LE CARDINAL XIME7<ÈS
une impolitesse capables d'irriter CL*lte naliuii fîère et généreuse, qui n'oubiiait point qu'elle seule, trente ans aujjnravant, s'était affranchie du joug des Maures, et qu'en ce moment même une poignée de Castillans, sousia conduite de Fcrnaiid Cortès, se disposait à conquérir un autre monde jdus riche que l'Europe tout entière.
Ce mécontentement du peuple espagnol n'échappa point au sage Ximenès , qui , malade en ce moment, s'était mis en route pour aller mettre ses hommages aux pieds du nouveau souverain ; cependant, avant de paraître devant le roi, il crut devoir lui écrire pour le supplier d'éloigner de sa personue d'orgueilleux étrangers dont la présence indignait la nation espagnole; mais quelle fut sa douleur et sa surprise, lorsqu'au lien d'une réponse douce et affectiicuse qu'il attendait paur récompense de ses bons services, il reçut l'ordre de se retirer à Tolède [)our y attendre la cour, et la défense de se présenter devant le monarque, avant d'y être appelé. Une pareille injus lice fut un coup mortel pour le glorieux vieillard, qui prévit dès lors que de grands malheurs allaient fondre sur sa patrie : le cœur déchiré de cette ingratitude, qu'il était loin de pressentir, il ne survécut que quelques licures à ce coup inattendu , et cet homme vénérable, qui avait soutenu avec tant de noblesse une éclatante pros[)érilé, succomba sous le poids d'une disgrâce qu'il savait n'avoir point méritée.
CHARLES- au INT EMPEREUR. 97
GHARLES-QUINT EMPEREUR.
L'an 1519.
Si VOUS avez bonne mémoire, mes jeunes amis, vous devez vous souvenir d'avoir lu dans l'histoire du moyen âge, qu'en Allemagne, lorsqu'un empereur venait à mourir, ce n'était point son fils ou son plus proche parent qui héritait de la couronne, mais que sept des principaux seigneurs de l'empire, auxquels on donnait le titre d'Electeurs, se réunissaient aussitôt dans la ville de Francfort, pour faire choix d'un nouveau monarque.
Ce fut précisément ce qui arriva lorsque TempereurMaximilien, déjà parvenu à un âge avancé, mourut trois ans après l'avènement de son petitfils Charles d'Autriche à la couronne d'Espagne; mais dès que les électeurs se furent assemblés à Francfort, ils se trouvèrent bien embarrassés en apprenant qu'ils allaient êlre forcés de choisir leur empereur entre plusieurs princes également puissans et redoutables, qui, chacun de leur côté, menaçaient d'entrer en Allemagne avec une armée, si la dignité impériale leur était refusée.
Or, il faut que vous sachiez , mes enfans, que
98 GHARLES-QUIRT EMPEREUR.
les principaux trônes de l'Europe étaient alors occupés par des souverains qui se distinguaient également par des talens remarquables et une ambition démesurée. En Espagne, c'était Charles d'Autriche, déjà possesseur de plusieurs grands royaumes; en France, François T*", illustré dans ces dernières années par la victoire de Marignan et la conquête du duché de Milan ; en Angleterre, le capricieux Henri Vlll, dont je vous ai tant parlé dans l'histoire de ce royaume. Tous trois, à des titres difiërens, prétendaient obtenir la puissance impériale, et chacun d'eux, s'il le fallait, était prêt à soutenir ses prétentions par les armes. Cependant le roi d'Angleterre renonça bientôt à cette fantaisie; mais les deux rivaux les plus redoutables, c'étaient Charles et François, tous deux jeunes, vaillans, également avides d'étendre leur domination.
Au milieu de cette étrange perplexité, les électeurs de Francfort, ne sachant sur quel choix s'arrêter pour prévenir les malheurs qui paraissaient prêts à fondre sur leur patrie, jetèrent les yeux sur le duc de Saxe, l'un d'eux, que l'on nommait Frédéric-le-Sage, à cause de sa prudence et de ses vertus; mais ce prince méritait trop bien le surnom qu'on lui avait donné pour accepter une couronne aussi périlleuse, et il supplia ses collègues d'accorder la pourpre impériale à Charles d'Espagne, en leur représentant que ce prince, qui annonçait les plus heureuses qualités, était le
CHARLES-QUIÎVT E1ÎPEREUR. 99
petit-fils du dernier empereur Maxirailien, et que la maison d'Autriche était une des plus illustres de l'Allemagne. Ce choix aussitôt proclamé dans tout l'empire y fut accueilli avec joie, et s'il mécontenta les rois qui avaient prétendu à cette formidable puissance, aucun d'eux, du moins en ce moment, ne tenta de s'y opposer par la force; mais nous verrons plus tard que cette préférence obtenue par le prince espagnol sur le roi de France, devint entre les deux nations la cause d'une longue suite de guerres sanglantes , qui troublèrentpendant bien des années la tranquillité de l'Europe.
Charles d'Autriche, en recevant la couronne impériale à Aix-la-Chapelle, prit le nom de Charles V, ou Charles-Quint, parce qu'il était en effet, depuis Charlemagne, le cinquième prince de ce nom qui portât le titre d'empereur; et il se trouva dès ce moment l'un des plus puissans monarques qui eussent jamais régné dans le monde, puisqu'il possédait à la fois, non seulemement l'Espagne, la Sicile, le royaume de Naples, les Pays-Bas, l'empire d'Allemagne, mais encore un grand nombre d'iles et de contrées que les Espagnols venaient de découvrir en Amérique.
Je dois vous faire remarquer ici , mes jeunes amis, à l'occasion de l'avènement de Charles-Quint à la dignité impériale, que jusqu'à cette époque, lorsqu'on adressait la parole à un roi de France, d'Angleterre ou d'Espagne, on ne lui donnait
100 Cn^ULES-QUINT EMPEREUR.
d'autre litre que celui de votre Grâce ou de votre Altesse; mais que Charles, devenu empereur d'Allemagne, exigea qu'on l'appelât votre Majesté, sans doute pour témoigner cju'il se regardait comme placé dans uil rang plus élevé que tous les autres monarques ; mais cette distiuction par laquelle il prétendait établir la suprématie de la puissance impériale sur toutes les autres couronnes ne fut que peu durable; car depuis cette époque, les autres souverains de l'Europe ont suivi cet exemple ; et il n'en est pas un seul aujourd'hui, quelle que soit d'ailleurs l'étendue plus ou moins considérable de ses États, à qui l'on ne donne aussi le titre de majesté.
