L'INQUISITION
Depuis l'an 1557 jusqu'à l'an 1567.
r,e fils de Charles-Quint en lui succédant, mes jeunes amis, prit le nom de Philippe il, parce que son aïeul , Phillippe-le-Beau , avait porté quelque tem[)s le titre de roi de Castille ; et quoiqu'il n'eût point hérité delà couronne impériale, il se trouva encore , en montant sur le trône, un des [)lus puissans monarques du monde.
Outre ses vastes États d'Europe , il possédait : en Amérique, le Mexique, le Pérou, et les grandes îles d'Hispaniola et de Cuba , d'où ses galions lui apportaient chaque année les trésors immenses arrachés aux inépuisables mines de Potose , découvertes peu de temps auparavant ; en Afrique , les îles du Cap-Vert et les Canaries lui appartenaient, ainsi que la fertile Madère , et plusieurs villes même situées sur le continent; en Asie, les îles découvertes par le navigateur Magellan avaient reçu , en son honneur , le nom de Philippines , et ses sujets avaient enlevé aux Portugais les riches Moluques, ou îles à épiceries, dont les
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productions avaient enrichi cette nation commerçante.
Mais si Philippe II, mes enfans, se trouvait ainsi le plus riche et le plus puissant roi de la terre, il s'en fallait bien pour cela qu'il en fût le meilleur, et sans doute aussi le plus heureux. Au lieu d'imiter les manières affables et polies de son père envers tous ceux qui l'entouraient , son maintien était toujours grave et sévère; jamais il ne laissait paraître un sourire sur ses lèvres , et son caractère sombre et farouche ne lui permettait pas de se laisser approcher de personne , sans crainte et sans défiance. Ses plus proches parens, ses serviteurs, ses amis ( si toutefois un pareil homme peut avoir des amis ), étaient pour lui autant d'objets d'inquiétude et de jalousie. Chez ce prince , les qualités même qui inspirent aux autres hommes la douceur et la charité, prenaient l'empreinte d( son humeur austère et implacable, et la piété qu'on avait cherché à lui inculquer dès son enfance, au lieu de le rendre indulgent et modéré , avait excité en lui, au contraire , une haine violente et sanguinaire, C(mtre tous ceux qu'il soupçonnait de ne point partager sa dévotion exagérée.
A cette époque , mes bons amis , le valeureux François 1*"^ avait cessé de vivre depuis plusieurs années , mais l'animosité qui avait régné si longtemps entre ce prince et Charles-Quint continuait à diviser les deux nations qu'ils avaient gouver-*
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nées; ot Philippe , dès son avènement au trône , envoya une armée en France contrele roiHenrilï, fils et successeur de François.
Comme il se sentaitpeu de goîitpour la guerre, il confia le commandement de ses troupes aux deux plus habiles généraux de son royaume ; l'un Espagnol , nommé Ferdinand de Tolède , duc d'Albe; l'autre Flamand, appelé le comte d'Egmont.
Or ces généraux ayant résolu de mettre le siège devant une ville de France , nommée Saint- Quentin, que défendait le célèbre amiral de Coligny , dont je vous ai parlé longuement dans un autre livre, le connétable Anne de Montmoreni^y s'avança à la tête d'une armée française, pour secourir la place assiégée , et une bataille ne tarda pas à s'engager sous les murs de cette ville. La victoire, comme de coutume, y fut disputée avec la valeur ordinaire aux deux nations ; mais enfin elle se déclara contre le connétable, qui lui-même tomba au pouvoir des vainqueurs avec un grand nombre de seigneurs et de soldats français.
Cet événement glorieux pour les Espagnols , mes jeunes amis, entièrement dû aux talens et à la valeur du duc d'Albe et du comte d'Egmont , causa une joie si vive à Philippe II, que, contre son usage , il accueillit d'abord avec affabilité les deux généraux auxquels il devait le triomphe de ses armes; mais bientôt il reprit son naturel dévot ^ sévère , et comme la victoire de Saint-Quentin
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avait en lieu le jour de la fête de saint Laurent, il fil vœu, pour remercier la Providence, de bâtir en Espagne une église qui aurait la forme d'un gril, parce (jiie c'était l'instrument du su[)plice de ce bienheureux martyr. Cette église, à laquelle il donna le nom de l'Escurial , fut destinée par ses ordres aux tombeaux des rois d'Espagne et de leur famille; et en effet depuis cette époque, elle ser vit de sépulture à la plupart des princes de cette maison royale.
