DE SAINT-PÉTERSBOURG
puis tant de siècles se sont fixées des nations populeuses et actives. D'immenses solitudes, des steppes incultes et sablonneuses, des marais qui couvrent des provinces entières , d'épaisses forêts de sapin aussi antiques que le monde peut-être , se partagent ce vaste territoire , que traversent des fleuves larges et profonds. A travers ce pays sauvage rien n'est donc plus ordinaire que de parcourir des trajets considérables sans rencontrer un seul village, une seule habitation même pour s'abriter et prendre quelque nourriture : aussi le temps des voyages en Russie est-il la saison d'hiver, où la tene, constamment couverte de neige glacée . permet de faire usage de traîneaux , sorte de légères voitures sans roues que de rapides coursiers font glisser avec vitesse sur des patins de fer qui coupent la glace. Par ce moyen, on parcourt en peu de jours des dislances considérables ; mais le froid qui règne à cette époque sous ce climat rigoureux est tellement vif, que les voyageurs placés sur ces traîneaux sont obligés de s'envelopper entièrement d'épaisses fourrures pour éviter d'être gelés, ou de })érir par l'engourdissement qu'ils éprouvent.
Ce fut à travers cette contrée si difficile à traverser pendant plusieurs mois de l'année que Charles eut la témérité de conduire une armée suédoise, pour décider enfin par les armes la vieille querelle qui l'animait depuis si longtemps contrePiej re.Aceleffel,ilavaitréunilestroupesles
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plus nombreuses et les mieux disciplinées que la Suède eût jamais mises sur pied, et ne doutait pas qu'avec tant de braves gens, il ne lui fùtaisédedétrôner le czar, comme il avait dépouillé Auguste de la couronne de Pologne.
En peu de mois on le voit , sans être ralenti dans sa marche par les troupes que Pierre envoie à sa rencontre , s'avancer vers Moscou avec une intrépidité sans exemple , bravant à la fois les armes ennemies et les obstacles que lui ofifrent à chaque pas les solitudes qu'il traverse. Tantôt, pourjoindre plus promptement les Russes qui se retirent devant lui, il traverse une rivière presque glacée , ayant de l'eau jusqu'aux épaules, à la tête de ses gardes, et aborde le premier sur la rive opposée. Tantôt , dans une bataille où il s'est placé au poste le plus périlleux , il aperçoit dans la mêléeun jeuneSuédoisqu'il affectionne, blessé, et dont le cheval venait d'être tué; mettant aussitôt pied à terre , il lui donne son propre cheval, etcontinue à combattre à pied tout le reste du jour. Uneautrefois,iln'hésitepoint, pourdevanceri'ennemi de quelques marches , à s'engager dans une forêt de cinquante lieues d'étendue , coupée d'immenses marécages , où, après d'incroyables efforts, il est contraint d'abandonner presque tous ses canons et les bagages qu'une armée traine toujours après elle ; sessoldats succombent à la fatigue et aux privations, la plupart marchent nupieds et n'ont plus que des vêtemens en lambeaux ,
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mais rien n'est capable de l'arrêter : déjà il n'est plus qu'à cent lieues de Moscou; il n'est guère plus éloigné de Saint-Pétersbourg , et le bruit de son approche a répandu i'offroi dans les deux capitales de l'empire russe.
L'an 1709.
Cependant , mes jeunes amis , Pierre ne pouvait s'empêcher de voir avec une extrême douleur cet empire qu'il commençait à peine à tirer de la barbarie, dévasté par cet ennemi formidable : il n'ignorait pas que, parmi les Moscovites attachés aux anciens usages , on l'accusait d'être l'auteur de tous les maux de cette guerre désastreuse. Pénétré de douleur, il se décide enfin à envoyer secrètement au roi de Suède un officier polonais chargé de demander la {)aix. Mais lorsque celui-ci parvient , non sans peine , auprès de Charles XII : « Je traiterai avec le czar à Moscou, » lui répond fièrement ce prince, et tournant le dos à l'envoyé, il le renvoie sans lui adresser d'autres paroles.