âlARTIX LUTUblK. 101
Depuis l'an 1517 jusqu'à l'an 1524.
Quand je vous ai raconté dans un autre livre, mes jeunes amis, l'intéressante histoire de la première croisade, je vous ai dit que le [jape Urbain H, pour engager les chrétiens à délivrer la Palestine du joug des Sarrassins, avait promis dans l'assemblée de Clermont, à tous ceux prendraient la croix pour cette guerre sainte, de leur accorder des indulgences, c'est-à-dire la rémission de tous leurs péchés.
Depuis cette époque, de semblables faveurs avaient été accordées par les papes aux chétiens en diverses occasions, et Léon X qui avait fort à cœur de terminer la magnifique église de Saint- Pierre, que construisait Michel-Ange , imagina, {)Our se procurer les sommes considérables nécessaires à ces grands travaux, de promettre aussi des indulgences à tous ceux qui contribueraient de leur argent à l'achèvement de ce majestueux édifice. Par l'ordie du souverain pontife, des moines se mirent à parcourir les dififérentes contrées de l'Europe [)our offrir, à ce prix, des indul-
gences aux fidèles; et TAlIeniagne particulièrement fut remplie de ces missionnaires, qui , par des discours publics, excitaient la piété des î)euples, à mériter les bienfaits que le pape voulait bien leur accorder.
Or il y avait à cette époque, à Vittemberg, ville capitale du duché de Saxe , où régnait l'électeur Frédéric-le-Sage , dont je vous parlais tout à l'heure, un simple religieux saxon, nommé Martin Luther, qui passait pour Tun des hommes les plus savans et les plus éloquens de son temps.
Ce Luther, mes bons amis , qui ne devait qu'à son mérite la renommée dont il jouissait dans toute l'Allemagne, était né dans une pauvre famille de paysans , qui ne vivaient que du travail de leurs mains ; mais son père , quoiqu'il ne fût qu'un simple ouvrier, avait voulu que, dès sa plus tendre enfance, le petit Martin fréquenlât les écoles, où les enfans pauvres apprenaient à lire; et celui-ci montra de bonne heure de si belles dispositions pour s'instruire, que ses maîtres le prirent en amitié , et se firent un plaisir de lui apprendre tout ce qu'ils savaient. Bien différent de ces écoliers légers ou indolens, qui lassent la patience de leurs professeurs et de leurs parens, au lieu d'utiliser les leçons dont ils regrettent souvent trop tard de n'avoir pas mieux profité, le jeune Luther fit de rapides progrès dans toutes les sciences que l'on enseignait alors dans les écoles de Vittemberg, où se rendaient des étudians de
toutes les provinces de l'Allemagne; mais comme ses parens étaient trop pauvres pour le nourrir, il lui arrivait souvent d'aller le soir chanter à la porte des maisons, pour qu'on lui donnât un morceau de pain.
Certes, mes bons amis, personne ne se doutait alors que l'écolier mendiant de Vittemberg, dont le nom n'était pas même connu dans sa ville natale, jouerait bientôt un rôle important en Europe. Mais vous avez déjà eu occasion, dans les histoires que vous connaissez, de remarquer que la Providence a souvent permis que les plus petites causes produisent les plus grands effets; et que les hommes même les plus obscurs deviennent quelquefois entre ses mains , les instrumens dont elle se sert pour raccomplissement de ses volontés éternelles.
Un jour que Luther, déjà devenu grand , se promenait à la campagne avec un de ses camarades, il survint un violent orage, et les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se réfugier sous un arbre isolé, pour s'abriter contre la pluie qui tombait par torrens. Mais à peine eurent-ils atteint cet asile, que la foudre tomba sur l'arbre même où ils s'étaient crus en sûreté , et le compagnon de Luther fut tué à ses côtés. Le péril que ce jeune homme courut dans cette circonstance, et le malheur de son camarade qu'il aimait tendrement, lui causèrent un si vif effroi, qu'il fît vœu, s'il en échappait, d'entrer dans un couvent
104 MAKTIW LUTHER.
de moines, et de s'y consacrer à Dieu pour le remercier de lui avoir sauvé la vie.
Cependant, en rentrant à Vittemberg , Luther ne fit part à personne de son dessein, de peur que l'on ne cherchât à l'en détourner 5 il ne changea même rien à ses habitudes et à ses autres occupations; mais quatorze jours après cet événement, qui l'avait si fortement ému, sans même consulter ses parens, de peur de les affliger, Martin se retira dans un monastère, où il ne consentit à revoir son vieux père que le jour où il fît solennellement, aux pieds des autels, les vœux qui devaient le lier pour toujours. Ce n'est pas, mes enfans, que Luther ne fût pas alors un jeune homme vertueux, et je dois même vous dire que tant qu'il vécut, il ne perdit jamais le respect et la tendresse qu'un bon fils doit à l'auteur de ses jours; mais il lui semblait que Dieu même l'appelait à son service, et qu'il ne lui était pas permis de s'y refuser. Son père pleura d'abord amèrement ce fds qu'il regardait comme mort, puisqu'il venait de jurer de ren(mcer pour toujours au monde; mais ensuite il s'en consola, en apprenant que son cher Martin était regardé connne l'un des moines les plus savans de son couvent, et que déjà on ne l'appelait plus autrement que le docteur Luther,
Ce fut dans ce temps-là, mes jeunes amis, et deux années seulement avant l'avènement de Charles-Quint à l'empire, que les moines envoyés
MAUTIN lUTHER. 105
par Léon X, pour répandre les indulgences en Allemagne, arrivèrent à Vittemberg, où leurs discours attirèrent la foule dans les églises. Martin Luther ne fut pas des derniers à se rendre à leurs sermons; mais lorsqu'il entendit qu'ils vendaient des indulgences pour de l'argent, il en témoigna sa surprise, et osa annoncer publiquement, et même faire afficher dans la ville, que le souverain pontife n'avait pas le droit d'obtenir ainsi les sommes des fidèles, pour l'achèvement de Saint- Pierre de Rome. Tout autre que Luther, sans doute, eût tenu ce langage imprudent sans que personne y attachât la moindre importance; mais connue celui-ci avait utie grande réputation de savoir et d'éloquence^ ses discours se propagèrent rapidement dans les pays voisins , et le bruit en vint même jusqu'à Rome, où le pape ne tarda pas à en être instruit.
