‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 4 sur 69 · JEANNE-LA-FOLLE · texte numérisé non relu

JEANNE-LA-FOLLE

JEANNE-LA-rOLLE.

Depuis l'an ISOôjufîqu'à l'an 1516.

Tandis que Léon X occupait si glorieusement la chaire de saint Pierre, mes jeunes amis, Ferdinand-le-Catholique , roi d'Aragon , de Naples et de Sicile , mourut en Espagne, après un long règne marqué par les deux événemens les ])lus mémorables dont il soit question dans l'histoire de ce pays; je veux parler de l'expulsion des Maures de Grenade, et de la découverte du Nouveau- Monde par Christophe Colomb.

Ce prince , qui se trouva ainsi spectateur et contemporain de ces deux faits remarquables , auxquels à la vérité il ne prit que peu de part , était devenu le fondateur de l'une des plus puissantes monarchies du monde , en réunissant en un seul État , par son mariage avec Isabelle de Castille, tous les royaumes d'Espagne qui avaient été divisés jusqu'alors , et en dépouillant de la couronne de Naples son cousin Frédéric , dernier prince de la maison d'Aragon.

Cependant Ferdinand-le-Catholique qui par

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vint à une si haute }>uissance , n'élail doué d'aucune des qualités brillanles qui f(»nt les bonunes illustres et les grands rois; incapable d'une pensée généreuse ou d'un sentiment honorable , il n'aimait point la guerre, pour laquelle il ne montra jamais ni courage ni habileté, et faisait plus de cas de la perfidie et de la politique que des exploits éclatans des plus fameux capitaines. Un seul mot qui lui est attribué vous fera mieux connaître son caractère que tout ce que je pourrais vous en dire. Un des seigneurs de sa cour, revenant de France, lui disait que le roi Louis XII, qui vivait encore alors, ne pouvait lui pardonner de l'avoir trompé deux fois : «i lien a menti, «i l'ivrogne! » répondit le perfide Espagnol , «je « l'ai trompé plus de dix; » voulant exprimer par ces paroles le mépris que lui inspirait un prince que ses ennemis accusaient de n'être point aussi sobre qu'un roi doit l'être, et que sa loyauté avait fait tomber à diverses reprises dans les pièges qu'il lui avait tendus.

Quoique plusieurs enfans fussent nés du mariage de Ferdinand et d'Isabelle, mes bons amis, le seul qui leur survécût fut une princesse nom" mée Jeanne, que ses parens avaient mariée toute jeune encore à Philippe-le-Beau, Archiduc d'Autriche et fils aîné de l'empereur Maximilien , qui avait pris une partsi peu glorieuse aux événemens de la ligue de Cambrai.

Cette princesse Jeanne, mes enfans, étaildouce^

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belle et afTcctueuse; mais ces qualités , qui font aimer et respecter une femme ordinaire, ne sont ])as toujours suiFisantes pour celles qui sont appelées à porter une couronne. Dès qu'elle fut l'épouse du beau Philippe, qui était l'un des princes les plus aimables de son temps , elle conçut pour lui une si vive tendresse, qu^elle ne pouvait souffrir d'en être éloignée , même pour quelques instans ; la moindre absence de son mari, qui aimait ])assionnément la chasse , les tournois, et les autres divertissemens en usage dans ce temps , lui causait une douleur inexprimable, et le plus souvent Phili[)pe, à son retour, la retrouvait plongée dans une profonde affliction, comme si elle eût été frappée de quelque grand malheur. Mais hélas! la pauvre Jeanne était réservée à bien d'autres peines; car après quelques années d'une union que la mélancolie ordinaire de cette princesse avait seule troublée , l'archiduc, à la suite d'une course à cheval où il avait pris trop de fatigue , tomba dangereusement malade , et mourut en peu de jours , laissant deux petits garçons , dont Faîne se nommait Charles et l'autre Ferdinand.

Je ne saurais vous dire, mes bons amis, quelles furent les angoisses de cette princesse , tant que dura la maladie de son cher Philippe, dont la vie lui était cent fois plus précieuse que la sienne; malgré les prières et les instances de tous ceux qui l'entouraient , elle refusa constamment de

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quitter le lit de son époux expirant; elle ne prit pas , pendant tout ce temps , un seul instant de repos ni la moindre nourriture ; et , lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, elle ne put verser une seule larme et regarda d'un œil sec la douleur de ses serviteurs et ds ses amis; mais l'âme tendre de cette femme infortunée avait été brisée par une pareille secousse, et, de ce moment, la pauvre Jeanne , destinée par sa naissance à porter un jour le poids de plusieurs couronnes , fut frappée du plus grand de tous les malheurs, car elle perdit entièrement l'usage de sa raison.

Après avoir permis qu'on rendît à cet époux adoré les honneurs funèbres dus à son rang, elle le fit retirer du tombeau royal qu'on lui avait élevé^ et reporter dans son propre appartement, où il fut placé surun lit magnifique, revêtu deses plus beaux habits de cérémonie. Là, se souvenant d'avoir entendu raconter par sa nourrice , lorsqu'elle n'était qu'une toute petite fille , qu'un roi que l'on avait ainsi gardé dans son palais , était ressuscité (Quatorze ans après sa mort , elle tenait constamment les yeux fixés sur ce corps inanimé, épiant l'heureux moment où il reviendrait à la vie. Je n'ai pas besoin de vous dire^ mes enfans , que la rêverie de cette pauvre princesse ne fut jamais réalisée; mais entièrement livrée à cette pensée dont rien ne pouvait la distraire , elle passa cinquante années entières dans cet affreux

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