Maintenant il faut que je vous dise, que depuis un certain nombre d'années, le protestantisme, c'està-dire la religion des protestans , s'était répandue dans la plupart des j)ays de l'Europe, sans parler même de l'Allemagne, où elle avait déjà causé tant de troubles. Dans les Etats de Philippe môme, qui haïssait mortellement ceux qui avaient embrassé l'hérésie , un grand nombre de personnes de toute condition suivaient avec ardeur les doctrines de Luther.
Dans ce temps-là, il existait en Espagne un tribunal que Ferdinand-le- Catholique , après la prise de Grenade , avait institué pour punir avec la dernière rigueur les Maures qui , s'étant convertis à la religion chrétienne et ayant reçu le baptême, retournaient ensuite au raahométisme, dans lequel il avaient été élevés.
Ce tribunal , mes bons amis , se nommait l'inquisition , parce que le devoir de ses juges, qui pour la plupart étaient des moines, était de s'en-
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quérir de tout ce qui concernait la religion , comme celui des inquisiteurs d'État de Venise était de veiller à la sûreté de cette république. Comme ces derniers aussi , les inquisiteurs espagnols exerçaientun pouvoir mystérieux et d'autant plus redoutable, que ce n'était pas seulement les actions même les plus innocentes qu'ils étaient chargés de punir, mais les pensées même des victimes qu'ils soupçonnaient du crime dbérésie. Souvent il suffisait d'une parole imprudente pour que des hommes masqués^ auxquels on donnait le nom de familiers de l'inquisition , vinssent enlever un homme innocent de sa maison et le conduisissent devant ce tribunal terrible, dont les juges , vêtus de longues robes noires, ne se montraient jamais à visage découvert. Là, des instrumens de torture, destinés à faire endurer au malheureux accusé les douleurs les plus atroces, étaient exposés à ses yeux, pour lui arracher, par la terreur ou par la souffrance , des aveux dont on se servait ensuite pour le condanmer et le faire périr. Aucune personne, mes enfans, quels que fussent son rang, son âge et son innocence, n'était à l'abri de cet odieux tribunal; et dans tous les coins de l'Espagne, tel était l'efifroi qu'inspirait le saint-ofiB.ce (c'est ainsi que l'on nommait par respeol l'inquisition ) , que personne n'eût osé soustraire un accusé aux familiers de ce tribunal formidable. L'autorité du grand-inquisiteur était plus redoutée que celle du roi lui-même , et lorsque Philippe jugeait à
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propos de punir un de ses sujets, c'était entre les mains implacables de ce magistrat qu'il l'abandonnait.
Cependant ce n'était pas toujours dans les horreurs de la torture ou dans les ténèbres des cachots, que l'inquisition d'Espagne faisait périr ses victimes. Outre les supplices secrets, il lui fallait encore des supplices Y'ublics, afin de répandre parmi le peuple la terreur de son nom et de sa puissance mystérieuse. A certaines époques de l'année, dans les principales villes d'Espagne, on célébrait avec une grande pompe des cérémonies lugubres, où étaient brûlées, toutes vivantes, un grand nombre de personnes, quisouvent n'avaient pas d'autre tort, que d'être l'objet de la haine ou de la jalousie de quelque fiimilier du saint-ofFiee. Les hommes ou les femmes accusés de magie ou de sorcellerie, crimes toujours imaginaires, (car vous savez qu'il n'y a jamais eu ni magiciens ni sorciers); les Juifs ou les Maures, qui refusaient de recevoir le baptême, étaient surtout les victimes de ces épouvantables exécutions, auxquelles on donnait le nom d'auto-da-fé, ce qui veut dire , « actes de foi. » Les infortunés condanmésàcette cflVoyable torture marchaient au supplice vêtus d'un habillementbizarrc, sur lequel étaient peintes des figures monstrueuses, quel'on disait être celles des démons; leurs vêtemens étaient enduits de soufre, afin que ces malheureux fussent plus promptementconsuméspar les flammes, lorsqu'ils
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montaient sur le bûcher qui les attendait. Je ne saurais vous dire, mes enfans, combien depauvres gens, depuis le règuedeFerdinand-le-Calholique, avaient péri dans ces horribies cérémonies, et vous frémirez comme moi, lorque vous apprendrez qu'un grand-inquisiteur, nommé Torquemada, se vantait, sous ie règne de ce prince, d'avoir fait périr ainsi dans les flammes ou dans les cachots, plus de quatre-vingt raille personnes, sous prétexte d'hérésie ou de sorcellerie.
