EPIMÉNIDE
Près d'ici j'aperçus tout à l'heure
Des hommes qui marchaient modestement vêtus. Les bourgeois, pour les voir sortant de leur demeure, S'écriaient : « Les voilà, ces sages citoyens De l'État et du roi les plus fermes soutiens! »
AR1STE
On doit bien cet éloge à leur vertu suprême. Comment ne pas bénir ceux dont les nobles voix Aux peuples opprimés ont rendu tous leurs droits?
Malgré son âge, Ëpiménide n'est pas un louangeur du temps passé. Il applaudit beaucoup à tous ces changements ; il est enchanté d'apprendre que la Bastille n'i:xiste plus. Dans le jardin des Tuileries , où est le lieu de la scène, se succèdent plusieurs personnages qui continuent de mettre ce survivant de l'autre siècle au fait des nouvelles mœurs et des nouvelles institutions. C'est un journaliste qui veut tenir ses lecteurs si bien au courant de l'insurrection brabançonne, qu'il annonce les événements dès la veille. C'est une vendeuse de brochures et de feuilles du jour, qui trouve bon débit avec la politique , dont tout le monde est si occupé; c'est un joli abbé de ruelles chantant sur l'air ô'Urphéc :
J'ai perdu mon bénéfice; Rien n'égale ma douleur.
C'est un censeur de l'ancien régime qui se plaint de voir son étal supprimé par la liberté d'écrire; c'est un ex-avocat général, M. Fatras, qui plaide aussi pour le
sien, et crie à outrance contre les réformes judiciaires :
Parlons d'abord de la justice, C'e^t un métier que je connais; J'ai vécu quarante ans de rapports et d'épice : Les dossiers m'ont cent fois vu plier sous le faix, Et j'usai sur mon dos dix robes de palais;
Mais la justice criminelle Pour moi, dans tous les temps, eut surtout des attraits. C'est là, Monsieur, que j'excellais, Et l'on veut que j'adopte une forme nouvelle, Pour rendre mes nouveaux arrêts !
Ils ne respectent rien de nos anciens décrets; Ils ont aboli tout, tout, jusqu'à la torture.
Dans la nouvelle procédure, Avant de les punir, on prouve les forfaits ; Et, jusques au moment où le crime est notoire, Le jugement est suspendu.
Ah! si l'on veut tous les en croire, Aucun d'eux ne sera pendu.