S0 LA REVOLUTION
soin de ne point accorder à ce fidèle serviteur de grands honneurs, de peur d'exciter la jalousie de la noblesse portugaise; car il n'est que trop ordinaire aux princes de ne point récompenser ceux qui les servent avec le plus de dévouement et d'afifection, tandis qu'au contraire ils comblent de laveurs ceux dont ils craignent de faire naitre le mécontentement.
On raconte que lorsque la nouvelle de la révolution de Portugal parvint à Madrid, le roi Philippe IV fut pendant plusieurs jours le seul de sa cour qui n'en fut point instruit , parce que le comte-duc d'Olivarès avait défendu que personne causât au monarque cette contrariété ; mais enfin comme il fallait pourtant que ce prince l'apprît tôt ou lard, le rusé courtisan, entrant un matin dans son appartement, d'un air riant : «t J'ai une 9 bonne nouvelle à faire savoir à Votre Majesté , » lui dit-il, c'est qu'elle vient d'acquérir en Por- » tugal toutes les terres et les palais du duc de » Bragance , qui a fait la folie de vouloir être, n roi. )» L'indolent Philippe, ainsi trompé, parut recevoir gaiement celte nouvelle qui lui promettait un accroissement de richesses; mais peu de temps après, il fut complètement désabusé , car ayant envoyé une armée pour reconquérir le Portugal, ses soldais furent mis en fuite , et ce royaume se trouva ainsi délivré sans retour de la domination espagnole.
Depuis cette époque , mes bons amis, le Portu-
gai n*a pas cessé de former un état séparé et distinct, sur lequel règne encore à pré snt la postérité de Jean de Bragance ; et la jeune reine doua Maria, qui porte aujourd'hui cette couronne, est une petite-fille de ce prince , que la fidélité de Pinto fit remonter autrefois sur le trône de ses ancêtres.
Depuis l'an 1648 jusqu'à l'an 1665.
Vous souvient-il, mes jeunes amis, de cette petite Christine, alors âgée de quatre ans seulement, que Gustave-Adolphe , son père , tenait dans ses bras lorsqu'il fit ses adieux à l'assemblée des états de Suède, peu de jours avant de s'embarquer pour l'Allemagne ? Eh bien ! c'est l'histoire de cette princesse qui , comme vous savez , succéda à son glorieux père sur le trône des Wasa, que je vais essayer de vous raconter à présent.
Dès sa plus tendre jeunesse , Christine montra des qualités et des défauts qui semblaient plutôt appartenir à un garçon turbulent qu'à une jeune fille douce et timide. Le grand Gustave , qui se plaisait à voir se développer en elle un caractère ferme et résolu , ordonna qu'on l'appliquât de bonne heure à tous les exercices les plus propres à la rendre forte et hardie. On raconte , à ce sujet, qu'un jour le roi visitant avec sa fille, à peine âgée de deux ans , une forteresse qu'il venait de faire construire , le gouverneur lui demanda de
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no pas faire tirer les canons de peur d'effrayer la petite princesse : « Non , tirez , lui répondit Gus- » tave, elle est fille d'un soldat, et je veux qu'elle » s'accoutume à ce bruit. )> Christine ne parut éprouver aucune émotion de cette détonation qui épouvante le plus souvent les enfans ordinaires , et on put conjecturer de là, que comme elle n'avait pas alors la timidité de sou âge, elle n'aurait pas non plus un jour celle de son sexe.
En effet, mes bonsamis, Christine devenue reine de Suède, après la mort de son père, montra de bonne heure des qualités tout-à-fiiit au-dessus de son âge, mais surtout un amour de l'étude qui n'est que trop rare parmi les jeunes personnes, et surtout parmi les jeunes princesses. En peu d'années, elle apprit le latin, le grec, l'histoire, la géographie, et une foule d'autres sciences sérieuses qu'elle préférait à tous les amusemens qu'on lui offrait; de sorte que dans le temps même de la guerre de trente ans, où Oxenstiern, Banner et Torstenson, soutenaient glorieusement en Allemagne l'honneur des armes suédoises, ce royaume voyait s'élever une princesse qui , par un goût éclairé pour les arts et par les encouragemens qu'elle accordait aux savans, promettait d'assurer à son règne un éclat durable et solide.
Mais il ne suffit pas toujours, mes enfans, d'avoir des connaissances, de l'esprit et une insfructiou supérieure à la plupart des personnes qui nous entourent, si nous ne cherchons pas en
même temps à vaincre nos défauts et à modérer notre caractère : cette jeune Christine, si savante, si spirituelle, si résolue, était d'un caractère impatient, emporté, capricieux, et ne pouvait souffrir la moindre contradiction. Quoique la paix de Westphalie eût assuré à la couronne de Suède des états plus considérables que ceux d'aucun de ses ancêtres, Christine ne voulut jamais, malgré le vœu de ses sujets, choisir parmi les princes ses voisins, ni même dans sa propre famille, un mari qui aurait pu gêner son humeur variable et indépendante. Tandis que le sage Oxenstiern, entièrement dévoué à la fille du grand Gustave , s'efforçait de faire fleurir son royaume, et de réaliser toutes les pensées que ce prince illustre avait conçues pour la prospérité de la Suéde, Christine, entourée de savans qu'elle avait appelés à Stockholm de tous les pays de l'Europe, passait les jours et les nuits à s'entretenir avec eux d'astronomie, de médecine et de sciences de toute espèce. A quelque heure que l'on fût introduit auprès d'elle, c'était au milieu des livres, des médailles antiques, des manuscrits grecs et latins , qu'on la trouvait plongée dans des études profondes : on rapporte même qu'elle eut un jour la fantaisie de faire exécuter en sa présence, par des antiquaires, une sorte de danse Spartiate dont elle avait lu la description dans leurs livres. A vous dire vrai, mes enfans, cette danse exécutée par des personnages graves, affublés de vastes per-
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ruques et de larges vêteraens à l'espagnole , dont la mode était presque générale en Europe à cette époque, devait être passablement ridicule, et nous eût sans doute fait éclater de rire, si nous en eussions été témoins; mais la reine parut y prendre un plaisir si vif, que ses courtisans, pour flatter sa fantaisie, s'écrièrent que rien n'était comparable à un pareil spectacle. Aussi la fille de Gustave- Adolphe, malgré tout son esprit et son érudition, au milieu de cette cour appliquée uniquement à flatter ses goûts, n'était-elle plus qu'un ; enfant gâté, capricieux et boudeur.
