LA REVOLUTION DE PORTUGAL
Tan 1640.
Quanti je vous ai raconté, il n'y a pas longtemps, mes jeunesamis, l'histoire du sombre Philippe II, je vous ai dit par quels moyens ce prince, dont l'ambition n'était point encore satisfaite de la possession de tous les états qui formaient alors la puissante monarchie espagnole , s'était emparé du royaume de Portugal, après la mort du jeune et intéressant Sébastien.
Depuis cette époque , les rois qui s'étaient succédé sur le trône de Castille n'avaient pas su se concilier l'afîection des Portugais , et la sévérité de leur gouvernement avait au contraire excité sourdement la haine de cette nation contre la domination castillane , lorsqu'on vit tout à coup éclater en Portugal une révolution qui sépara pour toujours ce royaume de celui d'Espagne. Le roi Philippe IV , qui régnait alors à Madrid , comme presque tous les petits-fils de Charles- Quint, était un prince insoucieux et indolent, qui pour se soulager des embarras d'un grand
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royaume avait fait choix d'un ministre habile , nommé le comte-duc d'Olivarès , dans lequel il avait placé toute sa confiance.
Or ce comte-duc d'Olivarès, mesenfans, qui savait avec quelle impatience les Portugais supportaient le joug espagnol, n'aimait point non plus cette nation , et ne cessait de la traiter plutôt comme un peuple vaincu et tributaire , que comme la population de l'une des plus riches provinces de, la monarchie. Se défiant des plus nobles seigneurs portugais, et craignant qu'ils ne se missent à la tète des mécontens , il avait éloigné la plupart d^entre eux de leur patrie , en les obligeant à servir, comme simples cavaliers, dans les armées espagnoles qui faisaient alors la guerre au roi de France ; en même temps pour alimenter le faste cérémonieux du palais de l'Escurial , il avait chargé un Portugais nommé Vasconcellos , que tous ses compatriotes détestaient à cause de son avarice et de sa cruauté , de tirer chaque année de grosses sommes d'argent du Portugal , afin d'appauvrir ce royaume , et d'en réduire les malheureux liabitans aux dernières extrémités de la misère et du désespoir.
De tous les seigneurs de cette nation qui supportaient avec le plus de douleur l'humiliation dans laquelle le Portugal était tombé, aucun n'éprouvait plus de regret et de ressentiment que Jean, duc de Bragance, petit-fils de ce Jacques de Bragance que Philippe lï, comuïe vous savez, par
la rapide conquête du duc d'Albe , avait privé autrefois de la couronne qui devait lui appartenir par droit de naissance.
Ce n'est pas, mes bons amis, que Jean de Bragance fût un prince ferme et déterminé, capable d'affranchir sa patrie de ce joug insupportable, par un de ces nobles mouvemens qui inspirent une résolution prompte et généreuse; il était au contraire d'un naturel doux et timide, et surtout tellement paresseux que rien ne lui était plus pénible que le moindre effort de travail ou d'application; mais comme il possédait de grands biens et des terres considérables, et que ses manières affables le faisaient aimer de tous ceux qui l'approchaient, c'était vers ce prince que se tournaient les espérances des Portugais, qui ne cessaient point de le regarder comme le descendant légitime de leurs anciens rois.
Mais si le duc de Bragance était timide et incapable de se mettre à la tète d'un parti pour chasser les Espagnols du Portugal, la duchesse sa femme avait un caractère bien autrement fier et déterminé. Quoique cette princesse fût Espagnole de naissance, et de l'une des plus illustres familles de cette nation, elle voyait avec peine son mari languir dans la retraite et l'obscurité, lorsque son rang et ses bonnes qualités le rendaient digne de porter la couronne de ses ancêtres.
