‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 49 sur 69 · LE MEURTRE · texte numérisé non relu

LE MEURTRE

Un soir que Wallenstein , assis auprès de son astrologue, écoutait avec anxiété les prédictions de ce charlatan , Seni , a[jrcs avoir fixé attentivement le ciel étoile, déclara à son maître qu'il lisait dans les astres que son heure fatale n'était point encore passée : «Tu n'es qu'un imposteur, » s'écria le duc d'une voix terrible, car cet homme impérieux aurait voulu que le ciel même se ployât à ses volontés, u ou bien tu lis mal dans les » astres ce qu'ils annoncent. — Eh bien ! » lui répondit l'astrologue d'un ton prophétique , « tu » seras au moins sous peu de jours jeté dans un » cachot, d'où tu ne sortiras plus. — Ami Seni,» reprit Wallenstein , « si c'est là ce que t'ap- » prend ta science, je cesse d'y croire, et neveux )> plus t'écouter. » En disant ces mots , le duc , agité malgré lui d'une inquiétude indéfinissable, se retira dans son appartement, dont il ordonna à ses serviteurs de fermer soigneusement les portes.

Il y avait à peine quelques instans que Wallenstein se livrait au sommeil, lorsqu'un officier irlandais , nommé Deveroux , qui avait toujours paru lui être sincèrement attaché, se présenta à l'entrée du palais, suivi de six soldats envoyés par Butler, et armés de toutes [ùèces. Les gardes, qui connaissaient Deveroux, ne songèrent pointa l'arrêter, et bientôt ces sept hommes parviennent aux portes de l'appartement du duc qu'ils trouvent fermées. Un jeune page qu'ils rencontrent

DE WALLE!\STEin. 3BS

sur l'escalier, en voyant ces hommes armés parcourir à cette heure le palais , veut pousser un cri, mais Deveroux , d'un seul coup , l'étend sans vie à ses pieds. Quelques pas plus loin , un valet attiré par le bruit de leur marche pesante , veut les faire rétrograder le doigt sur la bouche , en les avertissant queson maître vientde s'endormir; cet homme est aussitôt terrassé , et les meurtriers, enfonçant violemment la porte de la chambre du duc , le trouvent déjà debout, mais tellement surpris qu'il ne songe même pas à saisir son épée : «N'es-tu pas le scélérat, » s'écrie l'Irlandais d'une voix menaçante, «qui veut livrer à l'ennemi les )» soldats de l'empereur, et arracher la couronne » à sa Majesté ? »

En ce moment , mes enfans , Wallenstein presque nu, et sortant à peine d'un profond sommeil, parut encore si redoutable à ses assassins , qu'ils s'arrêtèrent devant lui, comme s'ils eussent attendu sa réponse , et d'un seul mot peut-être il eût pu désarmer ces hommes accoutumés à lui obéir; mais le fier général, soit surprise, soit indignation, garda le silence , et Deveroux , lui plongeant son poignard dans la poitrine , le renversa jiïiort sur la place , sans qu'il fit d'autre mouve- '^nent que d'étendre les bras. Peu d'instants avant que Wallenstein reçût le coup mortel, quatre des principaux complices de ses projets avaient été égorgés dans un repas où Gordon et Butler les avaient attirés, et dans cette seule nuit, la cause

impériale en Allemagne fut privée de ses plus fermes défenseurs.

Ainsi périt à Tàge de cinquante-quatre ans , mes jeunes amis, cet homme qui avait rempli l'Europe entière de sa brillante renommée, etdont le nom seul valait des armées à Ferdinand: moins heureux que les TiUy, les Mansfeld , les Gustave- Adolphe , ses émules de gloire , il ne rencontra point, comme eux, une mort glorieuse dans les batailles où il l'avait si souvent bravée ; et Ferdinand crut avoir assez fait pour celui qui lui avait deux fois conservé sa couronne , que d'ordonner que des messes fussent dites pour le repos de l'ame de ceux qui avaient péri à Egra.

Depuis l'an 1634 jusqu'à l'an 1648.

Mansfeld , Tilly, le grand Gustave , Walleiistein, avaient cessé de vivre, et l'empereur Ferdinand II lui-même, parvenu à la vieillesse, semblait devoir bientôt descendre dans la tombe ; mais la lutte sanglante que ces difiérens personnages avaient engagée ne touchait point encore à son terme.

