LE THEATRE-FRANÇAIS PENDANT LA RÉVOLUTION
Premières manifestations politiques. — L'Ambitieur et l'Indiscrète et M. Necker. — Charles IX. — Chénier. — Talma. — Dugazon.
— Les deux partis politiques au Théâtre-Français. — Charles TI redemandé. — Orages violents à cette occasion. — Pièces de circonstance. — Le Réveil d'Épiménide. — Le Tombeau de De'silles.
— Le Despotisme renversé. — Le Couvent. — Le Mari Directeur.
— Les victimes cloîtrées. — Progrès de la discorde. — Le théâtre du Palais-Royal, r Son origine. — La salle de la rue de Richelieu. — La scission s'accomplit. — Ouverture de la salle Richplieu avec Talma et les autres dissidents. — Rivalité des deux théâtres. — L'Ami des Lois — Graves événements à l'occasion de cette pièce. — La Commune et l'appel à la Convention. — Le général Santerre. — Patnéla. — Les Comédiens-Français arrêtés et leur théâtre fermé. — Leur condamnation imminente. — Comment ils furent sauvés. — Le régime de la Terreur au théâtre de la République. — Dugazon acteur et auteur. — L'Émigrant. — Le Modéré.— Le Patriote du dix août. — Le Jugement dernier des Rois.
— L'ancien répertoire revu et corrigé. — Le neuf thermidor et la réaction. — Les diverses fractions de l'ancienne Comédie-Française. — Le théâtre Louvois fructidorisé. — Impopularité et dence du théâtre de la République. — Triple direction do Sageret.
— Réunion générale et reconstitution à la salle Richelieu.
La Révolution était commencée : la Bastille venait de tomber. Les opinions, les passions, les luttes de cette
époque allaient se refléter dans les théâtres, où l'on pourrait jour par jour en suivre l'empreinte. L'histoire des spectacles est aussi celle de la Révolution, histoire qui s'écrivait partout, là comme à la trihune et dans la rue. Le Théâtre-Français devait surtout y avoir une grande part, et recevoir plus que tout autre le contrecoup des événements qui renouvelaient la France et ébranlaient l'Europe.
Le jeudi 23 juillet 1789, le Théâtre-Français donna un spectacle composé de Gaston et Bayard, par de Belloy, et de la Partie de Chasse de Henri IV, de Collé, avec l'annonce que « le produit de cette représentation sera offert à MM. les Gardes-Françaises. » La conduite des sous-officiers et soldats de ce corps, le jour de la prise de la Bastille, leur faisait une popularité à laquelle le théâtre payait son tribut. Quelques jours après, une manifestation curieuse se produisait par une pièce où personne, pas plus les comédiens que le défunt auteur, n'avait soupçonné un à-propos.
Le 30 juillet, avait lieu à la Comédie-Française la reprise de l'Ambitieux et l'Indiscrète. — Qu'est-ce que l'Ambitieux et l'Indiscrète? * demanderont beaucoup de lecteurs. L'on n'est pas tenu, en effet, de connaître les œuvres complètes de Destouches, où sont enterrées douze à quinze pièces en cinq actes et en vers, très-oubliées et très-dignes de l'être; mais les ouvrages médiocres, mauvais même, d'un auteur, si nombreux qu'ils soient, ne portent pas préjudice aux bons; c'est par ceux-ci que l'on juge de son talent ; or, Destouches, par bonheur pour lui, a fait le Glorieux et, en seconde ligne, le Philosophe marié.
Cette pièce de l'Ambitieux et l'Indiscrète, qui porte la
vieille qualification de tragi-comédie, sans doute parce ([lie la scène se passe à la cour, qu'on y parle d'affaires d'État, et que, parmi les personnages, figurent un roi et son premier ministre, car l'action n'a rien de tragique, et tout le monde se porte bien au dénoûment, — cette pièce, disons-nous, avait eu très-peu de succès dans sa nouveauté, en 1717. Ce qui lui valut l'honneur d'une reprise en 1789, c'est apparemment qu'en fouillant le vieux répertoire jusqu'au fond, Mole et Mlle Contât avaient cru voir, dans le ministre et sa femme, des rôles où ils auraient l'occasion de briller. L'amourpropre des comédiens aime assez ces ouvrages qui leur doivent tout ou à peu près, et dans lesquels le public fait la part de l'acteur beaucoup plus large que celle de l'auteur.