Dans le premier moment, Léon X . qui avait souvent entendu parler des talens du docteur saxon , s'alarma peu de son audace ; mais ensuite, pour faire cesser les pUùntes qu'il recevait de tous côtés contre le moine de Vittemberg , il envoya l'ordre à Luther de se rendre davant lui pour se justifier des torts qu'on lui imputait , et en être puni s'il était aussi coupable qu'on le disait ; car vous savez que le pape est le prince de l'Église chrétienne, et que les religieux de toutes les nations doivent lui obéir en tout ce qui concerne notre sainte religion.
106 MARTIN I-CTHER.
Maintenant il faut que je vous dise, mes bons amis, que ce n'était pas la première fois qu'une résistance à peu près semblable éclatait contre la cour de Rome , et si vous avez lu l'histoire de France, vous devez vous rappeler ces malheureux Albigeois qui, du temps de Louis VIII , furent traités avant tant de barbarie pour une pareille faute. Depuis cette époque , des événemens de la même nature avaient eu lieu dans différens pays de l'Europe ,• et cent ans environ avant Luther , l'Allemagne elle-même avait vu un prêtre bohémien , appelé Jean Huss , brûlé vif pour avoir soutenu dans ses écrits de semblables erreurs; mais Dieu avait permis sans doute que l'Église chrétienne fût alors divisée par les passions violentes deshommes , et Luther, sans le savoir, avait donné le signal d'une des plus désastreuses révolutions qui eussent jamais désolé le monde.
Cependant le moine saxon, ayant appris que le pape lui ordonnait de se rendre à Rome, se disposait à obéir sans crainte et sans défiance , lorsque ses amis, craignant pour lui le sort de Jean Huss, s'il allait se mettre entre les mains de ceux qu'il avait offensés , le supplièrent de n'en rien faire, et le duc de Saxe qui aimait Luther à cause de son mérite , ayant intercédé pour lui auprès du souverain pontife, obtint qu'un légat, c'est-àdire un envoyé du pape, se rendrait à Worras, ville située sur les bords du Rhin , où une diète ( c'est ainsi qu'on nomme l'assemblée des principaux
MARTIN LUTIiER. 107
seigneurs et barons allemands) se réunirait pour entendre la justification du docteur, et lui infliger un châtiment s'il l'avait mérite. L'empereur Charles-Quint lui-même, qui venait d'arriver en Allemagne, se rendit à Wornis où une foule incroyable dépeuple était venue de toutes les parties de l'empire.
Certainement, mes enfans, lorsque Luther à Vittemberg avait parlé pour la promicre fois contre les indulgences, il était loin de prévoir combien de célébrité et de nialheurs cette action imprudente allait attirer sur sa tête; car depuis ce jour il n'eut plus un seul instant de repos sur la terre, et l'orgueil dont il ne put se défendre fit éclater en lui un caractère irascible et passionné, qu'on avait été bien loin de soupçonner jusqu'alors. Ce n'est pas pourtant qu'il tirât alors le moindre avantage de cette célébrité; et il était encore^ si pauvre le jour où il dut se présenter à Worms devant la diète , qu'il fut obligé d'écrire à son. protecteur, le duc de Saxe, pour le supplier de lui envoyer une robe noire, afin qu'il pût paraître convenablement velu devant cette assemblée.
Lorsque Luther se présenta devant la diète de Worms, avec le maintien assuré que lui donnaient son savoir et son humeur audacieuse, la hardiesse de ses discours excita autant de surprise que d'émotion parmi les as6istans,dont un grandnombrc étaient déjà secrctenienl disposés en sa faveur. Dès le premier jour , l'attlaencc de la foule qui se
Ï08 MARTIN LITHER.
pressait dans toutes les rues qu'il devait traverser fut si considérable, qu'on fut obligé de le conduire secrètement par des souterrains jusqu'au palais où la diète était réunie. Là, le légat du pape ayant menacé Luther de la vengeance terrible dont l'Église frappe les hérétiques, le fougueux docteur déclara qu'il refusait de se soumettre au pape, et qu'il en appelait au futur concile universel, c'està-dire à une réunion de tous les évêques chrétiens. Après ces paroles , il sortit avec emportement de l'assemblée , et , dès la nuit suivante, quittant furtivement la ville de Worms, où ses amis l'avaient prévenu que ses jours n'étaient plus en sûreté, il prit le chemin de Vittemberg, espérant encore y trouver un refuge conire le ressentiment de ses adversaires.
Il me serait impossible, mes enfans, de vous peindre quelle fut l'indignation du légat et de tous les ennemis de Luther, lorsqu'ils apprirent sa fuite de Worms et le mépris qu'il semblait faire de leurs menaces; et ils s'adressèrent à l'empereur lui-même, pour obtenir que ce moine arrogant leur fût livré; mais le duc Frédéric, informé de leurs desseins et voulant sauver Luther du danger qu'il s'était attiré par la violence de ses discours, envoya à sa poursuiteunetroupede cavaliers masqués qui , l'ayant atteint dans une forêt à peu de distance de Vittemberg, l'enlevèrent à ceux qui l'accompagnaient et le conduisirent, de toute la vitesse de leurs chevaux, dans un château
nommé Wartboiirg , où il passa neuf mois entiers, sans que personne au monde pût découvrir ce qu'il était devenu.
Pendant tout ce temps, Frédéric-le-Sage, qui n'avait pas même confié le nom de son prisonnier à ceux (jui le gardaient , eut soin qu'il fût traité par eux avec les plus grands égards, espérant le préserver ainsi de la vengeance de ses adversaires ; mais celte longue absence ne ralentit in l'animosité de ces derniers contre le docteur, ni la violence de son caractère irascible ; car ce fut en sortant de cette retraite que Luther fit imprimer el répandre avec^ profusion un grand nombre d'écrits contre le pape , qu'il avait composés pendant sa captivité , et ouvrit ainsi en Allemagne une source inépuisable de discordes, en décidant plusieurs princes et une multitude de personnes de toute condition , à se sé])arer comme lui, de l'Église romaine, et à fonder une nouvelle religion à laquelle il donna le nom de religion léformée , c'est-à-dire corrigée. Ceux qui embrassèrent alors la doctrine du moine saxon , se distinguèrent des autres chrétiens par le titre de luthériens; et celte distinction fut cause qu'après ' avoir vainement cherché à se rapprocher parle raisonnement, les peuples et les rois coururent aux armes pour faire prévaloir leurs opinions j)ar la force.