Tant que Charles-Quint avait régné, ce grand prince avait mis des bornes au zèle sanguinaire des inquisiteurs, et quoique son ambition fût de dominer seul et sans partage, il avait combattu les protestans par les armes et par la politique, et non pas employé contre eux les supplices et les tourmens. Mais il n'en fut point ainsi sous Phi lippe II, qui, persuadé que rien ne pouvait être plus agréable à Dieu, que l'extermination de ceux qui refusaient d'obéir aux comman démens de l'église catholique, chargea l'inquisition de poursuivre les hérétiques jusqu'à lamort, et la seconda de toute sa puissance. Par son ordre, les cachots du saint-office retentirent nuit et jour des pleurs fit des gémissemens des victimes qu'on y entassait; les auto-da-fé devinrent plus fréquens que j amais en Espagne, et le roi lui-même eut la barbarie d'assister à l'une de ces horribles fêtes, où plus de cinquante personnes devaient périr dans les flammes.
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Parmi les infortunés condamnés ce jour là à subir le supplice du feu, se trouvait un cavalier Espagnol de l'une des plus nobles familles du royaume, qui, voyant le roi se placer au premier rang pour jouir du spectacle de ses tourmens, ne put s'empêcher de s'écrier ; « Eh quoi ! Philippe, » toi aussi tu viens assister aux tortures de tessu- » jets, au lieu de les arracher des mains de les » inquisiteurs. — Non, répondit le monarque hors » de lui-même, périsse le dernier des Castillans, » plutôt que de voir triompher l'hérésie. •-> Ces affreuses paroles firent pâlir d'horreur tous ceux qui les entendirent, et l'on remarqua que depuis ce temps le caractère delà nation espagnole, jusqu'alors si noble et si généreux, devint défiant, inquiet et jaloux, par l'effroi que l'inquisition inspirait à tous ceux qui avaient le malheur de vivre dans un pays, où il n'y avait plus rien à espérer de la justice du prince ni de la pitié des hommes.
Depuis Tan 1567 jusqu'à l'an 1570.
Mais si la terreur des supplices avait étouffé en Espagne les premiers giirnies du protestantisme, il s'en fallait bien, mes bons amis, que les autres Etats de Philippe 11 fussent préservés des nouvelles doctrines. Dans les Pays-Bas, particulièrement, la religion de Luther s'était ré{)andue avec rapidité, et comme l'inquisition n'était [)oint encore établie dans cette {)rovince, Philippe envoya à Bruxelles le due d'Albe, en lui ordonnant de poursuivre avec la dernière rigueur tous ceux qu'il soupçonnerait d'être enclins à la religion protestante , disant qu'il valait mieux cesser d'être roi, que de régner sur des sujets héritiques.
Or le duc d'Albe était un homme cruel et impitoyable, pour qui les souffrances de tout un peuple n'étaient qu'un jeu , et il usa avec tant de barbarie du pouvoir que Philippe lui avait confié, qu'il fit périr en peu de mois une multitude de Flamands, sous prétexte de protestantisme, et
remplit les prisons de malheureux qu'il destinait au dernier supplice, pour épouvanter ceux qui pourraient être tentés de les défendre. Les bûchers ne s'éteignaient plus à Bruxelles, et les bourreaux commençaient à être fatigués, lorsque enfin quelques voix géuéreuses s'élevèrent en faveur de tant d'innocens injustement sacrifiés, et plusieurs seigneurs flamands résolurent de supplier Philippe de mettre un terme aux horreurs dont les Pays-Bas étaient le théâtre.
Parmi ces généreux défenseurs de l'humanité, se trouvaient trois hommes que leur caractère noble et leur position élevée avaient rendus chers et respectables à leurs concitoyens : l'un était le comte d'Egmont, à qui Philippe devait la victoire de Saint-Quentin; l'autre le comte de Horn, amiral des Pays-Bas, homme habile et loyal; et le troisième enfin Guillaume de Nassau, prince d'Orange, surnommé le Taciturne, à cause de son caractère grave et silencieux. Tous trois entreprirent de désarmer l'impitoyable duc d'Albe, en le conjurant d'avoir pitié des malheureux Flamands qu'il avait réduits au désespoir; mais l'Espagnol fut inexorable, et peu de jours après, ayant attiré dans son palais les comtes de Horn et d'Egmont, sous prétexte d'une fête, il les fit saisir tous deux par ses gardes, et plonger dans des cachots séparés , où ils passèrent plusieurs mois, traités avec la dernière rigueur. Quant au prince
d'Orange, instruit du sort de ses amis, il n'attendit pas qu'une se.'îibUible trahison le fît tomber entre les mains du chef castillan, et ayant trouvé moyen de quitter Bruxelles, il chercha un refuge en Allemagne, où, ayant embrassé solennellement la religion réformée, il fut accueilli avec faveur par les princes protestans qui, depuis leur défaite de Muhlberg, avaient réparé leurs désastres, et repris de nouvelles forces pour combattre leurs adversaires. L'exemple du prince d'Orange fut bientôt suivi, dans les Bays-Bas, par un grand nombre des personnes les plus illustres et les plus éclairées; et l'Angleterre, la France et l'Allemagne, reçurent alors plus de cent mille fugitifs qui allèrent porter dans ces contrées étrangères leurs richesses, et surtout leur industrie; car vous. savez déjà que les Flamands étaient depuis longtemps une des nations les plus connnerçantes de l'Europe, et qu'ils excellaient surtout dans la fabrication des tapisseries et des étoffes de laine.
