LK CHARPENTIER
avaient abandonnée peu de temps auparavant sur Je bord d'un fleuve. La vue de cet élégant navire , qui ne ressemblait en rien aux barques pesantes et grossières dont se servaient les mariniers de la Moskowa (c'est le nom de la rivière qui passe à Moscou), causa au czar une vive surprise, ets'étanl fait expliquer par un marin hollandais , qui se trouva là par hasard, l'usage de chaque partie de cette jolie embarcation, il chargea cet homme, qui ne manquait pas d'hahileté , de lui construire un navire sur ce modèle et même d'appeler, pour le seconder dans ce travail , des ouvriers de son pays à qui Pierre lui permit d'ofifrir de grandes récompenses. Ce fut ainsi , mes enfans , que sous les yeux du czar, attentif à tous les travaux de ces étrangers industrieux, fut construit en quelques mois le premier vaisseau que la Russie ait possédé: bientôt après on vit Pierre se transformant en pilote, comme il s'était fait soldat, diriger lui-même ce navire sur la mer Blanche , la seule qui dépendît alors de son vaste empire.
Mais ce n'était pas encore assez pour Pierre d'avoir ainsi fait construire un navire sous ses yeux j et d'avoir appris à le diriger de ses propres mains, la plupart des connaissances nécessaires au grand art du navigateur lui étaient étrangères, et quoiqu'il eût commencé presque seul à étudier les ma thématiques et la géométrie, qui sont des sciences indispensables à la navigation , il prit la résolution de voyager lui-même en Europe pour ac-
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quérir l'instruction qui lui manquait encore.
Il n'était pas sans exemple , mes jeunes amis , que des rois et de grands personnages , quittant leurs états, visitassent avec appareil les royaumes voisins, où ils recevaient les honneurs dus à leur mérite et à l'élévation de leur fortune. Mais c'était pour la première fois que l'on voyait unjeune Barbare devingt-quatre ans descendre en quelque sorte de son trône, pour aller, dans les pays étrangers , s'instruire lui-même pour instruire plustard sa nation. Afin de n'être point gêné par de vaines cérémonies dans les pays qu'il parcourait, Pierre, se mêlant parmi les domestiques du général Le» fort , qu'il envoyait en Hollande avecletitred'ambassadeur du czar, traversa une partie de l'Allemagne sous ce déguisement obscur, qui lui permit de se livrer sans partage à l'étude et à l'observa^ tion.
11 y avait alors à peu de distance d'Amsterdam , capitale des Provinces-Unies, une petite villeappelée Sardam, célèbre f)ar le nombre et la qualité des vaisseaux que d'habiles ouvriers hollandaisy construisaient chaque année. Cette ville , entièrement habitée par des artisans laborieux et instruits , fut le séjour que Pierre préféra à celui de Londres , de Paris ou de Vienne. Ce fut là que, pour n'être point distrait de ses travaux, il s'établit presque seul dans une petite maison , où il n'avait d'autres meubles que ceux fabriqués de ses propres mains , et entreprit avec ardeur d'ap-
Sy» LE CHABPENTIER DE SARDAM.
prendre le métier des charpentiers qui construisent les navires. Sous le nom de Péterbas (ce qui veut dire maître Pierre) , il se fit inscrire au nombre des ouvriers de Sardam, et quoique ces hommes simples s'accoutumassent difficilement d'abord à voir un puissant monarque manier, conirae eux , le compas et la hache, il s'associa de si bonne grâce à leur existence laborieuse, qu'ils finirent par le regarder comme un de leurs meilleurs compagnons.
Cependant l'art du constructeur de vaisseaux n'était pas le seul qu'apprit en Hollande le royal charpentier de Sardam ; doué d'un corps robuste, etd'un génie que rien no pouvait rebuter, il quittait fréquemment ses travaux du port pour aller à Amsterdam , étudier sous des maîtres habiles la géométrie, la mécanique, l'astronomie, la physique et jusqu'à la chirurgie, dont l'un des plus savans médecins hollandais de cette époque , nommé Ruysch, luienseigna les opérations lesplus indispensables. Pendant dix-sept mois que Péterbas demeura citoyen de Sardam, il ne se passa pas un seul jour sans qu'il acquît quelque connaissance nouvelle, et la pensée qu'un tempsviendrait où son savoir serait utile à sa patrie le soutenait au milieu de tant de travaux et d'études.