Cependant cette habitude qu'avait prise la reine de Suède de ne se plaire qu'avec des étranj gers avait éloigné d'elle l'affection de ses sujets, et j lui avait inspiré à elle-même une sorte de mépris pour le pays où elle était née. Lorsqu'elle compa- 1 rait les mœurs de la nation suédoise, fière, brave, I généreuse, attachée à ses rois, mais encore rude et ignorante, à la politesse exquise et cérémomonieuse des Italiens, des Espagnols, des Anglais, il lui semblait qu'elle n'était entourée que de Barbares. La France surtout où régnait notre grand roi Louis XIV, dont la cour était alors le théâtre et l'école du bon goût et des belles manières, lui paraissait avec raison le pays du monde le plus favorisé. Les honneurs souverains étaient devenus à ses yeux une chaîne pesante et désagréable qui la forçait à faire le sacrifice de ses occupations favorites, et son plus vif désir était de
s'affranchir de celte royauté qu'elle ne supportait plus qu'avec impatience, pouV aller elle-même, sous les climats fortunés du midi de l'Europe, s'associer aux connaissances dont elle ne pouvait, de si loin, se faire qu'une idée imparfaite. Cette pensée devint pour elle une passion si dominante que, dégoûtée de cette couronne glorieuse à la vérité, mais qui gênait tous ses penchans, elle prit la résolution d'y renoncer en faveur de l'un de ses cousins, nommé Charles-Gustave.
Dans les différentes histoires que vous avez lues jusqu'à ce moment, vous avez vu des rois et de grands personnages , fatigués des longues agitations d'une vie laborieuse et pénible , descendre volontairement, dans leur vieillesse, du rang élevé où ils étaient parvenus, pour consacrer leurs jours à la retraite et au repos; et j'entends d'ici quelques-uns de vous me nommer Sylla, Dioclétien et Charles-Qulnt; mais c'était la première fois que l'on voyait une princesse jeune , spirituelle, érudite, abdiquer librement un trône qu'elle tenait de ses ancêtres, pour suivre st)n goût pour la science et son ardeur pour les voyages. Cette bizarrerie plut sans doute à Christine, et l'espèce de célébrité que ce dessein lui assura fut pour elle un motif qui l'emporta, dans son esprit avide de singularité , sur les prières de tous les vieux serviteurs de son père. Les représentations du sage Oxenstiern lui-même échouèrent devant son inébranlable résolution, et le jour où elle des-
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rendit ainsi spontanément du trône liii parut être le plus beau de sa vie.
Le premier soin de Christine , après avoir vu Charles-Gustave s'asseoir à sa place, fut de quitter la Suède avec une suite peu nombreuse , à la vérité, mais encore composée des principaux officiers de sa maison royale. Ne sachant encore par quels pays elle commencerait ses voyages, elle avait pris pour devise une comète avec des mots latins qui signifient : « Les destins me conduiront ; I» peu de mois après, ayant traversé l'Allemagne, on la vit arriver à Bruxelles, où la sin- 1 gularité de son costume étranger, et plus encore i celle de ses manières, attira tous les regards. [ Fidèle à son plan de voir beaucoup et d'apprendre, elle fit aussitôt appeler auprès d'elle tous les personnages marquans des pays qu'elle visitait, et surprit la plupart d'entre eux par la vivacité de son esprit et la prodigieuse variété de ses connaissances.
Or vous saurez, mes jeunes amis, que Christine de Suède, ainsi que tous ses prédécesseurs depuis Gustave Wasa, dont elle était petite-fille, avait été élevée dans la religion luthérienne ; mais comme «lie projetait de ne jamais retourner dans sa patrie, et de parcourir au contraire tous les états catholiques de l'Europe -, elle résolut tout à coup de changer de religion, avec la même facilité qu'elle avait abdiqué sa couronne. Il semblait que l'inconstante Christine eût pris à tâche de trom-
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per tous les calculs raisonnables par ses bizarreries : en peu de mois, de reine, elle était devenue simple particulière; la fille de Gustave- Adolphe, oubliant que son père avait péri à Lutzen pour la cause de la réforme, se faisait catholique à la face du monde entier.
