‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 2 sur 69 · MODERNE · texte numérisé non relu

MODERNE

Pour bien comprendre les histoires que je vais vous raconter à présent, mes jeunes amis, repassez rapidement dons votre mémoire les principaux événemens que vous avez appris jusqu'aujourd'hui, dans les différens livres qui ont été mis sous vos yeux, depuis la fin de l'histoire romaine.

Ainsi, mes enfans, pour ne vous rappeler que les événemens les plus remarquables du moyen âge , il me suffira de vous nonmier quelques-uns des peuples barbares qui envahirent successivement les différentes provinces de l'empire d'occident, pour y fonder à leur tour de puissantes monarchies. En Espagne, ce sont les Visigoths ; dans les Gaules, les Francks et les Burgondes; en Italie, les Lombards; en Germanie, les Suèves et les

Allemands- dans ia Grande-Bretagne, les Angles et les Saxons.

Vers le même temps, l'empire d'Orient est menacé par les nations nouvelles, que l'Asie semble vomir aux portes de Constantinople. D'abord, ce sont les Avares, les Bulgares, les Turcs même, originaires de la haute Asie et de l'extrémité delà mer Caspienne : bientôt les Arabes, tenant d'une main le cimeterre et de l'autre le Koran de Mahomet, envahissent la Palestine, la Syrie, l'Egypte, toute l'Afrique septentrionale, et traversentle détroit de Gibraltar pour fonder en Espagne une monarchie de huit siècles ; la Gaule même est le théâtre de leurs ravages, et le sabre des musulmans vient se briser dans les champs de Poitiers, sur l'armure impénétrable de Charles-Martel. Partout la force et la violence sont devenues les seules lois ; les peuples et les rois sont plongés dans la barbarie, et si quelques connaissances se sont conservées en Europe, c'est dans le silence de quelques monastères, ou derrière les murailles de Constantinople qu'elles ont trouvé un refuge.

Tout à coup un grand prince, un homme à jamais célèbre surgit au milieu de ce bouleversement général ; Charlemagne , dont le nom se trouve lié au berceau de toutes les nations de l'Europe, arrête, par la puissance de son génie, l'irruption de la barbarie et celle des envahis seurs du nord et du midi ; seul d'abord^ à la tête

IWTRODCCTION. 3

des Francs, il force la Gaule entière, l'Italie, une partie de l'Espagne, à faire rétrograder les peuples barbares vers les régions, d'où ils se précipitaient sur l'Occident depuis quatre siècles.

Les nations germaniques s'arrêtent; les Saxons vaincus deviennent une barrière contre de nouvelles invasions; tous les peuples de l'Europe tendent à prendre une situation fixe, et c'est dans le palais d'Aix-la-Chapelle que l'on voit, pour la première fois, des savans léimisparCharleuiagne faire entendre au monde d'autres ])aroles que des cris de guerre ou de desespoir. Malheureusement, mes jeunes amis, ré[)oque de Charleinagne n'est qu'une lueur de beau temps entre tant d'olages, et après lui de nouvelles tempêtes doivent s'élever.

A peine le grand Empereur a-t-il cessé de vivre, que d'autres périls viennent assaillir son ouvrage ; ce sont ses propres enfans qui préparent la ruine de l'édifice que son génie a fondé. La France, l'Italie, la Germanie forment autant de royaumes distincts, et le démembrement de l'empire de Charlemagne, qui ne doit plus bientôt avoir de bornes, est commencé par les fils de Louis-le-Débonnaire.

En même temps les peuples nouveaux, les farouclies Normands, couvrent de leurs barques innombrables les rivages delà Germanie et de la Gaule; ils se montrent à la fois à l'embouchure de l'Elbe, du Rhin et de la Loire, dévastent les

4 TNTRODïCTlON.

campagnes et surpassetit en eruauté tous les Barbares qu les ontprécédés. Les voilà déjà, remontant sur leurs longues barques le cours de la Seine, qui environnent Paris de flammes et de cendres; les murs mêmesde la vieille cité seraient de vains remparts contre leur rage, s'ils n'étaient défendus par le vaillant comte Eudes, qui, le premier, doit soutenir le poids d'une couronne que les indignes fils de Charlemagne n'ont plus la force de supporter. Il faut enfin que le plus faible et le plus malheureux des Karolings , pour mettre un terme à tant de dévastations, abandonne aux hommes du nord une des plus belles provinces de son royaume, et de ce moment les Normands ont pris rang parmi les nations eurojiéennés, qu'ils doivent bientôt surpasser par leurs exploits.

En effet, mes enfans, cent ans sont à peinis écoulés que déjà la Normandie est trop étroite pour contenir cette race turbulente et aventurière. Nouveaux chrétiens, on les voit se porter en foule à Jérusalem, cachant leurs redoutables épées sous de longues robes de pèlerins. Chemin faisant, une famille de héros, les fils de Tancrède de Hauteville, fondent un royaume en Italie, et ce sont de simples chevaliers de Normandie qui viennent conquérir Naples et la Sicile.

A la même époque un homme, aussi delà race Normande, dont la ruse et l'habileté n'ont pointl d'égales, Guillaume-Ie-Conquérant, passe en An-

INTRODDCTION. 5

gleterre, et il y devient le fondateur d'une monarchie qui, de nos jours, atteint le faîte de la gloire et de la puissance.

Mais les nations nouvelles, mes bons amis, ne doivent point encore respirer après tant de secousses. Jusqu'alors, l'Orient et l'Occident n'ont été mêlés l'un à l'autre que par les irruptions des Califes ; maintenant, au contraire, c'est l'Europe qui va se précipiter sur l'Asie avec une égale ferveur religieuse. La voix de Pierre l'Ermite ébranle les peuples, les seigneurs, les rois enfin; toutes les nations européennes marchent ensemble sous la même bannière de la croix. Des millions d'hommes se mettent en marche pour aller se prosterner sur la pierre qui couvre le tombeau de Jésus-Christ ; une fois commencé , trois cents ans d'agitations suffisent à peine pour calmer ce mouvement prodigieux, qui soulève les nations comme les vagues de la mer dans une tempête : cependant le sang qui coule dans ces entreprises lointaines et périlleuses n'est point perdu pour l'humanité ; au milieu des dangers communs , les hommes apprennent à se connaître et à s'estimer; les barons cessent de mépriser le pauvre peuple; la religionetlemalheurrapprochenttousleshommes; l'orgueildes seigneurs est abaissé par l'admiration queleurinspire la valeur brillante deleursvassaux.

Mais ce qui n'est pas moins profitable pour le genre humain, ne sont les connaissances que rapportent les croisés de ces longs voyages ; la

navigation, les courses périlleuses leur deviennent plus familières; ils apprennent en Orient la médecine, l'astronomie, la géographie, dont aucun d'eux auparavant n'avait la moindre idée; il y a des hommes féroces encore en Europe, mais déjà il n'y a plus de barbares.

C'est aux croisades, mes enfans, que se rapportent aussi les premiers essais du commerce, qui, bientôt, doit enrichir les nations et fonder des Etats formidables; c'est là peut-être qu'il faut chercher, dans un avenir encore bien éloigné, le germe de cet esprit d'aventures et de recherches qui se conserve parmi les peuples de l'Europe, et doit douner lieu à des voyages bien autrement difficiles que ceux des croisés.

Bientôt après commence en Europe (malgré les agitations qui la transforment encore en une arène sanglante où les peuples et les rois descendent tour à tour), le goût des inventions et des découvertes qui doit, en quelques siècles, produire tant de merveilleux résultats. Justinien a introduit en Grèce et en Italie la culture du mûrier et l'art de recueillir la soie, cette matière précieuse que des villes entières de ces deux contrées savent bientôt transformer en étoffes recherchées, qui deviennent pour elles une source d'immenses richesses; peu à peu le parchemin [)rend la place du papyrus d'Egypte, et lepapier succède au parchemin. La poudre à canon est introduite en Europe par les Maures d'Espagne, et rend désormais

inutiles ces lourdes armures de fer que les hommes de notretemps peuvent à peine soulever. Un marin italien découvre la boussole, et les mers n'offrent plus qu'un chemin assuré au navigateur; enfin, un simple ouvrier de Mayence invente l'imprimerie , la plus puissante de toutes les découvertes humaines ; de ce moment , m€s jeunes amis , le retour à la barbarie devient impossible; la pensée humaine ne connaît plus de bornes ; avec la boussole et l'imprimerie^ l'homme peut tout entreprendre; rien n'est plus au-dessus de ses forces et de son intelligence ; la nature même ne lui oppose plus d'obstacles, et Christophe Colomb va découvrir le Nouveau-Monde.

Mais tandis que l'humanité marche ainsi de merveille en merveille, de grands événemens se sont succédé dans les principales contrées du monde. Constantinople, qui jusqu'alors a été le plus solide rempart de la chrétienté contre l'islamisme , vient de tomber sous les coups de Mahomet Il : la postérité de Rodolphe de Hapsbourg possède l'empire d'Allemagne : Ferdinand d'Aragon et Isabelle deCastille s'emparent de Grenade, et chassent les Maures de l'Espagne. Sur le trône de France est assis Louis XI , le seul cruel et le plus habile de nos rois : en Angleterre, les Tudor ont misun terme à lalutte sanglante des deux roses, etHenriVIIpréludc à la puissance que la Grande- Bretagne doit atteindre sous ses successeurs. Ne semble- t-il pas alors , mes bons amis, que

le monde entier, fatigué de tant de secousses et de batailles , dût enfin faire trêve à des agitations si souvent renouvelées? Eh bien ! au contraire , c'est alors que s'ouvre une nouvelle période de travaux et de progrès, à laquelle on donne le nom d'Histoire Moderne , parce qu'elle ne s'arrête plus qu'aux temps les plus voisins de notre siècle. C'est cette histoire , qui n'est pas moins remplie défaits intéressans que toutes celles que vous connaissez déjà , que je vais vous raconter tout à l'heure, et, avec un peu de persévérance et d'attention, vous connaîtrez bientôt tout ce qui s'est passé de mémorable sur la terre , avant le temps où nous vivons,

Depuis l'an 1434 jusqu'à l'an 1464,

Quand je vous ai raconté , mes jeunes amis, les longues querelles des Guelfes et des Gibelins qui causèrent tant de malheurs à l'Italie, je vous ai nommé plusieurs villes de cette contrée qui, par leur commerce et le caractère de leurs habitans, s'étaient placées au premier rang de celles de l'Europe. Telles étaient surtout Venise , Gênes , Pise, Florence, Milan et plusieurs autres encore, dont j'aurai peut-être occasion de vous reparler dans le cours de cette histoire.

A cette époque , l'Italie présentait un aspect bien différent de celui de la plupart dès autres pays de l'Europe, encore couverts de châteaux forts et de villes sonvbres ou entourées d'épaisses murailles , derrière lesquelles se retiraient des seigneurs rudes et batailleurs , et une population ignorante et farouche. Les marchands deVenise , de Gênes , de Florence, de Milan, plus polis, plus éclairés , plus industrieux que ceux des autres nations, étaient les seuls qui portassent en France ,

en Angleterre, en Allemagne , les produits de leurs fabriques de papiers, d'étoffes de soie , de miroirs, de bijoux, d'armes d'acier, et les parfums, les épiées , les pierreries, que leurs navires allaient cherchera Constantinopleet dans l'Orient depuis le tems des croisades. Quoique les Flamands et les Allemands des villes Hanséa tiques se livrassent aussi au négoce, les Italiens étaient réputés les plus habiles commerçans du monde entier, et dans tous les pays où ils trafiquaient, on leur donnait le nom de Lombards, comme s'ils eussent tous été originaires de Lorabardie ; aussi l'Italie , dans ce temps-là , renfermait-elle plus de richesses à elle seule que tous les autres royaumes ensemble; et , à l'exception de l'Espagne qui , avec les monumens fondés autrefois par les Arabes , conservait encore les précieuses manufactures qu'ils avaient établies à Cordoue et à Séville , l'Europe entière étaient tributaire de l'industrie des cités italiennes.

