‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 37 sur 69 · LA DÉFENESTRATION · texte numérisé non relu

LA DÉFENESTRATION

après cet événement , ce prince infortuné mourut accablé de douleur et de regrets, ne laissant point après lui de fils auquel il pût léguer le soin de sa vengeance, parce qu'il n'avait jamais voulu se marier, ayant lu dans les astres, disait-il, qu'un prince de sa famille lui arracherait un jour l'empire et peut-être la vie.

Mais lorsque dans un grand royaume , mes jeunes amis, des germes de troubles et de désordres se sont élevés , il est bien rare que ceux même qui en ont été les auteurs ou les instrumens n'en deviennent pas plus tard les victimes. Ce fut précisément ce qui arriva à l'ambitieux Mathias, dès qu'il fut parvenu au trône impérial , où les électeurs de Francfort, qui lui étaient dévoués, s'empressèrent de le faire monter après la mort de Rodolphe; car à peine eut-il commencé à posséder cette puissance souveraine dont il avait été si jaloux, qu'il vit les mêmes hommes qu'il avait suscités contre son frère devenir aussi ses ennemis, et refuser de se soumettre à une autorité qu'il leur avait appris lui-même à mépriser.

Dans le même temps les Bohémiens, qui pour Ja plupart, avaient enbrassé le protestantisme, ayant élevé des temples dans plusieurs villes pour y célébrer les cérémonies de leur religion, l'empereur Mathias, oubliant que ces mêmes protestans lui avaient prêté secours contre Rodolphe , ordonna que leurs temples fussent démolis, et défendit, sous des peines sévères, qu'on en élevât de

nouveaux sans sa permission. Mais cette défense, au lieu d'apaiser cette nation fière et turbulente ' ne fit au contraire qu'exciter son indignation contre la maison d'Autriche, que les réformés de Bohême accusèrent de vouloir détruire leur religion, et bientôt il fut aisé de prévoir que l'empire allait être troublé par une nouvelle querelle, dont la religion serait encore l'occasion ou le prétexte. Parmi les seigneurs bohémiens qui avaient embrassé avec le plus d'ardeur le culte réformé , se trouvait un jeune homme appelé Henri , comte de Thurn , que sa bravoure , son éloquence et sa générosité avaient rendu l'idole de son parti et l'ennemi le plus redoutable delà maison impériale ; plein d'audace et de talens, il désirait le trouble pour acquérir de la célébrité , et les mécontens , s'unissant sous le nom de défenseurs de la religion, n'hésitèrent point à le placer à leur tête. Mais de pareils hommes , mes bons amis, sont bien nuisibles dans un pays où les passions populaires sont soulevées, elles protestans de Bohème éprouvèrent bientôt combien il est dangereux de se laisser diriger par ces esprits inconsidérés et téméraires, quille font un jeu cruel du sort de tout un peuple , pour satisfaire leur ambition ou leur vanité. En effet, vers ce temps-là, Mathias ayant envoyé à Prague, qui est la capitale du royaume de Bohême , quatre seigneurs autrichiens avec le titre de Gouverneurs, pour écouter les plaintes de cette nation et rétablir la paix , s'il était possible ,

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le comte de Thurn, qui craignait de perdre cette occasion de déployer son habileté, résolut d'entraîner son parti dans la ré^^olte la plus désespérée, sans que les protestans eux-mêmes pussent prévoir les malheurs qu'ils attiraient sur leur patrie. ^

Unjourque les quatre gouverneurs étaientréunis avec leur secrétaire dans une salle du château de Prague, entièrement entouré de fossés profonds , comme tous les châteaux de cette époque, ils entendirent tout à coup un grand bruit, et virent aussitôt le château envahi par une multitude de peuple armé, et conduit par l'audacieux Thurn lui-même ; à cette vue , les gouverneurs ne purent s'empêcher de pâlir; mais le chef rebelle les ayant sommés de déclarer, à haute voix, si c'était par leur ordre que les temples avaient été démolis , ces quatre personnages, qui ne manquaient pas de courage, au lieu de répondre à cette question faite avec arrogance, le menacèrent de la colère de l'empereur, et ordonnèrent à la foule de se disperser ; mais cette fièreréponse ne fit qu'irriter les mutins, qui, saisissant aussitôt deux des gouverneurs etleur secrétaire, ouvrirentles fenêtres de la salle où ils se trouvaient , et les précipitèrent duhaut en bas dansles fossés du château, aux applaudissemens forcenés de la multitude.' Cette terrible exécution , que l'histoire a nommée la Défenestration de Prague, ne fut pourtant point aussi funeste aux trois victimes que les rebelles

l'avaient pensé ; car, quoiqii* ils fussent tombés , dit-on, de plus de quatre-vingts pieds de haut , aucun d'eux ne périt dans sa chute; et quelquesuns de leurs amis les ayant arrachés de la vase où ils étaient enfoncés, parvinrent aies soustraire aux fureurs de la populace.

