‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 40 sur 69 · ET LEURS CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

ET LEURS CONTEMPORAINS

joie; il conféra à Wallenstein le titre pompeux de Généralissime, ce qui voulait dire le général des généraux, et bientôt, en effet, de toutes les parties de l'Allemagne , et même de l'Europe, on vit accourir auprès du duc de Friedland , plus de cinquante mille soldats attirés par la renommée de ce capitaine, sa prodigalité connue, et surtout par l'espoir du pillage des pays ennemis qu'il promettait de leur abandonner. A l'aspect de cette armée formidable, personne ne douta que le dernier jour de la réforme ne fût arrivé, et l'empereur lui-même ne dissimula plus sa joie et ses espérances.

Depuis l'an 1629 jusqu'à l'an 1630.

Dans ce temps-là, mes jeunes amis, les trônes du nord étaient occupés par deux princes non moins remarquables par leurs belles qualités que par l'importance qu'ils avaient su donner aux nations qu'ils gouvernaient. L'un était ChristiernlV, roi deDanemarck; l'autreGustave-Adolphe roi de Suède, petit-fils de Gustave Wasa , et l'un des princes les plus illustres qui aient jamais existé.

Le premier de ces deux monarques, appelé, dès son plusjeuneâge, à régner sur le Danemarck, n'avait point ambitionné jusqu'alors la gloire militaire , mais la prospérité de son peuple, avait rempli bien plus utilement chacune des années de son gouvernement. Pour mieux connaître les mœuis et les besoins de ses sujets, il avait voulu visiter toutes les provinces de son royaume, et s'embarquant sur un petit navire, sous le nom et le costume d'un simple marin , il s'était avancé sous les climats glacés du nord plus loin qu'aucun prince de l'Europe ne Tavait

fait avant lui , et n'avait rien négligé pour adoucir le sort des peuples pauvres et infortunés qui habitent ces tristes contrées. Par ses soins le Danernarck, peuplé de tout temps d'une nation active et laborieuse, acquit en peu d'années tous les arts , toutes les industries des autres peuples de l'Europe, tandis qu'encouragés par les récompenses qu'il leur avait promises, d'habiles marins trouvèrent par le nord un passage vers le Nou- Teau-Monde , où ils parvinrent à fonder des établissemens qui existent encore aujourd'hui, et auxquelles on donne le nom d'Amérique danoise. Le roi de Suède, Gustave-Adolphe, ne le cédait aucunement à son voisin en grandes qualités et en vertus érainentes; pieux, sincère, magnanime, le bien de son peuple et de l'humanité était sa pensée de tous les instans; mais son humeur était guerrière, et tout jeune encore , il soutint une guerre glorieuse contre les Russes, ses voisins d'orient , auxquels il enleva une belle province appelée la Finlande , la seule qu'ils possédassent alors sur les bords de la mer Baltique. Attentif à suivre toutes les pensées que Gustave Wasa, son illustre aïeul, n'avait pas eu le temps de réaliser pour la prospérité de la Suède, il avait compris de bonne heure combien la nation suédoise était capable de grandes choses, et s'était attaché à former une armée nationale peu nombreuse à la vérité, mais bien plus redoutablepar sa discipline et son courage que par la force de ses bataillons.

Ce fut vers ces deux princes , qui tous deux avaient été élevés dans la religion réformée, que les protestans d'Allemagne , effrayés de l'édit de restitution, qu'appuyaient les armes de Wallenstein et de la ligue catholique, tournèrent leurs vœux et leurs espérances. Gustave-Adolphe, alors engagé dans une guerre contre les Polonais dont le roi Sigismond. qui était son parent, prétendait lui disputer la couronne de Suède, ne parut point à l'union évangélique un appui assez efficace contre les armées impériales, et Christiern IV le premier, à la prière des princes protestans , fit entrer les soldats du nord dans la querelle qui agitait l'empire. La Poméranie , province allemande qui touche aux états de Danemarck, devint le théâtre des premiers combats ; mais je dois vous dire que ce monarque, qui avait d'ailleurs du courage et de l'habileté pour le gouvernement de son royaume , n'était pas doué des qualités qui font les grands capitaines; et quoique Mansfeld et Christian de Brunswick fussent venus le joindre à la tête de leurs troupes, ses armes furent presque constamment malheureuses dans cette guerre, où il eut la douleur de voir son armée entièrement mise en déroute par le redoutable Wallenstein, qui, l'ayant surpris auprès d'une ville nommée Lutter, lui enleva dix mille de ses meilleurs soldats , tous ses drapeaux et \s^ plus grande partie de ses équipages de guerre.