Or vous savez sans doute déjà, mes enfans, que dans toutes ces villes si prospères et si commerçantes , il n'y avait point de rois ; et que , le plus souvent, elles étaient gouvernées par des seigneurs que leurs richesses , leur courage ou leurs talens avaient rendu les véritables souverains de leur patrie ; malheureusement cette souveraineté ne s'établissait pas , la plupart du temps , sans de vives et sanglantes disputes entre les familles qui pouvaient y prétendre , et l'histoire des républi-

COSSE DE MÉOICIS. 11

ques italiennes est remplie d'une multitude de guerres civiles, où le pauvre peuple semblait être la victime que les barons ennemis les uns des autres se plaisaient à fouler aux pieds. Vous devez même vous rappeler, à ce sujet, la mort terrible du comte Ugolin, périssant avec tous ses fils, sous la haine implacable de ses adversaires.

Mais Florence elle-même, mes bons enfans , à qui cet événement soumit plus tard la malheureuse Pise, comme je vous l'ai dit ailleurs, n'était pas plus exempte que sa rivale des troubles et des querelles intérieures qui désolaient les villes d'Italie; quoique dans celte cité, qui ne devait sa grandeur et sa prospérité qu'à l'activité de son commerce , il n'y eût point de barons grossiers et turbulens, elle était divisée en plusieurs factions ennemies ,par la rivalité de deux familles de riches marchands, les Albizzi et les Médicis, qui se glorifiaient avec raison de l'origine de leur fortune, et employaient leur opulence à rendre leur ville natale une des plus belles et des plus élégantes du monde entier. Là , tout le peuple était partagé en différens corps de métiers ou compagnies d'artisans , auxquelles chaque Florentin, sans exception , se faisait honneur d'appartenir , quelle que fut d'ailleurs sa richesse et sa naissance. Pendant long-temps la rivalité des Albizzi et des Médicis troubla la tranquillité de Florence; mais enfin le peuple, fatigué de ces disputes interminables , chassa un jour les premiers de la ville , et de ce

moment leurs adversaires devinrent les chefs de la république.

Dans ce teraps-là, l'aîné de la famille des Médicis se nommait Cosme; c'était un homraeaffable envers ses inférieurs , poli envers ses égaux, bienveillant envers tous ceux à qui il pouvait rendre service, et ses belles qualités l'avaient rendu cher à ses concitoyens ; possesseur d'une immense fortune , il n'en faisait usage que pour l'avantage et l'embellissenient de sa patrie ; il construisit, à ses propres dépens, des aqueducs et des magasins de blé pour assurer la subsistance du peuple; bâtit des églises et des hôpitaux pour les pauvres; décora Florence et ses environs de plusieurs palais magnifiques qui font encore aujourd'hui Padmiration de ceux qui les visitent ; fonda dans cette ville la première bibliothèque publique, en faisant acheter dans tous les pays les manuscrits les plus rares et les plus précieux ; accueillit avec honneur les savans grecs échappés à la prise de Constantinople , et s'entoura de peintres, de sculpteurs , d'architectes habiles qu'il attira auprès de lui de toutes les parties de l'Italie , en leur offrant des récompenses considérables.

Mais si Cosrae de Médicis surpassait ainsi les autres Florentins par sa munificence et sa générosité, il n'en conservait pas moins dans son langage et sa manière de vivre une louable modestie, qui ajoutait à son mérite plus que tout l'appareil dont il aurait pu s'environner. Quoique ses conci-

toyens l'eussent prié de les gouverner, il ne voulut accepter d'eux aucun titre d'honneur ni de supériorité , et se contenta d'être le premier citoyen de sa patrie , qu'il dirigeait plutôt par la persuasion d'un sage que par l'autorité d'un souverain. Aucun signe extérieur ne le distinguait des autres personnes de son rang, si ce n'est peutêtre la simplicité de ses vêteraens, la frugalité de sa table, et le petit nombre de domestiques dont il se faisait suivre, contre l'ordinaire des seigneurs italiens de cette époque , qui ne paraissaient jamais en public qu'accompagnés d'une foule de serviteurs armés. Accessible à toute heure au moindre artisan de Florence , sa maison était ouverte à tous ceux qui réclamaient justice ou protection, et jamais cette ville, riche et populeuse, ne jouit d'une si parfaite tranquillité que pendant les trente années que ce grand homme la gouverna.

Ce fut ainsi, mes bons amis, que Cosme de Médicis , à qui les Florentins décernèrent d'une commune voix le nom de Père de la patrie , plus glorieux cent fois que celui de conquérant ou de grand capitaine, parvint à une vieillesse avancée; mais les dernières années de cet homme vénérable furent troublées, comme celles de Périclès (avec lequel d'ailleurs il avait plus d'un trait de ressemblance), par le plus grand malheur qu'un père puisse éprouver, celui de survivre à presque tous ses enfans, sur lesquels il fondait l'espérance

de sa patrie et de sa faraille. En peu de mois il vit mourir sous ses yeux plusieurs de ses fils, et le seul qui lui resta était si faible et si maladif qu'il paraissait impossible qu'il pût vivre, «t Hélas î » disait ce père infortuné, en se faisant porter dans les vastes galeries de son palais désert, quesesinfirmitésnelui permettaient plus de parcourir à pied, «i voilà une bien grande maison pour une si petite famille ! » Heureusement les craintes qu'il avait conçues ne se réalisèrent point; son fils Pierre, qui lui survécut, fut appelé par les Florentins à lui succéder, comme premier citoyen de leur république, et cette famille de simples marchands^ que Cosme avait illustrée par sa sagesse et ses vertus, devint une des plus considérables et des plus considérées de l'Europe.

Nous verrons plus tard, mes enfans, des Médicis s'élever aux plus hautes dignités de l'Eglise et du monde, et vous pouvez déjà vous souvenir que deux princesses de ce nom ont porté la couronne de France.

Depuis l'an 1464 jusqu'à l'an 1478.

Tant que le grand Cosme de Médicis et son fils Pierre gouvernèrent la republique de Florence , mes bons amis, rien ne troubla la paix et la prospérité de cette ville; mais après la mort de ce dernier, qui avait été, comme son père, un prince sage et éclairé , Florence se trouva déchirée par de nouveaux troubles, dont je vais essayer de vous donner une idée.

Laurent et Julien de Médicis , fils de Pierre , qui, tout jeunes encore, succédèrent ensemble à leur père, n'imitèrent point la sagesse et le désintéressement de leur aïeul, qui avait employé tous ses biens pour la gloire et la prospérité de Florence. De folles prodigalités signalèrent les premières années de leur gouvernement, et ces deux imprudens, oubliant qu'ils ne tenaient que de leur naissance l'autorité que le grand Cosme avait reçue de la confiance de ses concitoyens , eurent le tort inexcusable d'outrager par des dédains et une hauteur afîectés les principaux citoyens de

Florence, que Cosme et son fils avaient toujours honorés comme leurs égaux. Au lieu d'accueillir avec bienveillance le moindre Florentin qui se présentait aux portes de leur palais, ils recevaient avec une fierté insultante les plus riches marchands de la république, et les humiliaient par des réponses si arrogantes, que plusieurs d'entre eux préférèrent sortir de leur ville natale, que de vivre en butte au mépris de ces jeunes insensés. Laurent de Médicis surtout excitait l'indignation publique par le faste de ses équipages et ses vêtemens, autant que par la somptuosité extravagante des fêtes qu'il donnait à la populace, qui lui méritèrent dès lors le surnom de Magnifique, que l'his* toire lui a conservé.

Parmi les familles que la haine ou la jalousie qu'inspiraient les Médicis avait forcées d'abandonner leur patrie, une des plus considérables était celle des Pazzi, que Cosme avait toujours traitée avec tous les égards et la déférences dus à Tune des plus anciennes et des plus respectables delarépublique. Indigné de l'insolence deLaurent de Médicis, François Pazzi, l'aîné de cette famille avait été s'établir à Rome , où la plupart de ses parens le suivirent, préférant, comme lui, vivre exilés de leur patrie, que de la voir courbée sous la domination de deux jeunes gens insoucians et téméraires.

Dans ce temps-là , mes bons amis, rien n'était plus ordinaire en Italie que de voir des haines

profondes et réciproques se conserver pendant de longues années entre deux familles, et éclater tout à coup par quelque acte terrible de vengeance et de fureur. C'était là le résultat des divisions qui avaient si long-temps agité cette contrée, et les Pazzi , quoique éloignés de Florence, ne perdirent point l'espoir de se venger de leurs ennemis et de rentrer dans leur patrie, après les avoir immolés. Pleins de cette pensée, ils décidèrent plusieurs nobles florentins, que l'orgueil des Médicis avait aussi irrités contre eux, à seconder leurs projets de vengeance, et bientôt une conjuration fut préparée pour que les bannis, rentrant secrètement dans Florence, signalassent leur retour par le meurtre de leurs ennemis. François Pazzi se mit à la tête de ce complot, persuadé qu'une fois les Médicis égorgés, le peuple applaudirait à leur sort et se joindrait à leurs meurtriers, car vous savez qu'il n'y a rien de plus inconstant que la populace dans ses afiections comme dans ses haines.

Les conjurés, parmi lesquels se trouvaient quelques nobles que Laurent et son frère croyaient leurs amis, projetèrent d'abord de les attirer chez l'un d'eux sous prétexte d'un festin , et de les y faire poignarder par des hommes a})ostés ; mais les Médicis, soupçonnant peut-être quelques mauvais desseins contre leur vie, refusèrent de se rendre à toutes les fêtes auxquelles ils furent

invités- el'on répa ndit même le bruit que Julien

18 LA CONJURATION DES PAZZl.

Je plus timide des deux frères, ne sortait plus de son palais sans porter sous ses habits une cuirasse qui le mît à l'abri des coups d'un assassin. îVJais celte juste défiance de leur part, au lieu de détourner les conjurés de leurs desseins, ne fit que les décider à en presser l'exécution, et bientôt il fut résolu entre eux que ce serait dans l'église même où les Médicis se rendaient pour entendre la messe, que ce double meurtre serait accompli. A la vérité cet attentat, ainsi commis aux pieds des autels et en quelque sorte en présence de Dieu même, parut une action si horrible à quelques-uns des conjurés que plusieurs refusèrent d'y prendre part; mais François Pazzi , emporté par sa haine implacable contre les Médicis, détermina les autres à ne plus différer de la satisfaire.

En effet, mes enfans, à quelque temps de là, un jour de fête solennelle, Laurent et Julien s'étaient rendus à l'église, suivis d'un grand 'nombre de seigneurs, dont plusieurs portaient des poignards sous leurs vêtemens, et la foule des assistans entendait le service divin avec recueillement, lorsque tout à coup la cloche ayant donné le signal de l'élévation, les conjurés, qui n'attendaient que le moment où leurs victimes baisseraient la tête pour l'adoration, se jetèrent avec violencesur les deux princes, et percèrent de coups de poignards le malheureux Julien, qui tomba mort sur la place. Quant à Laurent, qui n'avait reçu qu'une légère blessure, ayant eu le temps de tirer son épée, il

s'en servit avec tant de courage et de présence d'esprit, qu'il parvint à se faire jour à travers les assassins, et à se jeter^ avec quelques serviteurs fidèles, dans la sacristie de l'église, dont les pt)rtes de bronze furent fermées sur lui, et le snuvèrent de la riige de ces forcenés.

Mais tandis que ce prince échappait ainsi presque miraculeusement à la fureur des Pazzi, les amis des Médicis, se répandant dans toute la ville et courant aux armes, sonnèrent la cloche d'alarme, qui ne retentissait jamais (}uc dans les dangers publics, et excitèrent vivement la colère du {)euple contre les meurtriers, eu les accusantd'hoinicide et de sacrilège.

En un instant, ces hommes, qui s'étaient flattés que la populace se joindrait à eux, se virent assaillis au contraire par la foule qui, se jetant sur tous les conjurés qu'elle put atteindre, mit en pièces la plu[)art de ces malheureux. François Pazzi lui-même, principal auteur de cet attentat, qui avait été gravement blessé dans le combat, fut arraché do sou lit, et pendu à l'une des fenêtres du })alais Médicis; et de tous ceux qui avaient pris part à cette conjuration, un petit nombre seulement parvint à sortir de F!oren(;e sous divers déguisemens, et à trouver unrefuge à Rome. Plusieurs d'entre eux, ne se croyant pas en sûreté contre la vengeance des Médicis tant qu'ils seraient en Italie, allèrent même chercher un asile jusqu'àConstanlinople : maisquelques annéesplus

tard Laurent, ayant découvert leur retraite, les réclama comme des meurtriers et des parricides au sultan Mahomet H, qui les renvoya à Florence où ils furent punis du dernier supplice.