Ainsi , mes bons amis , un simple moine , par la puissance de sa parole et de ses écrits, arma lus
110 DIARTIN LULHER.
nations les unes contre les autres, en altérant le respect et l'obéissance que depuis seize siècles tous les peuples chrétiens conservaient au chef de l'Église romaine; et la religion réformée, fondée par Luther en Allemagne , se répandit bientôt dans tous les autres royaumes de l'Europe , où elle alluma un incendie que pendant plus de deux cents ans , des torrens de sang ne purent éteindre, comme vous le verrez dans la suite de cette histoire.
LES COMMUNEROS d'eSPAGNE. 111
LES GOMMUNEROS D'ESPAGNE.
L'an 1521.
C'est une tâche si difficile à remplir, mes jeunes amis, que de gouverner un grand royaume, qu'il ne faut point nous étonner que Charles-Quint, qui possédait à lui seul les plus vastes Etats de l'Europe, pût à peine suffire à tous les travaux qu'exige une puissance si étendue. Cependant c'était un prince sage et prudent, qui savait mieux qu'aucun monarque de son temps choisir des ministres hahiles, et mettre à profit les talens des hommes marquans qui vivaient sous son règne. Quoiqu'il n'aimât point la guerre avec cette ardeur qui caractérise les conquérans, il ne manipiait ni de courage ni d'hahileté pour la faire avec gloire, et l'on peut dire avec vérité que dans toute sa carrière, il ne se trouva jamais au-dessous du rang élevé où la Providence l'avait placé.
Pendant que Lutheragitait l'Allemagne par ses prédications, l'Espagne ne présentait pas un aspect ])îus tranquille. Les Castillans, qui, comme je vous l'ai dit, avaient vu avec tant de peine leur jeune
112 LES COMMDÎSEROS d'eSPAGNE.
roi entouré de seigneurs étrangers, ne furent pas moins mécontens, lorsqu'à la place de l'illustre Xiraenès, Charles, au moment de se rendre en Alraagne pour recevoir la couronne impériale, confia le gouvernement de l'Espagne, avec le titre de régent, à un cardinal flamand nommé Adrien d'Utrecht, qui avait été son précepteur dans son enfance.
Ce n'est pas, mes bons amis, que le nouveau régent fût un homme injuste ou cruei, mais comme il ne connaissait pas les mœurs et le caractère fier et ombrageux de la nation Castillane, il lui arriva plusd'une fois, sans le vouloir, d'exciter le mécontentement public, en préférant les étrangers qui avaient suivi Charles en Espagne, aux anciens serviteurs de son aïeul Ferdinand-le-Catholique. Cela fut cause quelorsque, selon un ancien usage, il convoqua, parordredu roi, les cortèsde Castillepour leur demander de grosses sommes d'argent, le peuples'attroupa dansla plupartdes villes du royaume, et poursuivit à coups de pierres les seigneurs et les bourgeois qui se rendaient à cette assemblée, en les accusant de vendre l'Espagne aux Flads, et de prodiguer son or à ces odieux élran-
Lorsqu'un pays est agité par des troubles civils, mes jeunes amis, on est surpris de voir de tous côtés surgir des hommes qui, sans ces circonstances, seraient restés toute leur vie obscurs et inconnus. C'est qu'alors des [)assions violentes s'eaipa-
LES COMMUNEROS d'eSPAGWE. llS
rent des esprits les plus calmes, et ne permettent plus à personne de demeurer paisible spectateur du mouvement dont il est environné. Ce fut précisément ce qui arriva en Esf>agne, lorsque le peuple fit éclater s(m mécontentement contre la domination flamande, et que, d'une extrémité à Vautre de ce royaume, chacun C(mrut aux aimes, quoique les [)Ius turbulens mêmes ne cessassent point de protester de leur respect pour Charles- Quint, et de l'amour qu'ils lui ])ortaicnt.
Parmi les villes dont les habitans s'étaientlivrés avec violence à la rébellion, celle de Tolède avait été le théâtre des plus coupables excès de la part de la po[)uIacequi, toujours aveugle dans ses haines, avait confondu les innocens avec les coupa bles, en égoigeant tous les Flamands qui étaient tombés entre ses mains. On ne peut même calculer à quels désordres cette malheureuse cité se fût trouvée en proie, si les mutins, qui n'avaient point de chef, n'eussent forcé un jeune seigneur, nomméJuan de Padilla, de se mettre à leur tète.
Juan de Padilla, mesenfans, que ses qualités aimables et son affabilité avaient rendu l'idole du peuple de Tolède, avait trop de grandeur d'àme et de générosité pour approuver les excès auxquels il s'était livré : mais d'un autre coté, comme il était sincèrement attaché aux anciennes coutu- ^i),esde son pays, il voyait avec peine que Charles pût confié à des mains étrangères le gouvernement /Llun roya^nie, qui renlVraiait tant d'hommes ho-
1 14 LES C0MMUNERO8 d'eSPAGNE.
norables et dévoués à son service. Devenu chef des rebelles sansledésirer, Padilla voulut du moins que le pouvoir dont il était revêtu fût utile à sa patrie, et proposa à toutes les villes d'Espagnede former une ligue pour la défense de leurs communes; car vous saurez que, dans ce royaume, comme en France et en Angleterre, les cités s'étaient aussi affranchies dès le plus ancien temps. La proposition de Padilla fut acceptée avec empressement dans toute l'Espagne, et tous ceux qui embrassèrent ce parti reçurent le nom de Communeros, ce qui veut dire, en espagnol : « les Communiers. n
Cependant, avant de tirer l'épée contre les soldats du régent, Padilla résolut d'envoyer à l'empereur Charles-Quint, qui se trouvait alors en Allemagne,unedéputationdesprincipauxCommuneros, pour le supplier très humblement d'avoir pitié des malheurs de son peuple, et de rappeler les étrangers qui s'étaient rendus odieux aux Castillans par leur arrogance et leurs déprédations; mais Charles, irrité contre les rebelles qui avaient jeté le trouble dans son royauiue, refusa de recevoir leurs députés, en leur faisant savoir qu'ils eussent à se retirer proraptement, s'ils ne voulaient être saisis par ses gardes, et châtiés comme ils le méritaient. Les députés revinrent donc consternés en Espagne, et Padilla, voyant que tout espoir d'accommodement était perdu, puisque l'empereur refusait d'entendre les plaintes de ses sujets,
LES COÎinLI^EROS d'eSPAGNE. 115
se prépara, quoiqu'à regret, à décider cette grande querelle par la force des armes.
