‹ L'histoire moderne, racontée aux enfans ;Chapitre 56 sur 69 · LA JEUNESSE DE CHARLES XU · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE CHARLES XU

Depuis l'an 1698 jusqu'à l'an 1700.

A cette époque , mes bons amis , le trône de Suéde était occupé par un jeune prince digne en tous points d'être le contemporain du czar Pierre. Charles XII, c'était son nom, était le petit-neveu du grand Gustave-Adolphe , avec lequel sa valeur et ses belles qualités lui donnaient plus d'un trait de ressemblance , et le petit-fils du roi Charles- Gustave , à qui la reine Christine avait cédé volonlaireraent la couronne. Plus guerrier qu'aucun prince de sa race , il avait dans le caractère plus d'opiniâtreté et non moins de grandeur d'âme que le rival de Wallenstein. Accoutumé dès son enfance à commander et ne pouvant supporter la moindre contradiction , jamais prince moins que lui ne fut accessible à la flatterie; entouré d'amis sincères et dévoués, il avait trop de franchise et de loyauté pour souffrir des courtisans. Toujours vêtu d'un habit de drap grossier avec des boutons de cuivre jaune , comme le moindre soldat de son armée , portant à son côté une

lourde et longue épée ; chaussé de larges bottes de cuir, et portant d'épais gants de buffle, les cheveux courts et relevés , il ne se distinguait des officiers suédois qui l'entouraient que par la fierté de son maintien et la simplicité de son costume. Sobre et tempérant jusqu'à l'excès , le pain noir du soldat lui suffisait pour apaiser sa faim, de l'eau pour étancher sa soif. Son corps robuste et infatigable supportait également le froid , la chaleur , la privation de sommeil , et il dormait aussi bien étendu sur une couche de neige , que dans le meilleur lit de son palais de Stockolm.

Depuis cent cinquante ans environ que la maison de Wasa portait la couronne de Suède , mes enfans , il semblait qu'aucun monarque médiocre ne pût occuper le trône du grand Gustave. Dans cet intervalle de temps, on avait vu successivejuent s'assoir à cette place élevée une suite de princes illustres qui avaient imprimé au nom suédois un éclat et une renommée remarquables, sans en excepter même la fameuse Christine, que son pavoir et ses bizarreries avaient rendue célèbre (dans toute l'Europe. Les victoires remportées par les armes suédoises pendant la guerre de trente 0ns, les rares talens de Gustave-Adolphe, l'agrandissement assuré à la Suède par le traité de Westphalie, attiraient depuis long-temps sur ce royaume les regards du monde entier , et lorsqu'on apprit que ce trône était encore occupé par

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un prince jeune etbelliqueux, peisonnene douta que de nouveaux succès ne fussent réservés au petit-neveu de Gustave-Adolphe.

Charles XII était près d'atteindre sa dix-huitième année , lorsqu'il songea pour la première fois à régner par lui-même : jusqu'alors la reine sa mère , princesse sage et expérimentée, avait gouverné la Suède avec gloire; mais tout jeune qu'il était, Charles manisfestait déjà un caractère ferme et résolu qui pouvait faire augurer ce qu'il deviendrait un jour. Après avoir appris avec facilité dans son enfance plusieurs langues étrangères, telles que l'allemand, le français et le latin , quoiqu'il aflPectât de ne jamais parler que fia langue marternelle, son unique récréation était d'exercer lui-même les troupes suédoises, qui passaient alors avec raison pour les plus instruites et les mieux disciplinées de l'Europe. Des journées entières s'écoulaient pour lui dans cette occupation , que jamais ni la fatigue ni l'intempérie des saisons ne le força d'interrompre.

Un jour que le jeune roi, rentrante Stockholm , après avoir exercé pendant plusieurs heures quelques régimens de son armée, paraissait soucieux et rêveur, un de ses officiers nommé Piper, s'approchant de lui, s'informa avec adresse du sujet de sa préoccupation : « Je songe , lui ré- » pondit Charles, en quittant ces braves gens , » que ni eux ni moine sommes faits pour obéir à » une femme. » Ces paroles ne furent point per-

dues pour l'habile Piper qui les avait provoquées, et dès le lendemain Charles XII , à sa persuasion , ayant assemblé le sénat du royaume, déclara hautement qu'il voulait gouverner seul la Suède, et choisit le comte Piper pour son premier ministre avec le titre de chancelier.