De tous les pays que Christine avait eu le dessein de visiter , aucun, comme je vous l'ai dit, n'excitait aussi vivement sa curiosité que la France. Le règne de Louis XIV offrait alors un étonnant assemblage des hommes les plus illustresdans tous les genres : c'était dans ce temps que vivaient à Paris Corneille, Racine ,Boileau, Molière, LaFontaine. Descartes, Massillon, Bourdaloue, Fléchier, Turenne, le grand Condé, et cette multitude de personnages fameux qui ont fait donner à cette époque le surnom de Grand siècle; les uns déjà célèbres par des œuvres immortelles ou des actions illustres , les autres commençant à se faire connaître par des talens remarquables. LaFrance, à peine échappéeaux troubles de la Fronde, voyait avec admiration un prince aimable , brillant et magnifique , s'environner d'illustrations de toute espèce , qui plaçaient notre nation au premier rang des peuples d'Europe ; et ce fut un nouveau sujet de satisfaction pour l'orgueil de Louis XIV, que de voir une princesse du nord venir, en quelque sorte , l'admirer sur son trône . comme autre, fois la reine noire de Saba , devant celui de Salomon.
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A la vérité, la vive curiosité qu'excita l'arrivée de Christine à la cour de France n'empêcha point les courtisans, accoutumés aux mœurs douces et polies de Saint-Germain et de Versailles , de remarquer malignement sa rudesse , sa brusquerie peu ordinaire aux dames de ce siècle , et qui les étonnait encore plus que les é})ais vêtemens de fourrure dont elle était couverte ; mais Louis XIV, après lui avoir fait les honneurs de sa capitale , offrit à Christine de lui céder le palais de Fontainebleau , auprès de Paris , où elle pourrait passer tout le temps qu'il lui plairait , et se livrer sans contrainte à ses occupations favorites. La reine accepta cette offre avec empressement, et peu de jours après on la vit s'établir avec sa suite dans ce château, où elle devait bientôt après donner lan exemple de vengeance et de cruauté qui fait peser sur son nom une tache ineffaçable.
Parmi les officiers qui avaient suivi Christine dans ses voyages, se trouvait un gentilhomme italien , nommé Monaldeschi , qu'elle avait attaché à sa personne en qualité d'écuyer : ce Monaldeschi , qui était aimable et spirituel , n'avait pas tardé, par son dévouement et ses flatteries, à obtenir toute la confiance de sa souveraine, qui n'avait pas craint de lui faire connaître ses pensées les plus intimes ; mais quelles furent à la fois la surprise et l'indignation de Christine , lorsqu'elle fut avertie que cet Italien, qu'elle croyait si fidèle, avait livré ses secrets à d'autres personnes, et que
sa trop grande confiance l'avait fait tomber dans une lâche trahison.
Si Christine de Suède eût été encore reine à Stockholm, d'un mot elle aurait pu châtier le perfide, en le faisant traîner devant des juges , qui, après avoir écouté sa défense, l'auraient sans doute condamné à une peine sévère. Mais elle se trouvait alors, étrangère et isolée, dans le palais d'un puissant monarque qui avait bien voulu lui accorder l'hospitalité, et il n'a jamais été permis à personne en France , quels que fussent d'ailleurs sa richesse ou son rang, de se faire justice par ses propres mains.
Ce fut pourtant ce que fit à l'instant même l'im ' placable Christine , sans vouloir auparavant entendre ce que le coupable pourrait alléguer pour sa justification. Avant que Monaldeschi pût être averti du danger qui le menaçait , elle lui envoya l'ordre de se rendre sans le moindre retard dans une vaste salle du palais , que l'on nomme la Galerie aux cerfs , parce que des images de ces sortes d'animaux en forment les ornemens; mais à peine le malheureux écuyer fut-il entré dans cette salle, qu'il vit deux hommes à figures sinistres et armés d'épées nues se placer aux portes , en gardant un profond silence. En vain l'infortuné, saisi tout à coup d'un pressentiment funeste , conjurat-il, les larmes aux yeux, ces deux hommes farouches de lui apprendre au moins quel sort lui était réservé, tous deux refusèrent obstinément de
lui répondre; l'effroi qui l'agitait se changea bientôt en une affreuse certitude , lorsqu'il vit entrer un vénérable religieux nommé le père Lebel,que Christine avait fait appeler au palais pour donner, lui avait-elle dit, les secours de la religion à un mourant. Alors MonaJdeschi, qui connaissait l'inflexible volonté de sa souveraine, ne douta plus que sa dernière heure ne fût venue , et se mettant à genoux devant le prêtre qui cherchait à le défendre de ses meurtriers, il tomba percé de coups sous les yeux de ce vieillard respectable. On assure que pendant cette effroyable exécution , dont on montre encore les traces sanglantes fiur le plancher de la galerie aux cerfs , la cruelle Christine était dans une salle voisine, entourée de quelques savans quelle avait invités, causant avec eux d'un air enjoué , et affectant une gaieté qui ne lui était point ordinaire.
Lorsqu'on apprit à Paris la mort violente du malheureux Monaldeschi , et les circonstances de ce meurtre abominable , un cri d'horreur s'éleva de toutes parts contre cette femme atroce , qui venait de souiller de sang l'un des palais du roi de France. Louis XIV lui-même fit défendre à Christine de reparaître à sa cour; et lorsque, deux mois après, elle osa se montrer dans les rues de la capitale, chacun détournait les yeux avec horreur de cette femme sanguinaire, et la populace la poursuivait de ses huées.