Telle fut, mes bons amis, l'issue de cette fameuse conjuration des Pazzi, dont vous entendrez souvent parler dans des livres plus savans que celui-ci. Quoique ce terrible événement eût privé Laurent d'un frère, il fut pourtant plus favorable aux Médicis que ne l'eussent été plusieurs victoires remportées sur leurs ennemis; car dèsce moment, personne n'osa pluss'opposer à la grandeur de cette maison, que le Ciel avait si visiblement protégée dans cette circonstance périlleuse ; et Laurent le Magnifique, devenu plus sage par le danger qu'il avait couru, gouverna glorieusement les Florentins, façonnés désormais à l'obéissance.

La domination que Laurent de Médicis exerça pendant un grand nombre d'années sur la république florentine est surtout remarquable par la protection éclairée que ce prince accorda dans cette ville aux savans et aux artistes, qu'à l'exemple du grand Cosrae,il y appela de toutes les provinces d'Italie. Sans cesse environné des personnages les plus marquans de cette époque par leurs talens et leur savoir (parmi lesquels je dois vous citer Pic de la Mirandole, l'homme le plus extraordinaire qui ait jamais existé, par la variété de ses connaissances et la vivacité de son esprit ), Laurent le Magnifique donna son nom à la pré-

cieuse bibliothèque que son illustre aïeul avait fondée, et établit lui-même, dans ses jardins de Florence, sous le titre d'académie, une école de peinture, d'où sortirent plus tard presque tousles peintres fameux qui font encore aujourd'hui la gloire de l'Italie et dont j'aurai bientôt occasion de vous nommer les plus célèbres.

22 LES DUCS de" MILAN.

Depuis l'an 1478 jusqu'à l'an 1492.

.le ne sais, mes jeunes amis, si vous vous souvenez d'avoir lu dans un autre livre l'histoire de ces forouches condottieri, que, pendant la jilus grande partie du moyen âge, les républiques italiennes tout adonnées au commerce, aclietaient pourse battre, lorsqu'elles avaient besoin de soldats.

Un jour qu'une troupe de ces aventuriers traversaitlacampagne de Rome, enseignes déployées et marchant au son d'une musique guerrière, un jeune laboureur, attiré par l'éclat de cet appareil militaire, s'était arrêté sous un chêne pour admirer la bonne mine de ces soldats, leurs chevaux richement caparaçonnés et leurs armes étincelantes; et comme il avait lui-même une taille avantageuse et une figure remarquable , quelques soldats , en passant , l'engagèrent à les suivre , en lui vantant tous les agrémens de la vie qu'ils menaient, grassement payés souvent pour ne rien faire, et vivant sans cesse aux dépens du peuple des villes et des campagnes.

Jacques Âttendolo ( c'était le nom du jeune paysan), en écoutant leurs propositions, était bien tenté de s'associer à cette vie aventureuse, pour laquelle il se sentait, malgré lui, un goût déterminé; mais il était retenu par l'idée de quitter ses vieux parens et la chaumière où il était né; et dans ce combat entre son j)encliant et sa piété filiale, qui annonçait un bon cœur, il résolut de se décider par quelque présage, selon la coutume des gens ignorans de ce temps-là, qui croyaient voir un pronostic dans les choses les plus insignifiantes : «c Eli bien ! s'écria-t-il, je vais lancer con- )> tre ce chêne la coignée que je tiens dans ma » main, et si elle entre assez dans cet arbre pour )» y rester attachée, je me ferai soldat. ;> En achevant ces mots, Jacques lança cet instrument tranchant avec tant de violence, qu'il pénétra profondément dans le tronc du chêne et y demeura fixé. De ce moment le jeune Attendolo n'hésita plus, et s'arrachant, non sans verser bien des larmes, des bras de sa famille, il suivit ses nouveaux camarades, qui lui donnèrent le surnom de Sforza ou Sforce, parce que c'était de toute sa force qu'il avait lancé la coignée qui avait décidé sa vocation.

A cette époque de troubles et de guerres sanglantes qui ravageaient successivement toutes les provinces italiennes, mesjeunes amis, rien n'était plus ordinaire que de voir d'obscurs soldats parvenir par leur valeur jusqu'aux rangslesplus élc

vés de la milice, et devenir eux-mêmes les chefs de ces bandes mercenaires. Ce fut précisément ce qui arriva à Jacques Sforce, qui après avoir com battu avec un courage et des talens remarquables dans plus de cent batailles, devint à son tour un des plus fameux condottieri de l'Italie. Cet homme intrépide, qui servit successivement Florence, Rome, Milan, parvenu à un âge avancé, périt en voulant sauver à la nage un de ses pages qui se noyait dans un torrent; et son corps, entraîné par la pesanteur de son armure, disparut à la vue de ses compagnons qui ne purent jamais le retrouver : mais il laissait un fils nommé François Sforce, qui lui succéda à la tête des bandes redoutables que Jacques avait si souvent conduites à la victoire ; et bientôt François, qui n'avaitpas moins démérite que son père, acquit comme lui une renommée de bravoure et d'habileté qui devait, en peud'années, l'élever au rang des principaux princes de l'Italie.

Maintenant il faut que je vous dise, mes jeunes amis, que, pendant les querelles des papes et des empereur d'Allemagne , la souveraineté de la ville de Milan et d'une partie de l'ancienne Lombardie, à laquelle on donnait le nom de Milanez , avait été accordée, avec le titre de Duc de Milan , par un empereur de la maison de Souabe, à une noble famille du nom de Visconti, qui devint bientôt une des plus illustres de l'Europe. Je dois même vous rappeler, à ce propos, l'histoire de cette

intéressante Valenliiie Visconti, duchesse d'Orléans, dont il est question dans l'histoire de France , et qui du temps de la démence du roi Charles VI, mourut de douleur du meurtre de son mari , lâchement assassiné dans une rue de Paris par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, son cousin.

Vers le temps où Cosme de Médicis s'élevait au premier rang à Florence, il arriva que le dernier des Visconti étant venu à mourir à Milan , après avoir donné en mariage sa propre fille au condottiere François Sforce, celui-ci se présenta aux portes de cette ville, à la tête de son armée, et s'en étant rendu maître, prit le litre de duc, que personne n'osa lui disputer. Les Milanais, pour prévenir de nouveaux malheurs, consentirent à se soumettre à son obéissance, et François Sforce, après un règne long et glorieux, pendant lequel il sut se faire aimer et craindre de ses sujets, laissa la couronne ducale à son fils Galéas Marie, qui hérita sans opposition de la puissance et du titre de son père.

Il y avait déjà près de cinquante ans, mes jeunes amis, que cette race d'aventuriers occupait paisiblement le duché de Milan, lorsque Jean Galéas , fils de Galéas Marie , fut appelé au trône après lui, étant à peine âge de huit ans, et ce fut l'oncle de ce jeune, prince nommé Ludovic-le- Maure(à cause de son teint basané qui lui donnait l'air d'un Africain) , qui s'empara du gouverne-

28 lES UCCS DE^BîlLAN.

ment du Milanez , jusqu'à ce que son neveu fût en âge de régner par lui-même.

Or, vous saurez, que Ludovic-le-Maure était un homme ambitieux et cruel qui, jaloux de voir le titre de duc porté par un enfant, conçut le projet d'en dépouiller le jeune Galéas, et de monter sur le trône à sa place. Dïais comme il n'ignorait pas que les Milanais, qui aimaient leur prince à cause de son innocence et de sa jeunesse, ne souffriraient pas une pareille injustice, il chercha quelque moyen d'exciter des troubles en Italie, pour parvenir à ses mauvais desseins^ et jetant les yeux sur Charles Vin,roi de France, qui venait de succéder à son père, le farouche Louis XI, il fit proposer secrètement à ce prince de l'aider à conquérir une partie de l'Italie, sur laquelle les rois de France prétendaient avoir des droits , comme je vous le dirai tout à l'heure.

CHAULES Vin EN ITALIE. 27

CHARLES Vm EN ITALIE.

Depuis l'an' 1492 jusqu'à l'an 1498.

Vous souvient-il, mes bons amis, du jeune et infortuné Conradin, ce dernier rejeton de l'illustre famille de Souabe, que Charles d'Anjou fit périr sur un échafaud, après l'avoir dépouillé du royaume de Naples, qui agirait dû lui appartenir? Eh bien ! depuis ce funeste événement, une haine mortelle s'était conservée entre les princes de la maison d'Anjou et les successeurs de Pierre d'Aragon, époux de la fille de Manfred, à qui avait été porté le gant que Conradin, au moment d'expirer, avait jeté au milieu de la foule qui assistait à son supplice.

Depuis cette époque, mes enfans, des débats acharnés avaient eu lieu entre ces deux familles rivales, et, après bien des combats sanglans dont le récit serait sans doute peu intéressant pour vous, le dernier prince de la maison d'Anjou, qui se nommait René, comte de Provence, ayant été chassé de Naples par les Aragonais, avait cédé, en mourant, à Louis XI, tous ses droits sur ce royaume;

mais le vieux monarque français était trop habile pour se laisser tenter par cette couronne étrangère ; et il avait mieux aimé, de son triste château de Plessis-lès-Tours, faire trembler ses grands vassaux, que d'entreprendre une guerre lointaine et périlleuse, où il aurait craint d'user inutilement ses trésors et ses soldats.

Malheureusement Charles VIII, qui succéda à son père sur le trône de France, n'avait point hérité de sa prudence ; et quoique sa grosse tête , sa taille épaisse, ses jambes courtes et ses larges pieds ne lui donnassent pas l'air d'un héros, il avait un grand courage et une ardeur passionnée de batailles et d'aventures. Aussi accepta-t-il avec empressement l'offre que lui fit Ludovic-le-Maure de l'aider à conquérir le royaume de Naples, où régnait alors un prince de la maison d'Aragon nommé Ferdinand; et bientôt une formidable armée française, traînant après elle un grand nombre de ces terribles canons dont l'usage devenait de plus en plus fréquent à la guerre, parut sur les Alpes, ces hautes montagnes qui, comme vous savez, séparent la France de l'Italie.

Or, je dois vous faire remarquer, mes jeunes amis, que cette année que Charles VU! conduisait ainsi à la conquête du royaume de Naples no ressemblait plus à ces bandes tumultueuses et mal armées que les barons du moyen âge amenaient à leur suzerain au temps de la féodalité. Depuis le

règne de Charles VII, qui, avec l'aide de la simple et courageuse Jeanne d'Arc, avait chassé les Anglais de son royaume, ces troupes indisciplinées avaient fait place à des escadrons de cavaliers auxquels on donnait le nom de gens-d'armes, à cause des pesantes armures de fer dont ils étaient revêtus, et à des compagnies de Francs-Archers , sorte de soldats à pied dont l'arc était l'arme principale ; mais ce qui formait la troupe la plus nombreuse de cette armée, c'étaient des bataillons de Suisses, ces pauvres et vaillans montagnards qui, du temps de Guillaume Tell , s'étaient affranchis de la domination autrichienne. Ces soldats intrépides se vendaient aux princes de l'Europe qui voulaient les payer pour faire la guerre; et cet usage des Suisses, de servir ainsi pour de l'argent les nations étrangères, s'est conservé jusqu'à nos jours, où plusieurs souverains entretiennent encore dans leurs États des troupes de cette nation. Mais, si les Italiens voyaient avec surprise cette armée traverser leur pays, les Français n'étaient pas moins étonnés du spectacle nouveau pour eux que leur offrait l'Italie. Au lieu des villes sombres et étroites dont la France était couverte dans ce tem{)s-ià, ils voyaient des cités riches et populeuses, où s'élevaient des palais de marbre, des églises magnifiquement bâties, et d'élégantes maisons tapissées intérieurement d'étoffes de soie fabriquées à Florence et à Milan. De tous côtés s'offraient à leurs regards de précieuses statues de

marbre ou de bronze, des tableaux peints par des maîtres habiles, des miroirs de Venise , et enfin cette multitude de meubles utiles ou agréables dont l'usage s'est répandu depuis ce temps dans tous les pays de l'Europe. Alors les guerriers français commencèrent à apprécier le mérite d'une existence plus douce et plus commode ; ils rougirent en quelque sorte de leur pauvreté et de leur rudesse, et ceux d'entre eux qui retournèrent dans leur patrie ne pouvaient se lasser de raconter à leurs parens et à leurs amis tout ce qu'ils avaient vu de curieux dans leur voyage.