Maintenant il faut que je vous dise qu'au moment où lesCommuneros se disposaient à marcher contre les troupes du roi, ils s'aperçurent avec douleur qu'ils n'avaient pointd'argent pour acheter desépées, deslances et des munitions, et payer les soldats qu'ils avaient pris à leur service; mais, comme la plupart d'entre eux étaient pauvres, ou avaient déjà donné tout leur bien pour la cause qu'ils avaient embrassée, ils lurent très embarrassés de subvenir à ces dépenses considérables.
Or, vous saurez , mes eiifans, que de tous les pays chrétiens, il n'eu est aucun où les églises soient plus magnifiquement décorées qu'en Espagne : là, il n'est pas un autel qui ne soit chargé d'or et de diamans; là, chacune des statues des saints porlo des valeurs considérables en joyaux et en pierreries, dont la piété des fidèles s'est plue à les embellir de tout temps. Aussi, dans leur détresse, les Commimeros ne trouvèrent pas de moyen plus prompt pour faire face aux besoins de la guerre qu'ils préparaient, que de s'approprier les richesses déposées dans les chapelles do la cathédrale de Tolède, l'une des plus somptueuses du monde entier; mais, comme ils craignirent avec raison d'exciter l'indignation du peuple en touchant à ces objets sacrés et vénérables, ils firent usage d'un stratagème, pour satisfaire à la fois une nation profondément reli-
116 LES COMMCNEROS d'eSPAGNE.
gieiise et l'impérieuse nécessité qui les dominait.
Juan de Padilla avait épousé une jeune et belle dame Castillane, nommée Maria Pacheco,qui, sachant à quel embarras son mari se trouvait réduit, parut sur la place publique de Tolède avec plusieurs autres femmes de qualité, en habits de deuil, les cheveux épars, les pieds nus et les yeux remplis de larmes, et engagea les autres femmes de la ville à la suivre à la cathédrale, pour s'emparer des trésors qu'elle renfermait, et demander pardon à Dieu et à ses saints de l'audace que l'amour de la patrie leur inspirait.
En effet, en peu d'instans Maria, ayant rassemblé une foule considérable de femmes de toute condition, se mit à leur léte pour se rendre eu procession à l'église où, se meurtrissant le front contre terre, s'arrachant les cheveux et déchirant leurs vêtemens en signe de pénitence, elles dépouillèrent les autels et les statues des riches drneraens dont ils étaient surchargés, et les remirent aussitôt aux Comrauneros, qui les vendirent à l'instant même pour acheter les armes qui leur étaient nécessaires ; mais le peuple, témoin de cette scène, demeura muet et consterné de voir que l'on osât ainsi porter la main sur des choses qu'il était accoutumé à respecter, et depuis ce moment, aucun Espagnol ne douta que les Communeros ne fussent punis tôt ou tard de leur sacrilège.
Les premiers combats qui eurent lieu entre les
IE9 COMMUNEROS d'eSPAGNE. 117
troupes du roi et celles des communes , furent presque tous à l'avantage de ces dernières; quoique Charles eût envoyé contre les révi»Ués le comte de Haro , l'un des plus habiles généraux espagnols de ce temps, la victoire se déclara pour Padilla , qui se rendit maître de plusieurs villes demeurées fidèles à l'empereur, et en derniei' lieu de celle de Tordesillas , où vivait depuis de longues années , dans une profonde retraite , Jcanne-Ia-Folle , toujours inconsolable devant le cercueil de son époux, dontellene se lassait point d'attendre le réveil.
Lorsque Padilla, qui connaissait les égards dus à une grande infortune , se présenta devant la reine avec les marques du plus profond respect, elle lui tendit sa main qu'il baisa en s'agenouillant devant elle , selon le cérémonial usité à la cour d'Espagne; mais lorsqu'il voulut l'entretenir des malheurs du royaume, et des maux dont il était le théâtre, cette princesse parut tout à coup s'éveiller comme d'un songe , parla de son [)ère Ferdinand-le-Catholique comme s'il eût été encore vivant , s'informa de son fils Charles , et ne consentit qu'avec peine à sortir une seule fois de son appartement , pour se montrer au peuple et assister à un tournois que Padilla avait fait préparer en son honneur; mais hélas ! cette femme infortunée retomba bientôt après dans son triste état de démence , et ce fut le dernier éclair de raison dont elle jouit tant qu'elle vécut.
1Î8 LES COMMUNEROS d'eSPAGNE.
Cependant Charles-Quint , indigné de l'audace des révoltés et des victoires qu'ils avaient remportées sur ses soldats , envoya contre eux une nouvelle armée qui ne tarda pas à les joindre auprès d'un village appelé Viîlalar, où s'engagea bientôt une terrible bataille. Les Coramuneros , excités par l'exemple de leurs chefs, combattirent encore dans cette journée avec la plus grande valeur ; mais cette fois la victoire ne couronna point leurs efforts, et, accablés par le nombre et la discipline de leurs ennemis, ils furent mis en fuite et laissèrent le champ de bataille couvert de morts et de raourans. Juan dePadilla, au désespoir, en voyant la déroute des siens , se précipita seul au milieu des ennemis pour rétablir le combat ou du moins périr avec gloire ; mais cette consolation même lui fut refusée ; car ayant été criblé de blessures et renversé de son cheval, il tomba vivant entre les mains du comte de Haro , qui ne se crut certain de la victoire qu'après l'avoir désarmé.
Dès que Padilla se vit ainsi au pouvoir de ses ennemis, il ne doutapointqu'une prompte mort ne dût être le châtiment de son patriotisme, et se prépara à la subir sans honte sur un échaftiud, comme il l'avait affrontée sans crainte dans les batailles.
Informé dès le lendemain qu'il était condamné au dernier supplice, avec les principaux Comnmneros qui avaient été pris à Viîlalar, il demanda et obtint de ses gardiens la permission d'écrire deux lettres mémorables, adressées, l'une à Maria
LES COMMUriEROS d'eSPAOE. 119
Pacheco, sa femme . pour l'instruire de sa destinée, et lui recommander un jeune fils qu'il laissait après lui; l'autre , à la ville de Tolède , où il était né, dans laquelle il se glorifiait de verser son sang pour la sainte cause de sa patrie. Ces deux lettres touchantes, que l'histoire n'a pas dédaigné de conserver, mes enfans , font regretter que cet imprudent jeune homme aitfaitusage, pour troubler sa patrie, des nobles qualités dont il était doué. C'est que les âmes généreuses peuvent être entraînées à de grandes erreurs par leur propre vertu , et Padilla périt victime d'un patriotisme ardent, auquel, si le succès l'eût couronné, le monde entier eût accordé des louanges.