Depuis ce temps, mes bons amis, la vie de Chris-
tine de Suède ne fut plus qu'une longue suite de dégoûts et de caprices , de fantaisies nouvelles et de regrets amers. Fatiguée bientôt du séjour de Paris, où elle n'était plus supportée qu'avec peine, elle prit la résolution de se fixer à Rome pour y finir ses jours dans la retraite. Là encore son goût naturel pour les arts et les antiquités la suivit, et elle y forma une précieuse collection de tableaux, de médailles et de livres rares, manuscrits ou imprimés; mais elle parut avoir perdu en grande partie la présence d'esprit et l'enjouement dont elle avait fait preuve dans sa jeunesse : un jour pourtant que , visitant un de ces monumens dont la nouvelle Rome est décorée, elle s'arrêtait aveo complaisance devant une admirabie statue de la Vérité, qu'un célèbre sculpteur venait d'achever, un de ses courtisans, pour lui être agréable , s'écria que peu de rois, comme elle, trouvaient autant de charme à la vérité. «C'est que toutes les vérités ne sont pas de marbre , » répondit Christine. Ce mot, mes bons amis , était bien placé dans la bouche d'une femme qui n'avait jamais pu souffrir la moindre contradiction.
Ce fut à Rome, et dans un âge encore peu avancé , que la reine Christine termina cette existence bizarre qui l'a rendue plus célèbre qu'illustre. On dit que, dans les dernières années de sa vie , elle regretta amèrement d'être descendue d'un trône qu'elle aurait pu occuper avec gloire; mais les Suédois se félicitèrent d'avoir échappé
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aux caprices de cette femme fantasque pour qui, sans doute, la prospérité de ses états n'eût pas été plus précieuse que la vie de son écuyer. Un magnifique tombeau reçut le corps de Christine , dans la basilique de Saint- Pierre de Rome, où elle avait ordonné qu'après sa mort on n'inscrivît que son nom et l'âge auquel elle aurait cessé de vivre. Mais cette dernière expression de sa volonté n'a point été respectée , et une pompeuse épitaphe indique à ceux qui visitent la basilique romaine la tombe somptueuse qui renferme les restes mortels de l'extravagante Christine.
Depuis l'an 1660 jusqu'à l'an 1683.
Depuis que le traité de Munster avait mis fin aux désastres de la guerre de trente ans,mesjeunes amis , l'Allemagne commençait à réparer les malheurs qui l'avaient accablée pendant cette période longue et sanglante; mais de nouveaux orages se formaient contre elle du côté de l'Orient , et l'empire ottoman qui, depuis le désastre deLépante, paraissait avoir abandonné ses projets de conquête en Europe, semontrait de nouveau menaçant et terrible.
La république de Venise qui , comme vous savez , possédait presque seule , depuis plusieurs siècles , le commerce et les iles grecques de la Méditerranée, fut la première attaquée par les armes musulmanes. La grande île de Candie , que les anciens nommaient la Crète, et sur laquelle la mythologie raconte tant de fables merveilleuses, tomba d'abord au pouvoir de l'empereur turc qui, dans ce temps-là , se nommait Mahomet IV. Malgré les efforts et le courage des plus braves che-
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valiers de tontes les nations chrétiennes , accourus à sa défense, Candie fut abandonnée aux Turcs après une résistance longue et opiniâtre ; les queues de cheval du sultan flottèrent sur les remparts ruinés de cette il e importante , dont la conquête ouvrait aux Ottomans celle du Péloponèse.
Ce n'est pas, mes bons amis , que le sultan Mahomet IV ressemblât en aucune façon à ces princes guerriers et terribles qui , pendant près de deux siècles, s'étaient succédé sur le trône de Constantinople. C'était au contraire un monarque indolent, plus disposé à vivre mollement dans ses jarjdins parfumés des rives du Bosphore, qu'à braver les fatigues et les périls de la guerre, comme Mahomet II et le grand Sohman ; mais il avait pour Visir un homme habile et infatigable , qui se flattait d'accomplir tous les projets ambitieux que ces grands princes avaient formés autrefois pour l'accroissement de la puissance ottomane.
Kara-Mustapha , c'était le nom de ce visir intrépide , avait employé sept années à réunir une armée considérable avec laquelle il prétendait envahir en peu de mois l'Allemagne et l'Italie , et faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre , suivant Texpression de l'un des premiers califes dont je vous ai raconté l'histoire dans un autre livre. Pendant ces sept années , des nations entières de toutes les provinces de l'Asie avaient été transportées en Europe pour cette
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grande conquête; le Danube était couvert chaque jour de longues barques chargées de soldats turcs , tartares , arabes, mongols, égyptiens, grecs de l'Asie-Mineure , tous dififérens de couleur, de mœurs, de costumes , de caractères; les uns montés sur de légers chevaux accoutumés à franchir les sables de l'Arabie , les autres portés sur des chameaux dont les longues files rappelaient les caravanes pieuses de la Mecque et de Médine. Ceux-ci , vêtus de robes traînantes à la façon des Asiatiques , et armés de flèches ; ceux-là , couverts d'armures de fer, et maniant alternativement le cimeterre oriental et le mousquet des Européens. Le camp de Kara -Mustapha, dont les tentes innombrables couvraient les côtes de la Méditerranée et les rives du Danube, semblait plutôt un vaste rendei-vous de tous les peuples de l'ancien monde, qu'une armée prête à entreprendre des conquêtes.
Ce fut pourtant à la tête de cette multitude formidable , mes enfans , qu'après avoir traversé la Hongrie et les plaines de l'Autriche , Kara-Mustapha , traînant après lui , dit-on , plus de trois cent mille combattans , sans compter un nombre plus grand encore de femmes , d'esclaves et de valets de toute espèce, parut devant les murs de Vienne où la nouvelle de son approche avait déjà r pandu l'effroi. C'était pour la troisième fois que cette capitale voyait se dérouler sous ses remparts l'appareil imposant d'un camp turc , et vous pou-
itsS
vez vous souvenir que deux fois elle fut sauvée presque miraculeusement du danger qui la menaçait; mais jamais encore une armée si redoutable, n'avait assiégé cette clef de l'empire.