Cependant, mes enfans, à peine Charles fut-il iTiaitre de son gouvernement, qu'il se trouva entouré d'ennemis à qui sa jeunesse inspirait peu de crainte, et qui crurent l'occasion favorable pour venger sur un prince sans expérience ce que les Suédois leur avaient fait endurer depuis tant d'années. L'un était Christiern IV, roi de Daneraarck, dont vous savez que la nation avait été de tout temps ennemie de la Suède ; l'autre, l'électeur Auguste de Saxe, que la noblesse de Pologne venait tout récemment d'élever au trône de Jean Sobieski; le troisième , enfin, le czar Pierre luimême , qui depuis long-temps souhaitait de posséder des provincee sur la mer Baltique , et méditait dans ce dessein la conquête de la Livonie et de la Finlande, deux riches contrées , échues à la Suède par le traité de Westphalie. Tout autre que Charles XII eût été effrayé d'avoir tant d'ennemis à combattre; mais le jeune monarque ne respirait que la guerre et les aventures , et il n'hésita point à prévenir lui-même , par une brusque attaque , les mauvais desseins que ses voisins avaient formés contre lui.

Ce fut contre le roi de Danemarck, son ennemi

le plus proche et son adversaire le moins redoutable, qu'il tourna d'abord ses armes ; en quelques jours une armée suédoise fut prête à seconder l'impatience de Charles, des vaisseaux la transportèrent en vue de la ville de Copenhague, qui est la capitale du Danemarck, et le roi n'eut pas plus tôt aperçu le rivage , qu'il s'élança dans une chaloupe avec plusieurs officiers, et vint toucher la terre à la tête de quelques centaines d'hommes, malgré une grêle de coups de feu que les Danois faisaient pleuvoir sur eux. On rapporte que dans ce débarquement , qui fut le premier combat auquel il assistât, Charles , entendant autour de lui un sifflement aigu qu'il ne connaissait pas, demanda à un officier anglais , placé à ses côtés , quel était ce bruit étrange qui sifflait à son oreille: «Sire, lui répondit cet officier avec sangfroid, » ce sont les balles de fusil qu'on vous tire. — Eh » bien! reprit le roi en riant aux éclats, ce sera » désormais ma musique.»

Quoi qu'il en soit , mes bons amis, celte audace extraordinaire d'un prince de dix-huit ans , à la tête d'une nation belliqueuse et redoutable, causa tant d'effroi au roi de Danemarck, que voyant sa capitale près de tomber au pouvoir de ce nouveau conquérant, il demanda aussitôt la paix que Charles lui accorda pour courir à la défense de Ja Livonie, que le czar Pierre lui-même ravageait avec quatre vingt mille Russes, pour exercer ses nouveaux soldats à la tactique européenne dont

il faisait lui-même l'apprentissage; car il voulait devenir général habile, comme il était devenu constructeur de navires et pilote par le travail et la persévérance.

Le premier soin de Charles XII , à qui son impétuosité ne permettait pas de supporter le moindre retardement, fut, en débarquant en Livonie, de rassembler une partie de son armée , tandis que le reste de sa flotte lui amenait de nouveaux bataillons : quoiqu'il n'eût encore auprès de lui que huit mille soldats, il n'hésita point un moment à marcher contre l'armée du czar, qu'il savait occupé en ce moment devant une petite ville appelée Narva, déjà réduite aux abois , et que l'ignorance seule des généraux moscovites , à qui Pierre n'avait pu faire connaître encore tous les secrets de la guerre , avait pu préserver jusqu'alors.

Quoique l'on fût alors en automne, mes jeunes amis, le climat de cette contrée du nord est si rude, qu'il y faisait déjà un froid beaucoup plus vif que celui que l'on éprouve à Paris au milieu de l'hiver; mais le froid ni les frimas ne pouvaient point arrêter Charles XII, et depuis Gustave- Adophe, les Suédois étaient accoutumés à braver toutes les saisons , contre l'ordinaire des autres nations de l'Europe, qui à l'approche des mauvais temps faisaient entrer leurs troupes dans des quartiers d'iver, c'est-à-dire dans des villes et des villages où elles attendaient le retour du

