LES OBSEQUES DE CHARLES-QUINT
Depuis l'an 1547 jusqu'à l'an 1558.
Cependant, mes bons amis , au milieu de tant de gloire , de grandeur et de vicissitudes , Clinr- Ïes-Quint approchait de la vieillesse ; les travaux: sans nombre qui l'assiégeaient depuis près d'un demi-siècle qu'il portait des couronnes, les fati^ gués de tant de guerres et de voyages , les soucis inséparables du pouvoir souverain , avaient insensiblement altéré la santé robuste qu'il tenait de la nature, et affaibli l'énergie de son âme. Plus d'une fois, comme il arrive souvent aux hommes les plus élevés en dignité, il avait témoigné combien le repos lui semblait préférable aux agitations d'une existence remplie de tant d'événemens, et on l'avait entendu à diverses reprises vanter la sage résolution de l'empereur romain Dioc!étien,qui, parvenu au comble des grandeurs humaines, n'avait pas hésité à déposer la pourpre impériale pour se retirer dans sa patrie, où il avait passé les dernières années de sa vie à cultiver de ses propres
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mains les légumes de son jardin. Cette histoire de Diocictien , mes enfans , vous est sans doute trop f)résente,poui' qu'il soit nécessaire de vous la rappeler , et il n'est aucun de vous qui ne soit prêt à nie la répéter.
Dans les différens voyages que Charles-Quint , pendant le cours de sa vie lahorieuso , avait faits en Espagne, il avait eu souvent occasion de remarquer l'agréahle situation d'un monastère af>pelé Saint-Just , bâti à peu de dislance delà ville de Plaisance, dans une province d'Espagne que l'on nomme l'Estramadure ; et en effet, mes jeunes amis , rien n'était plus riant que l'aspect de ce couvent de moines qui s'élevait dans une délicieuse vallée , où la température chaude de l'Espagne n'était jamais rafraîchie que par un vent doux et léger; de beaux arbres presque toujours verts l'abritaient contre les orages, et un joli ruisseau arrosait les prairies qui l'environnaient. L'em pereur avait conservé un agréable souvenir de ce monastère de Saint-Just, dont il parlait souvent avec plaisir , comme du plus beau lieu qu'il eût jamais rencontré, de sorte que personne ne fut surpris, lorsqu'il ordonna qu'on lui préparât dans ce couvent un appartement où il pût venir se reposer , lorsque cela lui conviendrait. Il défendit pourtant que cet appartement reçût aucun de ces ornemens fastueux dont les demeures des rois sont ordinairement décorées. Les murs des deux principales salles furent tendus, par son or-
dre , d'une étoffe de couleur sombre, et les autres n'eurent d'autre ameublement, que celui qu'on place dans les cellules des moines, sorte de petites cbambres où ces religieux dorment le plus souvent sur un mauvais grabat, par esprit d'humilité et de mortification. On était loin pourtant de soupçonner alors le dessein que Charles avait formé , d'abandonner sans retour la puissance souveraine dont toute sa vie il avait paru si jaloux , pour venir dans cette retraite obscure consacrer ses jours à la solitude et à la prière.
Tout à coup l'empereur, qui se trouvait alors à Bruxelles, appela auprès de lui son fils Philippe, alors âgé de vingt-huit ans, et lui fit connaître que, fatigué des agitations de sa vie, il avait résolu de renoncer au trône et au monde, pour achever paisiblement à Saint-Just le reste de sa carrière. Il aurait bien désiré laisser à la fois tous ses États à son fils, afin que cette vaste puissance qu'il avait fondée ne s'éteignît point avec lui ; mais la diète de l'empire ayant conféré autrefois à Ferdinand, son frère, le titre de roi des Romains, comme je vous l'ai dit, ce prince refusa de céder à son neveu le trône impérial, et Philippe fut forcé de se contenter des couronnes d'Espagne et des Indes, de celles de Naples et de Sicile, et de la possession des Pays-Bas.
Cette subite résolution de l'empereur, connne vous pouvez croire, causa une extrême surprise à tous ceux qui l'entouraient, mais en vain ils le
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supplièrent d'en changer : « La fortune n'aime pas les vieillards, » leur répondit-il en souriant, voulant faire entendre par là que sa puissance semblait diminuer à mesure qu'il avançait en âge; il demeura donc inflexible à tontes les prières de ses amis et jamais, à aucune époque, il ne témoigna autantd'impatience d'atteindre le but de ses désirs, qu'il en manifesta alors d'abandonner ce pouvoir suprême dont il avait été si long-temps insatiable. Ses deux sœurs, les reines de Hongrie et de France, en apprenant son dessein, le suj)plièrent de permettre du moins qu'elles le suivissent dans sa retraite 5 il les remercia tendrement de leurs bonnes intentions, et les pria de n'en rien faire. Peu de jours après, ayant convoqué à Bruxelles même les plus grands seigneurs de ses difierens royaumes, il leurs annonça publiquement que, fatigué de ses longs travaux, il étaitdécidé à aller chercher dans la retraite le repos qu'il ne pouvait espérer de goûter sur le trône j il leur rappela en peu de mots combien de grands événemens avaient rempli son règne, et termina son discours, que la plupart des assistans ne purent entendre sans verser des larmes, en ordonnant à ses officiers et à ses serviteurs d'obéir fidèlement à son fils Philippe, comme ils lui avaient toujours obéi à lui-même. Aussitôt après cette déclaration solennelle, il descendit dutrône, sans témoigner le moindre regret de toutes les grandeurs qu'il laissait derrière lui, et ne parut
plus songer qu'aux préparatifs de son départ, jusqu'au moment où, suivi d'un petit nombre de domestiques seulement, il s'embnrqua pour l'Espagne, où il ne tarda pas à arriver.
En débarquant dans ce royaume, mes bons amis, le premier soin de Charles avait été de défendre qu'on lui rendit sur son passage aucun des honneurs royaux, pour montrer à ses peuples qu'il renonçait volontairement à toutes les pompes de la terre; mais il ne put, dit-on, se défendre d'un sentiment de tristesse et d'amertume, lorsqu'il vit que ses ordres étaient si exactement accomplis, que quelques-uns seulement de ses plus anciens serviteurs vinrent témoigner leur respect et leur reconnaissance à ce prince que la multitude abandonnait, parce qu'il ne pouvait plus faire ni bien ni mal. La fierté de Charles ne put rester insensible à ringratiludeetàl'abandon presque total de cette foule de flatteurs qui l'avaient obsédé au temps de sa grandeur, et il comprit alors, pour la première fois peut-être, queles hommages dont il avaitété environné jusqu'alors, n'étaient rendus qu'à sa puissance, et non pas à ses qualités personnelles, comme il s'était toujours plu à le croire ; car les princes, mes enfans, sont entourés dès leur jeunesse, de tant de courtisans, qu'il n'est aucun d'eux, môme parmi ceux dont l'esprit est le plus étendu, qui ne s'accoutume à la flatterie, et ne la confonde avec la vérité. Cette nouvelle épreuve acheva de dégoûter Charles-