu'il était accoutumé de voir réunis autour de sa personne : ce Ils sont prisonniers , lui répondit Poniatowski. — Prisonniers chez les Russes 1 s'écria le roi en haussant les épaules, allons plutôt chez les Turcs. » On le plaça alors dans une voiture que l'on avait amenée à grand'peine jusque-là, et Ton prit la route qui conduisait sur les terres des Ottomans, dont on n'était plus éloigné. Les chemins étaient tellement impraticables, que la voiture où était le roi se rompit bientôt, et l'on fut obligé de le remettre de nouveau à cheval. Mais malgré ce fâcheux contre-temps, son
visage ne laissa point paraître le moindre signe d'abattement , et personne en le voyant ne se fût douté que ce prince , dont le maintien était encore si ferme et si assuré y venait d'essuyer une défaite qui ruinait à jamais sa fortune, et qu'une blessure grave lui faisait éprouver des douleurs aiguës.
Le soir de cette sanglante journée de Pultava qui venait de décider du sort de l'empire russe, le czar Pierre fit amener devant lui tous les généraux de Charles XII que les chances de la guerre avaient fait tomber entre ses mains. Il leur fit rendre leurs épées, les traita avec les plus grands égards, et les ayant fait asseoir à un banquet somptueux qu'il avait fait préparer, comme pour contraster davantage avec la profonde détresse à laquelle les Suédois s'étaient vus réduits : « Je bois, dit-il en se tournant vers ses prisonniers , à la santé de mes maîtres! — Votre Majesté, repartit l'un des généraux captifs, a bien profité de nos leçons. » Cette courtoisie n'empêcha pas que , peu de jours après ,
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le czar n^envoyât en Sibérie presque tous ceux qu'il appelait ses maîtres, où le plus grand nombre d'entre eux mourut sans avoir revu sa patrie.
ftTVGBaonuiz db l hutoibx db fbabgb* 1709. Suite duTègneet des désastres deLotiisXIV.
CflARLlS XII A BENMSR. 307
CHARLES Xn A BENDER.
Depuis Tan 1709 jusqu'à l'an 1714.
Tandis que Charles XTI fugitif et blessé allait aiîisi chercher un asile chez les Turcs, mes jeunes amis, le czar Pierre ramenait son armée victorieuse à Moscou, où il donnait à son peuple le spectacle d'un triomphe à la manière des anciens Romains.
Il voulut que ses soldats rentrassent dans cette ci^pitale sous sept arcs triomphaux, ornés de verdure , et déploya pour cette pompe guerrière toute la magnificence que ilui ipermettait alors la prospérité de cet empire qu'il avait en quelque sorte créé. Son régiment des gardes Prëobaziaski vêtu , armé et exercé à Teuropéenne , ouvrait la marche du oort^e ,
308 CHARLES XII k BBNDBR.
suivi de tous les canons et chariots de guerre pris aux Suédois à Pultava ; chacun de ces équipages était traîné par huit beaux chevaux, couverts de housses écarlates et pendant jusqu'à terre ; après cet attirail , marchaient plusieurs milliers d'officiers et de soldats portant les drapeaux y les étendards, les armes de toute espèce enlevés aux ennemis, sorte de dépouilles guerrières encore teintes du sang de ceux qui les avaient défendues et de ceux qui les avaient conquises ; mais ce qui attirait tous les regards au milieu de ce spectacle remarquable , c'était le brancard sur lequel Charles XII s'était fait porter à Pultava , que l'on avait trouvé sur le champ de bataille, tout brisé de deux coups de canon. Derrière ce brancard venaient en foule les généraux, les officiers et .les soldats suédois faits prisonniers dans cette désastreuse journée, destinés à être maintenant l'objet de la curiosité de cette populace, que le bruit de leurs exploits avait fait trembler si longtemps. Le czar paraissait ea-»
CfiÀHLES XII À BSNDBR^ 309
fin, maniant avec grâce le même cheval qu'il avait monté à Pultava , et entouré des généraux qui avaient partagé ses ex* ploits et contribué à sa victoire. Ce pompeux cortège traversa ainsi les rues de Moscou, au bruit des cloches de toutes les églises , au son des tambours et des trompettes, et surtout au milieu des acclamations d'une foule immense de peuple accourue sur son passage y et qui ne cessait de faire retentir l'air des cris mille fois répétés de : Vive le czar notre père ! En un mot Pierre parut environné de tant de gloire aux yeux de ses sujets. dans cette solennité dont l'éclat n'était dû qu'à sa valeur et à son génie , que depuis ce temps', ils lui donnèrent le surnom de Gra^iyd, que la postérité n'a fait que confirmer.