Or, la principale ville de Poméranie, mes jeu»

nés amis, se nomme Stralsund , et à cause de son excellent port sur la mer Baltique, les marchands des villes Hanséatiques en avaient fait un desplus riches entrepôts de leur commerce. Stralsund, à cette époque, renfermait une quantité considérable de choses précieuses de toute espèce, outre un grand nombre de navires et des provisions immenses, et Wallenstein , tenté par l'espoir de cette opulente conquête, résolut d'y conduire sans délai son armée , que la défaite du roi de Danemarck semblait devoir laisser sans occupation. Mais Stralsund était défendue par une population nombreuse , et Christiern, malgré ses revers, trouva moyen d'y faire entrer par mer plusieurs milliers de ses plus braves soldats.

En vain, pendant plusieurs mois, Wallenstein, qui était loin de prévoir une pareille résistance , épuisa tous les effoits de son génie et les ressources de l'art militaire contre cette place , défendue avec une opiniâtreté sans exemple ; en vain, dans son indignation , s'était-il écrié avec l'accent de la rage : «J'emporterai Stralsund, fût-elle attachée <i aucielavecdeschaines de fer, et entourée d'une u muraille de diamans. » Cette animosité de sa part ne fit que démontrer son impuissance contre la résolution d'un peuple tout entier, et son orgueil fut forcé de renoncer honteusement à une entreprise qu'il avait crue facile. Quant au roi Christiern , fatigué de celte lutte sans objet, où il avait versé inutilement le sang de ses sujets pour

une cause qui lui était étrangère, il consentit à accepter la paix que lui offrait l'emperenr, et retourna dans ses états, où sa présence était plus nécessaire à son peuple que d'interminables combats contre les impériaux.

A cette époque, mes bons amis, la plus grande partie de l'Allemagne gémissait souS la barbarie des soldats de Wallenstein, qui , n'ayant plus d'ennemis à combattre, traitaient avec une cruauté sans exemple les malheureux habitans des pays qu'ils traversaient. Sous le plus léger prétexte , ces bandes farouches , dévastant les villes et les campagnes, dépouillaient impitoyablement les pauvres Allemands de tout ce qu'ils possédaient ; les moissons étaient foulées aux pieds des chevaux ou suffisaient à peine à nourrir cette masse d'hommes , qui en un seul jour détruisait ou dévorait la subsistance de plusieurs années. De toutes parts s'élevaient des plaintes amères contre la barbarie de cette soldatesque effrénée , qui réduisit en peu de temps les plus fertiles provinces de l'Allemagne à la plus cruelle détresse. Dans quelques unes une foule de peuple expira de misère et de froid , et l'on dit qu'un grand nombre de malheureux, ne sachant comment apaiser leur faim , se nourrirent des animaux les plus dégoùtans, et de l'herbe crue qu'ils arrachaient dans les champs abandonnés. Tant de misères produisirent en peu de temps d'autres flénux, des maladies mortelles achevèrent de dépeupler les villes

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et les campagnes , et les soldats de Walîenstein , auteurs de tant de raaux , ne furent pas plus exempts queleursvictimesdela nouvelle calamité que leurs excès avaient attirée sur leur patrie.

