LES PROTEST ANS A SMALKALDE
iiement , qui comblait tous ses désirs. Bientôt après il se mit lui-même en route pour l'Italie, et se rendit en personne à Rome, où, affectant d'être inconsolable des crimes dont cette ville avait été le théâtre, il se présenta devant le pape Clément, lui rendit la liberté, le supplia de lui pardonner ses offenses, et s'engagea à réparer ses torts d'une manière éclatante. Le pontife , en le voyant si soumis , si repentant, oublia tous les maux dont il était l'auteur, et séduit par ses promesses , consentit à l'aider au rétablissement de la paix en Italie.
Mais ce n'était pas seulement pour effacer ses offenses envers le pape que le rusé Charles-Quint s'était rendu à Rome, mes bons amis, et s'il avait jugé nécessaire de se réconcilier avec le souverain pontife, c'est qu'à cette époque, de nouveaux troubles religieux menaçaient d'agiter l'Allemagne tout entière. Partout où la réforme prêchée par Luther s'était répandue , une haine violente avait éclaté entre les catholiques et les protestans, et ces derniers , se défiant avec raison des promesses et de l'ambition de l'empereur , s'étaient réunis dans une ville nommée Smalkalde , pour former entre eux une ligue dans le but de défendre mutuellement leur religion et leurs Etats contre Charles. L'électeur de Saxe et plusieurs autres princes luthériens avaient pris les armes pour soutenir cette ligue; mais le plus redoutable de tous ceux qui l'embrassèrent fut Albert de Bran-
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debourg, de l'une des plus illustres maisons d'Allemagne, et grand-maître de Tordre Teutonique , l'une de ces confréries militaires, formées en Europe au temps des croisades , ainsi que vous avez pu le lire dans l'Histoire du moyen âge.
Ce prince, à qui cette dignité donnait la possession de plusieurs riches provinces germaniques , ayant résolu de s'affranchir àjaraais de la domination impériale, en embrassant le luthéranisme , fut un des plus ardens à se joindre à la ligue pro testante de Smalkalde ; et ayant pris le titre de grand-duc de Prusse, il devint le fondateur de l'un des principaux royaumes qui existent aujourd'hui en Europe.
Il me serait impossible , mes jeunes amis, de vous donner ici une idée exacte des événeraens qui troublèrent l'Allemagne pendant près de vingt ans, à la suite de la ligue de Smalkalde ; mais je dois vous dire que cette lutte longue et sanglante entre les princes catholiques et les protestans donna lieu à une multitude de combats , dans lesquels la victoire pencha tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il fallut enfin que Charles-Quint, qui s'était déclaré contre les luthériens , leur livrât une sanglante bataille auprès d'une ville nommée Muhlherg , où il les vainquit complètement, et fit prisonnier l'électeur de Saxe , ainsi que pluvsieurs de leurs principaux chefs. Mais quoique le sort des armes lui eût été favorable , bien des années encore s'écoulèrent, sans qu'il
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put rendre la paix à l'empire , et sa vie entière s*écoula dans cette longue et pénible agitation , où plus d'une fois la fortune , qui l'avait si souvent secondé jusqu'alors, parut l'avoir abandonné.
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Depuis l'an 1535 jusqu'à l'an 1541.
Dans presque toutes les histoires que je vous ai racontées jusqu'à présent , mes bons amis , j'ai eu occasion de vous parler de l'Afrique , cette vaste partie du monde dont les anciens ne connaissaient que les rivages baignés par la Méditerranée. Ainsi vous vous souvenez sans doute que Cartilage, dont il est tant question dans l'histoire romaine, était située en Afrique ; que les Vandales s'emparèrent de cette contrée à la chute de l'empire d'Occident; que le grand Bélisaire , au moyen âge, renversa le royaume fondé par ces Barbares, et qu'ayant été envahie par les califes de Damas, lors des conquêtes des Arabes, elle devint une des plus florissantes provinces occupées parles musulmans. Enfin , lorsque les Maures furent chassés d'Espagne par la destruction du royaume de Grenade , un grand nombre d'entre eux cherchèrent un refuge de l'autre côté du détroit de Gibraltar , où s'élevaient alors plusieurs Etats, dont les plus considérables étaient ceux de Maroc, d'Alger et de Tunis,
Quoique tous les habitans de ces divers royaumes fussent mahoraétans, mes jeunes amis, il s'en fallait beaucoup pourtant qu'ils appartinssent tous à la même race d'hommes ; les uns étaient d'origine arabe ; les autres descendaient des Berbères, voisins des sommets de l'Atlas; mais le plus grand nombre appartenaient à la famille des Nègres, répandue dans l'intérieur du continent africain; et le mélange de ces différens peuples formait une nation à laquelle on donnait le nom de Barbaresques , dont les mœurs sauvages et le caractère perfide rappelaient ceux des anciens Numides , qui , du temps des guerres puni ques, habitaient ces mêmes contrées.