Les derniers instans de Juan Padilla , mes jeunes amis, furent dignes du reste de sa vie. Au moment de marcher au supplice , il entendit un de ses compagnons d'infortune s'indigner qu'on les eût flétris du nom de traîtres , dans la sentence qui les envoyait à la mort : «i Ami, lui dit le '• héros castillan, ce n'est plus ici le moment de '» montrer le courage d'un guerrier ; aujour- » d'hui il faut savoir mourir avec la douceur d'un » chrétien, x Ce furent là ses dernières paroles.
La défaite de Villalar et la mort de Padilla mirent fin aux troubles causés en Espagne par les Communeros. En vain la courageuse Maria Pacheco, sa veuve, dans l'espoir d'exciter les Castillans à la vengeance, parcourut les rues de Tolède, tenant son fils dans ses bras , et faisant porter de-
120 LES COMMDNEROS d'eSPAGNE.
vant elle un tableau qui représentait le supplice de son époux ; tous les efforts de cette femme infortunée furent inutiles, et Tolède ayant ouvert ses portes aux vainqueurs , elle se vit réduite ta fuir avec son enfiint en Portugal , où elle ne parvint qu'à travers mille dangers, déguisée sous les vêtemens d'une femme du peuple.
Peu de temps après ces événemens, mes jeunes amis , le cardinal d'Utrecht fut appelé , par la mort de Léon X, au trône pontifical qu'il occupa sous le nom d'Adrien VI; et Charles -Quint , étant venu en Espagne vers cette époque, accorda un pardon généreux à tous les Communeros, à l'exception pourtant de leurs [)rincipaux chefs , dont la tête fut mise à prix, quoiqu'en même temps, il défendît secrètement qu'on les poursuivît avec trop de rigueur. Unjour même que ce prince magnanime s'était arrêté dans un village pour se reposer , un de ses courtisans, pensant lui être agréable, l'avertit que des proscrits étaient cachés près de ce lieu , et que rien ne serait plus facile que de les faire saisir par ses gardes: «Je n'ai rien » à craindre de ces hommes, répondit l'empereur, » en jetant un regard sévère sur le délateur , et » vous feriez mieux de les avertir que je suis ici, « que de me déclarer leur retraite. » Ces belles paroles couvrirent de honte l'infâme dénonciateur, mais elles firent plus d'amis à Charles-Quint en Espagne, que la mort de cent chefs rebelles ne lui eût ôté d'ennemis.
L'an 1522.
Depuis que François l*^' et Charles crAutriclie avaient tous deux prétendu à la couronne impériale, mes bons amis, une mutuelle inimitié ne cessa point de diviser ces princes , qui tous deux jiresque également jeunes, impatiens et ambitieux, auraient voulu gouverner l'Europe sans partage. François était plus guerrier, plus entreprenant que son adversaire, mais Charles l'emportait sur lui par sa prudence et son habileté.
Cette rivalitéentre les deux monarques les plus puissans de leur siècle ne tarda pas à éclater l'année même que Charles-Quint fut élevé à l'empire, et cette fois encore, le Milanez qui, depuis la bataille de Marignan , était resté au pouvoir de François 1^', devint le théâtre de cette guerre.
A celte époque, mes enfans, Lnulrec, ce vaillant capitaine français dont je vous ai parlé dans l'histoire de Gaston de Foix , avait été chargé par François P' de défendre le duché de Milan con-
\2% L5 SIËGË DE RHODES.
tre les Impériaux ( c'est le nom que l'on donne le plus souvent aux soldats de l'empereur).
Or, la plus grande partie de l'armée de Lautrec se composait de Suisses , qui , toujours mutins et arrogans, quoiqu'ils fissent chèrement payer leurs services, forcèrent ce général à livrer bataille aux troupes impériales, en le menaçant de l'abandonner s'il refusait plus long-temps de décider parles armes à qui devait appartenir le Milanez. Cette bataille, qui s'engagea ainsi malgré Lautrec , auprès d'un village connu sous le nom de La Bicoque, devint en effet û\tale aux Français, qui, accablée parle nombre et troublés par l'indiscipline des Suisses, furent entièrement défaits et contraints encore une fois d'abandonner l'Italie, déjà si souvent funeste à notre nation.
Peu de temps après cet événement, le duché de Milan fut rendu par Charles-Quint h François Sforce , frère de cet indolent Maximilien qui , quelques années auparavant , avait obtenu de François 1*"" d'aller vivre en France comme un simple particulier; mais le nouveau duc ne reçut cette faveur de Charles , qu'à la condition qu'il 88 reconnaîtrait vassal de l'empire , c'est à-dire qu'il obéirait à l'empereur comme au temps de la féodalité, un vassal obéissait à son suzerain.
Mais, tandis que l'Allemagne était agitée par les prédications de Luther , et que Charles et François se préparaient à continuer cette guerre dans laquelleils n'avaient encore fait que s'essayer,
un danger inattendu vint menacer la chrétienté tout entière, et répandre l'effroi parmi les nations de l'Europe.
II y avait déjà soixante-dix ans environ , mes enfans, que les musulmans s'étaient emparés de Constantinople, ainsi que vous l'avez lu dans l'histoire du moyen âge , et de[»uis ce temps les Turcs, occupés d'affermir leur puissance en Asie, n'avaient point tenté de nouvelles incursions vers l'Occident, lorsque le quatrième successeur de Mahomet II, Soliman , surnommé le Magnifique, à cause de la splendeur dont il aimait à s'entourer, monta sur le trône de Stamboul. C'était le prince le plus habile et le plus guerrier qui eût encore porté le titre de sultan, et , comme il n'ignorait point que les rois chrétiens étaient divisés entre eux, il résolut d'étendre son empire en s'emparant de la Hongrie, qui, connue vous savez, est la province la plus voisine de la Turquie , et vint à la tête d'une armée considérable assiéger Belgrade, l'une des villes les plus fortes de cette contrée, dont il se rendit maitre en peu de jours. Le bruit de cette catastrophe jota la terreur dans toute l'Allemagne, et Soliman, enivré d'une victoire si facile , annonçait déjà qu'avant peu le croissant des janissaires flotterait sur les murailles de Vienne, capitale de l'Autriche et de tout l'empire allemand.
