LE CHARPENTIER DE SARDAM
Depuis l'an 1683 jusqu'à l'an 1696.
Pierre Alexiowitz, le plus jeune des fils d'Alexis (c'est l'usage eu Russie de joindre au nom de chaque prince , celui de son père ) , était né , mes bons amis, avec les plus grandes qualités que jamais monarque ait possédées. A un corps robuste et énergique il joignait une ame forte et généreuse , et tandis que dans la profonde retraite à laquelle Sophie avait condamné ses deux frères, le faible Iwan , plus languissant chaque jour, voyait s'éteindre , de moment en moment , le peu de vie qui lui restait, Pierre au contraire, en grandissant, manifestait un caractère ferme et capable des plus grandes choses.
Dans son enfance, effrayé pendant une promenade du bruit soudain d'une cascade d'eau qui tombait avec fracas du haut d'un rocher, il avait contracté, malgré lui, une répugnance si extraordinaire pour cet élément , que la vue seule d'un ruisseau le faisait pâlir et trembler. Eh bien ! croiriez-vous que cet enfant, pour surmonter
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cette répugnance involontaire, eut le courage de se faire plonger par ses domestiques dans une rivière, où après les efforts les plus pénibles, il parvint à nager sans la moindre crainte?
En même temps, comme la czarine Sophie, malgré ses prières, lui refusait des maîtres, afin qu'il restât ignorant et incapable de jamais gouverner son empire , Pierre entreprit d'apprendre seul la langue hollandaise et la langue allemande , parce qu'il avait entendu dire que ces deux nations étaient les plus instruites et les plus industrieuses de l'Europe, et que d'ailleurs il avait eu occasion d'apercevoir à Moscou quelques marchands hollandais et allemands, qu'il s'était plu à questionner sur les usages de leurs pays , si différens, à cette époque, des mœurs rudes et grossières des Moscovites.
Mais tandis que Pierre, dans sa retraite, mes bons amis , mettait ainsi à profit les ])récieuses années de sa jeunesse, une nouvelle révolte des strélitz allait changer la face de l'empire russe, en le plaçant sur le trône , dont ses grandes qualités le rendaient digne plus encore que sa naissance. Ces soldats turbulens , déjà las d'obéir à l'impérieuse Sophie, s'étaient portés avec violence au Kremlin , où égorgeant sous les yeux de cette princesse ses plus fidèles partisans , ils avaient proclamé czars les deux jeunes princes , sous les noms d'iwan VI et de Pierre I*"^. Quant à cette femme ambitieuse , il fallut qu'elle cherchât un
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refuge dans un couvent voisin de Moscou, où on la contraignit de se faire religieuse , et de renoncer pour toujours aux honneurs et à la puissance qu'elle avait tanf enviés. Le faible Iwan , ainsi porté au pouvoir suprême sans le vouloir, languit encore plusieurs années dans le rang élevé où la Providence l'avait placé ; puis il mourut , sans que personne s'en occupât, tant l'empire était glorieusement rempli alors par son frère Pierre , qui préludait déjà par des actions éclatantes aux grandes choses qui , en peu d'années , devaient changer entièrement la face de la Russie.
En effet, mes jeunes amis, une grande pensée, une de ces pensées qu'il n'est presque jamais donné à un même homme de concevoir et d'accomplir, était montée avec Pierre I^' sur le trône. Malgré l'isolement et l'ignorance dans laquelle on s'était efforcé de le retenir, le petit nombre d'étrangers qui avaient pu s'approcher de sa personne lui avaient assez appris combien ses sujets ,^ presque sauvages encore , étaient différens des Anglais, des Français, des Allemands, des Hollandais et des autres peuples de l'Europe. Cette remarque suffit pour inspirer au jeune czar l'idée d'obliger les Russes à changer leurs mœurs et leurs usages ; mais avant de corriger la barbarie de sa nation , il comprit que c'était à se corriger lui-même de ses propres défauts qu'il devait s'attacher. Né avec un caractère facile à irriter, adonné à l'usage du vin et des liqueurs fortes.