Rien ne peut être comparé, mes jeunes amis, à l'indignation qu'éprouva l'empereur Mathias lorsqu'il apprit la révolte de Prague et la tentative criminelle dont ses gouverneurs avaient été victimes; dans sa fureur, il eût voulu mettre la Bohême à feu et à sang ; mais ce revers inattendu fut un coup mortel pour lui : les agitations qui avaient rempli son règne, et surtout les remords que lui inspirait sa conduite criminelle envers son frère Rodolphe, avaient avancé ses jours, et quoiqu'il ne fût point encore parvenu à la vieillesse, il mourut sans avoir pu accomplir la vengeance qu'il méditait, laissant l'Allemagne entière à la veille d'une des révolutions les plus effrayantes dont ce pays eût été menacé depuis long-tera|is.

LA GUERRE DE TRErïTE ANS.

Depuis l'an 1618 jusqu'à l'an 1624.

Le prince qui succéda à l'ambitieux Mathias, mes jeunes amis, fut un de ses cousins, qui, en montant sur le trône impérial où le choix des électeurs de Francfort le porta, prit le nom dé Ferdinand II, sous lequel il accomplit l'un des règnes les plus longs et les plus agités dont il soit question dans l'histoire d'Allemagne.

Le nouvel empereur, mes enfans, était d'un caractère actif et entreprenant, mais malheureusement pour le repos de l'empiie et de l'Europe, il avait appris de bonne heure à détester les doctrines des protestans, et voyait avec indignation que, depuis Charles-Quint, une grande partie de l'Allemagne eût embrassé la réforme. On assure même que dans sa jeunesse Ferdinand, ayant été en pèlerinage à Rome, avait fait vœu, s'il parvenait jamais à l'empire, d'exterminer les hérétiques, et de détruire l'hérésie dans tous ses états. Aussi, avant même d'être empereur, se déclara-t-il l'ennemi des Bohémiens révoltés, et fut-il undespre-

lïiiers à exciter Mathias à tirer des auteurs de la défenestration de Prague une vengeance que la mort, comme je vous l'ai dit, ne laissa pas à ce prince le temps d'accomplir.

Cependant à peine parvenu au pouvoir suprême, de quelque côté que Ferdinand tournât les yeux, il se voyait entouré d'ennemis secrets ou déclarés, et comptait à peine un petit nombre d'amis incertains ou timides. L'A.llemagne entière était alors divisée en deux partis distincts et opposés, qui semblaient n'attendre qu'un signal pour mesurer leurs forces : d'un côté, c'était l'électeur de Bavière, Maximilien, oncle de l'empereur, et plusieurs princes et évêques de tout temps attachés à la maison d'Autriche, réunis sous le nom de Ligue catholique ; de l'autre, on voyait les électeurs de Saxe et de Brandebourg, le duc deWirtemberg, et un grand nombre de princes et seigneurs luthériens ou calvinistes, qu'une défiance égale contre l'autorité impériale avait décidés à former entre eux une alliance à laquelle ils donnaient le nom d'Union évangélique. Jusqu'à ce moment, à la vérité, les deux partis étaient demeurés spectateurs immobiles de la querelle de l'empereur et des Bohémiens; mais le temps n^étaitplus éloigné où cette même querelle allait leur mettre aussi les armes à la main.

Il y avait à peine quelques mois que Ferdinand II avait recula couronne, lorsque le comte de Thurn, prévoyant que la colère de ce prince

2582 lA GUERRE DE TRENTE ANS.

ne tarderait pas à éclater sur la Bohême, et ne sachant à qui demander du secours contre l'empereur, parvint à décider un prince de Transylvanie, nommé Bethlem-Gabor, qui était habileet belliqueux, à s'emparer du royaume de Hongrie, et à se joindre aux Bohémiens pour aller assiéger l'empereur dans sa propre capitale; mais Ferdinand, qui ne manqjiait pas de courage et de résolution, ne se laissa point effrayer par les ravages que ces babares exercèrent autour des murs de Vienne, et ayant appelé à son aide les princes catholiques, il eut le bonheur de voiries rebelles abandonner précipitamment les plaines de l'Autriche, à l'approche d'une armée considérable, que l'électeur de Bavière lui amenait pour les combattre.