printeraps. L'infatigable czar imitait cette ardeur guerrière , et il est digne de remarque qu'à une époque où les peuples du midi , dans leurs climats tempérés , se seraient bien gardés de guerroyer , le Russe Pierre assiégeait Narva , et le Suédois Charles XII s'avançait pour la défendre. Parmi hasard singulier, et comme si la fortune n'eût pas encore voulu mettre en présence ces deux hommes si différens l'un de l'autre et pour* tant dignes d'être rivaux, le czar Pierre était absent de son camp, le jour où Charles, à la tête de ses huit mille Suédois, se présenta devant Narva. Aussi le combat qui s'engagea bientôt entre les deux armées ne fut-il pas de longue durée ; les Russes, effrayés de l'aspect belliqueux des Suédois, prirent la fuite en désordre, quoiqu'ils fussent beaucoup plus nombreux que leurs ennemis, et la victoire échut à Charles XII, qui déplora de l'avoir remportée si facile , quoique son cheval eût été tué sous lui dans la mêlée, où il s'était jeté avec toute l'impétuosité de son âge et de son caractère. Les Russes consternés abandonnèrent leurs tentes , leurs canons et un si grand nombre de prisonniers entre les mains des Suédois, que lorsqu'on compta les captifs , il se trouva qu'ils étaient cinq fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Charles XII, que cette multitude désarmée n'eût fait qu'embarrasser , ordonna qu'on la renroyât, ne pouvant la nourrir; il ne retint auprès de lui que les généraux et les officiers , qui

pour la pour la plupart étaient déjeunes boyards que Pierre avait destinés à apprendre l'art de la guerre , et qui , dans le camp de Charles XII , ne pouvaient se trouver à meilleure école.

On raconte que parmi les prisonniers qui furent amenés devant Charles XII, après la journée de Narva , se trouvait un jeune prince tartare, originaire des montagnes du Caucase, en Asie, qui avait voulu suivre le czar au siège de cette ville. Lorsque ce jeune homme fut présenté au roi à qui l'on rapporta la singulière destinée de cet Asiatique, qui, né sous le ciel brûlant de cette partie du monde, allait être conduit prisonnier à Stockholm, Charles ne put s'empêcherde s'écrier ; « C'est comme si quelque jour je me trouvais <t prisonnier chez les Turcs , » vous verrez plus tard, mes jeunes amis, que ces paroles, auxquelles alors on fit peu d'attention, devinrent une sorte de prédiction que les vicissitudes de la fortune ne tardèrent pas à réaliser.

41 â LA DTÈTE DE POLOGNE.

Depuis l'an 1700 jusqu'à l'an 1703.

Lorsqu'on apprit en Russie, mes jeunes amis , qu'une poignée de Suédois venait de remporter une éclatante victoire à Narva sur une armée dix fois plus considérable, la plupart des Russes, frappés d'épouvante, et ne pouvant croire, tant ils étaient ignorans , que les soldats du czar eussent pu être vaincus sans sortilège , firent des prières publiques à saint Nicolas , qui est le patron de la Russie, pour qu'il les délivrât de ces ennemis pernicieux ; mais Pierre , qui savait bien que le seul sortilège du roi de Suède avait été le courage et la discipline de son armée , comprit mieux que jamais qu'il devait, avant d'engager de nouveaux combats, donner à ses sujets le temps de s'aguerrir , et résolu d'éviter la bataille que Charles XII venait lui offrir , il n'essaya plus de défendre la Livonie contre cet impétueux conquérant. Par cette prudente retraite , il donna à ses soldats le temps d'oublier leur terreur , et se mit à même de saisir la première occasion favo-

rable qui se présenterait, pour tenter avec plus de succès, à l'avenir, le sort des armes.

A cette époque, comme je vous l'ai dit, le trône de Pologne était occupé par l'électeur Auguste de Saxe , à qui le choix des Polonais avait décerné la couronne; car il arrivait fréquemment que des princes étrangers fussent a})pelés au trône, et vous pouvez vous souvenir d'avoir lu quelque part que Henri 111, roi de France, avait été d'abord élu roi de Pologne, et qu'il s'échappa furtivement de ce pays pour venir succéder à son frère Charles IX, |)eu de temps après la fatale nuit delà Saint-Barthélémy.

Le roi Auguste , mes enfans , qui comme vous savez était de l'une des plus illustres maisons souveraines d'Allemagne, était un prince aimable, courageux et doué de mille qualités honorables , auxquelles il joignait une force de corps prodigieuse, et un extérieur aussi remarquable qu'imposant. Mais il avait eu l'imprudence , en voyant l'extrême jeunesse de Charles XII , de témoigner l'intention d'ajouter à ses états de Saxe et de Pologne plusieurs provinces allemandes qui appartenaient à la Suède depuis Gustave-Adolphe , et par cette démonstration inconsidérée, il s'était aitiré le ressentiment du monarque suédois , qui, après avoir forcé le roi de Danemarck à demanla paix , et vaincu l'armée du czar à Narva , résolut de tourner ses armes contre le prince saxon.