Lorsque le czar apprit cette réponse arrogante du prince suédois , son indignation lui fit oublier les désastres de la Russie : o Mon frère Charles, » s'écria- t-il , veut faire l'Alexandre , mais je me
» flatte qu'il ne trouvera pas en moi un Darius. > En effet, mes enfans , la fierté de Charles XII, ne vous rappelle-t-elle pas celle du conquérant macédonien qui répondait durement aux ambassadeurs du roi des Perses que le monde ne pouvait souff'rir ni deux soleils ni deux maîtres?
Pendant ce temps, Charles XII, que ia terreur de ses armes avait déjà précédé à Moscou , quittant tout à coup la route de cette capitale, au grand étonnement de son armée et de Pierre luimême, s'avançait vers une province russe, que l'on nomme l'Ukraine , voisine de la mer Noire, et qu'habitent des tribu guerrières, mais sauvages , auxquelles on donne le nom de Cosaques zaporogues ou zaporaviens.
Ces Cosaques, mes bons amis, ne forment point une natioQ , car ils n'ont ni femmes ni enfans , et n'ont d'autre demeure que des tentes grossières qu'ils transportent à travers les vastes prairies de l'Ukraine , à peu près comme les Tartares vagabonds dont je vous ai parlédansd'autres histoires; la guerre et le pillage sont leurs seuls moyens d'existence, et ils sont surtout fort avides d'enlever de jeunes garçons auxquels ils inspirent le goût de cette vie errante et périlleuse , et qu'ils font entrer dans leurs rangs dès qu'ils ont la force de porter les armeset de conduire un cheval. Les pâturages de l'Ukraine nourrissentpour eux, dans la belle saison , une race précieuse de chevaux , À longue crinière flottante , petits de taille , mais
infatigables et accoutumés , lorsque la terre est couverte de neige , à se repaître d'écorce d'arbres. Le prince de ces Cosaques ou plutôt leur général,car ils forment moins un peuple qu'une armée, porte le titre d'Hetman. Ils le choisissent ordinairement parmi leurs guerriers les plus intrépides, et le czar de Russie lui confie le commandement de ces hordes indisciplinées.
L'hetman qui régnait sur les Cosaques dans le temps que Charles XU s'approchait de l'Ukraine se nommait Mazeppa; il était Polonais d'origine, et son histoire est si extraordinaireque je ne puis résister au désir de vous la raconter.
Dans sa jeunesse , Mazeppa était page d'un seigneur polonais farouche et sévère. Un jour que le jeune page avait commis quelque faute , son maitre ordonna qu'on le fouettât rudement , châtiment qui de tout temps n'a été appliqué qu'aux esclaves; mais Mazeppa, indigné de cette rigueur extrême , ayant frappé ceux que son maitre avait chargés de le châtier, cet homme impitoyable fit amener à l'instant même un cheval sauvage que quatre valets avaient peine à contenir, et ordonna que le malheureux jeune homme , entièrement dépouUlé de ses vétemens, fût lié avec de grosses cordes sur le dos de cet animal fougueux qui , lâché aussitôt à travers la campagne, franchit avec la rapidité de l'éclair un espace immense pour se diriger vers l'Ukraine , d'où il avait été amené peu dejours auparavant.