Pourtant, malgré tout le talent de Mole et de Mlle Contât, il n'est pas certain qu'ils eussent réussi à jeter la vie dans ce long et froid ouvrage. Mais voyez quelle chance heureuse ! Précisément l'avant-veille de cette reprise, M. Necker, éloigné par les influences de cour, quelques jours avant le grand événement du 14 juillet, venait d'être rappelé par le roi, et l'opinion publique saluait son retour avec transport. Dans le probe et sage don Philippe, placé par Destouches en opposition avec l'ambitieux don Fernand, le public enthousiaste vit les traits du ministre en ce moment si populaire. Tous les éloges donnés à l'homme d'État castillan furent envoyés, avec force bravos, au célèbre économiste genevois.
Content, de bonne humeur,
Prévenant, gracieux, sans faste, sans hauteur, N'ayant d'autre intérêt que l'intérêt du maître, Et toujours occupé, sans jamais le paraître.
— Dites-moi, se plait-il dans son brillant emploi?
— Deux fois il a tenté de le remettre au roi ;
Non qu'il soit mécontent, mais pour vivre tranquille. Heureusement pour nous, le prince est trop habile Pour laisser échapper un si bon serviteur.
Il amasse, il ménage;
Mais pour qui? Le roi seul en a tout l'avantage .
11 prétend l'enrichir et soulager l'État :
Quant à lui-même, il vit sans pompe, sans éclat.
Tandis que l'on applaudissait ainsi M. Necker dans le ministre don Philippe, les louanges données au monarque espagnol fournissaient d'autres allusions pour le roi qui venait de satisfaire au vœu public, pour le roi salué alors du beau titre de Restaurateur de la liberté française.
Prince plein de bonté, de vertu, de courage, Discret, sage, prudent à la fleur de son âge, Captivant les esprits par ses attraits vainqueurs, Et formé par le ciel pour régner sur les cœurs.
Treize mois plus tard, M. Necker, débordé par les événements et les passions, résignait son portefeuille et gagnait la frontière à grand' peine. Quant à Louis XVI, il ne devait pas même être si heureux.
Peu après cet à-propos imprévu d'un ancien ouvrage, la Comédie-Française en donnait un nouveau dont le retentissement eut une bien autre durée que celle de cette résurrection passagère. La soirée du 4 novembre 1789 marqua une date mémorable, car elle renfermait en germe tous les faits qui allaient se dérouler, et qui eurent une si grande influence sur le sort du Théâtre-
Français. Très-intéressants pour son histoire, ces laits le sont aussi pour celle de l'époque.
Ce jour-là, mercredi, 4 novembre, l'affiche annonçait une première représentation impatiemment attendue, celle de Charles IX, ou l'École des Rois, tragédie en cinq actes. L'auteur était un jeune homme dont les premiers pas — Edgar, ou le Page supposé, petite comédie représentée en 1785, elAzémire, tragédie jouée en 1786, — n'avaient pas été heureux. Marie-Joseph de Chénier — l'habitude a effacé la particule nobiliaire (jue les événements et l'opinion firent mettre à l'écart — était le quatrième et dernier lils de M. de Chénier, ancien consul général de France à Constanlinople. Son frère André, le troisième des quatre frères, avait deux ans de plus que Marie-Joseph, qu'on se figure ordinairement comme son aîné. Leur mère était une Grecque d'une beauté rare, dont la propre sœur fut la grand'mère de M. Thiers, qui se trouve être ainsi le neveu à la mode de Bretagne des deux poètes. La patrie d'Homère, où fut leur berceau, avait plutôt versé son influence sur celui d'André, tout à fait Grec par sa poésie, qui semble distiller le plus doux miel de I'IIn mète. Dans Marie-Joseph, on retrouve bien moins un tils de l'Atlique ou de l'Ion ie qu'un Romain austère, nourri des terribles exemples laissés parles vieux républicains.
Au début de la Révolution, l'un et l'autre en avaient adopté les principes, mais dans une mesure différente et selon le caractère propre à chacun des deux. Les pures et hautes aspirations d'André n'avaient rien de violent ni d'agressif, rien qui sentit le liel et la haine. En présence des excès qui compromirent d'une manière si déplorable cette grande et féconde rénovation
de la France, une forte réaction se fit dans cette âme sensible et compatissante. André Chénier fut loin d'abjurer son généreux amour pour la liberté, mais il se sépara énergiquement des anarchistes, et ne fit que mieux connaître ainsi son attachement à la glorieuse cause qu'ils souillaient. L'indignation arma sa douce muse du fouet vengeur de Némésis et mit à sa lyre une corde d'airain, pour stigmatiser l'apothéose des soldats révoltés de Nancy, pour pétrir dans leur fange ces bourreaux barbouilleurs de lois, comme il appelait, dans ses derniers vers, de sanguinaires et ignobles tyrans. Il alla jusqu'à s'associer à Malesherbes dans une sainte et périlleuse tâche, à dévouer sa plume à la défense du malheureux roi dont il devait, sept mois après, partager le sort. On sait, en effet, que la lettre signée par Louis XVI dans la nuit du 17 au 18 janvier 1793, pour demander à la Convention le droit d'appel au peuple, fut écrite par André Chénier. Un tel acte de courage vaut bien des beaux vers.