Maintenant, mes bons amis, je ne sais si vous vous souvenez encore de ces illustres chevaliers
(le Saint Jean de Jérusalem qui, après avoir vaillamment défendu la TerreSainle contre les infidèles, avaient été réduits, après la conquête de la Palestine par les Sarrazins , à se retirer dans l'île de Rhodes; depuis cette époque , ils avaient fait de la ville principale de cette île l'une des cités les plus formidables du monde entier, par l'épaisseur de ses murailles, l'élévation de ses tours et la forme de son port , où un grand nombre de galères pouvaient s'abriter contre les tempêtes, et dont l'entrée était fermée par une forte chaîne tendue entre les deux rochers sur lesquels étaient posés autrefois les ])ieds du fameux colosse , dont je vous ai parlé dans l'histoire ancienne. Placés ainsi à peu de distance des rivages d'Asie, les chevaliers de Rhodes n'avaient point cessé d'être les ennemis déclarés des infidèles , que leurs vaisseaux poursuivaient avec acharnement sur toute la Méditerranée, et « l'étendard de la religion, » c'était ainsi que l'on nommait le pavillon des hospitaliers de Saint-Jean, était plus redouté des musulmans que celui de la plupart des princes chrétiens.
Soliman-le-Magnifique , avant de poursuivre ses conquêtes en Europe , résolut de ne pas souffrir plus long-temps que cetl'e île importante servît de retraite à ces infatigables ennemis de l'Islamisme; mais comme il n'ignorait pas combien cette poignée de guerriers était intré[)ide , il ^5^ sembla en Syrie une armée de plus de deux
cent mille soldats , qu'une flotte considérnble fut chargée de transporter à Rhodes, pour s'en emparer.
Dans ce temps-là, mes enfans, le grand-maître de Saint Jean de Jérusalem était un vieux chevalier français, nommé VlUiers de L'Ile-Adam , dont le courage et Fhabileté étaient connus de toutes les nations chrétiennes. Dès que ce vaillant capitaine coimut les desseins que le sultan avait formés contre son île , et le nombre de soldats qu'il rassemblait pour en faire le siège, il écrivit au pape, à rem[)ereur et aux rois de France et d'Angleterre, pour les informer du danger qui menaçait le dernier rempart de la chrétienté en Orient, et les supplier d'envoyer des soldats et des vaisseaux au secours de la cité menacée ; mais tous ces princes étaient occupés de leurs intérêts et de leurs querelles, et Rhodes eût été réduite à de bien fiûbles ressources si, à l'appel de leur grandmaître, tous les chevaliers qui se trouvaient dispersés en France , en Italie , en Angleterre , en Allemagne, ne fussent accourus avec le désir de mourir pour la défense de la religion chrétienne, selon le vœu qu'ils en avaient fait en entrant dans Tordre. Ceux même de ces hommes intrépides que leur âge ou leurs infii mités auraient pu dispenser de ce sacrince, ne manquèrent pas de se rendre à ce poste périlleux, et plusieurs d'entre eux périrent par les lerapêles en cherchant à traverser la Méditerranée sur de simples barques de pê-
cheurs , pour obéir à leurs devoirs et à leurs sermens.
Cependant l'intrépide grand-maitre, à l'approche du péril qui le menaçait, n'avait rien négligé pour vendre chèrement au sultan la conquête qu'il méditait. Afin de pouvoir nourrir ses soldats pendant un long siège , il avait fait des approvisionnemens considérables de vivres de toute espèce, et avait environné Rhodes d'un triple rempart, armé d'un nombre considérable de canons qui devaient le rendre inabordable. En même temps il avait fait distribuer des armes à tous les habitans de l'île , et était parvenu à leur inspirer un si grand courage , que les femmes mêmes se couvraient d'habits d'hommes pour combattre à côté de leurs maris et de leurs frères. Malheureusement , lorsque le grand-maître passa la revue de ses troupes, il ne trouva pas que leur nombre s'élevât au-dessus de six mille combattans, parmi lesquels on ne comptait pas plus de six cents chevaliers de toute nation.
C'était bien peu , mes enfans , que six mille hommes pour combattre et repousser cette innombrable armée turque, dont les vaisseaux ne tardèrent pas à couvrir la mer , et à débarquer sur la plage des nuées de soldats , dont le cercle noir environna bientôt les murailles de Rhodes; mais l'armée musulmane eut à peine touché la terre que les canons des assiégés tirèrent sur eux avec une telle violence, qu'une multitude de Turcs pC'
rirent foudroyés, et que les janissaires eux-mêmes, épouvantés de cette défense à laquelle ils ne s'attendaient point, demandèrent à grands cris à se rembarquer, pour se soustraire au sort que leurs camarades venaient d'éprouver.
Dans ce moment même, Soliman débarquait au milieu de son armée consternée, et saisi de fureur en voyant la lâcheté des janissaires , il fit élever à l'instant môme un trône au centre de leur camp, et ayant ordonné à plusieurs milliers d'entre eux de se rendre sans armes en sa présence, il les fit environner par ses gardes , qui , le cimeterre à la main, semblaient prêts à exécuter le premier ordre qu'il leur donnerait.
A la vue de cet appareil elfrayaiit, ces malheureux ne doutèrent pas que le sultan, dont ils connaissaient la sévérité, ne les eût ainsi rassemblés pour les punir d'une manière terrible d'avoir fui devant les chrétiens. De tous côtés, on n'entendit que des plaintes et des gémissemens, et leurefli'oi s'accrut encore, lorsque Soliman, montant sur 8(ni trône et jetant sur celte troupe tremblante des regards courroucés : «t Si j'avais dû {)arler à de » véritables soldats, leur dit-il d'une voix irritée, )» je vous aurais permis de paraître devant moi » avec vos armes ; mais puisque vous n'êtes plus » désormais que de misérables esclaves, il n'est j) pas juste que vous portiez des épées, qui n'ap- H partiennent qu'à des hommes libres et coura- » geux; cependant si vous êtes trt)p lâches pour
» combattre une poignée de chrétiens, je ne veux » pas que votre honte rejaillisse sur tous les muu suhnans, et votre sang du moins servira à inti- » mider ceux qui pourraient être tentés de vous » imiter. » En achevant ces paroles menaçantes, le sultan fit un signe à ses gardes, qui, levant tous à la fois leurs sabres étincelans, allaient égorger sans pitié les janissaires proternés, lorsque l'Aga, c'est-à-dire le chef de cette troupe ordinairement si terrible dans les batailles, se jeta à ses pieds, et le supplia de permettre que du moins ils mourussent pour son service, en combattantles chrétiens, afin d'eflFacer au prix de tout leur sang la honte dont ils s'étaient couverts. Soliman, qui n'avait feint cette colère que pourefi'rayer les coupables par la crainte du châtiment , parut céder avec peine aux prières de l'Aga, qui était l'un des plus vaillans généraux de son armée; mais enfin il permit qu'on leur rendit leurs armes, à condition qu'ils retourneraient au combat à l'instant même, et périraient tous jusqu'au dernier, plutôt que de retomber dans une pareille faute.