Le prince qui portait alors la couronne impériale se nommait Léopold V ; il était fils de Ferdinand III, dont le plus beau titre de gloire fut de mettre fin aux malheurs de la guerre de trente BUS ; mais c'était un monarque faible et irrésolu, qui, tant que le danger avait été éloigné, n'avait pas songé à le prévenir, et que l'apparition du terribleMustaphasurpritencoreincertainetdésarmé; peu s'en fallut même que, fuyant pendant la nuit avec l'impératrice et ses enfans, par la seule route qui restât libre encore , il ne tombât au pouvoir desTartares qui devançaient l'armée turque, et le danger que coururent alors l'empereuret sa famille vint encore ajouter à la consternation qui avait frappé les défenseurs de Vienne. >
Cependant, mes jeunes amis, l'Europe entière ne pouvait voir sans épouvante cette innombrable armée turque, dont les tentes couvraient à perte de vue toutes les campagnes de l'Autriche , se placer ainsi au centre de l'Allemagne, d'où elle pouvait menacer également la France et l'Italie. Mais les rois chrétiens , au lieu de s'unir contre l'ennemi commun , étaient divisés par des querelles qui avaient déjà causé tant de guerres sur les bords du Rhin et dans les Pays-Bas. Louis XIV lui-même^ dont l'humeur ambitieuse voyait avec
une joie secrète l'abaissement de cette altière maison d'Autriche, qui cent ans auparavant faisait trembler le monde , paraissait peu disposé à secourir l'empire menacé , et presque tous les princes allemands, jaloux les uns des autres, s'excusaient sur l'inquiétude que leur inspirait le roi de France pour n'accorder à l'empereur, fuyant sa propre capitale , que des promesses vagues ou des secours insuffisans. C'est ainsi que nous avons VU; dans presque toutes les histoires , les plus vastes empires s'écrouler par la discorde etla mésintelligence, tandis que l'union et une confiance réciproque ont sauvé quelquefois de faibles états des dangers les pluseffrayans.
A cette époque , mes enfans , le roi de Pologne se nommait Jean Sobieski ; dans ce pays où la couronne est élective , comme je crois vous l'avoir expliqué ailleurs, c'était par ses vertus etses grandes qualités que Sobieski avait mérité d'être appelé au trône. Ce prince, de l'une des plus anciennes familles polonaises , avait montré dès son enfance un grand courage et une véritable habileté pour la guerre , et comme on aime presque toujours à entourer le berceau môme des hommes illustres de quelque circonstance merveilleuse , on racontait que le jour de sa naissance avait été marqué pour la Pologne par l'une des plus terribles tempêtes qui eût jamais éclaté sur ce pays. Avant même d'être élevé à la royauté parle choix de ses C(mcitoyens, Jean Sobieski avait remporté
sur les Turcs , auprès d'une ville appelée Choczim, à peu de distance de la nier Noire, une éclatante victoire qui avait fait reculer leurs hordes menaçantes et sauvé sa patrie des malheurs d'une invasion. Aussi ce prince était-il regardé dans toute l'Europe comme le plus formidable adversaire de la puissance ottomane ; et Kara-Mustapha lui-même, en venant mettre le siège devantVienne, se flattait d'emporter cette place avec assez de promptitude pour que le roi de Pologne n'eût pas le temps de la secourir.
Ce fut vers ce guerrier déjà redouté des Ottomans, que l'empereur Léopold , ne trouvant de tous côtés que des ennemis secrets ou des amis timides à opposer au torrent qui menaçait l'empire, se décida à tourner ses vœux et ses es{iérances. Réduit à confier sa capitale à un petit nombre de soldats fidèles qui s'étaient voués à la défendre, il envoya au roi de Pologne des ambassadeurs pour le conjurer de ne point abandonner Vienne et l'Allemagne tout entière au danger qui paraissait près de Ibndre sur la chrétienté, et Jean Sobieski, qui aimait la gloire, ne put rester insensible à celle que lui oflVait cette lutte mémorable où l'islamisme etla vraie religion allaient encore se trouver aux prises, comme au temps de Charles-Martel et d'Abdérame.
Or, il faut que je vous dise, mes jeunes amis, qu'à cette époque les Polonais , par leurs coutumes , leurs usages , leur caractère , ne ressem-
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blaient guère aux nations de roecident et du midi de l'Europe : par un reste des mœurs des anciens Sarmates dont la nation polonaise tire son origine, on ne connaissait en Pologne que deux classes de citoyens, les nobles et les paysans.
Les premiers , comme les seigneurs du temps de la féodalité, ne combattaient jamais qu'à cheval : lorsqu'à l'appel de leur roi ils prenaient les armes, montés sur d'élégans coursiers, que couvraient des housses traînantes et magnifiquement brodées, à la manière des Asiatiques, ils formaient une armée de cent mille hommes de cavalerie , à laquelle on donnait le nom de Pospolite : mais cette pospolite ne pouvait être convoquée que dans les dangers pressans de la patrie , et comme elle se composait d'hommes plus accoutumés à commander qu'à obéir, il était rare qu'ils ne se séparassent pas bientôt, fatigués aisément d'une existence qui les éloignait de leurs châteaux et de leurs domaines.