Marie-Joseph s'était jeté dans la mêlée politique avec une àpreté que son frère ne connaissait pas, et il ne sut pas, comme lui, s'arrêter en chemin. Au moment où André se faisait si noblement l'avocat du royal accusé, Marie-Joseph siégeait sur les bancs des juges et déposait dans l'urne le vote fatal. Toutefois, et malgré cette divergence profonde qui, dès lors, séparait les deux frères, on répugne à croire que Marie-Joseph ait pu sauver son frère de l'échafaud et qu'il ne l'ait pas fait. Cette cruelle accusation, qui lui fut jetée, il l'a repoussée, dans son Épître sur la Calomnie, avec des accents trop beaux pour qu'ils puissent être, à ce qu'il semble, l'expression du mensonge. C'était Marie-Joseph
qui avait préparé à Versailles, pour son frère, la retraite d'où une généreuse inquiétude sur le sort d'un ami lit sortir André. Une fois que celui-ci fut plongé dans les prisons, il ne paraît nullement démontré que l'intervention de son frère, en butte lui-même à la haine de Robespierre, eût été de nature à sauver le captif. La chance d'être oublié sous les verrous était le meilleur espoir de salut, et les sollicitations incessantes de M. de Chénier père, malheureux vieillard qui croyait attendrir des hommes sans pitié, ne firent peut-être que hâter l'arrêt funeste. Hélas! deux jours encore, et le neuf thermidor aurait sauvé la victime!
Lavons donc Marie-Joseph Chénier d'une accusation iujuste, et revenons à l'œuvre qui allait obtenir un retentissement vainement demandé à ses premiers essais.
Charles IX, d'après la date du discours préliminaire, aurait été écrit en 1788. Fervent disciple de A'oltaire, dont les tragédies laissent quelquefois trop voir l'auteur derrière le personnage, Chénier s'était attaché par-dessus tout, dans Charles IX, au thème philosophique. Certes, on ne saurait jamais flétrir d'un stigmate trop sanglant l'épouvantable forfait de la Saint-Barthélémy, cette horreur que rien n'égale peut-être dans aucune histoire; mais le tableau, sans être pour cela moins énergique, pourrait mieux dissimuler l'idée moderne et reproduire plus exactement le temps, les mœurs, les physionomies. Cette absence de couleur locale, défaut trop général de nos tragédies, s'aggrave ici par la préoccupation évidente du poète. On ne saurait douter que,sousl'empiredes grands événements survenus depuis qu'il avait composé sa tragédie, il ne l'ait remaniée de manière à en faire tout à fait une œuvre du
moment, et l'histoire s'en trouve comme elle peut. Le sous-titre ajouté : l'École des Rois, rend cette intention encore plus sensible. Néanmoins, Charles IX renferme quelques beautés réelles, comme le morceau des remords du roi, outre l'élément particulier de succès que lui prêtèrent les circonstances.
Avec ce puissant secours , Chénier eut pour sa pièce un autre auxiliaire, un talent dont la renommée, fondée depuis sur bien d'autres titres, allait dater de cet ouvrage.
Deux ans auparavant, le 21 octobre 1787, un jeune acteur, nommé Talma, élève de Dugazon le comique (mais M. Samson a bien été le professeur de Mlle Rachel), avait débuté à la Comédie-Française dans Seïde de Mahomet. Né, d'après la date qui paraît la plus positive, le 15 janvier 1763, Talma, en 1789, avait donc vingt-six ans : c'était un an de plus que Chénier. Lrs débuts du nouveau tragédien avaient obtenu la plus sérieuse attention des connaisseurs. Son intelligence profonde, à laquelle les leçons du professeur n'avaient pu enseigner que certains procédés techniques et matériels de l'art ; le caractère de sa tête et de sa physionomie, où l'expression la plus tragique s'alliait à la régularité des traits; cette sensibilité, cette chaleur de l'âme, que le langage du théâtre appelle foyer, telle était la réunion peu commune de qualités qui avait fait concevoir du jeune Talma les plus heureuses espérances.