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Je ne saurais vous dire, mes enfans, quelles furent les angoisses de l'infortuné M azeppa, lorsque fortement attaché sur ce coursier indompté que ses gémisseraens ne faisaient qu'exciter, il se sentit emporter comme un trait, tantôt à travers des prairies marécageuses , tantôt à travers d'épaisses forêts dont les épines le déchiraient. Son sang ruisselait sur les flancs du fougueux animal qui , les naseaux ouverts et poussant des hennissemens, ne s'arrêtait devant aucun obstacle, traversait les plusgrandsfleuvesàla nage, et ne touchait la terre que pour reprendre sa course. Déjà deux fois la nuit avait succédé au jour, et le jour à la nuit , sans que l'animal furieux s'arrêtât , et Wazeppa privé de sentiment , était près d'expirer, lorsque enfin le cheval , épuisé de fatigue et de ù\\m , tomba lui-même, et demeura sans vie sur la terre. Peu s'en fallut alors que le malheureux jeune homme n'expirât dans cette affreuse position, ou ne devînt la proie des bêtes fauves , lorsque des Cosaques, l'ayant trouvé par hasard, reconnurent qu'il respirait encore ; les soins de ces hommes hospitaliers, qui pansèrent ses blessures, le rappelèrent à la vie, et Mazej)pa, reconnaissant envers ses bienfaiteurs , s'associa à leur vie errante et périlleuse. Il acquit parmi eux une si grande renommée par sa bravoure , qu'ils le choisirent pourhetman, et ne voulurent plus avoir d'autre chef. Pierre lui-même qui connaissait la valeur de Mazeppa le combla d'honneurset dcrichesses;
et le page polonais devenu, avec le temps, vieillard à barbe blanche, était admis quelquefois à Moscou à la table du czar.
Un jour que , dans un festin , Pierre se plaignait vivement à Mazeppa qu'il n'eût point encore adouci les mœurs de ses Cosaques, l'hetman lui représenta avec douceur que ces hommes farouches se plieraient difficilement à de nouveaux usages. Mais le czar échauffé par le vin , et indigné qu'on lui résistât , lui ordonna de sortir de sa présence , en lui donnant le nom odieux de traître. Mazeppa sortit en effet, mais un pareil outrage ne pouvait le laisser insensible, et étant retourné peu de temps après parmi les siens , il n'attendit qu'une occasion favorable pour venger l'affront qu'il venait d'essuyer.
Ce fut dans ce temps-là, mesenfans, que Charles XII, ayant pénétré en Russie , s'avançait vers Moscou, lorsque l'hetman ne doutant pas que le moment ne fût venu d'accomplir la vengeance qu'il méditait contre le czar, fit savoir secrètement au monarque suédois que , s'il voulait conduire son armée en Ukraine, pour y passer l'hiver qui s'approchait, les Cosaques acceuilleraient les Suédois comme des frères, et se joindraientà eux contre leurs ennemis. Charles XII crut facilement aux promesses du vieillard dont la réputation de valeur était parvenue jusqu^à lui, et ce fut alors qu'abandonnant tout à coup le chemin de Moscou , qu'il avail suivi jusqu'à ce moment ,
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il se dirigea vers le Borysthène , grand fleuve qui sépare l'Ukraine delà Turquie d'Europe, et se jette non loin d'Azoph dans la mer Noire.
C'était sur les bords de ce fleuve que Mazeppa devait joindre l'ariuée suédoise avec trente mille Cosaques et des provisionsabondantes ; mais lorsque Charles XII y parvint après des marches pénibles , où les fatigues et les privations avaient fait périr une grande partie de son armée , il n'aperçut que quelques petites troupes de cavaliers, qui s'éloignèrent de toute la vitesse de leurs chevaux, sans que les Suédois pussent enjoindre un seul.