Les seconds, au contraire, ne combattaient qu'à pied, comme les pauvres serfs que traînaient après eux les seigneurs châtelains du moyen âge. Ceux-là étaient à peine vêtus, mal armés, mal nourris; ils supportaient seuls tout le poids de la guerre et surpassaient souvent par leur courage les maîtres impérieux qui affectaient de les mépriser; mais comme la nation polonaise est brave et généreuse , Sobieski n'eut pas de peine à persuader à un grand nombre de seigneurs de venir
le joindre avec leurs vassaux pour marcher aur secours de Vienne , et en peu de jours il se mit en marche à la tête d'une armée plus redoutable par la valeur des chefs et des soldats que par le nombre et la discipline des combattans. Sobieski les conduisait , et le nom seul du vainqueur de Choczim , suffisait pour suppléer à la multitude des bataillons.
Cependant soixante-cinq jours s'étaient écoulés depuis que Kara-Mustapha avait paru devant Vienne , et si les assiégés se défendaient avec une opiniâtreté sans exemple, les assiégeans semblaient chaque jour redoubler d'efforts pour s'emparer de cette capitale. Déjà la plus grande partie des remparts de la ville n'était plus qu'un monceau de ruines; la mort et les maladies diminuaient à chaque instant le nombre et la résolution de ses défenseurs , qui en voyant , avec une infatigable constance , les hordes ottomanes assaillir leurs murailles , ne pouvaient croire que, sans un miracle de la Providence, aucune puissance humaine put les arracher d'un si grand péril.
Un soir, que de nouveaux combats avaient encore ensanglanté les murs de la capitale assiégée, les montagnes qui l'environnent à plusieurs lieues se couvrirent tout à coup d'une multitude de feux, et le bruit se répandit parmi les habitans de Vienne , que c'était Jean Sobieski lui-même qui arrivait enfin à leur secours. Les Turcs avertis de
son approche refusèrent d'abord de croire à cette nouvelle, et Kara-Mustapha fit mettre à mort le premier qui la lui apporta; mais bientôt, il ne put la révoquer en doute, lorsque les officiers qu'il avait envoyés à la découverte lui rapportèrent que l'armée chrétienne n'était plus qu'à peu de distance de son camp , et que déjà les houzards de Sobieski, sorte de troupe polonaise magnifiquement équipée , dont chaque cavalier portait une coiffure élevée et ornée de pierreries, avaient mis en fuite tout ce qui s'était présenté sur leur passage. Alors Kara-Mustapha comprit qu'il fallait remettre aux hasards d'une bataille le sort de la capitale de Tempire , et que celui de l'islamisme en Europe allait pour la dernière fois se décider par les armes.
En effet, mes jeunes amis, cette bataille tant désirée des chrétiens s'engagea sous les murs de Vienne, dont les défenseurs attendirent avec des angoisses inexprimables l'issue de cette lutte opiniâtre qui se prolongea toute une journée sous leurs veux ; duhaut de leurs maisons , ils voyaient avec une inquiétude impossible à décrire, les masses noires des Ottomans s'avancer avec violence contre les escadrons polonais , qui rompant, de toute la vitesse de leurs chevaux , ces profondes colonnes humaines, laissaient le champ de bataille couvert de morts et de blessés ; ils entendaient les éclats lointains du canon semblables au grondement de la foudre , et levant les mains au
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ciel, ils priaient Dieu avec ferveur de les arracher aux plus grands de tous les malheurs. Enfin, vers le soir de cette terrible journée, la victoire se déclara pour les chrétiens, et le visir, voyant son armée détruite ou dispersée par les armes polonaises, fut réduit à chercher lui-même son salut dans une fuite honteuse et précipitée.
Je ne saurais vous dire , mes enfans , quel spectacle s'ofi'rit aux vainqueurs , lorsqu'après le combat, Sobieski, toujours calme et magnanime, au milieu des plus grands périls, leur permit de pénétrer dans le camp des Ottomans. D'abord ils furent saisis d'admiration et de surprise en voyant la profusion de choses précieuses de toute espèce que les vaincus avaient abandonnées dans leur iuite. Ce n'était de tout côté que des lentes de soie et de drap d'or, des armes étincelantes d'émeraudcs et de rubis , des ceintures de diamans, dont de simples soldats polonais se faisaient une parure. Mais un spectacle horrible se présenta en même temps aux yeux des vainqueurs, ce fut celui d'un grand nombre de femmes turques et de pauvres petits enfans, percés de coups et palpitans encore , que le barbare visir avait ordonné d'égorger, afin qu'ils ne tombassent point vivans entre les mains des Polonais. Quelques-uns seulement de ces infortunés furent sauvés de cette mort affreuse , et les habitans de Vienne que la joie rendait compatissans , prodiguèrent toute sorte de soins à ceux qui survécurent à leurs blessures.
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Le lendemain de cette victoire éclatante, Jean Sobieski, aussi modeste après le triomphe qu'il avait été grand pendant la bataille, entra dans la ville au milieu de la foule du peuple, accourue de toutes parts pour contempler son libérateur; mais il remarqua que les officiers de l'empereur s'efforçaient déjà d'étouffer les acclamations de cette multitude reconnaissante, de peur que l'allégresse que témoignait tout ce peuple envers un étranger ne parût une insulte au faible Léopold , qui n'avait pas su défendre son empire.
Le premier soin de Sobieski en entrant dans Vienne fut de se rendre à la cathédrale de cette ville pour remercier Dieu du succès des armes polonaises : un moine qui monta alors en chaire, pour exciter les assistans à reconnaître cet éclatant bienfait de la Providence, fit usage des mêmes paroles de l'évangile que le pape pie V prononça en apprenant la victoire de Lépante, et l'histoire, confirmant ce témoignage vénérable d'un vieux prêtre , a réuni parmi les noms les plus illustres des temps modernes, ceux de don Juan d'Autriche et de Jean Sobieski, tous deux vainqueurs des Turcs , et vengeurs de la chrétienté.