Or , VOUS saurez que , dans ce temps-là , le royaume de Pologne , par la forme de son gouvernement , ne ressemblait à aucun des autres états de l'Europe. Quoique les Po}«mais eussent un roi qu'il choisissaient à leur gré, ils donnaient à leur patrie le titre de République , parce que ce roi, une fois proclamé par les nobles, était obligé de ne gouverner le pays qu'avec l'agrément de ceux même qui l'avaient élu, réunis dans une assemblée appelée Diète , comme celle des princes d'Allemagne. Mais la diète de Pologne , mes enfans, avait plus de rapports avec ces rassemblemens tumultueux que les Franks et les autres peuples du nord introduisirent en Europe , après la chute de l'empire romain , qu'à une réunion de personnages graves et puissans ; les nobles Polonais, dont les principaux portaient les titres de Comtes et de Palatins, parce que le territoire de leur république était divisé en comtés et palatinats, se rendaient tout armés dans ces assemblées, presque toujours divisées et bruyantes, où à la plus légère discussion on voyait briller les sabres et éclater les menaces. Comme les anciens tribuns du peuple , dont je vous ai parlé dans l'Histoire romaine, un seul membre de la diète, en prononçant le mot latin Veto , qui veut dire tt je le défends, » pouvait s'opposer à une résolution de l'assemblée , et cette opposition entre gens armés et quelquefois échauffés par le vin était suivie le plus souvent de combats où le sang

n'était pas épargné. Aussi cette république, si l'on peut donner ce nom à une pareille anarchie , était-elle toujours partagée en plusieurs factions ennemies les unes des autres, dont la moindre circonstance soulevait la haine mutuelle, et livrait ce malheureux pays à toutes les horreurs de la guerre civile la plus acharnée.

Lorsque le roi Auguste fut informé que Charles XII, vainqueur à INarva, s'avançait en Pologne, il crut d'abord que la pospolite de ce royaume, courant aux armes .à sa voix , se hâterait de repousser cet audacieux conquérant, et que le premier choc de ses escadrons suffirait pour dissiper Farmée suédoise, comme ils avaient dispersé devant Vienne les hordes ottomanes ; mais ce monarque fut bientôt détrompé , lorsqu'il ne vit qu'un petit nombre de palatins répondre à son appel, et que la diète assemblée à Varsovie, qui est la capitale de la Pologne, lui défendit d'introduire dans le royaume les troupes saxonnes qu'il s'était proposé de faire venir d'Allemagne. Cette opposition inattendue fit aussitôt comprendre à ce prince, que tous ses ennemis n'étaient point dans les rangs suédois 5 et se voyant exposé sans défense aux entreprises de Charles XII , il n'eut d'autre ressource que d'implorer le secours du czar , intéressé, comme lui , à mettre un terme aux progrès du roi de Suède.

Pendant ce temps , mes jeunes amis, le conquérant , s'avançant à travers les plaines de Pologne,

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voyait chaque jour les villes et les villages se soumettre sans résistance, tant était grande en ce moment, dans tout le nord, la terreur du nom de Charles XII. Une seule fois Auguste voulut tenter le sort des armes auprès d'une ville appelée Clissau ; mais la victoire se déclara encore pour le roi de Suède , que rien désormais ne pouvait plus arrêter : Varsovie elle-même lui ouvrit ses portes , et le monarque saxon , réduit à chercher son salut dans la fuite , se vit forcé d'abandonner la Pologne, et de se retirer précipitamment en Saxe.

Mais Charles XII , devenu ainsi presque sans combats maître de la république Polonaise , n'était point encore satisfait d'avoir chassé Auguste de son royaume : dans son ressentiment contre ce prince infortuné, il résolut de lui enlever la couronne qu'il tenait du choix des Polonais pour la donner à un autre prince qu'il en jugeait plus digne, à l'exemple du grand Alexandre des Grecs, qu'il aimait à prendre pour modèle, surtout lorsqu'il conquérait des couronnes, pour les distribuer au hasard, ainsi que je vous l'ai raconté dans l'histoire d'Abdolonyme. Charles jeta les yeux, pour monter au trône de Pologne, sur un jeune palatin, nommé Stanislas Leczinski , de l'une des plus illustres familles du pays , que ses vertus et ses brillantes qualités rendaient digne de cette élévation. Personne, comme vous le croirez sans peine , n'osa s'opposer aux ordres de Charles , et

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Stanislas Leczinski , proclamé roi de Pologne, reçut de sa nation les mêmes sermens de fidélité que peu d'années auparavant elle avait prêtés au roi Auguste , qu'elle abandonnait maintenant, parce que la fortune l'avait abandonné.