A l'époque où Charles-Quint régnait en Europe, il y avait dans l'ile de Lesbos , l'une de celles de l'archipel grec , deux frères nommés Horuc et Chairadin, fils d'un pauvre potier de terre , qui, dédaignant l'humble profession de leur père, enrôlèrent quelques mauvais sujets de leur espèce , et s'étant emparés d'un petit navire, se mirent à exercer le dangereux métier de pirates, ou de voleurs de mer, pour lequel je dois vous dire que les Grecs de ces parages ont encore, aujourd'hui même, un goût très déterminé.
Horuc, l'aîné de ces deux frères, que l'on avait surnommé Barberousse, à cause de la couleur de sa barbe, acquit bientôt, par ses exploits , une si grande réputation d'audace et d'habileté, qu'il devint , en quelque sorte , le souverain de la Mé-
diterranée. Aucun vaisseau , de quelque nation qu'il fût, espagnol, vénitien, génois ou napolitain, ne pouvait plus paraître en mer, surtout s'il était richement chargé , sans être aussitôt attaqué et dépouillé par le corsaire Barberousse, qui , après avoir enlevé tout ce que renfermait le navire, le livrait aux flammes et conduisait les matelots et les passagers chez les Barbaresques, auxquels ils étaient aussitôt vendus comme esclaves.
Aussi la terreur qu'inspirait le pirate, et la renommée que lui donnaient ses courses maritimes, lui amenèrent-elles, en peu d'années , un si grand nombre de compagnons, avides comme lui de pillage et de dangers, qu'il se trouva bientôt à la tête d'une flotte considérable, et ne craignit pas de se mesurer avec les plus formidables galères des chevaliers de Malte et des nations chrétiennes.
Jusqu^alors, mes bons amis, Horuc se contentait de régner sans partage sur la Méditerranée , où son nom était redouté de tous les marchands de l'Europe, lorsque ayant été appelé par le roi des Algériens pour l'aider à vaincre un de ses voisins , il tua , par trahison , le prince qu'il avait promis de protéger, et se fit roi d'Algeràsa place. De ce moment, Barberousse ne mit plus de bornes à son ambition et à ses entreprises audacieuses : certain de trouver désormais un refuge sur le rivage africain, il n'hésita plus à envoyer ses brigantins ( c'est le nom que l'on donne aux petits
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bâtimens dont se servent les pirates ) , jusque sur les côtes d'Espagne ou d'Italie, où ces misérables enlevaient les hommes , les femmes et même les petits enfans qu'ils pouvaient surprendre , pour les réduire au plus cruel esclavage. Par cet odieux trafic, Horuc acquit en peu de temps des richesses considérables , et son pavillon noir devint la terreur de tous les habitans des bords de la Méditerranée.
Or, il arriva, mes jeunes amis, que les brigandages continuels des pirates africains ayant attiré rattentiondel'empereurCharles-Quint, ce prince envoya contre Barberousse une armée espagnole, qu'en quelques jours des vaisseaux transportèrent à peu de distance d'Alger. Tout autre que Barberousse, à l'approche des chrétiens , aurait craint de se mesurer contre des troupes aguerries et supérieures en nombre; mais celui-ci, chez qui le courage l'emportait presque toujours sur la prudence, ayant eu l'audace de marcher, avec une poignée de cavaliers, à la rencontre des espagnols, fut enveloppé par eux, et périt en combattant avec toute l'intrépidité que peut donner le désespoir.
Malheureusement la mort d'Horuc ne devait pas mettre un terme aux pirateries des Algériens, et Chairadin, son frère, qui prit après lui le nom de Barberousse II et le titre de roi d'Alger, n'était pas moins redoutable. La mer continua d'être le tln^àtre des exploits et des cruautés de ce bri-
gand, qui obtint bientôt un si grand renom, que le puissant Soliman lui ofifrit le titre d'amiral de ses flottes , et le chargea de combattre les chré tiens sur mer, comme il combattait lui-même sur terre^ en Hongrie et en Allemagne. Barberousse, pour répondre à cette distinction qui flattait son orgueil , proposa à Soliman de le rendre maitre de Tunis, en renversant de son trône le roi de cette ville, et le sultan y ayant consenti , peu de jours suffirent pour que les Ottomans, conduits par l'intrépide corsaire , s'emparassent, presque sans combat, de cette cité importante et de tout le pays qui en dépendait. Soliman, en reconnaissance du service que Barberousse venait de lui rendre, lui accorda le titre de vice-roi de Tunis, et le combla de toute sorte d'honneurs et de présens.