Cependant, pour parvenir au royaume deNaples,il fallait que les Français traversassent l'Italie presque entière, et leur marche ressemblait plutôt à un triomphe qu'à celle d'une armée qui se prépare à combattre. Dans toutes les villes où ils passaient, ils étaient accueillis par les habitans avec respect et bienveillance ; des fêtes et des cérémoniesleur étaient préparées aux portes de chaque cité, et des spectacles dont on n'avait encore aucune idée en France à cette époque , célébraient leur passage et leur bien-venue. A la vérité, l'air fier et arrogant des chefs et des soldats français excitait quelquefois le mécontentement des Italiens, mais la crainte d'irriter ces redoutables étrangers les retenait dans le silence.

Ce fut ainsi que Charles VIU et son armée parvinrent en peu de jours aux portes de Milan , où Ludovic-le-Maure les attendait avec impatience ;

ce seigneur avait fait disposer des tentures et des décorations dans toutes les rues que le monarque français devait parcourir , et lui-même s'avança à sa rencontre pour le complimenter, à la tête des principaux barons du Milanez. Ce méchant homme aurait bien voulu que son neveu , Jeau Galéas, ne parût point en présence de Charles, et il lui avait même interdit de sortir de la citadelle de Milan, où il le tenait en quelque sorte prisonnier; mais ce prince infortuné^ malgré la défense de son oncle , vint se jeter aux pieds du roi de France, avec la jeune duchesse , son épouse, qui était une belle et vertueuse princesse , de l'une des plus nobles maisons d'Italie, pour le supplier d'avoir pitié du sort rigoureux où les retenait l'impitoyable Ludovic , qui les laissait quelquelois manquer de vêtemens et de nourriture. Charles parut touché des larmes de ces deux pauvres jeunes gens; il les releva avec bonté lorsqu'ils embrassèrent ses genoux, et leur promit de ne point les abandonner; mais malheureusement le roi , qui était vif et léger, oublia ses promesses aussitôt qu'il eut quitté Milan, et dès le lendemain , le bruit se répandit dans toute l'Italie -que Jean Galéas était mort dans sa prison, empoisonné par son oncle, qui eut l'audace de se fiiire, àTinstant même, proclamer duc de Milan. Cette mort imprévue causa pourtant de vifs regrets à Charles , dont le cœur était généreux , malgré son étourderie, et depuis ce moment, il ne put cacher Ta-

version que lui inspirait Ludovic Sforce, qu'il soupçonnait avec raison de ce crime odieux.

Pendant ce temps, l'armée française s'était emparée de Rome où le pape Alexandre VI , qui occupait alors le siège de Saint-Pierre , la vit pénétrer avec tant d'effroi , qu'il se réfugia précipitamment au château Saint-Ange ; mais Charles ne s'arrêta que peu de jours dans la capitale du monde chrétien, et bientôt il se présenta aux portes de INaples, où la terreur de ses armes l'avait précédé. A l'approche de cet ennemi formidable, Ferdinand d'Aragon, saisi d'épouvante, s'était embarqué pour chercher un refuge en Sicile, abandonnant ainsi son royaume aux Français, qui s'en rendirent maîtres presque sans combat.

Alors le roi Charles , qui aimait le faste et les cérémonies, résolut de faire son entrée dans cette ville avec tout l'appareil qui convient à un puissant monarque; monté sur le plus beau cheval qu'on put trouver , et suivi des principaux seigneurs français, il parut à la tête de son armée , le front chargé d'unecouronne d'or, couvert d'un magnifique manteau sur lequel étaient brodées des fleurs de lis, et tenant de sa main droite un globe d'or , tandis que sa gauche soutenait un sceptre enrichi de pierreries. Quoique le roi, qui était d'une petite taille et d'une figure peu impogate , fût presque écrasé sous ces ornemens , le peuple de Naples, émerveillé de ce spectacle, faisait éclater mille acclamations sur son passage, et

les plus belles dames napolitaines , magnifiquement parées , garnissaient les balcons de toutes les rues que le cortège devait traverser. Il semblait que l'arrivée du roi de France dans cette capitale étrangère fût unjourdefête et de délivranca pour tout le peuple de Na[)les;et Charles, enivré de cette joie bruyante , se croyant au comble de la gloire et de la puissance, ajouta à son titre de roi de France celui de roi de Naples et de Sicile, qu'il ne devait pas conserver long-temps.

En effet, mes jeunes amis, pendant que ce prince imprudent jouissait ainsi paisiblement de cette fiicile conquête, un orage qu'il était loin de prévoir se formait derrière lui, et menaçait de rendre impossible son retour dans son propre royaume. Depuis que Ludovic-le-Maure, dont la perfidie égalait la cruauté, n'avait plus rien à espérer du secours des Français, il voyait avec impatience la Lombardie envahie par ces fiers étrangers , que leur orgueil et leur rudesse rendaient plus odieux chaque jour aux Italiens ; et bientôt une mgue , c'est à-dire une alliance , se forma entre les Vénitiens, les Milanais et d'autres peuples encore, pour exterminer ces hôtes incommodes qu'ils ne regardaient plus que comme des barbares. Charles , qui s'était mis en marche pour retourner en France avec une partie de son armée , n'apprit leurs desseins que lorsqu'il était trop tard pour les prévenir; mais comme il connaissait la valeur de ses soldats, il n'hésita point à

poursuivre sa route vers les Alpes, et parvint à se faire jour à travers ses ennemis, après les avoir vaincus dans une bataille, auprès d'un village appelé FoRKouE, où il combattit lui-même avec courage au premier rang de sa gendarmerie, c'est àdirede ses gens-d'armes, qui firent un grand carnage des bataillons italiens , que les Suisses achevèrent de mettre en fuite.

Peu de mois après la bataille de Fornoue , mes en fans, le royaume de Naples retomba au pouvoir des princes d'Aragon, auxquels Ferdinand le Catholique, leur parent, avait envoyé une armée espagnole sousles ordres de Gonzalve de Cordole, le plus habile général de son temps , que ses talens pour la guerre avaient fait surnommer le Grand capitaine; de sorte que le fruit de cette entreprise aventureuse de Charles VIll fut aussitôt perdu i pour les Français; mais ils connaissaient maintenant le chemin de l'Italie, et pendant de longues années cette contrée devait être désormais pour notre nation le théâtre de brillans exploits, mais aussi de désastres incalculables.

lA RÉPUBLIQUE DE VENISE. 35

Depuis l'an 1496 jusqu'à l'an 1508.

De toutesles républiques commerçantes d'Italie, mes jeunes amis, celle qui, à cette époque, avait atteint le plus haut degré de puissance et de prospérité, c'était Venise, cette ville des eaux, bâtie, comme je vous l'ai expliqué ailleurs, sur les lagunes du golfe Adriatique, et dont les habitans, parleur industrie, avaient acquis des richesses immenses.

Mais ces marchands vénitiens, mes enfans, depuis plusieurs siècles, ne se contentaient plus de juuir paisiblement de leur opulence; et comme les anciens Carthaginois, dont il est si souvent question dans l'histoire romaine, ils voulurent avoir aussi des flottes et des armées : à une époque où aucunedes nations de l'Europe ne pouvait encore entretenir des vaisseaux et payer chèrement des soldats, le pavillon de Saint-Marc, qui était l'étendard de leur république, flottait sur la mer Noire et sur la Méditerranée; ils s'étaient rendus maîtres de la plupart des iles gi'ecques,

possédaient sans partage l'Illyrie et la Dalmatie, et occupaient même l'ancien Péloponèse, auquel on donnait dès lors le nom de Morée.

Cependant si les vaisseaux vénitiens couvraient les mers, si de nombreux soldats faisaient respec-^ ter en Italie le nom de Venise, si cette opulente cité renfermait une population active et industrieuse, il ne faut pas croire pour ce!a quesesbabitans fussent meilleurs ou plus heureux. Bien loin de là, la passion des richesses avait produit sureux son effet ordinaire enles rendant durs, insatiablesetdéfians à l'excès, et commeils pesaient tout au poids de l'or, aucune mauvaise action ne leur coûtait pour en acquérir. Aussi rien n'était-il plus triste et plus silencieux que l'aspect de cette ville bâtie sur les flots, et où l'on n'entendait que le bruit que font les rames en frappant l'eau, et les chants monotones des bateliers qui faisaient glisser leurs gondoles à travers les lagunes.

Dans cette ville sombre et commerçaute, le pnncipal magistrat portait le titre de duc ou doge, et c'était à lui que tousles autres citoyens étaient censés obéir. Mais la puissance du doge, mes enfans, depuis de longues années, se bornait à quelques pompeuses représentations où il se montrait en public, vêtu de pourpre et de drap d'or, et couronné d'une espèce de bonnet pointu, dont le sommet incliné en avant était enrichi de pierreries, et qu'à cause de cette forme bizarre, on nommait la corne ducale. Dans les occasions solen-

nelles, on portait devant lui des trompettes d'argent, un cierge allumé, une chaise couverte de drap d'or, des coussins de la même étoffe, et l'on soutenait au-dessus de sa tête un magnifique parasol , pour le préserver de l'ardeur du soleil . Deux despremiers magistrats soutenaient la queue de son manteau, et il était suivi de tous les principaux seigneurs de la république.

Or, vous saurez, qu'à Venise il existait, comme dans l'ancienne Rome, deux classes bien distinctes de citoyens. Les premiers, appelés nobles ou patriciens, dont la réunion formait la seigneurie, avaient leurs noms inscrits sur un livre précieusement conservé au palais de Saint-Marc, auquel on donnait le nom délivre d'or; cette distinction, qui n'appartenait qu'à un certain nombre de familles, était le prix des grands services rendus à l'Etat par leurs ancêtres, ou des postes éminens qu'ils avaient occupés dans la république. Les seconds, nommés populaires ou plébéiens , comprenaient les simples marchands, ou les artisans nés et demeurant à Venise ; car il n'était paspermis à un commerçant étranger de s'y établir, ni à un ouvrier vénitien d'aller habiter hors des terres de la république, de peur qu'il ne portât dans d'autres pays ses talens et son habileté. Ces hommes industrieux, par leur travail et leur activité, faisaient vraiment la force et la puissance de leur patrie ; mais aux nobles seuls appartenait le droit de faire partie du sénat ou grand conseil, qui

éo LA REPCBLTQl'E DE VENISE.

exerçaitvéritableinentla souveraineté. Cependant, comme isn si grand nombre de personnes n'auraient pu se réunir chaque jour avec assez de promptitude et de secret, dix patriciens choisis dans le sénat, et auxquels on donnait le nom de conseil des dix, étaient chargés habituellement de gou- ] verner la république.

Mais au-dessus du conseil des dix, mes bons amis, il y avait encore une autre assemblée, composée de trois sénateurs seulement, auxquels on donnait le titre redoutable d'inquisiteurs d'Etat, parce que leur devoir était de s'enquérir et de s'informer continuellement de tout ce qui touchait à l'intérêt du public et des particuliers. Ces inquisiteurs, mes enfans, étaient les maîtres absolus de la république; car ils avaient le droit de vie et de mort sur tous les citoyens, quels que fussent leur rang et leur richesse, et le doge luimême n'était pas au-dessus de leur puissance. Pour que leur autorité fût encore plus redoutée de tous les sujets de Venise, ils s'environnaient d'un mystère si impénétrable, que l'on ignorait le lieu même où ils se réunissaient ; et chaque jour cependant on apprenait que quelque personne avait disparu, sans que ses parens ou ses amis, de peur de s'attirer la vengeance des inquisiteurs d'État, osassent même chercher à découvrir ce qu'elle était devenue. Quelquefois, après de longues années, on apprenait que celui que l'on pleurait avait langui et expiré dans d'horri-

bles prisons placées sous les lames de plomb qui couvraient le palais de Saint-Marc, où les malheureux prisonniers enduraient, avant demourir, l'affreuse torture d'une chaleur si insupportable, que la plupart en perdaient la raison : d'autres fois, les inquisiteurs faisaient étrangler leurs victimes après leur avoir fait couvrir le visage d'un voile noir, afin que les bourreaux eux-mêmes ne les reconnussent pas; ou bien les faisaient lier dans un sac, qu'une gondole allait jeter à la mer à une grande distance des lagunes. Tout était terrible et imposant dans l'existence de cet odieux tribunal, auquel une multitude d'hommes de toute condition, depuis les plus nobles patriciens jusqu'aux derniers ouvriers de l'arsenal où se construisaient les galères vénitiennes, étaient chargés de rapporter secrètement tout ce qui se faisait et se disait chaque jour dans la république. C^étaitpar ce moyen que les inquisiteurs exerçaient leur surveillance sur les moindres actionsdes habitans de Venise; et afin que les écrits de ces méprisables délateurs, quisavaientpénétrerjusqu'au sein des familles, pussent parvenir avec plus de sûreté entre les mains de ces magistrats, des têtes de bronze, dont la bouche était béante, étaient jdacées dans les différens quartiers de la ville, pour recevoir leurs dénonciations.