Mais ce revers ne suffisait point pour décourager l'infatigable Thurn, qui, ne renonçant point encore à susciter d'autres ennemis à l'empereur, proposa aux seigneurs bohémiens assemblés àPrague, de déclarer solennellement qu'ils ne voulaient plus obéir à la maison d'Autriche, et de choisir pour roi un des princes les plus marquans de l'union évangélique, appelé Frédéric, électeur Palatin du Rhin, dont les domaines, connus sous le nom de Palatinat, s'étendaient sur les deux rives de ce fleuve, entre la France et l'Allemagne.

Le palatin Frédéric, mes bons amis, était un prince aimable et généreux, que ses manières douces et polies faisaient chérir de tous ceux qui

l'approchaient; mais ce qui avait déterminé plus particulièrement le choix des Bohémiens en sa faveur, c'est qu'il était zélé calviniste, et regardé ])ar les protestans comme le chef de l'union évangélique. A la vérité, Frédéric, qui était simple et modeste, eut bien de la peine à accepter cette puissance qu'on lui offrait, comme s'il eût pressenti tous les malheurs qu'elle devait lui attirer, et déjà même il l'avait refusée, lorsque la princesse palatine, sa femme, qui était fille de Jacques I*"!', roi d'Angleterre, ayant appris sa détermination, vint se jeter à ses pieds : «t Eh quoi! » lui dit en pleurantcette femme orgueilleuse, « tu » as pu devenir l'époux de la fille d'un roi, et » tu n'oses pas accepter une couronne que tout » un peuple vient l'offrir; pour moi, j'aimerais » mieux ne manger que du pain et être reine, » que de vivre dans les délices n'étant que )> femme d'un électeur. » Le faible Frédéric eut le malheur de céder aux instances de cette femme altière, qu'il ne pouvait s'empêcher d'aimer ; il consentit, non sans regret, à devenir roi de Bohême, et se déclara ainsi le soutien d'une cause qui jusqu'alors lui avait été étrangère. Peu de jours après, il se rendit avec une suite nombreuse à Prague, où il fut couronné avec de grandes cérémonies en j)résence de toute la noblesse bohémienne, qui déploya dans cette occasion une magnificence extraordinaire , pour témoigner au monde entier la joie qu'elle ressentait

de l'avénement du prince qu'elle avnit choisi.

Il meserait impossible, uiesjeunesamis, de.vous peindre l'indignation de l'irascible Ferdinand , lorsqu'il appritle nouvel ennemi qu'il allait avoir à combattre. Dans sa colère, il ordonna que l'imprudent palatin fût mis au ban de l'empire, c'està-dire qu'on lui enlevât tous ses biens et toutes ses dignités; et ses dépouilles furent promises à l'électeur de Bavière et aux autres princes qui aideraient l'empereur à le renverser du trône où il avait eu l'imprudence de s'asseoir.

Mais si la perte du nouveau roi de Bohême était déjà résolue à Vienne, ce prince avait aussi en Allemagne des amis prêts à embrasser sa : défense, parce que c'était l'intérêt de la religion protestante qui avait été le prétexte de la révolte des Bohémiens ; et l'union évangélique, d'abord impassible en présence des événemens qui se préparaient, se montra bientôt disposée à soutenir par les armes l'existence de son chef, tandis que l'électeur de Bavière et la ligue catholique se liaient plus étroitement que jamais à la cause impériale.

Ainsi, mes enfans, l'Allemagne entière, cette contrée où la réforme de Luther, à peine commencée, avait déjà causé tant de troubles, allait devenir le théâtre d'une nouvelle lutte, et ce n'était plus simplement la querelle de Ferdinand et de Frédéric, mais la haine invétérée des protestans et des catholiques qui les mettait en pré-

sence. Dans les premiers raomens, à la vérité, le sort des armes ne fut point favorable à l'empereur ; en plusieurs rencontres ses généraux furent vaincus par les Bohémiens ; Bethlem-Gabor, maître de la Hongrie, après s'être fait couronner roi à Presbourg, ca{)itale de ce royaume, vint une seconde fois avec le comte de Thurn assiéger Ferdinand dans Vienne. Mais la résolution ne manqua point encore à ce prince, et il fut récompensé de sa fermeté par un événement inattendu; car un froid excessif s'étant élevé tout à coup ( on était alors en plein hiver), ses adversaires, ayant perdu un grand nombre de leurs soldats, virent leur armée se disperser, et Vienne fut encore une fois délivrée de ce danger.

Mais tandis que la fortune semblait ainsi sourire à l'empereur, l'indolent Frédéric , enfermé dans Prague, au lieu de se préparer à de nouveaux combats que tous ceux qui l'environnaient jugeaient inévitables , se livrait aux douceurs de cette royauté qu'il avait eu la faiblesse de préférer à une existence paisible et imposante. En le voyant s'entourer d'une cour brillante, et s'endormir au milieu des délices qu'il est si facile aux rois de se procurer, ses amis eux-mêmes, les princes protestans, s'indignaient de son inaction, et l'union évangélique abandonnait un chef qui semblait oublier les devoirs qu'il avait à remplir envers les réformés d'Allemagne.