Ajoutons-y un mérite alors exceptionnel, celui du soin dans le costume, encore presque aussi ridicule que cent ans auparavant. La réforme dont Lekain et Mlle Clairon avaient eu l'idée était restée à peu près à
L'étal de projet, ou bien ils se contentaient de peu, témoins les portraits qui nous restent d'eux dans quelques-uns de leurs principaux rôles. Les héros et les héroïnes de l'antiquité n'avaient pas cessé d'offrir les plus étranges accoutrements de fantaisie, quand le débutant de la veille, guidé par la pureté de son goût, par l'étude et l'instinct du vrai, osa donner un exemple qui bouleversait toutes les vieilles traditions. Un jour, chargé du rôle accessoire de Proculus, dans le Brutus de Voltaire, on le vit sortir de sa loge, pour entrer en scène, costumé d'après les monuments de l'art et avec la sévérité, l'exactitude la plus romaine. Ce fut autour de lui un étonnement général, tant cette innovation changeait les anciens us et coutumes. « Oh ! qu'il est » ridicule ! Il a l'air d'une statue antique! » Cette exclamation d'une fort aimable actrice, Mlle Contât, diton, était le meilleur des éloges involontairement donné au hardi novateur. Bientôt il ne fut plus possible, au moins pour les personnages antiques (car il restait encore bien à faire ailleurs), de conserver les bizarres anomalies sur lesquelles le public avait ouvert les \eux. Il fallut que le bonhomme Vanhove lui-même, la routine personnifiée, se résignât, quoique fort mécontent, à ces costumes où l'on ne pouvait pas seulement, disait-il, avoir une poche sur le côté, povr mettre sa tabatière et la clef de su loge.
Malgré la laveur témoignée par le public à Talma, le jeune acteur, reçu sociétaire en 1789 seulement — deux ans après ses débuts — ne voyait pas sa position s'agrandir. Cette faveur même et son talent étaient pour lui une fort mauvaise recommandation auprès de cei tains personnages influents du sénat trayi-eo-
inique. Ce n'était pas là un de ces nouveaux venus incapables de porter ombrage et dont un chef d'emploi puisse dire, comme le Belrose des Comédiens :
Il est assez mauvais pour que je le protège.
Talma restait donc renfermé dans la condition subalterne de doublure, tant pour la tragédie que pour la comédie, où il jouait, aux termes des règlements, quelques amoureux. Aucun rôle nouveau, où il pût déployer ses forces, ne lui avait été jusqu'alors confié. Ayant la juste conscience de lui-même, comment n'aurait-il pas aspiré impatiemment après l'occasion de donner carrière à cette ardeur créatrice qui bouillonnait en lui ?
Cette occasion, elle se rencontra enfin, et ce fut Charles IX qui vint la lui offrir.
Dans la distribution projetée des rôles, Charles IX devait être représenté par Saint-Fal. Cet acteur préféra le rôle de Henri de Navarre, comme plus agréable à remplir par la sympathie que le personnage obtiendrait des spectateurs. En cela, Saint-Fal ne fit pas preuve d'une parfaite intelligence. Pour l'effet dramalique, le caractère le plus héroïque n'est pas le plus fécond en ressources. Un personnage du genre adrniratifet tout d'une couleur ne vaut pas un caractère capable d'un crime ; non pas un scélérat endurci, un coquin aussi tout d'une pièce dans sa perversité, mais un personnage en proie à des luttes intérieures, à des assauts violents, aux déchirements du remords, comme Charles IX, moins coupable dans l'histoire que son abominable mère. L'erreur de Saint-Fal tourna au profit de Talma. Le rôle de Charles IX lui fut donné,
échange dont l'ouvrage et l'auteur furent loin d'avoii à se plaindre.
Le succès alla jusqu'à l'enthousiasme On acclamait avec ardeur les idées à l'ordre du jour, en même temps que le jeune tragédien dont la puissance, trop longtemps contenue en elle-même, se manifestait de manière à le placer tout à coup au premier rang. Ce fut un de ces bruyants triomphes qui font époque. Charos IX attira la foule, bonne aubaine pour le théâtre, en ce temps surtout, car les préoccupations et les événements politiques n'avaient pu manquer de nuire aux recettes.
Cependant, après trente-deux représentations qui n'avaient pas épuisé le succès et l'influence attractive de la pièce, on vit avec étonnement Charles IX disparaître de L'affiche. Comment expliquer cette interruption évidemment préjudiciable aux intérêts de la caisse ?
Les têtes échauffées se donnèrent carrière. A la disparition de l'œuvre en vogue, on assignait deux causes : l'opinion politique et les jalousies de métier. Ni l'une ni l'autre n'étaient peut-être absolument imaginaires.