Eh bien! mes amis, croiriez-vous que celte cité où la main invisible des inquisiteurs était sans cesse suspendue sur toutes les têtes, fût celle du

monde entier où les fêles, les spectacles et les réjouissances de toute espèce fussent les plus continuelles? Chaque année une solennité bizarre y ; attirait, de toutes les parties de l'Italie, une raul- f titude d'étrangers, curieux d'assister à ce qu'on appelait le mariage du doge avec la mer Adriati- | que, et je vais tâcher de vous donner une idée' de cette coutumesingulière, qui fiitobscrvéedans cette république tant qu'elle exista.

Tous les ans, lejourdel'Ascension, qui, comme vous savez, est une des{)rincipales fêtes dans tous les pays chrétiens, le doge de Venise montait sur un vaisseau magnifiquement doré, auquel on donnait le nom de Bucentaure, et qui ne devait jamais servir que dans cette circonstance. A un signal donné, ce navire s^avançaitmnjestueusement en pleine mer, suivi d'une multitude de gondoles élégantes chargées d'une foule de personnes de toute condition, en habits de fête. Le soleil d'Italie, éclairant la surface unie des flots, répandait un éclat prodigieux sur cette solennité, à laquelle toute la population de Venise, montée sur les toits en terrasse des maisons, prenait part en poussant, j des cris de joie. Lorsque le Bucentaure était parvenu aune certaine distance des lagunes, le doge,' se plaçant sur la proue du navire, lançait un an-^ neau d'or dans les flots, en prononçant de certaines paroles latines qui signifiaient « qu'il prenait » la mer pour épouse, pour qu'elle lui fût soumise, » comme une femme l'est à son mari. » A ces-

mots, lesacclamations de la multitude faisaient retentir les rivages de l'Adriatique, et les Vénitiens, cejour-là, oubliaient leur défiance habituelle pour s'abandonner à la joie la plus vive.

Mais cette pompeuse cérémonie du mariage du doge avec la mer, mes enfans, n'était pas la seule distraction qui adoucît pour le peuple de Venise l'effroi que lui causait la mysférieuse puissance à laquelle il était soumis; pendant trois ou quatre mois, chaque année, cette ville naturellement silencieuse, devenait tout à coup bruyante et Tinimée par les sons de la musique , les éclats de rire, les chants, les danses, les jeux de toute espèce, et enfin [)ar les déguisemens et les mascarades auxquels tout le monde, sans exception , se livrait avec une ardeur sans égale. C'était ce qu'on nommait le carnaval de Venise, alors célèbre dans toute l'Europe par la vivacité et la variété des plaisirs qui s'y trouvaient réunis.

Pendant ces quatre mois on ne voyait dans les assemblées publiques ou particulières que des personnes déguisées par mille costumes à la fois bizarres et élégans , ou dont le visage au moins était couvert d'un masque à barbe de soie. Le plus simple et le plus sombre de ces travestissemens , était celui auquel on donnait le nom de domino, et qui ne consistait qu'en une longue robe noire et une énorme perruque. C'était , le plus souvent, sous ce déguisement que les patriciens, les sénateurs, les seigneurs étrangers,

venaient prendre part à ces fêtes tumultueuses , pendant lesquelles Venise paraissait habitée par une nation de fous. Mais au milieu de ces jeux du carnaval , mes bons amis, la surveillance des inquisiteurs d'État était plus active que jamais, et malheur à celui qui, dans ces bruyantes journées, avait commis la plus légère offense envers une personne masquée ; les plombs de Saint-IVÎarc ou les flots des lagunes en faisaient une prompte et sévère justice, et c'était par là que ces sinistres magistrats montraient que leur ministère n'avait point pour objet de troubler la joie publique, mais au contraire de protéger ceux qui s'y livraient.

Cette ville de Venise, mes enfans , ne vous semble-t-elle pas un singulier assemblage de défiance et de joie, de terreurs et de ])laisirs? Eh bien! il fallait pourtant que ce mélange de tant de qualités et de vices contraires eût son utilité, puisque la splendeur de cette république a subsisté presque sans altération pendant plus de douze siècle, et cependant, comme vous le verrez dans la suite de cette histoire, cette cité opulente fut menacée plus d'une fois par des dangers dont elle sortit presque toujours triomphante.

Depuis l'an 1508 jusqu'à l'an 1510.

Dans le temps où la république de Venise, mes jeunes amis, avait atteint son plus haut degré d'opulence et de grandeur , le pape qui occupait la chaire de Saint-Pierre se nommait Jules IL Quoiqu'il eût près de soixante ans lorsqu'il fut élevé au souverain pontificat , c'était un vieillard actif, entreprenant et même belliqueux , qui ne put voir sans mécontentement que de simples marchands de l'Adriatique se fussent emparés, quelques années auparavant, de plusieuis jirovinces d'Italie, qui, selon lui, auraient dû appartenir au patrimoine de l'Église.

A cette époque, mes enfans, d'autres nations que les Vénitiens avaient aussi envahi une partie de cette contrée, et peu de temps après que Gonzalve de Cordoue , envoyé par Ferdinand le Catholique, eut chassé les Français de Naples, ce monarque, lui-même, s'étant rendu dans ce royaume, sous prétexte d'y rétablir son parent Frédéric, dernier héritier de la maison d'Aragon,

avait, au contraire, dépouillé ce malheureux prince de cette couronne, pour la joindre à celles d'Espagne et de Sicile qu'il possédait déjà.

Dans le même temps, Louis XII, roi de France, qui venait de succéder à Charles VIII, ayant passé les Alpes avec une nouvelle armée française, s'était emparé du Milanez , qu'il réclamait comme son héritage, parce qu'il était le petit-fils de Valentine Visconti ; et Ludovic-le-Maure , que le meurtre de son neveu Jean Galéas avait rendu odieux à tout le monde, après avoir vainement tenté de défendre son duché contre ce redoutable adversaire, était tombé au pouvoir des Français au moment où , sous les habits d'un soldat suisse , il se flattait de leur échapper. Ce prince , que son ambition avait rendu si criminel , ayant été envoyé en France, fut enfermé pendant dix années entières dans le château de Loches , situé à peu de distance des bords de la Loire, où l'on montre encore, sur les murailles de son cachot, plusieurs phrases qu'il y écrivit pendant les ennuis de celte longue captivité. II y mourut de joie, dit-on , le jour où il apprit que les portes de sa " prison lui étaient ouvertes.

Or, lorsque le pape Jules II conçut la pensée d'abattre l'orgueil et la puissance des Vénitiens, comme il n'avait ni vaisseaux, ni soldats à opposer aux flottes et aux armées de Venise, il résolut d'appeler à son aide les princes étrangers, en leur promettant une large part dans les dépouilles de

LA LIGCB DE CÀHfiRAT. 45

cette république ; et jeta les yeux, à cet effet, sur Ferdinand le Catholique, sur Louis de France, et enfin sur l'empereur d'Allemagne , alors nommé Maximilien d'Autriche , que les Vénitiens avaient irrité contre eux, d'abord en lui relusant insolemment le passage à travers leurs États, pour aller recevoir à Rome la couronne de fer, suivant l'ancien usage des empereurs allemands, et aussi en lui donnant le surnom ridicule de Maximiliensans-Argent, parce que ce prince, tout puissant qu'il était, voyait souvent ses coffres vides, sans avoir le moyen de les remplir.

Je n'ai pas besoin sans doute, mes enfans, de vous rappeler ici ce qu'étaient Ferdinand le Catholique et notre bon roi Louis XII, surnommé le Père du peuple, dont je vous ai déjà parlé dans d'autres histoires, mais il est bon que fassiez aussi connaissance avec l'empereur Maximilien, qui était, à cette époque, l'un des principaux souverains de l'Europe.

Lorsque vous avez appris dans un autre livre l'histoire de Louis XI, vous y avez vu que le dernier des grands vassaux de la couronne de France fut Charles le Téméraire, cet audacieux duc de Bourgogne, qui disparut dans un combat livré sous les murs de Nancy, sans que l'on put jamais découvrir ce qu'il était devenu. Eh bien ! ce redoutable Charles n'avait laissé d'autre héritier de sa puissance qu'une jeune fille nommé Marie de Bourgogne, à qui Louis XI enleva facilement

40 I,A LIGDE DE CAMBRAI.

une partie des États de son père ; mais les Flamands, c'est-à-dire les habitans de l'ancienne Flandre, que l'on couiinençait alors à nommer les Pays-Bas, refusèrent de se soumettre au roi de France, et marièrent leur jeune souveraine à Maximilien d'Autriche, qui, bientôt après, devint empereur d'Allemagne. Par ce mariage, ce prince se trouva le plus puissant monarque de son temps; car il posséda non-seulement l'Allemagne tout entière, mais encore les Pays-Bas, qui comprenaient alors une partie de la France actuelle, et s'étendaient jusque sur les bords de la mer du Nord. De plus, Maximilien prétendait, comme tous les empereurs allemands, à la possession de l'Italie, que les princes de la maison de Souabe avaient tant ambitionnée autrefois; aussi acceptat-il avec joie la proposition que lui fit le pape Jules, d^amener dans cette contrée une armée autrichienne pour abattre les Vénitiens, de concert avec les rois de France et d'Aragon.

Lorsque les rois, mes bons amis, jugent nécessaire de concerter entre eux quelque entreprise , ils ne se contentent pas , comme de simples particuliers, d'engager leur parole, ou d'écrire d'un commun accord les choses dont ils conviennent : cette simple manière d'agir ne paraîtrait point assez sûre pour les affaires importantes qui les occupent , et ils s'envoient réciproquement des ambassadeurs, dont le plus habile est celui qui sait le mieux tromper les autres. Cependant cette ma-

nière perfide de se dresser mutuellement des embûches , qui vous semble sans doute honteuse et rcpréhensible, n'est point ainsi jugée par les hommes chargés des grands intérêts des nations , et c'est à cette science funeste , qui cause souvent des malheurs irréparables aux peuples, que l'on donne le nom de Politique ; à l'époque où nous sommes parvenus ,les Italiens passaient avec raison pour les plus habiles politiques de l'Europe ; et un célèbre écrivain de Florence, nommé iVJachiavel , venait défaire un livre, où il enseignait aux principes et aux seigneurs l'art de mettre à profit toutes les ruses de la perfidie la plus noire.

Ce fut précisément ce qui arriva, lorsque les différens monarques que je viens de vous nommer envoyèrent secrètement à Cambrai, ville de France qui faisait alors partie des Pays-Bas, des ambassadeurs chargés de former entre eux une alliance dont le but était d'abaisser la république de Venise , et de se partager tout ce qu'elle possédait en Italie. Cette alliance, qu'ils n'eurent pas de peine à conclure, parce que la puissance vénitienne leur inspirait à tous la même jalousie, fut appelée la Ligue de Cambrai ; et lorsqu'on vous interrogera sur cet événement il faudra vous rappeler à quelle occasion elle fut formée, et quels en furent les principaux auteurs.

La surprise et la terreur furent grandes à Venise, lorsqu'on apprit tout à coup, dans cette ville, l'orage qui était prêt à fondre sur elle; dans le

premier moraent, car la peur n'inspirejamais que des avis dangereux , quelques sénateurs proposèrent d'appeler les Turcs au secours de la république menacée : mais cette idée de recourir aux plus redoutables ennemis du monde cbrétien fut bientôt abandonnée; et , comme cela se voit le plus souvent, à mesure que le péril devient plus pressant , le courage revint aux plus effrayés; toutes les armes que renfermait l'arsenal furent distribuées aux hommes en état de les porter, et une armée se trouva bientôt réunie sous les deux ydus habiles capitaines de Venise nommés Pétigliano et Alviane, pour défendre le passage d'une rivière appelée l'Adda, qui séparait alors les États de la république de ceux du Milanez.