Mais ces fugitifs, mes enfans, n'étaient pas les ennemis les plus redoutables de la tyrannie de Philippe II, et tandis que tant de malheureux allaient vivre en exil loin de leur patrie, un grand nombre de Flamands se décidaient à prendre les armes contre les soldats castillans que le duc d'Albe avait fait venir dans les Pays-Bas pour assurer l'exécution de ses mesures sanguinaires. Les révoltés, à qui les Espagnols, par mépris, donnaient l'insultante dénomination de gueux, avaient
pris pour signe de ralliement une écuelle de bois, qu'ils suspendaient à leur cou; et bientôt plus de trois cents seigneurs flamands affectèrent de se parer de cet indice de la misère et de la persécution. En peu de temps la gueuserie (ce fut le nom que prit l'association des raécontens) se répandit dans toutes les provinces de Flandre , où l'on vit à la fois des « Gueux de bois, » ainsi nommés parce qu'ils se retiraient dans les forêts pour échapper à leurs ennemis, et des « Gueux ma- » rins » qui, montés sur de petits navires, exerçaient la piraterie contre les marchands espagnols qui venaient trafiquer dans les ports des Pays- Bas. En vain le duc d'Albe essaya de faire rentrer les mutins dans le devoir, en redoublant de cruauté envers ceux qui tombaient entre ses mains; lorsque son armée était réunie, aucun ennemi ne paraissait devant elle; mais dès qu'un petit nombre de ses soldats se montraient dans les campagnes, ils étaient aussitôt assaillis et égorgés. Maintenant, mes bons amis, il faut que vous sachiez que le roi Philippe II , quoiqu'il ne fût pas encore avancé en âge, avait été marié trois fois, d'abord avec une princesse nommée Isabelle, fille d'Emmanuel-le-Fortuné, roi de Portugal, dont je vous ai parlé dans un autre livre; ensuite avec la cruelle IMarie, reine d'Angleterre, comme je vous l'ai dit dans l'histoire de ce royaume ; et enfin avec Elisabeth de France, fille de Henri H, qui était une belle et vertueujie princesse. La pre-
inière de ces trois reines , lui avait (lonné un fils nommé don Carlos, ce qui veut dire en espagnol le seigneur Cbarles, et ce prince était distiné par sa naissance à porter un jour les couronnes que Philipjie réunissait sur sa tète.
Or, dès sa jilus tendre enfance, don Carlos montra un caractère hautain, obstiné et irascible, qui déplut à son père, accoutumé à voir tout ployer devant ses moindres volontés. Mécontent de ce fils, sur lequel il avait d'abord fondé toutes ses espérances, il l'éloigna pendant plusieurs années de sa présence, en l'entourasit d'hommes sages et capables de lui donner de bons conseils ; mais il arriva de là un malheur que Philipjje n'avait pu prévoir : c'est que l'impétueux. Carlos s'accoutuma à craindre le roi comme un maitre, mais non point à l'aimer et à le respecter comme un père. Ce n'est pas, mes enfans, que ce prince fût dépourvu de toutes les qualités qui distinguent les jeunes gens bien nés; car il était généreux, applique à ses devoirs, plein de courage et capable de bonnes résolutions; mais l'inflexible sévérité de Philippe n'avait fait qu'irriter ce naturel indomptable, qu'un peu de douceur et d'affection eût pu vaincre, et il n'avait jamais connu les caresses de sa mère, qui était morte en lui donnant le jour, tandis que celles de son père lui avaient toujours été refusées.