Or, tandis que Jean de Bragance, retiré dans un des somptueux palais de sa famille, à peu de
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distance de Lisbonne, (c'est ainsi que Ton nomme la capitale d i Portugal, grande et belle ville bâtie sur les bords du Tage), plusieurs nobles portugais résolurent de tenter un coup hardi pour soustraire leur pays au joug de l'odieux Vasconcellos ; et n'osant faire part de leur dessein au duc de Bragance lui-même, dont ils connaissaient l'humeur craintive, ils s'adressèrent à l'intendant de la maison de ce prince, nommé Pinto, pour le prier de décider son maître à entrer dans leurs projets.
Ce Pinto, raesjeunes amis, n'était point, comme la plupart des courtisans qui entourent les gens riches et puissans, un homme avide d'argent et de faveurs, arrogant envers les faibles, mais humble et rampant devant celui dont ils veulent captiver les bonnes grâces. Celui-ci au contraire était sincèrement affectionné à la maison de Bragance dans laquelle il était né, et comme il n'avait pas moins d'adresse que de dévouement, il sut si bien, d'un côté, flatter les espérances des conjurés, et de l'autre, faire naître celles du prince, que malgré son indolence et sa timidité, ce dernier consentit à prendre connaissance du projet qu'ils avaient conçu de le faire monter sur le trône qu'avaient occupé ses aïeux.
Ce fut dans une forêt où le duc de Bragance s'était rendu sous prétexte de prendre le plaisir de la chasse, que les principaux chefs du complot furent admis auprès de sa personne. Le fidèle
Pinto, qui avait eu soin d'écarter ]es curieux et les importuns, fitalors à son maître, en présence de ces hommes résolus^ qui pour la plupart appartenaient aux plus nobles familles portugaises, un tableau si frappant des avantages que lui promettait cette entreprise, et de l'entier dévouement de ces généreux seigneurs, qui étaient prêts à sacrifier leur vie pour le bien public, que le duc, malgré son hésitation habituelle, leur répondit aussitôt qu'ils pouvaient assurer leurs amis qu'il se mettrait à leur tête, dès qu'ils jugeraient le moment favorable pour agir : après quoi, chacun se dispersa dans
! la forêt, de peur de faire soupçonner le motif de
cette réunion, et les conjurés ne songèrent plus
qu'à se préparer au coup hardi qu'ils méditaient.
Cependant, mes jeunes amis, si le faible Bra-
' gance s'était ainsi engagé enversles amis de Pinto,
' ce n'était pas seulement l'espoir d'arracher sa patrie au joug espagnol, ni même celui d'obtenir
I une couronne royale, qui l'avait décidé à approuver un pareil dessein, si éloigné de son caractère incertain ; c'était aussi la crainte d'un danger personnel qui l'y avait déterminé. Depuis quelques mois le défiant Vasconcellos, averti par quelques rumeurs populaires (car il est presque impossible que les entreprises même les plus secrètes ne soient pas soupçonnées) voyait avec une certaine inquiétude que le duc de Bragance fît déplus fréquens voyages a Lisbonne, et qu'ilse montrât au peuple nvf^o. nne sorte d'appareil qui ne luiétait pointer-
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dinaire, dans les différentes provincesdu royaume où il possédait des terres et des palais : aussi le le comte-duc d'Olivarès fut-il bientôt informé de cette remarque, et le rusé ministre^ qui n'osait point se saisir violemment de la personne d'un si | g^rand seigneur, fit écrire aussitôt au duc deBra- 1 gancC;, par le roi Philippe IV, qu'il le priait de se ' rendre le plus proraptement possible à Madrid, pour y recevoir les honneurs dus à son rang et à son mérite.