Je n'aime point , mes jeunes amis, à vous raconter des histoires de guerres et de batailles, dont le récit vous offre souvent peu d'intérêt; mais pour vous faire comprendre les effets de la ligue de Cambrai , il faut pourtant que je vous dise que , tandis que l'empereur Maximilien s'avançait à la tête d'une armée allemande en suivant les bords du golfe Adriatique, Louis XII en personne, suivi d'une formidable armée, avait passé l'Adda et rencontré les troupes vénitiennes auprès d'une petite ville appelée Agnadel , où s'engagea bientôt un combat , dans lequel les soldats de la république furent accablés par la gendarmerie française et par l'intrépidité des Suisses; un grand nombre de Vénitiens restèrent morts

sur la place; Alviane, l'un de leurs généraux , tomba entre les mains des vainqueurs , et les débris de leur armée se réfugièrent précipitamraeut sous les murs de leur capitale.

Je ne saurais vous dire , mes bons amis, quels furent à la fois la douleur et l'eflfroi du peuple et des magistrats de cette république, lorsque la désastreuse nouvelle de la défaite d'Agnadel leur fut apportée par les premiers fuyards ; en un instant, les rues et les places se couvrirent d'une foule pâle et consternée ; on ne voyait de tous côtés que des vieillards et des femmes qui couraient en pleurant dans les églises , pour demander à Dieu de détourner de leur patrie le danger qui la menaçait ; et à tout moment chacun prêtait l'oreille , croyant entendre déjà le bruit du canon des Français retentir dans les lagunes.

Cependant, au milieu de la consternation générale, les sénateurs s'assemblèrent en tumulte , et ceux même d'entre eux qui étaient vieux et infirmes se firent porter au palais ducal, pour ranimer par leur présence le courage du peuple ; en même temps, comme les Romains après la bataille de Cannes, le grand conseil adressa des remercimens solennels à Pétigliano , de n'avoir point désespéré du salut de la patrie ; on distribua de nouvelles armes au peuple; les patriciens et les riches marchands apportèrent en foule leur vaisselle d*or et d'argent au trésor public pour être em-

ployée à payer de nouveaux soldats, et en peu de jourschacun reprenant courage oublia ce moment d'alarme , pour ne y)liis songer qu'au salut commtin. C'est qu'un seul revers, mes enfans, ne suffit point pour abattre entièrement une grande nation, et quoique un ennemi victorieux fût aux portes de Venise, le patriotisme de son peuple et l'union de ses magistrats était un rempart ])lus invincible que l'épaisseur des plus hautes murailles,

ou le COUraP'f^ d^'o oT.r>^ :- - 1 ^ ' 'rpnirlnc

l'astrologue de carpi. 51

L'ASTROLOGUE DE CARPL

Depuis Van 1510 jusqu'à l'an 1512.

Maintenant, mes jeunes amis , il faut que jevous dise que ces princes et ces rois (jui avaient pris part à la ligue de Cambrai , en cédant aux instances de Jules II, avaient eu un tout autre but que de servir l'aniniosité du jiape contre Venise ; et l'habile yjontife netarda [las à s'apercevoir que, sous ce prétexte , c'était la souverainté de l'Itali** tout entière que chacun d'eux ambitionnait. Alors, reconnaissant la faute qu'il avait faite en demandant le secours des Barbares (c'était ainsi qu'il désignait les Français et les Allemands } , il conçut la pensée de chasser les uns et les autres de cette contrée qu'ils ravageaient. A cet effet , il se réconcilia avec les Vénitiens . (ju'il redoutait moins depuis leurs désastres , se lia phis étroitement que jamais avec Ferdinand le Catholique qui, en sa qualité de roi de iXaples, était devenn Je vassal du Saint-Siège, et détermina même ce prince à envoyer en Italie des tron{>os espagnoles, qui passaient à cette époque pour les meilleurs soldats de l'Europe; de plus, il engagea à son ser-

52 l'astkoi.ogi'e de carpi.

vice une armée suisse, que Louis XI lavait mécontentée après sa victoire d'Agnadel, en refusantde leur payer une grosse somme d'argent qu'ils demandaient avec insolence, et se mettant lui-même à la tête d'une armée, il déclara la guerre au roi de France.

Ce fut alorsun singulier spectacle , mes jeunes amis, que de voir le souverain pontife, déjà parvenu à un âge avancé, couvrir ses cheveux blancs d'un casque de chevalier et ses épaules voûtées d'une lourde cuirasse , se montrer sur un cheval de bataille à la tête de ses généraux, qu'il accusait le plus souvent de lenteur et de timidité , tant cet impétueux vieillard était impatient de se mesurer avec ses ennemis. On le vit , au siège d'une ville appelée la Mirandole, se placer obstinément au poste le plus périlleux; et deux de ses domestiques ayant été tués à ses côtés , refuser , aux instances des cardinaux qui l'entouraient, de reculer de quelques pas. Enfin, lorsque les défenseurs de la Mirandole , désespérant d'être secourus par les Français, consentirent à lui ouvrir leurs portes , ce fut par une large brèche que ses canons avaient faite aux murailles, qu'il voulut entrer dans leur ville , pour se donner l'air d^un conquérant. Ce léger triomphe acheva de persuader à Jules II qu'il était un grand homme de guerre, et toutes les fois que ses infirmités lui permirent de se tenir à cheval, il paraissait devant ses troupes dans un appareil militaire.

l'astrologue de carpi. 53

Pendant ce temps , Maximilien lui-même n'offrait pas l'exemple d'une bizarrerie moins étrange ; non content d'être un des plus puissans monarques de l'Europe, il lui vint dans la pensée qu'il pourrait bien aussi devenir pape après la mort de Jules IF, et à l'exemjile des anciens empereurs romains dont il prétendait être le successeur , il ajouta d'avance à ses titres celui de souverain pontife, que ces princes avaient tous porté jusqu'à l'établissement du christianisme. Mais l'habile Jules II ne s'alarma point de cette nouvelle prétention du César allemand, et comme il savait que ce monarque , par sa pauvreté ordinaire , était réduit la plupart du temps à emprunter à ses amis ou à se faire acheter par sesennemis, il lui fît de si belles promesses pour l'engager à abandonner le partide Louis XII, que Maximilien, cédant à l'appât d'une somme d'argent considérable que lui payèrent les Vénitiens, consentit à sortir de l'Italie, oùil ne laissa qu'une armée trop faible pour être redoutable.

Cependant, mesbons amis, le roi Louis XII avait trop de courage et de grandeur d'âme pour se laisser décourager par tant d'intrigues. Aux mystérieuses cabales de la politique italienne , qu'il méprisait , Louis n'opposa que la valeur de son armée, dans les rangs de laquelle il comptait un grand nombre d'habiles capitaines et de vaillans guerriers, tels que Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, que vous connaissez déjà ; Cha»

54 l'astrologue de carpi.

bannes de La Palice , de l'une des plus illustres familles de France ; Louis de LaTrimouille, l'ami et le compagnoii de sou roi; le maréchal de Trivulce, général milanais qui passait pour un des plus habiles officiers de sou temps; Laulrec , parent de Louis XIl ; et enfin , Gaston de Foix, duc de Nemours, neveu de ce monarque, qui le chérissait aussi tendrement que s'il eût été son fils.

Lorsqu'il parut ])our la première fois à la tête des armées françaises, mes enfans, le duc de Nemours n'avait que vingt-deux ans, mais il était si beau, si spirituel, si }>rave, si affable, que les officiers les plus expérimentés se faisaient un honneur de servir sous ses ordres, et que ses soldats étaient toujours certains de la victoire lorsqu'ils le voyaient à leur tête.

Ce fut à ce jeune (léros qce Louis XIî , trop avancé en âge pour supporter les fatigues d'une guerre pénible et continuelle, confia la délense du Milanez , et le soin de combattre les italiens réunis pour chasser les Français de leur patrie. Dans l'espace de quelques mois. G;îst!>n ramena la victoire sous les drapeaux de la France, défit à diverses re[)rises les eimemis, leur reprit ()!ueletirs villes qu'ils avaient enlevées, et fit trembler encore une fois les Vénitiens dans leur capitale. Peu s'en fallut même que. dans le cours de ses victoires, il ne mar<;hàt sur Rome et ne s'en rendit njaitre ; mais le roi défendit à son neveu d'envahir le patrimoine de Saint-Pierre, par resjiect {>our la

l'astrologue de carpi. 5o

majesté de l'Eglise, et Jules II ne dut qu'à la modération de Louis XII de ne {)as voir encore une fois les gens-d'armes français aux portes du Vatican.

Cependant l'armée du pape, où se trouvaient des soldats de toutes les nations, Suisses, Vénitiens, Espagnols, Napolitains, Dalmates, et njéme quelques Turcs, qui s'étaient engagés à son service pour avoir leur part du pillage de l'Italie, s'était assemblée sous les ordres d'un général romain, nommé Fabrice Colonne , à qui le pontife, plus confiant dans les effets de sa [)olitique que dans la valeur de ses troupes, avait recommandé de ne pas s'exposer aux basards d'une bataille contre les Français. Le belliqueux Jules II, dont les forces ne secondaient plus le courage, n'était point alors à la tête de son armée, mais il avait chargé de le représenter un jeune cardinal Florentin nommé Jean de Médicis, qui était le second fils de Laurent le Magnifique, dont je vous rac(mtais l'histoire il n'y a pas long-temps. Celui-ci n'avait point, comme le pontife, endossé une armure de guerre, mais il ne cessait })ar ses discours d'exciter les soldats à défendre vaillaumient leur religion , et la liberté de l'Italie contre les barbares qui l'avaient envahie.

De leur côté, les Français voyaient avec l'impatience naturelle à notre nation , que les ennemis évitassent d'en venir aux mains; et le bouillant Gaston prit la résolution de les y contraindre en marchant sur Ravenne , l'une des principales

58 lVstrolocue de carpi.

villes des États du pape, qu'il savait bien que

Colonne ne livrerait point sans combattre.

Pendant que l'armée française se dirigeait ainsi vers Ravenne, il arriva que Gaston de Foix s'ëtant arrêté dans une petite ville nommée Carpi, on lui parla d'un fameux astrologue de cet endroit, qui passait, dans tous les environs, pour prédire infailliblement à chacun ce qui devait lui arriver dans toute sa vie. Gaston, qui, ce jour-là, n'avait sans doute rien de mieux à faire , eut l'idée d'amuser les capitaines et les chevaliers qui l'accompagnaient , en faisant venir en sa présence ce prétendu devin, qui ne tarda pas à se présenter.

C'était un petit vieillard noir et sec, dont le visage était sévère et la parole brève et saccadée, comme celle des hommes qui s'efforcent d'imposer du respect à ceux qui les entourent, et à peine fut-il entré que tous les capitaines s'empressèrent de lui demander s'ils auraient bientôt occasion de de se mesurer avec les ennemis dans une ba- (aille : « Le vendredi-saint ou le jour de Pâques » de cette année ne se passera pas, répondit l'as- ■ trologue, sans que cette bataille, que vous dési- » rez tant, n'ait eu lieu ; mais ce jour-là, quoique » la victoire vous soit assurée , elle coûtera bien » cher aux vainqueurs, et il y aura beaucoup de » sang répandu de part et d'autre. »

Cette prédiction causa une grande joie à ces vaillans hommes, qui ne souhaitaient rien tant

l'astrologue de carpi. 57

que d'exercer leur valeur; et chacun des assistans b'empressa aussitôt de lui demander ce qui lui arriverait en particulier dans cette journée qu'il annonçait devoir être si meurtrière ; l'un s'informait s'il serait du nombre des morts; l'autre, s'il avait encore bien des années à vivre; un troisième , enfin , s'il deviendrait riche et puissant. L'aslrologue répandait à tous avec gravité, et Lautrec l'ayant prié de lui dire s'il échapperait à cette bataille : « Oui, lui répartit le devin, vous )> survivrez à cette journée , mais vous y serez si » grièvement blessé que l'on désespérera de votre 1) vie. »»

«t Et moi, notre maître? » lui dit en plaisantant le chevalier sans peur et sans reproche, « appre- » nez-moi, si je dois être un jour un personnage )> d'importance , bien pourvu d'écus et de bonne » renommée. — «i Oui-dà, » répondit l'astrologue en examinant le creux de la main de Bayard, comme le font encore à présent les diseuses de bonne aventure « tu seras riche d'honneur et de vertus, 1» autant que jamais capitaine en France l'ait été; a mais des biens de la fortune, lu n'en auras n guère, et dans douze ans au plus tu mourras ■ d'un coup d'arme à feu, non autrement. » Tous ceux qui entendirent ces paroles demeurèrent surpris de l'assurance avec laquelle le petit homme noir les débitait ; mais le bon chevalier n'en fit que rire , en répétant avec modestie qu'il savait depuis long-temps qu'il ne serait jamais grand'-

58 l'astrologue de carit.

chose, et qu'il ne fallait pas être sorcier pour

faire de pareilles prédictions.