Cependant , mes bons amis , après tant de batailles où chacun des deux partis avait été tour à tour vainqueur et vaincu, l'Allemagne entière présentait l'aspect le ydus déplorable ; ses provinces dépeuplées, ses villes saccagées, ses châteaux ruinés, ses campagnes sans culture, attestaient assez les terribles événemens dont elle avait été le théâtre. A peine y rencontrait-on , à de grandes distances l'une de l'autre , quelques pauvres famillesqueles fléaux qui suivent toujours la guerre avaient épargnées; mais lors même que les combats paraissaient s'éloigner, leslaboureurs n'osaient plus ensemencer la terre , dans la crainte que

leurs récoltes ne fussent détruites par de nouveaux ravages, avant que le temps de la moisson ne fût arrivé. La Saxe, la Bavière, autrefois riches et florissantes , avaient partagé le sort commun , et les princes qui régnaient sur ces provinces infortunées asj)iraient avec ardeur à voir cesser les maux qni avaient si long-tempsdésolé leurs états. Catholiques et protestans souhaitaient également le terme de leurs misères, et, dans toute l'Allemagne, la paix était l'unique vœu des princes et des peuples.

Malheureusement, mes enfans, lorsque de longs trouhles ont agité les empires, il est bien difficile de les terminer proraptement d'une manière qui satisfasse à la fois toutes les passions et tous les intérêts qu'ils ont soulevés, Ferdinand comprenait bien que les prostestans, qui l'avaient menacé deux fois dans sa capitale , ne seraient plus pour lui que des sujets récalcitrans et insoumis; de l'autre, la défiance qu'il leur inspirait, combattait en eux le désir d'une réconciliation sincère.

En même temps , les Suédois , que la perte de leur roi n'avait point découragés, étaient encore au milieu de l'Allemagne , excitant les princes luthériens et calvinistes à ne point faire de paix avec l'empereur. D'habiles hommes d'état, des généraux expérimentés, dont les plus célèbres furent le chancelier Oxenstiern , Banner, Bernard de Saxe-Weimar, Torstenson , tous formés à l'é-

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cole de Gustave-Adolphe , balançaient avec avantage les succès que Wallenstein avait obtenus sur les protestans depuis la mort de ce grand prince. Le Palatinat du Rhin, où Oxenstiern avait rétabli le fils de l'infortuné Frédéric , était sous la puissance des Suédois ; l'électeur de Bavière se lassait de lutter contre eux; celui de Saxe supportait avec peine leur domination guerrière , et les généraux de la jeune Christine , qui avait succédé à son illustre père, conservaient aux arnies suédoises le respect et la crainte dont les victoires de Gustave les avaient environnées. Depuis le meutre de Wallenstein, les rangs Suédois étaient devenus le refuge de tous ces hommes farouches et lurbulens qu'il avait entraînés à se faire soldats, et dont la guerre était le gagne-pain : le camp était leur patrie, leur demeure, leur famille, et la seule idée que la paix pourrait se rétablir en Allemagne leur paraissait plus à craindre que la mort même.

Ce fut dans ce temps-là précisément, mes jeunes amis, que Ferdinand II, accablé des soucis d'un règne malheureux, mourut dans un âge avancé , laissant à la fois à son fils Ferdinand III le poids de la couronne impériale et celui d'une guerre désastreuse, qui depuis vingt ans n^avait pas cessé un seul jour de causer d'affreux malheurs à l'Allemagne. Ce nouvel empereur, qui était doué de belles qualités et de véritables talens militaires , devenu généralissime après le raeur-

tre de Wallenstien , avait illustré les dernières an nées de son père par une éclatante victoire remportée sur les Suédois , auprès d'une petite ville appelée Nordlingen. Mais comme cejeune monarque avait vu de près les maux de la guerre et les calamités de toute espèce qu'elle entraine après elle , chacun se flattait que, prenant pitié des misères de l'empire , il mettrait enfin un terme à tant de malheurs. Aussi, en peu de temps, Ferdinand vit-il la plupart des princes prostestans d'Allemagne, déposant les armes, se ranger à l'ombre de son trône; et si les Suédois, qui avaient rédoublé d'efforts après leur défaite de Nordlingen n'eussent suscité d'autres ennemis à la puissance autrichienne , en appelant de nouveaux étrangers en Allemagne , la paix n'eut pas tardé à se conclure.