Mais ce qui acheva d'aigrir ce prince que nous ne saurions trop plaindre, c'est qu'après la mort
de la reine Marie d'Angleterre, Philippe ayant demandé au roi Henri II sa fille Elisabeth en mariage pour son fils, n'eut pas plus tôt vu cette jeune princesse, qu'il préféra réj)ouscr lui-même, et ordonna à don Carlos de renoncer à sa main. Le prince, indigiié de cette injure, se retira alors du palais de son père 5 et depuis ce temps , il ne reparut plus à la cour que dans les jours des plus grandes cérémonies.
Ce{)cndant don Carlos avait appris dans sa retraite les maux affreux que la cruauté du duc d'Albe faisait peser sur les Pays-Bas; et un envoyé secret des Flamands révoltés étant parvenu jusqu'à lui, lui avait proposé de le faire roi de cette province s'il voulait se mettre à leur tète, et ajffranchir la Flandre de la domination espagnole. Don Carlos, dont cette offre flattait le ressentiment, l'accepta avec reconnaissance, et il promit aux Flamands de s'échapper secrètement de Madrid, pour se rendre au milieu d'eux. Il fixa même le jour où sa fuite devait avoir lieu, et tous les préparatifs en étaient terminés , lorsque Philippe fut informé des desseins de son fils, et de ses engagemens envers ses ennemis.
Je vous laisse à penser, mes enfans, quelle fut l'indignation de ce père terrible, lorsqu'il apprit la trahison de son propre fils; dans sa colère, il fit d'abord défendre au prince de sortir de son palais, et se rendant bientôt lui-même dans l'appartement qu'il habitait : u Don Carlos , lui dit-il
s d'un air sévère, j'ai |m souffrir dans votre jeu- 9 nesse vos défauts et votre désobéissance ; mais 1) jamais je n'avais pensé que votre haine contre )» moi vous rendrait coupable d'un parricide ; car » c'est vraiment attenter à la vie de votre père > que de vous unir à ses ennemis. Sachez donc " que désormais celte salle vous servira de prison, )♦ et mes serviteurs vous feront bientôt connaître )» mes volontés. »
En achevant ces paroles, le roi se retira , laissant le prince sous la {jarde de quelques uns de SCS domestiques, et en même temps don Carlos vit avec effroi entrer dans son appartement le grandinquisiteur lui-même, suivi de plusieurs familiers du saint-office; à cette vue, ce prince infortuné ne douta plus du sort terrible qui lui était réservé, et, «'abandonnant à la violence qui lui était naturelle, il repoussa avec force les hommes farouches I qui l'entouraient; mais lorsque l'inquisiteur lui ! eut fiiit connaître que le roi lui-même l'avait condanmé à mort , il se laissa saisir par deux esclaves qui l'étranjilèrent de leurs propres mains.
Ainsi périt, mes jeunes amis, par ordre de l'implacable Philippe H, un prince que sa naissance appelait à monter après lui sur le trône qu'avait occupé Charles-Quint. Un mystère impénétrable enveloppa ce meurtre odieux, sur lequel ses principaux auteurs gardèrent toujours un profond silence; les deux esclaves qui avaient porté les mains sur le prince furent plongés sans doute dans
quelque cachot de rinquisition, où leur secret fut enseveli avec eux. Mais le lendemain de cet événement, le bruit fut répandu à dessein dans Madrid, que don Carlos avait été frappé d'un mai subit, auquel il avait succombé en peu d'heures, et quelques jours après, son corps fut transporté en grande cérémonie dans les tombes royales de l'Escurial, où l'on montre encore aujourd'hui le cercueil qui renferme ses cendres.
En apprenant la mort cruelle de l'infant (c'est le titre que l'on donne aux fils des rois d'Espagne), les protestans des Pays-Bas tombèrent dans ladouleuretlaconsternation^car que pouvaient-ils espérer maintenant d'un roi qui s'était fait le bourreau de son propre fils? Et en eflet leurs craintes ne tardèrent pas à se réaliser; peu de mois après le meurtre de don Carlos, les comtes de Horn ai d'Egmont, qui depuis long-temps étaient retenuSi en prison , malgré leur innocence, furent con-1 damnés par l'impitoyable duc d'Albe au dernier supplice, qu'ils subirent le même jour sur la place publique de Bruxelles. Les têtes de ces deux martyrs du patriotisme furent exposées sur des piques à la vue de la populace; mais le temps n'était plus éloigné, où le sang généreux que Philippe venait de répandre allait trouver des vengeurs.
DON JUAN u'AUTRICmî. ) 99