Mais, pendant que tous ces capitaines se divertissaient ainsi des paroles de l'astrologue, celui-ci tirant à part Chabannes de La Paiice et Bayard , leur dit d'un air triste, en regardant le duc de Neraours : « Vous avez là un prince beau, brave, » aimable et que vous paraissez tous chérir; eh » bien! le jour de la bataille qui se prépare, » gardez-vous de le laisser s'exposer au danger, » car je lis dans les astres qu'il doit y demeurer; » mais s'il en réchappe , ce sera certainement un t des plus grands hommes que la France ait pro- » duits. 1) Ces deux capitaines ne purent s'empêcher de tressaillir en entendant ces paroles^ dont ils se souvinrent plus tard, lorsque l'événement eut justifié les sinistres présages du prétendu devin.

En effet , mes jeunes amis , les deux armées s'étant rencontrées auprès de Ra venue, comme celui-ci l'avait annoncé, le jour de Pâques,'qui, dans ce temps-là, était le premier jour del'année, il s'engagea dans ce lieu une sanglante bataille, dans laquelle les Français remportèrent une victoire complète. Le* cardinal de Médicis, Fabrice Colonne et la plupart des généraux italiens, tombèrent au pouvoir des vainqueurs, à qui celte victoire coûta bien cher par le nombre de chefs et de soldats qu'ils y perdirent. Lautrec, percé de coups et Jaissé parmi les morts, guérit presque miraculeu-

l'astrologue de carpi. 59

sèment de ses blessures ; mais le plus grand de tous les malheurs au milieu de ce triomphe, ce fut la mort de Gaston de Foix qui, s'étant acharné à la poursuite des ennemis qui fuyaient en désordre, fut atteint d'un coup mortel, et expira couvert de gloire sur les lauriers qu'il venait de cueillir. Son corps, déposé dans un riche cercueil, fut porté par ses compagnons inconsolables jusqu'à la cathédrale de Milan, où ils lui élevèrent un magnifique tombeau, entouré de dix statues de marbre qui représentaient autant de victoires remportées par ce jeune héros.

Ce n^est pas la première fois, mes jeunes amis, que j'ai eu occasion de vous raconter des prédictions semblables de l'astrologue de Carpi , que l'événement semble avoir justifiées ensuite d'une manière surprenante ; mais vous savez déjà ce qu'il faut penser de ces prétendus présages, toujours inventés après l'événement qui les explique; et je ne vous ai rapporté cebù-ci que pour vous montrer qu'à cette é{)oque les plus grands personnages et les plus vaillans hommes de guerre ne pouvaient se défendre d'ajouter foi à ces prédictions ridicules, auxquelles personne aujourd'hui, quelque ignorant qu'il fût, ne pourrait prêter l'oreille sans rougir.

Je dois aussi vous faire remarquer qtie la plu- ])art des principaux auteurs de la fameuse ligue de Cambrai, ne vécurent [)oint assez pour voir la fin de cette période mémorable, qui peut être

60 l'astrologue de carpi.

regardée comme la lutte des États pauvres et guerriers de l'Europe contre les républiques riches et commerçantes d'Italie. Jules IF, ce pontife turbulent qui commanda des armées et assista en personne à des batailles, mourut à Rome, après un règne glorieux mais agité, peu de mois après la journée de Ravenne, et Louis XII ne survécut que de trois ans à son neveu Gaston, qu'il regrettait amèrement; mais les malheurs de l'Italie ne devaient pas finir avec ceux qui les avaient causés, et pendant bien des années encore le sang français devait arroser cette terre fatale.

LA BATAILLE DE MARIGrîAW. 61

Depuis l'an 15 13 jusqu'à l'an 1516.

Le pape qui succéda au belliqueux Jules II, mes jeunes amis, fut ce même cardinal Jean de Médicis, fait prisonnier par les Français à la bataille de Ravenne, etqui avait recouvré sa liberté après peu de jours de captivité, pendant lesquels il fut traité par les vainqueurs avec tous les égardsdus à l'un des princes de l'Église romaine. Enmontant surletrône pontifical, le cardinal de Médicispritle titre de Léon X, sous lequel il est de v enu très célèbre dans l'histoire; et quoiqu'il eût été élevé à cette dignité bien avant l'âge où la plupart des papes y sont parvenus, puisqu'il n'avait que trente-sept ans, vous verrez bientôt qu'il fut un des pontifes les plus illustres qui aient occupé la chaire de saint Pierre.

Cependant, la sanglante victoire de Ravenne, si chèrement achetée par les Français, et la mort du vaillant duc de Nemours, n'étaient quele prélude des maux sans nombre dont notre nationallait être accablée en Italie. LouisdeLaTrimouille

6â LA BATAILLE DE MAIIIGNAN.

avait remplacé Gaston à la tête des vainqueurs; mais bientôt il se vit entouré par un si grand nombre d'ennemis de toute nation, que Joies II avant de mourir avait eu le temps de réunir contre les Français, qu'il se décida à leur livrer un nouveau combat, quelle qu'en dut être l'issue, auprès d'une ville du Milanez appelée Novare, où tout se prépara de part et d'autre pour une nouvelle lutte.

On raconte que, pendant la nuit qui précéda cette bataille, tous les chiens qui se trouvaient dans le camp des Français passèrent tout à coup dans celui des Espagnols, ce qui fut regardé comme un présage funeste pour notre armée par les gens ignorans et crédules, comme il s'en trouve toujours beaucoup dans une grande réunion d'hommes; tandis que ce prétendu prodige s'expliquait naturellement, parce que les Français ayant détruit leurs bagages et leurs provisions pour n'en point être embarrassés pendant le combat, ces animaux, ne trouvant plus de nourriture dans le camp de leurs maîtres, en avaient été chercher ailleurs où ils avaient fait meilleure chère. C'est ainsi, mes bons amis, que souvent l'ignorance et la crédulité attribuent à des causes prodigieuses desévénemens fort naturels, dontune explication de quelques mots suffit pour démontrer la simplicité.

Quoi qu'il en soit, mes enfans, les deux armées en étant venues aux mains, la victoire, après avoir

LA liATAlLLE DE MARIGINAPÎ. 63

été disputée avec un courage égal de part et d'autre, se déciara enfin contre les Français, qui laissèrent ce champ funeste couvert de leurs plus braves guerriers, et repassèrent précipitamment les Alpes, pour rentrer dans leur patrie.

Parmi les oiileiers qui servaient dans les rangs de l'armée française, se trouvait un capitaine allemand, nommé Robert de La Marck, qui commandait à des troupes de sa nation auxquelles on donnait le nom de bandes noires, parce quelles suivaient un drapeau de cette couleur. Au jdus fort de la bataille de INovare, Bobert de La Marck apprit que ses deux (i!s, qui étaient de braves et robustes jeunes gens, a[)rès avoir vaillamment corabaliu à la tète de leurs soldats, étaient tombés couverts de blessures, sous des monceaux de morts et de mourans, où peut-être ilsavaienldéjà cessé de vivre.

A cette nouvelle, le malheureux père ne futpas maitie de sa douleur, et ralliant autour de lui quelques-uns de ses plus intrépides homniesd'arnies, il s'ouvrit uu passage à travers les ennemis cl {)arvint ainsi jusqu'au iieu où ses deux enfaus, baignés dans leur sang, étaient pi-ès de rendre le dernier sou[)ir. Alors, soulevant leurs corps inanimés avec une force qu'excitait encore sa douleur paternelle, et les plaçant sur son cheval, il fut assez heureux pour traverser avec ce précieux fardeau les raugs des ennemis qui l'entouraient, et sauva ainsi d'une mort certaine ce qu'il avait

de plus cher au monde. Tous ceux qui furent témoins de cette belle action de Robert de LaMarck admirèrent son intrépidité, et les Espagnols euxmêmes s'écartèrent avec respect, dès qu'ils apprirent que la tendresse paternelle l'avait porté à cet acte de courage.

Ce fut vers ce temps-là, mes jeunes amis, que le bon roi Louis XII, déjà parvenu à la vieillesse, mourut à Paris, et que le duc d'Angoulême, son plusproche parent, à peine âgé de vingt-deux ans, monta sur le trône de France, où il prit le nom de François I". L'un des premiers soins de ce prince jeune et vaillant qui avait, dit-on, versé des larmes d'envie en apprenant les exploits et la mort glorieuse de son cousin Gaston de Foix, fut, en recevant la couronne, de prendre le titre de ducdc Milan, parce qu'il était, comme Louis XII, l'un des petits-fils de Yalentine Visconti ; et en même temps il fit savoir au pape Léon X et aux princes d'Italie, qu'avant quatre mois il passerait les Alpes avec une armée formidable, pour reconquérir Je Milanez, qu'il réclamait comme son héritage.

Or, depuis que la défaite de INovareavaitchassé les Français de la Lombardie, le duché de Milan avait été rendu par le pape à Maximilien Sforce, fils aîné de Ludovic-le-Maure, qui, peu de temps auparavant, venait de mourir dans sa prison de Loches; mais ce Maximilien, mes enfans, n'avait ni l'audace, ni lestalens de son père,et, à l'approche des Français, il fut tellement efi'rayé du dan

LA EATAILLi: «E MARIGNAN. 65

ger qu'il allait courir, qu'il acheta la protection des Suisses, dont le pays montagneux est voisin du Miîanez, en s'engagea nt à lenr payer de grosses sommes d'argent, s'ils voulaient le défendre contre ses ennemis, et garder les passages des Alpes. Les Suisses, tentés par les promesses du nouveau duc, acceptèrent ses propositions, et bientôt on vit descendre des montagnes de l'Helvétiedes bataillons de cette nation pauvre et belliqueuse, qui, en attendant le moment de défendre leurs alliés, ravageaient les campagnes de laLombardie, et maltraitaient les pauvres habitans qu'ils accusaient de souhaiter le retour des Français.

Pendant ce temps l'impatient François 1*='', ayant assemblé une troupe nombreuse de gens d'armes, suivie des bandes noires de Robert de La Marck, et de plusieurs milliers de lansquenets, sorte d'aventurieurs allemands, qui se vendaient, comme les condottieri, pour de l'argent, entrepritde passer les Alpes par les cheminsordinaires, avec une artillerie formidable ; jiiais ayant appris que les passages les plus praticables de ces hautes montagnes étalent étroitement gardés par les ennemis, il trompa leur vigilance, en passant des défilés qu'aucune armée jusqu'alors n'avait traversés, et descendit lout-à-coup dans les plaines de laLombardie, où son apparition répandit la consternation et l'effroi.

Dans le premier moment de surprise, les Suisses, au lieu de se préparer au combat, furent saisis

d'inquiétude, et peu s'en fallut qu'ils ne se retirassent sans tenter le sort des armes ; mais François I""^, dans l'espoir d'épargner la vie de ses soldats, ayant fait proposer secrètement à leurs chefs de leur compter à l'instant même plusieurs milliers déçus d'or, s'ils voulaient abandonnerMaximilien Sforce et retourner, dès le jourmême, dans leur pays, quelques uns de ces montagnards s'imaginèrent que le roi de France craignait de se mesurer aveceux, et devinrent plus insolens et plus fiers. Cependant la plupart des chefs et des soldats de cette armée mercenaire, dont l'argent était la seule passion, avaient accepté cette offre du monarque français, et se préparaientà retourner dans leur patrie, satisfaits de gagner ainsi sans combattre une plus grosse récompense que celle que Maximilien leur avait promise, lorsqu'au moment où ils allaient se mettre en marche, pour sortir du Milanez, un envoyé du pape Léon, qui portait le titre de cardinal de Sion, homme violent et passionné, qui haïssait mortellement les Français, représenta aux capitaines qu'il leur serait bien plus profitable de s'approprier les riches dépouilles du roi de France, que de recevoir, comme des mendians, quelques milliers d'écus qu'ils auraient bientôt dissipés. Ces paroles violentes , rapidement répétées de rang en rang, causèrent à l'instant même un si terrible soulèvement parmi ces troupes tumultueuses que, se précipitant tout ià coup en désordre sur le camp français, elles

l\ BATAILLE DE MARIGNAN. 67

surprirent les lansquenets, qui étaient loin de s'attendre à une pareille trahison, et en égorgèrent un grand nombre.