Le bruit de la brillante victoire remportée sous les murs de Vienne par les armes polonaises couvrit Jean Sobieski et sa vaillante nation d'une gloire immortelle que le temps n'a fait que confirmer : les princes qui avaient vu d'un œil d'in-
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différence ou de satisfaction le danger de l'empire, et l'humiliation de la puissante maison d'Autriche , firent célébrer des réjouissances publiques dans leurs états, voulant du moins prendre leur part du triomphe^ sans avoir partagé les périls de la bataille. Christine de Suède, alors retirée à Rome, écrivit à Sobieski pour le féliciter de sa victoire ; le pape lui donna le nom de vengeur du Christ, et Louis XIV lui-même, dit-on, ne put s'empêcher d'être jaloux que , de son vivant, un autre prince eût acquis tant de gloire. Eh bien ! croiriez-vous que ce héros, à qui, I après Dieu, le faible Léopold devait certainement ' le salut de son empire, ne recueillit de l'ingrat : empereur que de froids remercîmens que semblaient démentir des paroles fières et hautaines? A peine si ces deux princes , dont l'un venait par sa valeur de conserver un trône à l'autre, se virent une seule fois à la face de leurs armées. Après quelques saints cérémonieux, qu'à peine Léopold daigna-t-il rendre, Sobieski , indigné d'une pareille ingratitude , ramena en Pologne ses vaillans escadrons, dont le moindre soldat s'était enrichi des dépouilles du visir, et la gloire qu'il venait d'acquérir, le consola de la basse envie dont ses exploits avaient été payés.
Les dernières années de Jean Sobieski , mes jeunes amis , furent un déplorable exemple du malheur qui s'attache le plus souvent aux grandeurs humaines : parvenu à la vieille^e , le vain*
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queur de Choczim et de Vienne finit ses jours dans la tritesse et le chagrin : environné d'ennemis secrets, trompé par une épouse ambitieuse , outragé par des enfans ingrats , ses derniers instans furent abreuvés d'armertume. Lorsqu'il eut cessé de vivre , son corps , exposé pendant quatre jours sur un lit de parade à la vue de son peuple consterné , ne put pas même recevoir la couronne royale , dont un de ses fils s'était emparé avec violence ; et il fallut que l'un de ses vieux compagnons d'armes plaçât sur le front du héros polonais un simple casque de soldat , que l'envie du moins ne lui disputa point.
LA REVOLTE DES STRÉLITZ
LA REVOLTE DES STRELITZ
Depuis Fan 1683 jusqu'à Fan 1686.
Tandis que la valeur de Jean Sobieski et de la nation palonaise sauvait ainsi, par une victoire éclatante , l'Allemagne et la chrétienté tout entière de la domination ottomane, un peuple dont le nom avait à peine été connu jusqu'alors des autres nations de l'Europe commençait à paraître avec éclat sur la scène du monde : je veux parler de la nation russe , que son éloignement et la rigueur de son climat avait rendue jusqu'à ce moment étrangère aux grands événemens que je viens de vous raconter.
Dans toutes les histoires que vous connaissez déjà, mes jeunes amis, vous aurez remarqué sans doute qu'il faut de longues années à une nation pour devenir instruite et policée , et que les peuples même qui sont aujourd'hui les plus civilisés du globe demeurèrent pendant bien des siècles sauvages et ignorans. Eh bien ! vous allez voir une nation qui ne s'était point encore associée à la civilisation européenne sortir tout à coup de la
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barbarie , et cela par le génie d'un seul homme , dont la gloire efface celle des conquérans les plus fameux , qui n'ont marqué leur passage sur la terre que par la destruction des royaumes ou le malheur de leurs sujets.
L'empire de Russie, mes enfans, placé sur les confins de l'Europe et de l'Asie , dans ces vastes régions du nord, que les anciens connaissaient sous le nom de Scythie , surpasse de beaucoup en étendue les plus puissans états qui aientjamais existé, sans en excepter même les conquêtes d'Alexandre et celles des Romains , au temps de leur plus grande gloire ; mais par la diversité des peuples répartis sur cet immense territoire , par la barbarie dans laquelle ils ont langui si long-temps, par la singularité et la dissemblance des mœurs de ces peuplades slaves, tartares, samoïèdes, ostiaques , lapones même, aussi différentes entre elles que les climats qu'elles habitent , on ne saurait dire que cette multitude d'hommes , répandue sur un espace plus considérable que l'Europe entière, forme une seule et même nation. La religion même^ qui rapproche ordinairement les hommes en leur inspirant les mêmes craintes et les mêmes espérances , n'est point la même dans les différentes provinces de l'empire russe ; quoique la religion grecque , qui prit naissance à Constantinople à l'époque du schisme des deux églises, soit généralement celle des princes et des seigneurs auxquels on donne le xiom de Boyards ,
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on rencontre encore sur les bords de la mer Glaciale des tribus idolâtres de toute espèce : en se rapprochant vers l'orient, quelques peuplades de Tartares errans qui campent sur les rivages de la mer Caspienne font profession du niahométisme, tandis que les divinités païennes ont encore de nombreux adorateurs parmi les hordes asiatiques des bords de la mer Noire. Outre cela , un gand nombre de Juifs sont dispersés sur la surface delà Russie , où ils ont été pendant long-temps les seuls marchands de cette contrée.