Il s'en fallait que les agitations et les luttes du dehors n'eussent pas leur écho à l'intérieur de la Comédie- Française. Deux partis s'y étaient formés, aussi prononcés, chacun dans son sens, qu'à l'Assemblée constituante ou sur la place publique. Au culte paisible de l'art se mêlaient des dissentiments chaque jour plus profonds. Mais, tandis que la majorité était acquise partout ailleurs à la Révolution, le sentiment peu favorable au nouvel ordre de choses dominait au foyer et dans les coulisses. Dans le monde théâtral, LesCojnédiens du Roi formaient une aristocratie qui, de même
que l'aristocratie de naissance, ne pouvait voir avec plaisir tomber ses privilèges. Les pensions de la cour, les cadeaux, les faveurs, les brillanles représentations à Versailles devant le roi, la famille royale, et tout le grand monde qui les entourait, ces bénéfices, ces splendeurs, devaient laisser des regrets faciles à comprendre. Ces gentilshommes de la chambre, avec leurs belles manières, si bien transportées sur la scène par Mole, par Fleury; avec leurs générosités magnifiques, dont plus d'une, parmi ces dames, avait pu faire l'épreuve, comment ne pas les préférer à ces bourgeois vulgaires du conseil de ville, qui ne portaient ni broderies, ni paillettes? Ajoutons, pour être juste, que les bienfaits du roi et de sa famille avaient, sans doute, laissé chez plusieurs comédiens, en dehors de la question d'intérêt, les sentiments d'une reconnaissance honorable.
Parmi ceux, en moins grand nombre, chez qui les opinions nouvelles avaient été les plus fortes, nous citerons d'abord Dugazon, dont le talent comique aurait élé bien plus parfait, si sa verve exubérante ne l'avait entraîné dans des charges désavouées par le goût. Cet excès de verve , ce besoin de faire rire , débordait chez Dugazon, même hors de la scène, dans des plaisanteries et des mystifications où le bouffon et le farceur se faisaient trop sentir et compromettaient également la dignité de l'homme et la qualité d'interprète de Molière. Dans les opinions politiques qu'il adopta, Dugiizon ne sut pas davantage éviter l'excès et tomba dans des écarts bien plus regrettables encore que des charges déplacées.
La femme de Dugazon, cette charmante actrice de l'Opéra-Gomique, dont le nom est encore conservé en
province à l'emploi qu'elle remplissait,.fut loin démontrer à cette époque des opinions semblables à celles de son mari. Un jour, en 1792 (ce fut une des dernières fois que l'infortunée Marie-Antoinette alla au spectacle), Mme Dugazon remplissait le rôle de Lisette dans Us Événements imprévus. Dans un duo du second acte se trouvent ces deux vers : x
J'aime mon maître tendrement; Ah! combien j'aime ma maltresse!
Mme Dugazon, tournant visiblement les yeux vers la reine, chanta ces paroles avec une expression qui ne laissait aucun doute sur le sens qu'elle leur donnait. Des cris : la prison ! se firent entendre. Sans s'effrayer, l'actrice chanta une seconde fois les deux vers eu les adressant à la reine d'une manière encore plus marquée. Cette fois, de vifs applaudissements éclatèrent. Marie-Antoinette sortit du spectacle extrêmement émue. Quant à la courageuse actrice, elle ne parut plus dans ce rôle, et elle dut, pendant la Terreur, s'éloigner de la scène, heureuse d'en être quitte à ce prix. Il était difficile que l'harmonie régnât dans un ménage aussi peu assorti que le sien par le caractère et les sentiments; aussi avait-elle divorcé dès le commencement de la Révolution; néanmoins, elle continua toujours de porter le nom de son mari.
La Révolution avait également rencontré un chaleureux adepte dans Talma. Élève de Dugazon, nous l'avons dit, il se trouvait naturellement lié avec lui par ces rapports antérieurs; mais mieux que l'âge mûr de son professeur, sa jeunesse fuit comprendre une effervescence qui, d'ailleurs, ne précipita jamais le jeune
tragédien jusqu'au même point où Dugazoneut le malheur de se laisser entraîner. L'abus du privilège, en comprimant le plus possible, malgré le succès de ses débuts, l'essor de son talent, lui avait fait accueillir avec joie, on le conçoit, l'aurore d'un régime qui tendait à supprimer les privilèges de toute sorte. Avec ce sentiment dans l'àme, la couleur politique de Charles IX dut stimuler encore cbez Talma l'inspiration et le zèle. A peu près du même âge tous les deux, animés des mêmes opinions, le jeune auteur et le jeune acteur furent, dès lors, étroitement unis par le succès qu'ils partageaient ensemble, et confondirent à la fois leurs sentiments politiques et leurs intérêts communs.
Mme Vestris, sœur de Dugazon, s'était rangée dans le même camp. Mariée à un danseur médiocre, frère du premier Vestris, de l'Opéra, elle était une des reines delà tragédie, et c'était elle qui jouait, dans Charles IX, Catherine de Médicis. Dans le parti du mouvement, comme on aurait dit une quarantaine d'années plus tard, figuraient aussi Grandménil, excellent comédien, dont le souvenir s'est particulièrement attaché à ces rôles qu'on appelle à manteau, tels qu'Arnolphe ou Harpagon; Grammont qui jouait sans défauts prononcés, mais sans qualités marquantes, les premiers rôles dans la tragédie et la comédie. Aux jours les plus orageux de la Révolution, il quitta le théâtre pour revêtir l'uniforme, fut improvisé général, comme les Santerre, les Ronsin et autres, dans cette milice de funeste mémoire, dite armée révolutionnaire, et victime des luttes à mort où s'entre-déchiraient les partis extrêmes, il périt sur l'échafaud avec son fils, qui lui servait d'aide de camp.