Mais si le peuple allemand supportait avec impatience le joug de ces troupes indisciplinées , Walîenstein lui-même n'était pas moins à charge aux plus grands seigneurs par son orgueil et sa tyrannie : la plupart des princes de la ligue catholique et surtout l'électeur de Bavière , indignés de l'arrogance de cet homme qu'un caprice de la fortune avait placé si haut , se plaignirent à l'empereur avec tant de vivacité de l'insolence de son généralissime, que Ferdinand, quoiqu'à regret, se vit forcé de lui ôter le commandement de ses troupes. Le duc deFriedland était trop fier et trop irascible pour que l'empereur lui-même osât lui ordonner de sa bouche de quitter cette armée qu'il avait créée , mais ce monarque prit le parti de lui envoyer deux de ses anciens amis, pour le supplier de sortir de son camp , et de choisir dans ses vastes domaines de Bohême une retraite où les faveurs de Ferdinand , lui dit-on , ne manqueraient pas de le suivre.

Cependant l'habile et soupçonneuxWallenstein avait bientôt appris par des avis secrets la résolution que l'électeur de Bavière venait d'arracher à l'empereur, et peu s'en fallut que dansée moment il n'assemblât ses soldats et ne leur proposât, au mépris des ordres du monarque, de les conduire

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contre ses ennemis. Mais ayant auparavant , selon sa coutume, consulté son astrologue, celui-ci lui assura qu'il avait lu dans les astres que sa glorieuse carrière coramençnit à peine, et que les plus brillans destins lui étaient réservés pour l'avenir. Entièrement rassuré par cette promesse, le fier capitaine consentit à recevoir les envoyés de Ferdinand au milieu de son camp, et, toujours maître de lui-raènje, il ne laissa point éclater le moindre signe de mécontentement, lorsqu'ils lui firent part de leur message : « Je savais a d'avance , » leur dit-il en leur montrant de prétendus calculs astrologiqties queSeni lui avait rerais , «c l'ingratitude de l'empereur; je vois bien » qu'il est trompé; je le plains mais je lui par- 1) donne; je regrette qu'il ait cédé aussi facile- » ment à mes calomniateurs , mais assurez-le de 1) ma part que j'obéirai sans répugnance. » En achevant ces paroles, le rusé personnage, dévorant son ressentiment , se retira dans un autre appartement, laissant les messagers impériaux stupéfaits de sa résignation, mais il ne permit pas qu'ils retournassent auprès de leur maître, sans les avoir comblés aupaiavant des présens les plus manifiques.

Peu de jours après cette disgrâce éclatante, Wallestein ayant fait ses adieux à son armée, dont chaque soldat demandait à grands cris à le suivre dans sa retraite , se dirigea vers le somptueux palais qu'il avait fait construire à Prague. Cette

demeure toute royale avait six portes , à chacune desquelles veillait jour et nuit une garde nombreuse. Là , entouré d'une multitude de serviteurs magnifiquement vêtus, et toujours accompagné de soixante jeunes pages, choisis parmi les plus nobles familles de Bohême et d'Autriche, il affecta d'étaler un faste dont aucun souverain en Europe n'avait encore donné l'exemple. Lorsqu'il allait en voyage, il se faisait suivre de soixante carrosses attelés de six chevaux : dans ses appartemens, richement tapissés, cent personnes étaient admises chaque jour à l'honneur de sa table toujours splendiment servie; mais au milieu de cet appareil , rien n'était plus triste et plus silencieux que le séjour de ce vaste manoir, dont le possesseur ne pouvait souffrir que le plus léger bruit vînt troubler les graves méditations dont il semblait constamment obsédé. Des soldats veillaient sans cesse autour de son palais pour empêcher qu'on ne fît du bruit dans les rues voisines , où souvent il faisait tendre des chaînes de fer, afin que les voitures ne s'apjjrochassent pas assez de sa demeure pour que leur roulement parvînt à son oreille. Wallenstein , reconnaissable à sa taille élevée, à son teint jaune, à ses cheveux roux et courts , à son regard fier et pénétrant , adressait rarement la parole à ceux qui l'entouraient; jamais aucun de ses serviteurs les plus intimes ne l'avait vu sourire, et pour que personne ne pénétrât ses desseins secrets , il écrivait de sa pro-

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pre main tous ses projets, et entretenait une correspondance active avec les personnages les plus marquans des difîerens pays de l'Europe.

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