Cependant Charles-Quint, qui recevait chaque jour de nouvelles plaintes de ses sujets d'Espagne et d'Italie contre les pirates barbaresques, et excité d'ailleurs par Muley-Hassan , ce roi de Tunis que Barberousse avait détrôné , et qui s'était réfugié en Espagne, résolut de passer lui-même en Afrique, à la tête d'une flotte nombreuse et d'une armée formidable. Sans diff*érer davantage cette juste vengeance , il vint débarquer , quelques mois après, sur le rivage africain, et se présenta bientôt en personne devant les murs de Tunis.
Cette ville de Tunis , mes enfans , est située presque aux mêmes lieux où s'élevait jadis la superbe Carthage , dont on aperçoit encore des
ruines remarquables ; et vous pouvez vous souvenir que ce fut aussi sur cette même plage , que notre saint roi Louis IX mourut autrefois de la peste qui désolait son armée. Aujourd'hui , une chapelle fait connaître l'endroit où le pieux monarque rendit le dernier soupir, et les musulmans eux-mêmes, touchés d'admiration pour la mémoire de ce grand roi, ont respecté ce monument de la vénération des chrétiens.
Dès que Barberousse avait appris l'approche de l'empereur et de son armée , il s'était mis à la tête de ses troupes , et , avant de tenter le sort d'une bataille , il avait réuni dans la citadelle de Tunis dix mille esclaves chrétiens, et ordonné à ses officiers de les égorger tous jusqu'au dernier, afin qu'en cas de revers , il n'augmentassent pas le nombre de ses ennemis, en se joignant aux Espagnols; heureusement pour ces malheureux, les Tunisiens , de peur de s'attirer la colère de Charles-Quint , refusèrent de commettre cet horrible massacre , et Barberousse fut contraint de leur laisser la vie , jusqu'à ce qu'au moins laforce des armes eût décidé à qui Tunis devait appartenir.
Mais la bataille, qui ne tarda pas à s'engager , ne fut pas favorable aux pirates ; accoutumés à ne se mesurer que contre des marins surpris ou de pauvres paysans sans défense, dès qu'ils aperçurent ces vieilles bandes espagnoles qui avaient combattu en Allemagne et en Italie , la terreur se mit dans leurs rangs, et ils prirent la fuite, en
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traînant Barberousselui-mêine dans leur déroute ; mais ce qui acheva la défaite des Barbaresques , c'est que les esclaves chrétiens que les Tunisiens avaient épargnés , ayant brisé leurs chaînes et désarmé leurs gardiens, se jetèrent sur les fuyards et en tuèrent un grand nombre. Alors Barberousse regretta plus que jamais de n'avoir pas fait exécuter ses ordres sanguinaires, et voyantses soldats en fuite et Tunis au pouvoir des chrétiens, il prit le parti de se retirer dans une ville voisine nommée Bone, où il rallia les débris de son armée, et se réserva pour des temps meilleurs.
Pendant ce temps , mes jeunes amis , Charles- Quint, satisfait d'une victoire si facile , s'avançait lentement vers Tunis , ayant à ses côtés Muley- Hassan, lorsque des cris lamentables vinrent frapper son oreille. C'étaient ceux des malheureux Tunisiens qui, traités avec la dernière cruauté par les Espagnols, voyaient leurs maisons dévastées et les rues de leur ville inondées du sang de leurs femmes et de leurs enfans ; ces hommes féroces , échauffés par le combat et l'avidité du pillage , croyaient user du droit de la guerre en égorgeant ainsi des milliers de victimes innocentes, et cette seule journée coûta la vie à plus de trente mille personnes, impitoyablement massacrées , malgré les efforts de l'empereur lui-même , dont la voix fut méconnue par ces forcenés , qui ce jour-là méritèrent le nom de Barbares, autant que les pirates qu'ils venaient de combattre.
Au milieu de cet épouvantable carnage , qui ternit l'éclat de cette victoire, ce fut pourtant un beau spectacle pour Charles-Quint , mes enfans , que celui des dix mille esclaves dont il venait de rompre les fers , et qui vinrent se précipiter à ses genoux, en baisant ses pieds et ses armes, et le proclamant leur sauveur. Charles mit le comble à la joie de ces malheureux, en leur faisant distribuer aussitôt de l'argent et des habits , pour les aider à retourner dans leur patrie ; de sorte que ces infortunés , qui appartenaient à tous les pays chrétiens, publièrent dans toute l'Europe la munificence et la générosité de leur bienfaiteur , dont ils vantaient en même temps la puissance e( l'habileté. Peu de jours après cet événement , l'empereur victorieux se rembarqua pour l'Espagne , après avoir replacé Muley-Hassan sur son trône , et son retour fut un véritable triomphe qui retentit dans le monde entier, et parui l'élever au-dessus de tous les autres princes de h chrétienté.