Comme l'Assemblée nationale, l'assemblée des comédiens avait donc son coté droit et son côte gauche. Le côté tirait s'élait bien résigné, sans doute, à encaisser les recettes fructueuses que produisait Charles IX, et cependant, l'opinion luttant contre l'intérêt, il avait la pièce en médiocre sympathie, d'autant qu'elle taisait une position toute nouvelle à Talma, ce soleil levant à qui s'attachait l'éclatante faveur du public. Talma avait donc tout à la t'ois contre lui son talent et ses opinions. Charles IX lui offrant la seule création, la seule occasion de briller qu'il eût dans le répertoire, il sollicitait vivement la reprise des représentations sans pouvoir l'obtenir. Si le mauvais vouloir de la majorité était peu équivoque, il est permis de croire que la juvénile ardeur de Talma, exaltée par le succès, n'apportait pas dans la question tout l'esprit de conciliation désirable. Naudet, l'un des sociétaires les moins élevés par la hiérarchie des emplois, était son plus fougueux adversaire. Telle était l'irritation mutuelle, qu'un jour, au moment de lever le rideau (on allait jouer Tanerède), une altercation entre eux alla jusqu'à des arguments fort étrangers à la dignité tragique. Ces querelles intestines n'étaient pas ignorées au dehors, et la suspension de Charles IX suscitait dans les cafés elautres lieux publics des commentaires où les influences que l'on regardait comme dominantes au théâtre, étaient traitées avec fort peu de ménagements.
Un soir, dans l'été de 1790 et peu après la fête de la Fédération, une voix s'éleva dans la salle, une voix dont le retentissement redoutable était assez connu dans une autre enceinte, car ce n'était rien inoins que la voix de Mirabeau en personne. Au nom des fédérés
provençaux encore présents à Paris, Mirabeau demande que l'on joue Charles IX. La motion est aussitôt appuyée par des adhésions nombreuses. Sur cette réquisition, Naudet se présente et répond, au nom de la Comédie, qu'on aurait tout le désir possible de déférer au vœu exprimé; par malheur, Saint-Prix est malade, Mme Vestris est indisposée, ce qui empêche absolument de donner la pièce ; mais, dans le même moment un autre orateur sort ex abrupto de la coulisse ; c'est Talma. Il déclare que l'indisposition de Mme Vestris n'est pas assez sérieuse pour mettre obstacle à son zèle et que, pour M. Saint-Prix, il est facile de faire lire son rôle par un autre acteur.
Cette offre est accueillie par les plus vifs applaudissements. Mise de la sorte en demeure, la Comédie dut s'exécuter séance tenante; Charles IX fut donc représenté, Grammonl remplaçant Saint-Prix. Talma chaleureusement applaudi, fut demandé après la pièce, honneur devenu aujourd'hui ridiculement banal, mais qui ne l'était pas alors. La représentation, toutefois, fut très-orageuse; plusieurs spectateurs s'étant obstinés, en dépit de l'usage consacré, à rester la tête couverte, la force armée intervint. Un personnage trop fameux depuis, Danton, se fit assez remarquer parmi les tapageurs pour être arrêté et conduit à l'hôtel de ville.
Il n'est pas besoin de dire si l'incartade de Talma (on doit avouer que sa démarche méritait bien ce nom) exaspéra contre lui les camarades qu'il avait ainsi compromis vis-à-vis du public. Des lettres publiées dans les journaux par Mirabeau, par Chénier, par Talma, vinrent ajouter un surcroît d'aigreur à ces tristes débats. Talma, en accusant la haine doses adversaires, les
appela les noirs de la Comédie-Française (par cette qualification de noirs on désignait les membres de l'Assembléè nationale regardés comme les défenseurs des privilèges, comme les ennemis de la liberté). A cette attaque répréhensible la Comédie répondit par un acte de haute rigueur. Le comité se rassembla pour prononcer à l'égard du délinquant. Fleury ouvrit la séance par de graves paroles : « Messieurs, je vous dénonce une conspiration contre la Comédie-Française. » Dugazon entrait en ce moment. Imitant d'une manière grotesque le ton et l'accent des colporteurs de journaux et d'imprimés qui pullulaient dans les rues : « Voilà, cria-t-il, la grande conspiration découverte! c'est du curieux! c'est du nouveau 1 » A cette bouffonnerie, le tribunal eut peine à conserver le sérieux que réclamaient ses fonctions. Il se remit néanmoins, et d'une voix presque unanime Talma fut déclaré exclu de la Société.