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très répandu chez les peuples du nord , qui , à l'aide de ces boissons pernicieuses et enivrantes , cherchent à combattre le froid glacial de leur climat, il entreprit de dompter ses goûts et ses penchans, comme il avait vaincu ses répugnances , et parvint ainsi à force de travail à remporter (^elle de toutes les victoires qu'il est le plus difficile d'obtenir; car il devint aussi calme, aussi réfléchi , aussi tempérant , qu'il avait paru jusqu'alors adonné à la colère, et passionné pour le vin et la bonne chère.
L'un des premiers soins du czar Pierre, lorsqu'il se vit maître de l'empire , fut d'appeler autour de lui des étrangers, dont il prévoyait qu'il aurait besoin pour s'instruire lui-même, et faire connaître aux Russes les arts et l'industrie des autres nations. Dans une de ses maisons de campagne, il avait formé d'abord de ses plus jeunes domestiques, une petite troupe de cinquante soldats seulement, auxquels il avait donné pour chefs les fils des boyards qui lui étaient les plus dévoués, sous le commandement d'un Français, nommé Lefort , à qui Pierre portait une grande estime, parce qu'il était patient, laborieux, infatigable, et prêt à tout entreprendre pour le service du prince qu'il avait adopté. Ce n'est pas, mes enfans, que Lefort fût très savant, ou même qu'il fût capable de diriger l'esprit du jeune monarque; mais comme il avait beaucoup voyagé, et paraissait avoir observé avec attention les usa-
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ges des différens pays qu'il avait parcourus, le czar le jugea digne de seconder les grands desseins qu'il avait conçus pour la prospérité de la Russie , et le fit chef de cette première troupe régulière, qu'il nomma le régiment des gardes Préobazinski, du nom de la maison de campagne où il avait commencé à l'exercer à l'européenne.
Or, il faut que je vous dise que la plupart des boyards, accoutumés à exercer une autorité absolue sur 1 es soldats qu'ils amenaient au czar, ne pouvaient voir sans mécontentement qu'un étranger leur fût préféré à la tête de la nouvelle armée de Pierre ; mais celui-ci qui savait bien que ce n'est qu'en obéissant qu'on apprend à commander, n'hésita point à leur donner lui-même l'exemple de la discipline et de la subordination. Afin que chacun s'accoutumât par la vue du monarque à passer par les rangs les plus obscurs de la milice, Pierre voulut commencer par être lui-même tambour dans sa compagnie des gardespréobazinski. A la vérité, ce fut un spectacle tout-à-fait nouveau que celui d'un grand prince, battant luimême la caisse devant ses soldats; mais en peu de temps, il recueillit le fruit de l'exemple salutaire qu'il donnait aux jeunes seigneurs de son empire; car encouragés par la conduite du czar, aucun des boyards ne dédaigna de prendre son souverain pour modèle, et chacun d'eux se soumit, sans murmurer, aux devoirs les plus exacts et les plus rigoureux du service militaire.
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Cependant si le soin d'assurer à son empire une année respectable et disciplinée avait ainsi occupé les instans de Pierre , la nécessité de façonner promplement ses sujets aux arts et aux usages de l'Europe lui parut encore plus pressante. Plein de cette utile pensée, il entreprit d'introduire parmi les Russes les mœurs, les usages, et même les vêteniens des autres nations. Jusqu'à cette époque le peuple russe avait porté de longues robes traînantes et plissées , et ne se cou[)ait jamais la barbe, suivant l'usage des Asiatiques; Pierre, qui regardait ce costume comme un reste de barbarie, ordonna que désormais le peuple adopterait le vêtement juste et court dont la mode était alors générale chez les Allemands , et que chaque Russe serait obligé de se faire raser la barbe. Mais comme par attachement pour les anciennes modesdeleur pays, la plupart d'entre eux refusaient obstinément deses(mmettre aux volontés du czar, il établit aux portes de chaque ville des officiers chargés de couper les robes et les barbes de tous ceux qui se présenteraient pour entrer ou sortir. Ce fut ainsi qu'en peu de temps il obligea ses sujets à quitter leur ancien costume national , et presque tous finirent par se soumettre aux ordres qu'il avait donnés.
Un jour que le czar, en se promenant, parcourait les environs de Moscou, on lui montra, parmi plusieurs choses rares et curieuses, une petite chaloupe anglaise quedes marins de cette nation