Le duc de Bragance, comme vous pouvez croire, fut bien embarrassé lorsqu'il reçut ce message ; mais Pinto, craignant avec raison que son maître ne se trouvât retenu loin du Portugal plus longtemps qu'il ne le voudrait, le supplia de n'en rien faire, et lui suggéra mille excuses pour ne point entreprendre ce voyage : tantôt, par le conseil de cet excellent serviteur, le duc faisait connaître au roi, qu'afîn de paraître à la cour de PEscurial avec un appareil digne de sa naissance et de ses richesses, plusieurs mois lui étaient indispensables pour faire préparer des équipages convenables; tantôt, annonçant son voyage comme trèsjprochain, il faisait réunir un grand nombre de domestiques, selon l'usage des seigneurs de ce temps, qui ne se mettaient jamais en marche sans une suite nombreuse de valets de toute espèce; d'autres fois encore, par le conseil de Pinto, le prince écrivait an roi que sa santé ne lui permettait pas en ce moment d'entreprendre un long
voyage aux ajDproches de l'hiver, et conjurait sa majesté de permettre qu'il attenditune saison plus favorable pour se mettre en route. Les premières excusesfurentaccueiiliespar le comte d'Olivarès; mais lorsqu'il vit que Bragance cherchait chaque jour de nouveaux motifs de retardement, le ministre ne fut plus maître de son impatience et de ses soupçons, et lui écrivit au nom du roi son maître, pour lui ordonner de se rendre sans délai à Madrid, dans l'équipage qui lui conviendrait, et lui promettant les soins assidus des meilleurs médecins de celte capitale. Leduc de Bragance comprit alors qu'il était perdu si le complot projeté n'éclatait pas au plus tôt, et, ne sachant plus quel parti prendre, il permit à Pinto de tout disposer pour en presser l'exécution.
C'estune chose sidifficile, mes bons amis, quede garder le secret d'un complot dans lequel un grand nombre de personnes doivent nécessairement entrer, que l'on comprend aisément que la plupart de ces entreprises dangereuses deviennent funestes à leurs auteurs. Aussi, depuis la conjuration des Pazzi jusqu'à celle du duc de Bedmar contre Venise, avons- nous vu presque toujours ces desseins audacieux causer la perte de ceux qui les avaient conçus; mais il n'en fut pas de même pour le complot tramé par l'habile Pinto; et quoique beaucoup de Portugais en eussent connaissance, il ne se trouva pas, dans un si grand nombre de personnes, un seul traître pour ré-
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vêler à Vasconcellos le danger qui le menaçait. L'un des principaux chefs de la conjuration, nommé d'Almada, avait un parent qui, en toute occasion, manifestait hautement une haine violente contre les Espagnols, auxquels il prodiguait les titres de tirans et d'usurpateurs. D'Ahaada, persuaé qu'un pareil homme entrerait avec joie dans une entî^lprise dont le but était d'arracher sa patrie au joug de ces étrangers, le conduisit un jour dans un lieu écarté où, sans autre précaution, il lui découvrit, en peu de mots, tout le secret de la conjuration; mais cet homme, qui paraissait auparavant si ardent et si résolu, demeura Uîuet de surprise et de terreur en apprenant que ( ette entreprise aventureuse, qu'il semblait ap- ])eler de tous ses vœux, était au moment d'éclater; et lorsqu'il re[)rit la parole, ce fut pour sup- })iier d'Almada d'étouffer un pareil dessein, dont le résultat serait infailliblement la ruine totale de sa patrie, en le menaçant de la colère de Vasconcellos et du roi d'Espagne lui-même, s'il nourrissait une pensée si criminelle.
Mais le bouillant d'Ahnada, mes enfans, n'était point un homme que de })areilles remontrances pussent détourner d'un projet auquel il avait consacré sa vie, et dans son désespoir d'avoir si mal placé sa confiance : a Eh bien! » dit-il à son parent en tirant sonépée avec emportement, opuis- » que tu as surpris mon secret par tes paroles » trompeuses, il faut aussi que tu m'arraches la
» vie OU que je te punisse de ton imposture. » Alors cet homme, qui était iâche et perfide, le conjura, les larmes aux yeux, de modérer sa colère; il lui jura par tout ce que les hommes ont de plus sacré qu'il était prêt à entrer lui-même dans la conspiration, et l'assura que ce n'était ni par crainte ni par attachement a uxEspagnolsqu'il avait cherché à le détourner de son dessein.