La nouvelle de cette décision extrême fut bientôt répandue. La majorité du publie, surtout la plu- active, la plus bruyante, se déclara vivement pour Talma, et il fut aisé de prévoir qu'une tempête violente ne tarderait pas à éclater.
Le jeudi 16 septembre, l'affiche annonçait la tragédie de Spartacus, avec Larive dans le principal rôle, et le Cocher supposé. A peine eut-on levé la toile, qu'un millier de voix crient : « Talma! Talma 1 » Une faible minorité veut en vain s'opposer à cet appel; les cris redoublent, le tumulte s'accroît. Enfin, la Comédie fait annoncer que, le lendemain, on rendra compte des motifs pour lesquels M. Talma était éloigné de la scène.
La parlie n'était que remise à vingt-quatre heures. Les deux camps opposés employèrent ce délai à grossir leurs forces. Le jour suivant, la salle, remplie d'une foule très-animée, retentissait de vociférations furieuses dès avant le lever du rideau. Les femmes en grand nombre garnissaient les loges, bien que l'orage fût prévu et annoncé, ou plutôt à cause de cette prévision même: la curiosité dominait la peur. Néanmoins, plus d'une ne pouvait retenir des cris d'effroi au milieu de ce vacarme, de ces défis qui s'entre-choquaient. Le spectacle annoncé, qui se composait du Barbier de Séville et de VÉcole des Maris, n'était que la moindre affaire de la soirée. Ce qu'on attendait avec une impatience si fiévreuse, c'étaient les explications promises. Le maire de Paris, l'illustre et malheureux Bailly, avait engagé les comédiens à ne pas s'obstiner dans leur décision jusqu'à ce que le pouvoir municipal fût tout à fait constitué. Allaient-ils déférer ou bien résister à cet avis officieux?
Enfin, le rideau se lève. Fleury, qui s'était bravement chargé de la terrible commission, paraît tout habillé de noir et fait les saluts d'usage. Le bruit s'apaise pour l'entendre, et, d'une voix bien distincte, il prononce ces mots :
<* Messieurs, ma société, persuadée que M. Talma a trahi ses intérêts et compromis la tranquillité publique, a décidé à l'unanimité qu'elle n'aurait plus aucun rapport avec lui, jusqu'à ce que l'autorité en eût décile. »
Sur cette déclaration, on juge si le tumulte reprend et se déchaîne avec fureur. Les partisans delà Comédie applaudissent de toutes leurs forces ; ses adversaires
font éclater un ouragan de huées, de cris, de sifflets. Au milieu de cet affreux vacarme, et pour y ajouter encore, Dugazon s'élance des coulisses, et s'avancant vivement vers la rampe:
« Messieurs, dit-il, la Comédie va prendre contre moi la même délibération que contre M.Talma. Je dénonce toute la Comédie: il est faux que M. Talma ait trahi la société et compromis la sûreté publique; tout son crime est de vous avoir dit qu'on pouvait jouer Charles IX, et voilà tout. »
Celte harangue, aussi étrange qu'imprévue, met le comble au tumulte : ce ne sont que des motions qui se heurtent et se croisent, des orateurs plus exaltés les uns que les autres, demandant la parole comme dans le dernier des clubs et la prenant tous à la fois. A travers l'effroyable charivari, le bruit d'une grosse sonnette se fait entendre. C'était un spectateur qui l'agitait à tour de bras en criant: * A l'ordre ! à l'ordre 1 » et en parodiant d'une manière bouffonne le président de l'Assemblée nationale ; puis, il donne la parole à l'un des orateurs, et enfin, voyant que le tumulte ne cesse pas, il se couvre, afin de continuer la parodie. L'auteur de celte plaisanterie était Suleau, l'un des rédacteurs des Actes des Apôtres, cette œuvre de polémique légère où la Révolution était attaquée, hommes et principes, par l'épigramme en prose et en vers: petite guerre qui pouvait peu contre un adversaire pareil. Cependant elle ne prit les railleurs que trop au sérieux. L'un des collaborateurs de Suleau, Cliampcenetz, fut envoyé au supplice par le tribunal révolutionnaire ; Suleau périt avant lui , massacré dans la fatale journée du 10 août ; le fer san-
giant se chargea de répondre au bon mot et à la chanson1.