Mais Barberousse, mes bons amis, n'avait pas fui de Tunis pour mener une vie inutile ; aussi dès que la flotte espagnole eut quitté l'Afrique, les brigandages des pirates d'Alger recommencé^ rent, et pendant cinq années entières la Méditer ranée redevint le théâtre de leurs exploits et d( leurs pillages. Barberousse, appelé alors par So: liman à la tête des flottes ottomanes , semblail avoir inspiré son audace à tous ses corsaires , e
leurs déprédations devinrent encore si criantes , que Charles-Quint prit la résolution de ramener lui-même en Afrique une nouvelle armée , pour s'emparer d'Alger et ruiner à jamais ce repaire de malfaiteurs. Cette fois la flotte espagnole fut encore plus nombreuse que celle qui avait transporté l'empereur à Tunis , et elle était commandée par André Doria , célèbre amiral génois qui, depuis peu de temps , avait embrassé le service de Charles-Quint , et passait avec raison pour un des plus habiles marins de son siècle.
Quelques jours de traversée suffirent à la flotte d'Espagne pour toucher le rivage africain ; mais à peine Charles et une partie de son armée eurent, ils mis pied à terre , qu'une violente tempête s'élevant tout-à-coup força les vaisseaux à s'éloigner du rivage, pour ne point être brisés contre les rochers, abandonnant l'empereur et ses soldats sur cette plage déserte, sans tentes, sans habits, sans provisions , et exposés à l'un de ces terribles ouragans particuliers au climat de l'Afrique. Pendant plusieurs jours, sans que l'orage cessât un seul instant, les Espagnols , en butte à tous les élémens qui semblaient déchaînés contre eux , luttèrent contre la tempête avec un courage dont l'empereur lui-même, partageant toutes leurs privations , leur donnait l'exemple , dans l'espoir que le retour du beau temps permettrait à sa flotte de se rapprocher du rivage , et de lui apporter quelques secours ; mais lorsque ce prince, fatigué
d'une si pénible attente, eut ordonné que Ton marchât sans retard vers Alger , les hommes et les chevaux , épuisés de souffrance et de faim , s'enfoncèrent dans le sable détrempé par la pluie qui continuait à tomber par torrens, et un grand nombre de malheureux soldats périrent ainsi, sans que leurs compagnons pussent les soustraire à cette mort affreuse.
Dans cette cruelle extrémité , mes enfans, l'armée chrétienne se trouva menacée par un péril plus grand encore ; tandis que les Espagnols, qui pour la plupart n'avaient plus la force de soutenir le poids de leurs armes, se traînaient languissamment sur cette plage sablonneuse, les Algériens , instruits de la situation désespérée de leurs ennemis, sortirent de leurs murailles et fondirent sur cette foule en désordre , qui ne ressemblait plus à une armée, égorgèrent sans pitié tous ceux qui tombèrent vivans entre leurs mains , et s'arrachèrent les dépouilles des morts. Alors Charles- Quint , que jusqu'alors sa fermeté ordinaire n'avait point abandonné , renonça , non sans regret , à marcher contre cette cité funeste, que les tempêtes elles-mêmes semblaient défendre , et ramenant au bord de la mer les débris de son armée , il parvint à retrouver les restes de sa flotte, que l'habileté d'André Doria n'avait pu préserver d'une destruction presque totale. Il fallut donc que l'empereur, se voyant pour ainsi dire sans vaisseaux et sans soldats, consentît à quitter cette terre fa -
taie ; mais il ne voulut se rembarquer que lorsqu'il fut certain qu'aucun de ses malheureux compagnons ne demeurait exposé aux coups des Arabes, et il retourna presque seul en Espagne qne, peu de jours auparavant, il avait quittée à la tête d'une armée si formidable.
Cette histoire , mes jeunes amis , doit nous intéresser d'autant plus vivement, que cette même ville d'Alger contre laquelle, à cette époque, vint se briser toute la puissance de Charles-Quint , est aujourd'hui une des possessions françaises en Afrique, où notre nation , il y a peu d'années, a eu la gloire de mettre un terme aux brigandages qui, pendant plus de trois siècles, ont désolé la mer Méditerranée, et fait périr des milliers de chrétiens dans les chaînes des Barbaresques.