Cependant d'Almada, effrayé de s'être confié si étourdiment à cet homme méprisable, courut aussitôt trouver ses amis, pour leur apprendre son imprudence, et tous, d'une commune voix, dans la crainte d'une trahison, résolurent de ne pas attendre plus tard que le lendemain pour frapper le coup décisif. En peu d'instans, ils se partagèrent les différons quartiers de Lisbonne, et convinrent que dès le lendemain, à la pointe du jour, aux cris de : Vive le ducdeBragance, roi de Portugal! ils se répandraient dans les rues de cette capitale, où ils désarmeraient les soldats espagnols, et marcheraient ensuite sur le palais, pour mettre Vasconcelloshors d'état d'opprimer désormais sa patrie.
En effet, la nuit entière se passa pour les conjurés à faire leurs derniers préparatifs, et aussitôt que le jour fût venu, chacun, se rendant à son poste, fit entendre le signal convenu, et exécuta ce qu'il avait promis. Le nombre des conjurés, lorsqu'ils parurent dans les rues de Lisbonne, ne s'élevait pas au-dessus de cent cinquante hom-
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mes, tous déterminés à ia vérité, et armés de toutes pièces ; mais dès qu'ils eurent proclamé roi Jean de Braganee dans les différens quartiers de la ville, une foule de bourgeois, se joignant à eux, augmenta leur nombre, qui s'accrut encore d'un grand noiiibre de Portugais que Vasconcellos retenait en prison, et dont ils s'étatent empressés de rompre les fers; de sorte qu'en peu d'instans Lisb(mne tout entière fut en leur pouvoir, et il ne resta plus un seul Espagnol armé pour leur opposer la moindre résistance.
Pendant ce temps, nies enfans, l'intrépide Pinto, qui s'était réservé le poste le plus périlleux, se rendait au [)alais qu'habitaitVasconcellos, pour surprendre ce méchant lionime avant qu'il pût apprendre ce qui se passait ; et en effet, ayant desarmé la garde de ce j)alais, il parvint aisément avec sa petite trou})e juscju'à l'appartement qu'habitait le tyran. Mais je ne saurais vous dire quel fut le mécontentement des conjurés, lorsqu'après avoir vainement cherché ce misérable de chambre en chambre, et jusque dans les réduits les plus secrets, ils reconnurent qu'il leur avait échappé. Déjà, dans leur désappointement, quelques-uns d'entre eux parlaient de se retirer, satisfaits d'avoir soustrait le Portugal à la tyrannie de ce traître, lorsqu'une vieille servante, que l'un des conjurés, en sortant, menaçait de son poignard , lui indiqua du doigt une petite armoire où ils découvrirent Vasconcellos blotti sous un tas de
linge, et déjà plus mort que tîF. Le supplice de ce malheureux fut de peu de durée; car chacun l'ayant frappé de son épée, il tomba sans vie sur le plancher, et son corps ayant été aussitôt précipité par une fenêtre, la populace après l'avoir couvert d'outrages , le précipita dans le Tage où il disparut aussitôt. Ce fut, dit-on, la seule victime de cette journée qui coûtait un royaume à l'Espagne.
Mais tandis que les conjurés, mes jeunes amis, accomplissaient ainsi en quelques heures cette révolution remarquable, le duc de Bragance qui, sur l'autre rive du fleuve, attendait l'issue de cette tentative hasardeuse , n'eut pas plus tôt appris le succès qui la couronnait, qu'oubliant son caractère timide et irrésolu, il s'élariça dans une petite barque de pécheur , avec deux rameurs seulement, et vint aborder sur la place même du palais, où une foule de peuple était assemblée. Du plus loin qu'il fut aperçu sur le Tage, la multitude fit éclater la joie la plus vive, et les principaux conjurés, s'avaiiçant à sa rencontre , le firent monter sur un trône élevé que l'on avait déjà dressé au milieu de la place pour que tout le peuple put contempler à l'aise son nouveau souverain. Alors chacun des assistans jura fidélité au roi de Portugal et à l'illustre maison de Bragance; et le monarque , qui devait sa couronne au zèle de l'habile Pinto, le combla de toutes sortes de caresses; on remarqua pourtant qu'il eut