Revenons dans la salle de la Comédie-Française, où l'on ne s'égorgeait pas tout à fait; mais il s'en fallait peu. Après avoir bien crié, les deux partis s'entendirent jusqu'à un certain point pour demander communication de la délibération prise par les comédiens. Ce lut encore Fleury qui se chargea de celte lecture, qui fut loin de calmer les esprits. On se mit en devoir de jouer l'Ecole des Maris; mais il fut impossible de retrouver Dugazon, qui avait un rôle dans la pièce et qui s'était éclipsé après sa singulière apparition. Alors les banquettes lurent brisées, le théâtre escaladé, pris d'assaut. Cependant, vers onze heures, le champ de bataille fut abandonné. La foule se dirigea vers le Palais-Rojal en poussant des cris affreux. La garde arriva très à propos pour empêcher que le sang ne coulât, et, de guerre lasse, les deux armées ennemies allèrent se coucher.
Le lendemain , les comédiens furent mandés à l'hôtel de ville. A la semonce que leur adressa Bailly sur l'obstination qui avait amené ces scènes violentes, ils répondirent en invoquant l'autorité des gentilshommes de la Chambre, devant lesquels ils avaient porté l'affaire. Cette juridiction de l'ancien régime luttait encore contre le nouveau, et les comédiens, placés entre l'un et l'autre pouvoir, inclinaient, comme nous l'avons dit, vers le vieux prestige du rang et des titres. Mais le Conseil de Ville, sans s'arrêter à un déclinatoire l'ait plutôt pour le blesser, prit une délibération
J . Il était le père de M. de Suleau, actuellement sénateur.
qui enjoignait aux comédiens de jouer avec Talma, et qui lut imprimée et placardée dans Paris. Pour balancer équitablement les torts réciproques, Duga/.on i «i ut, de son côté, une réprimande, avec injonction de garder les arrêts chez lui pendant huit jours, et impression à ses trais de cent exemplaires du jugement.
Les comédiens n'étaient pas encore poussés dans leurs derniers retranchements. A la délibération du Conseil de Ville, ils en opposèrent une nouvelle de leur assemblée, et, traitant de puissance à puissance, ils la notifièrent à l'autorité municipale par une lettre que portèrent deux ambassadeurs, Belmont et Vanhove. Pourtant, le Conseil voulut que force lui restât dans cet étrange conflit. Le 24 septembre, il déclara la délibération et la lettre des comédiens contraires au respect dû à l'autorité légitime, et leur renouvela sa précédente injonction.
Cette résistance opiniâtre du sénat dramatique exaspérait de plus en plus les esprits. Le 26 septembre, la salle du Théâtre-Français retentit de cris furieux, qui réclamaient absolument, pour cette fois, l'exécution de l'arrêté municipal. Des luttes brutales s'élevèrent ; la noble enceinte se changea en arène de boxeurs. Bailly, arrivant sur ces entrefaites, parvint à calmer un peu la tempête par son influence morale, encore reconnue et respectée. Le lendemain, la clôture du théâtre fut ordonnée, jusqu'à ce que les comédiens eussent obéi.
Devant cette mesure énergique, il fallut, au bout du compte, s'exécuter. Le mardi 28, Charles IX et Talma reparurent. La pièce et L'acteur reçurent nwv ova-
tion éclatante, que partagèrent Mme Vestris et Dugazon.
Au milieu de tous ers orages, le Théâtre-Français donnait des pièces de circonstance dont le ton suivait le diapason progressif de la politique.
Ainsi, le 1er janvier 1790, c'était le Réveil d'Épiménide à Paris, comédie en un acte, dont l'auteur, Carbon- Flins, a soin de prendre date, en tête de sa pièce, comme ayant donné au théâtre le premier ouvrage sur la Révolution. Celui-ci est ingénieux, et il ne renferme rien qui ne pût être applaudi par les honnêtes gens. Épiménide qui, depuis le commencement du monde, n'est jamais mort, mais fait de petits sommes de cent ans, s'est endormi, la dernière fois, en plein règne de Louis XIY, sous le régime absolu par excellence. Il vient de se réveiller en 1789, au milieu des changements qui sont en train de renouveler la société française. Un honorable bourgeois nommé Ariste, et le jeune gentilhomme d'Harcourt (ce rôle était joué par Talma), lui servent officieusement de cicérones. Ils lui apprennent d'abord qu'au lieu de Louis XIV, règne un prince qui veut concilier la liberté avec le pouvoir monarchique, et qui n'habite plus ce fastueux Versailles où le grand roi n'était entouré que de courtisans :
Un de ses descendants, l'idole de la France,
Est venu vivre parmi nous ; Après quelques moments de trouble et de licence,
Son auguste et douce présence Apporte le bonheur à son peuple calmé; Il ne s'entoure point d'une #arde étrangère, Au sein de ses enfants que peut craindre un bon père? Plus on le voit de près, et plus il est aimé.
Vient ensuite l'éloge de l'Assemblée nationale :