Cependant le bruit de la défaite de Charles XII n'avait pas tardé à se répandre dans toute l'Europe , où elle excita peut-être moins de surprise que de joie^ car personne n'avait pu voir sans appréhension ce conquérant s'aventurer aussi
310 ciAiLBs XII k nsmoi.
loin de ses États ; et s'il eût triomphé du czar , cbacim eût pu craindre que le monde entier ne suffît pas à l'ambition démesurée de cet autre Alexandre. Aussi tout ce que Charles avait fait en dix années de victoires fut-il bientôt effacé : le roi Auguste de Saxe remonta aussitôt sur le trône de Pologne que Stanislas Leezinski, Télu de Charles XII^ futforcé de lui abandonner : le czar s'empara presque sans résistance de la Livonie , de la Finlande , et de toutes les provinces voisines de la Baltique, qu'il désirait depuis longtemps d'enlever aux* Suédois ; et il ne resta plus à cette nation malheureuse, épuisée d'hommes et d'argent par la folle témérité de son roi, que la gloire de ses anciens succès, et la crainte de nouveaux revers.
Pendant ce temps, Charles XII, consumé d'une fièvre brûlante que lui causait sa blessure , était parvenu , à travers des déserts affreux , auprès d'une ville nommée Bender , où réside ordinairement un gouverneur turc auquel on
CHARLES XII A BBNDIR. 3ll
donne le titre de Seraskier ou de Pacha. Ce gouverneur, en voyant arriver le roi de Suède , suivi d'une troupe 4'environ deux mille Suédois , Cosaques ou Polonais y qui à travers mille périls étaient parvenus à le rejoindre , mais ressemblaient plutôt , tant ils étaient couverts de haillons et défigurés par la misère, à une troupe de mendiants et de vagabonds qu'aux débris d'une vaillante armée , ne voulut point admettre un si grand nombre de fugitifs dans sa ville; mais par respect pour les devoirs de l'hospitalité que les Ottomans, à l'exemple des Scythes leurs aïeux , ne refusent jamais aux étrangers, il fit savoir à Charles XII qu'il pouvait s'établir avec sa suite dans une plaine voisine de Bender où il lui envoya à l'instant même quelques tentes pour s'abriter, et des provisions pour noi^rrir sa troupe. En peu d'instants les compagnons de Charles, accoutumés depuis longtemps à la vie des camps, élevèrent des baraques de bois et de paille autour de" sa tente, et pour la première fois, depuis
313 CHARLES XII i BKNDEH.
plus d'une année , le roi de Suède et ses compagnons purent goûter quelque repos.
La générosité des Ottomans envers le monarque fugitif ne se borna point à ces premiers secours : peu de temps après, ^ le sultan Aghmet ITI qui régnait alors à Constantinople, envoya lui-même complimenter son hôte sur son arrivée, et lui adressa de riches présents , tels que des armes d'Orient du plus grand prix, de magnifiques chevaux de bataille, des étoffes de soie et de cachemire , et un grand nombre de chariots et d'équipages de toute espèce, en lui faisant savoir en même temps que chaque jour il recevrait cinq cents écus d'argent, pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa troupe.
C'était pour la première fois depuis son enfance, mes bons amis, que Charles menait une vie aussi douce et aussi exempte de mouvement et de travail :
* aussi cette existence lui parut-elle bientôt insipide et insupportable. A peine guén
CHAftLBS Xn A BKNDER. 313
de sa blessure^ il lui prit fantaisie , pour s'occuper ^ de faire bâtir une maison où il s'établit bientôt après avec ses domestiques* Plusieurs de ses officiers suivirent son exemple ; les soldats eux-mêmes se construisirent des habitations plus solides que leurs baraques, et Ton vit en quelques mois le camp des Suédois prendre Taspect d'une ville nouvelle. Là, Charles XII , pour qui l'oisiveté était un mal intolérable, passait son temps dans une activité continuelle , comme s'il eût encore été à Stockholm occupé du gouvernement de son royaume , ou à la tête de cette glorieuse^armée ensevelie à Pultava ; fatiguant trois chevaux par jour, il exerçait ses soldats sans relâche , et employait le reste de ses journées à jouer aux échecs, seul jeu qu'il aimât, probablement parce qu'il lui trouvait de la ressemblance avec le terrible jeu de la guerre qui lui avait été si funeste. Ce fut aussi dans ce temps-là qu'un offi-^ cier français , qui avait été envoyé près de lui par le roi Stanislas Leczinski,