Cependant Charles , étonné qu'Auguste vaincu ne lui demandât point encore la paix, avait résolu de le poursuivre jusqu'en Saxe; et l'Allemagne voyait encore une fois avec inquiétude les armées suéduoises s'avancer victorieuses comme au temps de Gustave-Adolphe. Secondé par la fortune , le roi de Suède, comme la plupart des grands capitaines^ ne mettait plus de bornes à ses projets de conquêtes; et, à la vérité, chaque circonstance de sa vie semblait devoir ajouter à sa confiance. Persuadé que la mort qui moissonnait chaque jour autour de lui ses plus chers compagnons d'armes ne saurait l'atteindre, il s'exposait souvent, avec toute la témérité d'un soldat , aux coups des ennemis , sans que l'habit simple qu'il portait attirât leur attention.

Un jour qu'il assiégeait une ville nommée Thorn , il s'aperçut que l'un des généraux de sa suite, nommé Lieven, vêtu d'un habit bleu brodé d'or , était en butte aux coups des assiégés qui l'avaient remarqué, et, par un mouvement de générosité qui lui était naturel , il ordonna à cet officier de changer de place avec lui ; mais à peine Lieven eut-il obéi , qu'un boulet de canon , le frappant à l'endroit même que Charles venait de

quitter, le renversa mort sur la place. Tous ceux qui entouraient le roi regardèrent cet événement comme un signe certain de la protection que le ciel lui accordait, et Charles XII lui-même ne put s'empêcher de croire que la Providence ne le réservât à l'accomplissement des plus grandes choses. Aussi , dès ce moment, rien n'arrêta plus sa marche victorieuse ; la Saxe presque entière fut envahie par les Suédois , et Charles vint camper aux portes de Leipsick , d'où il pouvait menacer Dresde, capitale de l'Electorat saxon , qui est peu éloigné de cette ville.

Pendant que ce monarque triomphant s'arrêtait dans cette contrée, comme pour donner à son ennemi le temps de se reconnaître, il eut le désir de visiter le champ de bataille de Lutzen , devenu si fameux depuis soixante ans par la mort de son grand-oncle Gustave- Adolphe, et voulut voir la place où ce héros était tombé. Lorsqu'on lui fit remarquer la pierre qui marque cet endroit fatal : « J'ai tâché , dit-il, de vivre comme lui , » Dieu m'accordera peut-être un jour une mort » aussi glorieuse.» Ces paroles , comme toutes celles de Charles, firent une profonde impression sur ses frères d'armes , qui le voyaient chaque jour affronter les plus grand dangers.

Uneautrefoisleroi,quiavaitordonnéquesonarmée observât la discipline la plus sévère dans ce pays qu'il afiectait d'épargner, parcourant à cheval les environs de ï^eipsick, vit un pauvre paysan

qui, les larmes aux yeux, vint se jeter à ses pieds, en se plaignant d'un soldat stiédois qui lui avait j)ris la nourriture de sa famille. Le roi fit aussitôt appeler le soldat , et lui demanda d'un ton sévère, s'il était vrai qu'il eût volé cet homme, comme celui-ci l'en accusait : «: Sire, répondit » le soldat, je ne lui ai pas fait tant de tort que )» Votre Majesté en a fait à son maître , car je » ne lui ai pris qu'un dindon, et vous lui avez » pris un royaume. » Charles eut peine à s'empêcher de rire en entendant cette réponse hardie, mais faisant aussitôt donner dix pièces d'or au Saxon, pour lui payer sa volaille, il renvoya le soldat sans punition, en se bornant à lui dire : « Souviens-toi une autre fois que si j'ai pris la » Pologne au roi Auguste , je n'en ai rien gardé » pour moi. »

Pendant ce temps, mes jeunes amis, ce prince infortuné voyant sa capitale menacée, ses états héréditaires envahis, son armée dispersée, et désespérant désormais d'être secouru par le czar, dont l'éloignement ne lui permettait plus d'attendre d'assez prompts secours, se décida à écrire de sa propre main au monarque suédois, et lui envoya des ambassadeurs pour solliciter la paix, que Charles consentit enfin à lui accorder, à condition qu'il renoncerait pour jamais au titre de roi de Pologne ; mais ce qui parut le plus amer au malheureux Auguste , ce fut d'être forcé de livrer à Charles un général livonien nommé Pat-

kul , que ce monarque , ordinairement sévère plutôt que cruel, condamna au dernier supplice comme traître , parce que étant né dans une province suédoise , il avait porté les armes contre la Suède. Cet acte de cruauté , le seul qui puisse être reproché à Charles XII, le rendit odieux à tous ceux qui en furent témoins, et cette vengeance inutile ternit cette victoire^ qu'un pardon généreux n'eût f.iit que rendre plus glorieuse.

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