A cette époque, mes jeunes amis , c'était le roi Louis XIII qui régnait en France , ou plutôt c'était le puissant cardinal de Richelieu , dont je vous ai parlé dans un autre livre , qui gouvernait ce royaume en son nom. Cet homme habile, qui n'ignorait point combien l'ambition de la maison d'Autriche s'était montrée redoutable aux autres états de l'Europe, au temps de Charles-Quint et de Philippe H , voyait avec plaisir se perpétuer dans l'empire ces germes de troubles et de désordres , qui avaient déjà causé tant de désastres à l'empire. C'était par des conseils officieux , par les trésors de la France , par des promesses adroites ,

qu'il avait excité les Suédois à continuer la guerre contre l'empereur après la mort du grand Gustave, et il n'attendait qu'une occasion favorable pour joindre une année française à celles que Banner Torstenson et Bernard, de Weimar, entretenaient encore en Bavière et dans le Palinat.

Ainsi , mes cnfans, c'était par les combinaisons d'une politique cruelle qu'une grande partie de l'Europe voyait se prolonger les calamités qui pesaient sur eile depuis si long-temps; et cette science, qui ne devrait avoir d'autre objet que d'épargner des souffrances à l'humanité , donnait à Richelieu les moyens de calculer froidement combien d'années encore de guerres et de désastres il lui faillait pour atteindre le but des desseins qu'il avait formés ; l'ambitieux cardinal dans son magnifique palais de Paris , ou se faisant transporter à travers la France , dans cette énorme litière pour laquelle il fallait élargir les portes des villes, comptait pour rien les douleurs de tant de misérables, dont les soldats de l'empereur ou ceux des prostestans avaient brûlé le toit de chaume et égorgé les enfans.

Quoi qu'il en soit , de ce momerit les deux rives du Rhin devinrent le théâtre d'une multitude de nouveaux combats où les armes françaises se couvrirent de gloire. A la vérité Richelieu ne vit point avant de mourir la réussite entière du projet qu'il avait conçu, d'abaisser la maison d'Autri-

che, mais il eut la satisfaction de conquérir pour la France l'une des plus belles provinces du Palatinat , l'Alsace, qui jusqu'alors avait apparleiiu à l'empire d'Allemagne.

Si vous avez encore présens à la mémoire les événeraens qui se passèrent en France à cette époque , vous pouvez vous souvenir que le roi Louis X!I1 ne survécut que peu de mois à Richelieu ; et que pendant l'enfance de Louis XIV, âgé seulement de cinq ans, lorsqu'il monta sur ie trône, la reine Anne d'Autriche, sa mère, fit choix pour gourverner l'état d'un nouveau ministre , nommé le cardinal Mazarin , que Richelieu , en mourant, lui avait recommandé connue le pi us habile homme du royaume.

En effet, dès que Mazarin fut parvenu au pouvoir , il sembla suivre exactement la roule que son prédécesseur lui avait tracée, et tourner, comme lui, vers l'Allemagne toute sa politique étrangère : il fit une plus étroite alliance avec les Suédois , et envoya contre l'électeur de Bavière d'autres armées françaises quiachcvèrent de dévaster ce malheureux pays. Ce fut dans cette nouvelle guerre que Turenne , le grand Coudé , tout jeunes alors , et plusieurs autres fameux généraux, dont les noms font encore aujourd'hui la gloire de notre nation, lui acquirent cette brillante renommée militaire qu'elle a si souvent justifiée depuis cette époque; et lorsque vous serez phis avancés dans vos études , vous saurez par quelles

belles actions ces grands capitaines ont tant illustré leur siècle.