Si vous avezbien compris jusqu'à présent, mes bons amis , le caractère opiniâtre et intraitable de Charles Xlf , vous ne serez point surpris sans doute eu apprenant que loin d'être rebuté par tant de fatigues , sou courage semblait croître avec les obstacles, et que son ame de fer, secondée par un corps infatigable, lui donnait la force de tout endurer sans se plaindre. Un jour qu'il passait une revue de ses gardes, un vieux soldat, sortant du rang, lui présenta un morceau noir et moisi d'un pain grossier d'avoine , le seul que l'armée suédoise eût reçu depuis plus de quinze jours ; le roi le prit , en mangea une partie , et , rendant le reste au soldat : « 11 n'est pas bon, ditil . mais il se mange. '> Ces mots répétés aussitôt de rang en rang ranimèrent ces hommes intrépides, qui en voyant leur roi partager ainsi toutes leurs
souffrances, étaient prêts à verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Enfin Mazeppa parut, mais seul , mais vaincu par le czar qui, ayant découvert sa trahison, avait taillé en pièces ses Cosaques et contraint l'hetman lui-même à prendre la fuite , sans armée , sans provisions, et n'ayant d'autre équipage que quelques chevaux chargés d'or que les Russes avaient laissés échapper. Ce fut par ce vieillard consterné, mais toujours intrépide, que Charles apprit que Pierre s'avançait, à la tête d'une armée formidable,pour accabler d'un seul coup l'audacieux conquérant qui avait osé s'aventurer dans des pays inconnus, où le climat seul et la misère eussent suffi pour l'ensevelir.
Cependant , mes bons amis, si Pierre avait résolu de livrer aux chances d'une bataille la destinée de son empire, Charles, de son côté, fatigué de tant de souffrances sans gloire, hâtait de tous ses vœux cette journée qu'il jugeait être décisive. Bientôt ces deux rivaux, dignes l'un de l'autre , se trouvèrent en présence , et ce fut auprès d'une petite ville appelée Pullava , que tout fut préparé pour cette lutte qui devait être la dernière.
Peu de jours avant ce combat, qui était devenu inévitable, Charles, qui voulait être présent à la moindre escarmouche , reçut au talon une blessure grave qui ne lui permit plus de monter à cheval. Quoique souffrant cruellement de cette blés -
sure, il ne manqua pas pourtant de se faire porter sur un brancard à la tête de ses troupes, les excitant par le souvenir de Narvaet dCgClissau à ne point redouter un ennemi qu'il leur avait appris à mépriser.
De son côté , le czar ne négligeait rien pour animer ses soldats; monté sur un cheval superbe, il parcourait leurs rangs , il les excitait à se souvenir de leur patrie , en leur représentant qu'ils n'avaient plus devant eux qu'un ennemi épuisé par les fatigues et les privations et consumé par les maladies. Aussi, de part et d'autre, jamais les Russes et les Suédois ne combattirent avec tant d'acharnement. La victoire , vivement disputée , semblait déjà pencher pour les Suédois, lorsqu'un boulet de canon ayant emporté les chevaux du brancard sur lequel le roi était couché , ce prince fut renversé , et le bruit s'étant? aussitôt répandu qu'il avait péri , le désordre le plus affreux se mit dans son armée. En vain, se faisant mettre à cheval , malgré les affreuses douleurs que lui causait sa blessure, il essaya de rallier ses braves Suédois ; la terreur fut plus forte que sa voix; son armée fut dispersée, ses drapeaux, ses bagages, restèrent au pouvoir des vainqueurs, et lui-même , près de tomber entre fleurs mains", n'eut que le temps de se faire porter dans un petit bateau qui se trouva là par hasard, et dont on fît usage pour le passer de l'autre côté du Borysthène. Un grand nombre de Suédois et de Polo-
nais qui avaient essayé de le suivre à la nage se noyèrent dans le fleuve ou furent égorgés sous ses yeux par les Russes, avant même qu'il eût touché la rive opposée. Ainsi , mes enfans , ce conquérant qui avait fait trembler l'Allemagne , fait et défait deux rois de Pologne , et ébranlé le czar lui-même sur son trône , fuyait blessé, abandonnant sur le rivage ennemi les débris de sa vaillante armée, n'ayant plus autour de lui que quelques fidèles serviteurs, et le vieux Mazeppa qui, pour ne point être retardé dans sa course , avait été forcé de jeter dans îe fleuve le peu de trésors qui lui restaient.