Tout à coup l'électeur de Bavière, à latêle d'une

armée impériale, fond sur la Bohême, où l'insouciant Frédéric n'a disposé aucun moyen de défense : ses soldats, surpris par l'approche inattendue de cet ennemi formidable, veulent en vain arrêter à quelque distance de Prague cette armée supérieure en nombre, et la bataille s'engage sur une colline appelée la Montagne Blanche , où la victoire ne flotte pas long-temps incertaine entre les deux partis ; en moins d'une heure les bataillons bohémiens, mécontens de ne point voir à leur tête le roi pour lequel ils versent leur sang , se dispersent presque sans combattre, et abandonnent ainsi aux Bavarois le champ de bataille qu'ils n'ont point essayé de défendre.

Frédéric était à table dans son palais de Prague, où il traitait splendidement l'ambassadeur du roi d'Angleterre, lorsque les premiers fuyards vinrent lui apprendre que l'ennemi était aux portes de sa capitale. A peine si, en voyant du haut des murs de cette ville les campagnes couvertes des débris de son armée , l'imprévoyant monarque put croire à un pareil revers ; mais l'approche de Maximilien lui-même, à la tête de ses troupes victorieuses , vint bientôt le tirer d'incertitude. En vain il fit supplier ce prince , dont il était le parent, de lui accorder au moins quelques jours pour avoir le temps de prendre une résolution ; le Bavarois consentit i\ grand'peine à lui laisser huit heures seulement, dont il se hâta de profiter pour sortir de Prague pendant la nuit avec les

principaux chefs de son armée et la vaniteuse princesse palatine, dont l'orgueil étaitla première cause du désastre de son u)ari.

Depuis ce moment , la vie du malheureux Frédéric ne fut plus qu'une suite de revers et de disgrâces ; après avoir cherché un refuge en Hollande auprès du stathouder, son parent, sans argent , sans soldats, à peine suivi de quelques serviteurs fidèles, qui s'étaient dévoués à sa mauvaise fortune, il eut encore la douleur de voir le Palatinat, son propre pays, devenir le théâtre des ravages de l'électeur de Bavière, à qui l'empereur, en récompense de ses services, avait abandonné une partie de cette province, Tune des plus fertiles de l'empire. Réduit à l'existence la plus misérable, étranger en tous lieux, sans amis, sans patrie, Frédéric expia, par vingt ans de malheurs, celui d'avoir régné quelques instans ; mais son exemple ne fut point perdu pour les autres princes protestans d'Allemagne, qui, en voyant l'abaissement de l'un de leurs principaux alliés, etl'accroissement de la puissance autrichienne qui menaçaitdésormais de les accabler tous , se repentirent, mais trop tard, de n'avoir pas mieux défendu sa cause , qui était aussi celle de la réforme tout entière.

La bataille de la îuontagne Blanche, mes bons amis, en décidant du sort du palatin, avait également décidé de celui de la Bohême. Dès le lendemain , Prague ouvrit ses portes aux vainqueurs et cet exemple fut suivi aussitôt de presque toutes

les villes de ce royaume. Alors l'Europe attendit avec impatience la conduite que Ferdinand tiendrait envers ses sujetsdésarmés et soumis. Pendant trois mois, ce prince artificieux ne laissa pénétrer ses desseins de personne, afin que chacun ignorât ce qu'il devait craindre ou espérer; mais au bout é& ce temps, et au moment même où les plus coupables et les plus timides commençaient à espérer un pardon , quarante des principaux seigneurs qui avaient pris part à la défenestration de Prague, furent saisis par ordre de l'empereur, et la plupart d'entre eux furent mis à mort comme traîtres et rebelles. Quant au comte de Thurn , premier auteur des maux de sa patrie, il fut assez heureux pour trouver un refuge en Transylvanie, où il attendit avec l'impatience du désespoir que le jour de la vengeance se levât pour la Bohême, si jamais il devait arriver.

La révolte de Bohême et la ruine du palatin Frédéric forment la première période de cette sanglante querelle qui désola l'Allemagne pendant trente années , et qu'à cause de cela on nomme ordinairement la Guerre de trente ans. Nous verrons bientôt une foule de nouveaux personnages s'illustrer dans cette lutte opiniâtre, dont l'histoire est peut-être remplie pour vous, mes enfans , de trop de batailles et de catastrophes, mais où vous apprendrez aussi à connaître des noms glorieux et des actions généreuses.

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