Cependant , mes jeunes amis , depuis tant d'années que durait celte lutte sanglante, qui avait fatigué la haine de tous les partis dans lesquels se divisait l'empire , chacun n'aspirait plus qu'au repos, et les Allemands comprenaient enfin que la vieille querelle qui les avait armés les uns contre les autres n'était plus pour les Suédois et pour les Français qu'une occasion de piofiter de leurs désastres. Alors la voix de l'humanité, si longtera[)s méconnue, se fit entendre avec plus de force, et Ferdinand III consentit enfin à envoyer des ambassadeurs à Munster (ville de Westplialie, l'une des provinces les plus voisines du Rhin), pour y traiter d'une paix durable entre toutes les puissances européennes. En même temps les rois de Frarjce et de Danemarck, la reine de Suède, l'électeur de Saxe , celui de Bavière , le stathouder des provinces-Unies et tous les princes allemands qui avaient pris part à la guerre de trente ans , envoyèrent aussi des ambassadeurs dans cette ville : de tous les monarques d'Europe, le roi d'Espagne, qui dans ce temps-là se nommait Philippe IV, fut seul excepté de celte assemblée, parce qu'il était alors en guerre contre les Français. Mais il s'en fallut bien encore pour cela , mes enfans , que cette paix si vivement désirée pût se conclure, tant les ambassadeurs de tous ces rois déployèrent de ruses et d'artifices

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les uns contre les autres ; et ce ne fut qu'après six années entières de perfidies réciproques, que la paix de Westphalie fut enfin conclue à Munster, entre toutes les puissances rivales. Après avoir lutté avec tant d'acharnement les uns contre les autres , la plupart des princes dont les ressentimens avaient causé des maux irréparables à l'humanité obtinrent des avantages dont ils durent se féliciter, tandis que les pauvres peuples, qui en avaient été les victimes, après tant de pleurs et de sang versés , n'eurent d'autre dédommagement de leurs souff*rances que la permission de rebâtir leurs chaumières détruites et leurs villes saccagées.

Ainsi l'Alsace, conquise parles Français sous le cardinal de Richelieu, demeura pour jamais unie au royaume de France , dont elle n^a plus été séparée depuis cette époque 5 la Poméranie , où Gustave-Adolphe avait débarqué en arrivant en Allemagne , devint une des possessions de la Suède; les Provinces-Unie'«, qui, depuis le temps de Philippe II, n'avaient jamais cessé de défendre leur liberté contre les armes espagnoles , furent admises au rang des états de l'Europe; mais ce qui n'est pas moins digne d'attention , c'est que les Suisses , cette nation vaillante et guerrière , qui sous les premiers successeurs de Rodolphe de Hapsbourg, s'étaient afl'ranchis , au moyen âge, de la domination autrichienne, furent pour la première fois rangés, par la paix de Mun-

ster , parmi les peuples libres et indépendans. La guerre de trente ans que ce traité venait enfin de terminer, mes jeunes amis , fut la dernière lutte soutenue pour la cause de la réforme religieuse, qui pendant plus de cent ans avait servi de prétexte à tous les troubles survenus en Europe, depuis la révolte des paysans de Souabe sous Charles-Quintj jusqu'à la paix de Westphalie. De cette époque les protestans d'Allemagne cessèrent d'être regardés comme des ennemis par les catholiques , et le souvenir de cette longue calamité parut être au moins un gage de sécurité pour l'avenir.

Pour conserver plus aisément le souvenir de cette époque mémorable, mes bons amis , on divise ordinairement l'histoire de la guerre de trente ans en quatre périodes distinctes , dont il est important de retenir les traits principaux. La première, que l'on nomme hi période Palatine , commence à la défenestration de Prague , et finit à la ruine totale du malheureux électeur Frédéric.

La seconde, appelée période Danoise, comprend les tentatives faites par Christiern IV , de Danemarck , pour pénétrer eu Allemagne , jusqu'au débarquement de Gustave-Adolphe.

La troisième, qui forme la période Suédoise et aussi la plus brillante de cette guerre fameuse , offre le récit des exploits de ce grand prince jus-

qu'à la fatale bataille de Lutzen ; et la quatrième enfin, désignée par le nom de période Française , s'étend depuis l'instant où les armées françaises , envoyées par le cardinal de Richelieu , parurent sur les bords du Rhin, jusqu'à la conclusion définitive de la paix de Munster.

La même année qui vit se conclure enfin le traité de Westphalie est marquée dans l'histoire des différons pays de TEurope par des événemens non moins considérables : en Angleterre , elle correspond à la révolution qui renversa du trône , pour la première fois , la famille des Stuarts, et conduisit bientôt après le malheureux Charles 1" à une mort affreuse; tandis qu'en France éclataient les troubles de la Fronde, dont l'avarice et l'orgueil de Mazarin furent la cause, ainsi que vous pouvez vous souvenir de l'avoir lu dans d'autres livres.

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