Charles qui , depuis l'instant où il s'était fait mettre à cheval, n'avait pas adressé une seule parole à ceux qui l'entouraient , au moment où la barque qui le portait touchait au rivage , demanda à un officier polonais , nommé Poniatowski, qui s'était dévoué à sa mauvaise fortune, ce qu'étaient devenus le comte Piper et les autres généraux de son armée qu'il était accoutumé de voir réunis autour de lui : «: Ils sont prison- 1» niers, » lui répondit Poniatowski. Prisonniers » chez les Russes! » s'écria le roi en haussant les épaules, » allons plutôt chez les Turcs , » On le plaça alors dans une mauvaise voiture que l'on avait amenée à grand'peine jusque-là, et l'on prit la route qui conduisait sur les terres des Ottomans, dont on n'était plus éloigné. Les chemins étaient si mauvais , que la voiture où était le roi
se rompit bientôt, et l'on fut obligé de le remettre de nouveau à cheval. Mais malgré ce fâcheux contretemps, son visage ne laissa point paraître le moindre signe d'abattement , et personne en le voyant ne se fût douté que ce prince , dont le maintien était encore si ferme et si assuré, venait d'essuyer une défaite qui ruinait à jamais sa fortune, et qu'une blessure grave lui faisait éprouver des douleurs aiguës.
Les soir de cette sanglante journée de Pultava, qui venait de décider du sort de l'empire russe, le czar Pierre fit amener devant lui tous les généraux de Charles XH que les chances de la guerre avaient fait tomber entre ses mains. Il leur fît rendre leurs épées,les traita avec les plus grands égards, et les ayant fait asseoir à un banquet somptueux qu'il avait fait préparer, comme pour contraster davantage avec la profonde détresse à laquelle les Suédois s'étaient vus réduits : « Je « bois , I» dit-il en se tournant vers ses prisonniers , « à la santé de mes maîtres ! — Votre Ma- «i jesté , » repartit l'un des généraux captifs, « a » bien profité de nos leçons. » Cette courtoisie n'empêcha pas que , peu de jours après , le czar envoya en Sibérie presque tous ceux qu'il appelait ses maîtres, où le plus grand nouibre d'entre eux mourut sans avoir revu sa patrie.
4S8 CHARLES XII A BEINDËR.
CHARLES Xn A BENDER.
Depuis l'an 1709 jusqu'à l'an 1714.
Tandis que Charles XII fugitif et blessé allait chercher un asyle chez les Turcs , mes jeunes amis, le czar Pierre ramenait son armée triomphante à Moscou , où il donnait à son peuple le spectacle d'un triomphe à la manière des anciens Romains.
I! voulut que ses soldats rentrassent dans cette capitale sous sept arcs triomphaux ornés de verdure, et il déploya pour cette pompe guerrière toute la magnificence que lui permettait alors la prospérité de cet empire qu'il avait en quelque sorte créé. Son régiment des gardes préobazinski vêtu, armé et exercé à l'européenne, ouvrait la marche du cortège , suivi de tous les canons et chariots de guerre pris aux Suédois àPultava; chacun de ces équipages était traîné par huit beaux chevaux couverts de housses écarlates et pendant jusqu'à terre : après cet attirail marchaient plusieurs milliers d'officiers et de soldats portant les drapeaux, les étendards , les armes de
CBARLES XII A EEIVDliR.