Cette attaque inattendue delà part des Suisses, mes enfans, devint alors le signal d'un combat, dans lequel périrent une multitude de guerriers des deux nations. Pendant deux jours entiers, on se battit avec un égal acharnement de part et d'autre, et Tobscurité seule d'une nuit profonde permit aux deux armées quelques instans de repos. Mais au milieu de ces scènes sanglantes, peu d'hommes, malgré leurs fatigues, purent goûter quelques instans de sommeil, et l'on remarqua que François I^»", qui donna les plus grandes preuves de courage pendant ces deux journées, dormit seul profondément sur un canon, tout revêtu de sa pesante armure, qu'il n'avait point voulu quitter de crainte de surprise.

Cette bataille, qui eut lieu auprès d'un village nommé Marignan, situé à peu de distance de Milan, fut appelée un combat de géans, à cause des incroyables efforts qu'y firent les deux armées, et qui semblèrent tellement surpasser les forces d'hommes ordinaires, que les plus vaillans chevaliers, tels que Bayard et La Palice, qui s'étaient trouvés aux combats d'Agnadel et de Ravenne, assurèrent n'avoir jamais rien vu de semblable. La victoire qui se déclara enfin pour les Français coûta la vie à quinze raille Suisses, et les débrisde leur armée regagnèrent précipitamment leurs

LA BATAîLLR DE MARIGNAN.

montagnes, où les vainqueurs dédaignèrent de les poursuivre. F^e cardinal de Sion, principal auteur de ce grand désastre, fut, dit-on, un despremiers à fuir le danger dans lequel il avait précipité ses malheureux compatriotes parla violence de ses discours; ce qui ne doit pas nous surprendre; parce que rien n'est plus ordinaire que de voir les hommes qui poussent les autres au péril par leurs paroles être les premiers à l'éviter.

Peu de jours après cette éclatante victoire, qui replaça le Milanez sous la domination française, Maximilien Sforce, épouvanté de l'issue de cette journée, consentit à sortir de la citadelle de Milan, où il avait cherché un refuge, dans le premier instant de la défaite des Suisses, et se mit luimême entre les mains de François I", qui usa noblement de sa victoire en lui permettant de se retirer en France, où il conserva sa liberté et un rang honorable jusqu'à la fin de ses jours, satisfait sans doute d'avoir abandonné une puissance qui avait été si fatale à toute sa famille.

Ce fut sur le champ de bataille de Marignan, mes jeunes amis, que François F', ainsi que je vous l'ai raconté dans un autre livre, voulut recevoir l'ordre de chevalerie, des mains du preux Bayard, qui avait combattu pendant ces deux journées avec sa valeur accoutumée, et que d'une commune voix, tous les capitaines déclarèrent s*être surpassé lui-même dans cette circonstance. « Bayard, mon ami, lui dit le roi, je veux être

LA BATAILLE DE MAKîGiVAN. 69

» aujourd'hui fait chevalier de votre main, parce » que je ne connais personne cjui mieux que vous » ait porté ies éperons dorés. — Sire, >» lui répondit le bon capitaine, avec sa uiodestie ordinaire, u je ne suis pas digne d'un pareil honneur, » et celui qui est roi d'un si noble royaume est » chevalier sur tous autres chevaliers. — Si, 3) Bayard, dépêchez-vous, reprit le jeune monar- )) que 5 faites mon vouloir et commandement, si » vous voulez être au nombre de mes bons servi- » teurs et sujets. » Tous les assistans ap])!audirent à ces paroles du monarque; car, parmi les seigneurs qui l'entouraient, il ne s'en trouvait pas un seul qui ne rendit justice au mérite et à la valeur du chevalier sans peur et sans reproche ; et celui-ci, par obéissance, tirant son épée, en frajipa trois coups légers sur les épaules du roi, qui s'était agenouillé, suivant l'usage observé dans ces sortes de cérémonies, en disant ces paroi es remarquables : u Sire, autant vaille que si c'était Ro- » land, Godefroi ou Baudoin son frère: certes, » vous êtes le premier prince que jamais je fis )• chevalier ; Dieu veuille qu'en guerre vous ne » preniez jamais la fuite! » Ce vœu du preux Bayard, mes enfans, fut pleinement accompli, et vous savez déjà que François F"^ fut en efTetundes plus vaillans chevaliers de son siècle.

Après cela, Bayard tenant son épée delà main droite et lui parlant comme si cette arme pouvait l'entendre : « Ma bonne épée, dit-il, tu es bien

„ heureuse d'avoir, aujourd'hui, à un si beau et „ puissant roi donné l'ordre de chevaler.e. Certes, „ tu seras désormais gardée et honorée comme ,. une précieuse relique, et je fais vœu, des aujour- „ d'hui, de ne plus te porter que contre les Turcs, „ Maures ou Sarrassins. >■ En achevant ces n.ots, il at deux petits sauts en arrière et la remit dans

le fourreau. . ,

Je dois vous faire remarquer, mes jeunes amis, nue la bataille de Harignan, justement célèbre parla valeur que François 1" et son armée y déployèrent, fut le dernier combat "--o^l''^';; quel donna lieula fameuse ligue de Cambra., dont robiet avait bien changé, depuis que 1 ambitieux Jules II, satisfait d'avoir humilie 1 orgueil de Venise, avait tourné tous ses efforts contre lesFrançais qu'il voulait chasser de la Lombard.e Un Li é de paix conclu dans une petite v.Ue de France, appelée Noyon, mit finaux malheurssans nombre que la haine du souverain pontife contre les Vénitiens avait attirés pendant huit anneessur l'Italie; et cette longue et sanglante lutte ne produisit d'autre résultat que de donner un momenf le Milanez au roi de France, qui ne devait pas le conserver, et d'appeler en Italie les Espagnol . pour qui Ferdinand-le-Catholique avait acquis le royaume de Naples.

Quant à la république de Venise dont la prospérité avait excité si vivement la jalousie de tant de rois, elle continua d'être la ville la plus corn-

nierçaiite et la plus riche de l'Europe, jusqu'au temps où la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, et celle d'une route nouvelle vers les Indes orientales parVascode Gama qui, le premier, doubla, comme vous savez, le cap de Bonne- Espérance, fit passer entre les mains des Espagnols et des Portugais une partie des richesses immenses que les Vénitiens possédaient autrefois sans partage.

Depuis l'an 1508 jusqu'à l'an 1512.

Tandis que l'Italie était ainsi le tliéâtre de tant, de guerres et de désastres, mes jeunes amis , ne sem ble-t-il pas que cette belle contrée fût menacée de retomber dans une barbarie semblable à celle qui avait envabi toute l'Europe, après la chute de l'empire romain? Eh bien ! cela se passa tout autrement, et ce fut précisément dans ce temps -là qu'une foule d'hommes de génie, par leurs travaux de difFérens genres , la couvrirent de chefsd'œuvre immortels qui font encore aujourd'hui notre admiration. Dans l'espace de peu d'années, il n'y eut pas une ville italienne qui ne donnât naissance à quelque savant ou à quelque peintre, sculpteur ou architecte excellent dans son art, et lorsque le reste de l'Europe était encore rude et ignorant , les artistes italiens produisaient des tableaux , des statues, des monnmens qui devaient servir de modèles à toutes les autres nations du monde.

Pendant la guerre cruelle que termina la sanglante bataille de Ravenne , les Français s'étant

MICHEL ANGE A ROjIÎE. 7â

emparés d'une ville appelée Bresciii , après un long combat contre les Vénitiens, se livrèrent à toute sorte de cruautés envers les habitans de cette malheureuse cité, et en égorgèrent un grand nombre , sans avoir ]jitié des femmes ni même des petits enfans , qui , pourtant , ne leur avaient fait aucun mal; mais ces hommes farouches étaient tellement irrités de la résistance opiniâtre qu'ils avaient éprouvée, qu'il fallut, pour faire cesser cet affreux carnage, que le généreux duc de Nemours perçât lui-même de son épée plusieurs de ces forcenés, qui refusaient d'obéir à la voix de leurs capitaines.

Parmi les victimes de cette horrible catastrophe, mesbonsamis, se trouva un pauvre enfant, à peineâgé dedixans, qui, ayantreçu plusieurs blessures profondes à la tète, était resté pour mort sur le seuil d'une maison où ses parens avaient tous été égorgés. Une personne charitable qui passa par-là s'aperçut que le petit infortuné respirait encore , et l'ayant porté chez elle, lui prodigua tant de soins , que le jeune orphelin guérit complètement de ses blessures. Malheureusement une large coupure qui lui avait tranché les lèvres ne lui permit plus de [)arler avec autant de facilité qu'auparavant, et , à cause de cela , on lui donna le nom de Tartaglia , ce qui veut dire: u le bègue » , par lequel il remplaça celui des parens qu'il avait perdus.

Ce jeune Turtaglia , mes enfans , sauvé comme

par miracle d'une mort qui paraissait certaine , devint en grandissant un homme studieux et profondément instruit, et il fut le premier en Italie qui, s'étant appliqué à la Géométrie et à la Mécanique, fît renaître en Europe ces sciences utiles abandonnées depuis de longues années, et qui auraient pu se perdre entièrement , si l'orphelin de Brescia, par ses travaux, ne leur eût pas donné un nouveau lustre,

A cette époque vivait à Venise un célèbre imprimeur, nommé Aide Manuce, qui avait entrepris de sauver de l'oubli les plus précieux manuscrits des anciens auteurs grecs et latins. Sans être arrêté ni par le travail , ni par des dépenses auxquelles son propre patrimoine pouvait à peine suflEire, l'illustre Manuce recueillit et imprima lui-même , avec la plus parfaite exactitude , un grand nombre de livres qui sont encore à présent, malgré leur ancienneté, recherchés avec soin partons les hommes instruits ; aussi, mes bons amis, personne mieux que Aide Manuce ne connut le prix inestimable du temps ; et afin que des importuns ne vinssent pas le troubler dans ses études, il avait écrit sur la porte de son cabinet une inscription latine, par laquelle il invitait ceux qui venaient le visiter , à lui parler en peu de mots, et à s*en aller au plus vite , à moins qu'ils ne vinssent l'aider dans ses travaux.

Cette inscription, me direz^-vous, mes enfans, était plus franche que polie ; mais elle nous fait

voir combien le savant Manuce estimait l'emploi du temps, que les babillards et les oisifs auraient pu lui faire perdre , et dont il savait faire un si bon usage.

Vers le même temps environ , le pape Jules II ^ ce pontife turbulent qui ne songeait pas seulement à accroître le patrimoine de saint Pierre^ mais qui désirait aussi faire de Rome la plus belle ville du monde , comme elle en était la plus célèbre, conçut l'idée d'ajouter plusieurs édifices au palais du Vatican. A cet effet, il appela dans cette capitale un célèbre architecte florentin, nommé le Bramante, qu'il chargea de faire du Vatican le monument le plus vaste etle plus magnifique que l'on eût jamais vu ; et en peu d'années ce grand artiste construisit plusieurs galeries de cet immense palais , que le pape se proposait d-'ornerde statues et de tableaux des plus grands maîtres de l'Italie.

Pendant que leBramante dirigeait ainsi les travaux du Vatican , mes bons amis, il y avait à Milan un homme en qui la nature avait réuni une multitude de talens dont un seul eût suffi pour illustrer un artiste ordinaire. Léonard de Vinci , (c'était son nom) était Peintre, Poète, Architecte, bcuipteur. Géomètre, Mécanicien, Danseur et Musicien; il excellait dans tous les exercices du corps et de l'esprit, et n'avait pas moins d'adresse pour dompter k cheval le plus fougueux, que d'habileté pour sculpter une statue de marbre ,

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