Dès ce moment, mes jeunes amis, il ne se passa plus un seul jour sans que les murs de Rhodes ne fussent le théâtre de mille combats sanglans et acharnés, où les chrétiens et les musulmans déployèrent une égale valeur. Pendant plusieurs mois, Villiers de L'Ile-Adam et ses chevaliers, dont un grand nombre périrent ea combattant sur les murailles, ne prirent de repos ni jour ni nuit.
LE glÉGE DE RHODES. 129
sans cesse couverts de leurs armures, et se préparant à la mort glorieuse qu'ils affrontaient, par la prière et les sacremensque notre religion accorde aux mourans. Ce fut ainsi qu'ils parvinrent, à force d'héroïsme et d'intrépidité, à repousser plus de cent assauts des Ottomans, que Soliman luimême animait de sa présence, en se plaçant aux postes les plus périlleux.
Pendant les guerres qui suivirent la ligue de Cambrai, que je vous racontais il n'y a pas longtemps, mes enfans, un officier espagnol, nommé Pierre de Navarre, avait inventé un nouveau moyen de destruction, dont tous les peuples de cette époque ne tardèrent pas à ùùre usage, tant les hommes sont ingénieux à se nuire ; ce procédé désastreux se nommait une mine, et il consistait à placer au pied d'une muraille une certaine quantité de poudre à canon qui, enflammée tout-à-coup par une mèche allumée, produisait une explosion terrible, et renversait la muraille en écrasant tous ceux qui s'y trouvaient placés pour la défendre. L'usage des mines, que l'on emploie encore à présent à la guerre, exige une grande habiletéetbeaucoupdeprudence; car il arrive souvent que le mineur lui,- même périt dans son travail, lorsqu'il ne s'éloigne pas assez vite pour échapper à l'explosion.
Lassé de tant d'efforts que le ctmrage des assiégés semblait rendre inutiles, Soliman ordonna qu'on employât la mine pour renverser une partie
du rempart, etpénétrer dans Rhodes ; par ce terrible moyen, il réussit en effet à pratiquer une brèche considérable dans la première muraille; mais quels furent à la lois la surprise et le découragement des Ottomans, lorsqu'ils aperçurentdevant eux un nouveau rempart que les Rhodiens avaient élevé, et que le grand-maitre lui-même s'apprêtait à défendre à la tête de ses plus vaillans chevaliers! A cette vue, Soliman s'arrêta saisi d'admiration, et il perdit tout espoir de jamais vaincre de pareils ennemis.
Cependant six mois entiers s'étaient écoulés depuis que Rhodes était assiégée, et taul de combats avaient coûté la vie à plusieurs milliers d'hommes de partet d'autre, lorsque le sultan apprit par la trahison d'un esclave grec qui s'était échappé de la place, que cette malheureuse ville n'était plus qu'un monceau de décombres, et que ses défenseurs, la plupart blessés ou accablés de fatigues, étaient réduits à un si petit nombre, qu'uneiplus longue résistance était devenue impossible ; de son côté l'intrépide grand-maitre, touché dumalheur de tout ce peuple qui n'avait plus de maisons pour s'abriter, et qui commençait à manquer des alimens les plus nécessaiçps à la vie, se rendit aux prières des prêtres et des marchands rhodiens qui vinrent, en pleurant, le supplier de ne pas prolonger davantage une résistance inutile, puisque toutes les nations chrétiennes semblaient les avoir abandonnés, Villicrs de L'ile-Adam, quoi-
qu'à regret, se vit donc forcé de demander au sultan la permission d'abandonner cette île qu'il ne pouvait plus espérer de défendre ; en recevant ce message, Soliman ne put cacher sa joie d'une pareille prière à laquelle il n'hésita point à se rendre ; mais comme il était grand et généreux, il voulut voir lui-même ce guerrier intrépide qui avait opposé une si longue résistance, à l'une des plus formidables armées ottomanes qui eussent encore menacé rEuro[)e. Plein d'admiration pour le courage de ce glorieux vengeur du christianisme, le sultan offrit au grand-maître de lui accorder tous les honneurs, toutes les dignités qu'il pourrait désirer, s'il consentait à passer à son service ; mais Villiers avait trop de grandeur d'âme pour trahir ainsi la religion pour laquelle il avait juré de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang; et la seule grâce qu'il sollicita du vainqueur, fut d'emmener sur les galères qui lui restaient toutes les familles chrétiennes qui voudraient le suivre.
Peu de jours après cet entretien, à la vue de toute l'armée ottomane, le ])etit nombre de chevaliers qui avaient survécu à tant de batailles, quittèrent l'île de Rhodes où ils avaient acquis une gloire immortelle; le grand-maître se rendit à Rome, où il fut accueilli du pape Adrien VI avec tout le respect et les égards dus au noble défenseur de notre religion ; et en a[>prenant la gloire que les chevaliers de Rhodes venaient d'ac-
quérir, François P*^ et Charles- Quint, tout occupés qu'ils étaient de leurs querelles, ne purent s'empêcher de rougir, d'avoir ainsi livré à leurs propres eflForts cette poignée d'intrépides guerriers, qui avaient arrêté pendant six mois devant leur cité en ruines toutes les forces de l'empire ottoman.
Quelques années plus tard, mes enfans, le dernier de ces princes, voulant honorer le courage des chevaliers de Saint-Jean, donna au grandniaîlre Villiers de L'Ile-Adam, qui vivait encore, une petite ile de la Méditerranée, nommée Malte, qui devint bientôt aussi funeste aux musulmans d'Afrique que Rhodes l'avait été à ceux d'Asie. Pendant deux siècles les chevaliers de Malle, dignes successeurs des hospitaliers de Jérusalem, continuèrent à combattre sur les mers les vaisseaux des musulmans; et cette île leur appartenait encore il y a environ quarante ans, lorsque leur ordre, auquel se rattachaient tant de glorieux souvenirs, fut aboli du consentement des principaux souverains de l'Europe.
1;E CONNÉTABLE DE BOURBOR. 133