toute espèce, eiiievés aux ennemis, sorte de dépouilles guerrières encore teintes du sang de ceux qui les avaient défendues et de ceux qui les avaient conquises ; mais ce qui attirait tous les regards au milieu de ce spectacle remarquable , c'était le brancard sur lequel Charles XII s'était fait porter à Pultava , que l'on avait trouvé sur le champ de bataille, tout brisé de deux coups de eanon. Derrière ce brancard venaient en foule les généraux , les officiers et les soldats Suédois faits prisonniers dans cette désastreuse journée, destinés à être maintenant l'objet de la curiosité de cette populace, que le bruit de leurs exploits avait fait trembler si long-temps. Le czar paraissait enfin maniant avec grâce le même cheval qu'il avait monté à Pultava , et entouré des généraux qui avaient partagé ses exploits et contribué à sa victoire. Ce pompeux cortège traversa ainsi les rues de Moscou , au bruit des cloches de toutes les églises , au son des tambours et des trompettes , et surtout au milieu des acclamations d'une foule immense de peuple accourue sur son passage, et qui ne cessait de faire retentir l'air des cris mille fois répétés de : Vive le czar, notre père ! En un mot Pierre parut environné de tant de gloire aux yeux de ses sujets dans cette solennité dont l'éclat n'était dû qu'à sa valeur et à son génie, que depuis ce temps , ils lui donnèrent le surnom de Grand, que la postérité n'a fait que confirmer. Cependant le bruit de la défaite de Charles XII
440 CHARLES XII à BENDER.
n'avait pas tardé à se répandre dans toute l'Europe, où elle excita peut-être moins de surprise que de joie, car personne n'avait pu voir sans appréhension ce conquérant s'aventurer aussi loin de ses états; et s'il eût triomphé du czar, chacun eût pu craindre que le monde entier ne suffît pas à l'ambition démesurée de cet autre Alexandre. Aussi tout ce que Charles avait fait en dix années de victoires fut-il bientôt effacé : le roi Auguste de Saxe remonta aussitôt sur le trône de Pologne que Stanislas Leczinski , l'élu de Charles XII , fut forcé de lui abandonner : le czar s'empara presque sans résistance de la Livonie, de la Finlande, et de toutes les provinces voisines de la Baltique , qu'il désirait depuis long-temps d'enlever aux Suédois ; et il ne resta plus à cette nation malheureuse , épuisée d'hommes et d'argent par la folle témérité de son roi, que la gloire de ses anciens succès, et la craintede nouveaux revers.
Pendant ce temps Charles XII, consumé d'une fièvre brûlante que lui causait sa blessure, était parvenu, à travers des déserts affreux, auprès d'une ville nommée Bender, où réside ordinairement un gouverneur turc, auquel on donne le titre de Séraskier ou de Pacha. Ce gouverneur, en voyant arriver le roi de Suède , suivi d'une troupe d'environ deux mille Suédois, Cosaques ou Polonais, qui à travers mille périls étaient parvenus à le rejoindre, mais ressemblaieint plutôt, tant ils étaient couverts de haillons et défigurés
CHARLES XH' A BENDER. -4-41
par la misère, à une troupe de mendians et de vo- Jears qu'aux débris d'une vaillante armée, ne voulut point admettre un si grand nombre de fugitifs dans sa ville ; mais [«ar respect pour les devoirs de l'hospitalité, que les Ottomans, à l'exemple des Scythes leur aïeux, ne refusent jamais aux étrangers, il fit savoir à Charles XÎI qu'il pouvait s'établir avec sa suite dans une plaine voisine de Beiider, où il lui envoya à l'instant même quelques tentes pour s'abriter, et des provisions pour nourrir sa troupe. En peu d'instans les compagnons de Charles, accoutumés de})uis longtemps à la vie des camps, élevèrent des barraques de bois et de paille autour de sa tente, et pour la première fois, depuis plus d'une année, le roi de Suède et ses compagnons purent goûter quelque repos.
La générosité des Ottomans envers le monarque fugitif ne se borna point à ces premiers secours : peu de temps après, le sultan Achmet ïll qui régnait alors à Constantinople , envoya lui-même complimenter son bote sur son arrivée, et lui adressa de riches présens, tels que des armes d'Orient du plus i^rand prix, de magnifiques chevaux de bataille, des étoffes de soie et de cachemire, un grand nombre de chariots et des équipages de toute espèce, en lui faisant savoir en même temps que chaque jour il recevrait cinq cents éeus d'argent pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa troupe.