Les princes qui régnaient autrefois sur ce vaste territoire portaient le titre de Czars ou de grands chefs. Moscou , l'une des plus anciennes villes de cette partie du monde, était la capitale de leur empire , et c'était là que s'élevait un immense palais ou plutôt une forteresse, nommée le Kremlin, qui leur servait de demeure. Le Kremlin , qui semblait plutôt une construction asiatique qu'un mormment de l'Europe, dressait ses tours surmontées de coupoles dorées , comme les minarets de Constantinople, et c'était derrière ses murailles noircies par les siècles, que de nombreuses générations de czars , avaient vécu et régné, tandis que le reste du monde ignorait en quelque sorte qu'ils existassent.
Or, il arriva, vers le temps auquel nous sommes parvenus, qu'un czar, nommé Alexis, mourut dans un âge peu avancé , laissant trois fils dont les deux derniers étaient presque encore au ber-
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ceau , et une fille appelée Sophie , qui , déjà parvenue à la jeunesse, annonçait un caractère ambitieux et intraitable. Fœdor, l'aine de ces princes, ne survécut que peu d'années à son père, et sa mort livra la Russie à une longue suite de malheurs.
C'était l'usage dans ce pays, mes bons amis , que lorsqu'un czar venait à mourir sans enfans , ses plus proches parens héritassent tous également de sa puissance , et aussitôt après que Fœdore eut rendu le dernier soupir , les boyards firent monter sur le trône , à sa place , ses deux fils, dont l'aîné , appelé Iwan , était un prince faible de corps et d'esprit, et le second, nommé Pierre , venait à peine d'atteindre sa dixième année.
Il y avait alors en Russie une milice farouche et terrible , assez semblable aux Prétoriens de l'ancienne Rome ou aux Janissaires de Constantinople , et dont les membres portaient le nom de Strélitz : ces strélitz avaient été autrefois des soldats braves et redoutés des ennemis du nom russe; mais depuis de longues années, devenus insatiables de récompenses qu'ils ne savaient plus mériter, ils se montraient turbulens et indisciplinés , et prétendaient disposer de l'empire suivant leur caprice.
Cependant la princesse Sophie, qui voyait avec peine deux enfans dépositaires de la puissance souverainequelleambitionnaitjConçutla pensée dese
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servir desstrélitz pour dépouiller ses jeunes frères de l'empire quileur appartenait par droit de naissance , et placer la couronne de czar sur sa pro • pre tête. Dans ce dessein , cette princesse se rendit unjour à de vastes casernes qu'habitait à Moscou cette troupe facile à mutiner , et assemblant autour d'elle les chefs des strélitz , elle leur apprit en feignant un grand effroi, que plusieurs boyards qu'elle haïssait à cause de leur attachement aux jeunes czars, avaient conspiré contre la vie de ces princes. A l'aide de ce mensonge et des larmes qu'elle affectait de répandre, cette femme artificieuse sut si bien exciter la fureur de cette soldatesque terrible , que se dispersant aussitôt dans les divers quartiers de la capitale, les strélitz égorgèrent sans pitié, non seulement tous les seigneurs que Sophie avait désignés à leur rage , mais encore un grand nombre de malheureux boyards, qu'ils ne connaissaient pas même de nom et qui ne leur avaient fait aucun mal.
On raconte que dans le moment où ces forcenés , ivres de sang , parcouraient les rues de Moscou , en cherchant d'autres victimes , une de leurs bandes rencontra par hasard un malheureux jeune homme, qu'ils prirent pour l'un de ceux qu'ils devaient mettre à mort. Mais à peine l'eurent-ils percé de coups , que , reconnaissant leur erreur, ils relevèrent le corps ensanglanté de cet infortuné, et le reportèrent ainsi chez son père, qui fut forcé de leur donner une forte récompense
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pour qu'ils s'éloignassent au plus vite ; malheureusement comme ils se retiraient , ce père au. désespoir s'éfant écrié qu'un jour viendrait où ces infâmes meurtriers seraient punis , ceux-ci , qui l'entendirent, revinrent sur leurs pas, et saisissant aussitôt le vieillard par ses cheveux blancs , ils le traînèrent à la porte de sa maison où ils le massacrèrent. Ces scènes d'horreurs se renouvelèrent ainsi pendant plusieurs jours au bout desquels ces misérables , gorgés de pillage , demandèrent qu'on élevât sur l'une des places de Moscou une colonne où ils inscriraient les noms de tous ceux qu'ils avaient égorgés , comme traîtres à la patrie , et qu'on leur accordât des largesses pour récompenser leurs hauts faits.
Mais en soulevant ainsi cette milice terrible, qui venait d'égorger tous les boyards, dont la vie était un obstacle à ses desseins secrets, la sanguinaire Sophie n'avait pas ordonné des meurtres inutiles à son élévation ; car à peine cet affreux massacre fut-il accompli , qu'elle prit le titre de Czarine, et s'attribua tous les honneurs de la souveraineté. Après avoir dépouillé ses frères du titre qui leur appartenait, elle les relégua dans une maison de campagne , voisine de Moscou , où elle ordonna qu'ils fussent traités comme des prisonniers plutôt que comme les héritiers d'un grand empire. Alors cette femme ambitieuse se crut maitresse absolue d'un pouvoir que des enfans seuls pouvaient lui disputer, et si elle consentit à lea
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laisser vivre encore , c'est qu'elle crut n'avoir rien à redouter de leur jeunesse.
Nous verrons bientôt , mes bons amis , Ce qu'était un de ces enfans qu'elle traitait avec tant de dédain.