JOSÉPHINE
Combien ce jour tardait à mon impatience !
Pour empêcher qu'il n'eût quelques retards, J'allai, pendant trois jours, avec un peuple immense,
Porter la terre au Champ-de-Mars.
Tout le monde y courait, la prude, la coquette, Les bourgeois, les seigneurs, les soldats, les robins; Même des cordons bleus ont traîné la brouette, Et j'ai vu, confondus, sans blesser l'étiquette,
Les filles et les capucins.
J'ai p^rdu, le jour de la pluie, Mon ajustement neuf, mes gazes, mes linons; C'est sans aucun regret que je les sacrifie :
Une Française à la patrie Peut bien immoler tout, tout, jusqu'à ses chiffons.
ARISTE
De fêtes tout Paris fourmille, La halle, le Pont-Neuf, les Champs-Élyséens. Combien j'aimais à voir danser les citoyens
Sur les débris de la Bastille!
Ces prisons, ces cachots qu'habitaient les douleurs, Ont été couronnés de verdure et de fleurs :
Étonnés d'avoir quelques charmes, Ils n'ont plus entendu que d'amoureux soupirs; Ils ont fait, dans ce jour, naître plus de plaisirs Qu'ils n'avaient, en cent ans, fait répandre de larmes.
Quelques jours après le Réveil d'Épiménide, le Théâtre- Français donna l'Honnête Criminel, drame de Fenouillot de Falbaire, imprimé depuis longtemps, mais qui n'avait pu être représenté sur un théâtre public, à cause du sujet. C'est l'histoire déguisée de ce protestant nîmois,Jean Fabre, qui faisait partie avec son père d'une
'i<t l'histoire par le théâtre.
assemblée religieuse surprise par les soldats en 1756. Jeune et vigoureux, il s'était mis hors d'atteinte ; mais son père ayant été pris, il obtint, à force de supplications, de se substituer à lui : envoyé aux galères, il y resta plusieurs aimées. L'intérêt de ce sujet est bien réel, puisque l'insuffisance de l'exécution n'a pu l'effacer entièrement dans l'Honnête Criminel. On jouait encore ce faible drame sur les scènes de province, après qu'il eut disparu du répertoire parisien. Le principe élémentaire et sacré de la liberté des cultes, si longtemps outragé par d'abominables persécutions, était un de ceux que la Révolution était nécessairement appelée à faire prévaloir. La douloureuse histoire de Galas, de cette déplorable victime du fanatisme, ne fut pas oubliée par les auteurs, et, de 1790 à 1791, elle n'inspira p;is moins de trois pièces, celles de Laya, de Lemierre d'Argy el de Chénier.
Cette année 1790 vit le beau trait du lieutenant Desilles. On se rappelle le dévouement qui a immortalisé ce jeune officier du régiment du Roi. Dans la révolte de la garnison de Nancy, il s'épuisa en vains efforts pour ramener les soldats dans le devoir, et comme les séditieux allaient mettre le feu à un canon braqué contre la garde nationale et les troupes fidèles, il se jeta sur la pièce, l'embrassa étroitement, et fut percé de coups de baïonnettes. Il survécut assez pour recevoir la croix de Saint- Louis, cette décoration bien près d'être supprimée, etqui ne pouvait être donnée avec plus «le justice. La répression de la révolte de Nancy, la condamnation des soldats les plus coupables, qui furent envoyés aux galères (ils devinrent plus lard l'objet d'une ovation triomphale), c'était une victoire de l'ordre
légal luttant encore contre l'anarchie. Les théâtres célébrèrent à l'envi l'acte héroïque du jeune lieutenant. Le Théâtre de la Nation (ce fut le nom que prit la Comédie-Française au mois de juillet de cette année), eut sa pièce sur ce sujet, le Tombeau de Desilles, par Desfontaines, jouée le 2 décembre 1790. Ces apothéoses décernées à Desilles et les applaudissements qui les accueillirent, purent être regardés comme un signe rassurant.
Mais bientôt après (4 janvier 1791), une produclion absurde et extravagante, la Liberté conquise, ou le Despotisme renversé, présenta un singulier contraste avec l'apothéose d'un officier, héros et victime du devoir militaire. Dans cette reproduction informe de la prise de la Bastille, les gardes-françaises mutinés avaient, à leur tour, le beau rôle. L'auteur était un sieur Harny, qui avait fait avec Favart, près de quarante ans auparavant, le vaudeville villageois de Bastien et Bastienne, et à qui personne ne demandait cette tardive résurrection dramatique, dans un genre si différent. Cette espèce de pantomime dialoguée, où les coups de fusil n'étaient pas épargnés, dut bien étonner les échos accoutumés à répéter les vers de Racine.
Ce fut le même crescendo dans le diapason des pièces qui touchaient les moines et le clergé.
La première où parut l'habit monacal fut le Couvent, comédie en un acte, deLaujon, jouée le 16 janvier 1790. Il s'en fallait de beaucoup que Laujon, l'ex-commensal et poète intime de la maison de Condé, fût un révolutionnaire. On sait comment, sous la Terreur, et pressé par ses amis, il se décida bon gré mal gré à sauvegarder sa liberté, son existence peut-être, par quelques
couplets patriotiques, et comment il les signa : Laujon sans culotte pour la vie. Cette discrète et fine réserve satisfaisait sa conscience, et, heureusement, les terribles
cerbères auxquels il jetait son léger gâteau, n'entendirent pas malice à l'équivoque. Dans sa pièce du Cornent, Laujon était donc resté fort inoffensif : la petite action aurait pu avoir aussi bien pour lieu de scène un pensionnat laïque, et la guimpe n'y figurait que pour y apporter une nouveauté piquante, sans aller plus loin que l'innocente plaisanterie de Vert-Vert.
Mais, le 25 février 1791, le Mari Directeur, ou le Déménagement du Couvent, comédie de Carbon-Flins, qui aurait dû s'en tenir à son Êpimênide, ouvrit la série de ces pièces faites pour être réprouvées par tout homme qui respecte les convenances et les mœurs. Un mari qui s'affuble d'un froc [tour s'amuser à entendre des confessions, et qui reçoit ainsi de sa propre femme des confidences peu agréables ; des moines et des religieuses affranchis de leurs vœux, chantant ensemble des chan-, sons galantes, c'était là de quoi choquer même des personnes qui approuvaient pleinement d'ailleurs la suppression des couvents. Cette grande mesure n'avait pas besoin d'être complétée d'une pareille façon. Le goût seid suffisait pour condamner un ouvrage qui dégradait la scène française, et tous ceux du même genre qui se multiplièrent sur les théâtres grands et petits.
Il est à croire que des pièces comme le Despotisme renversé et le Mari Directeur étaient subies à regret par la majorité des Comédiens-Français, et contribuaient à entretenir la discorde qui déchirait leur société. Ces conflits, prolongés et envenimés encore par la plus
amère polémique de lettre ' , (ie mémoires , d'articles de journaux, rendaient désormais la vie commune impossible entre les deux fractions opposées de la Comédie-Française; c'étaient continuellement des récriminations, des provocations injurieuses, où le répertoire et les intérêts de l'art n'étaient pas moins compromis que le calme intérieur. Il est certain qu'entre camarades placés, les uns vis-à-vis des autres, dans une situation pareille, ce concours de bons vouloirs mutuels, que les représentations réclament aussi bien que les répétitions, devait laisser beaucoup à désirer. Les serrements de mains et les accolades amenés par maintes scènes tragiques ou comiques avaient parfois grand besoin de l'exigence impérieuse du théâtre, et ne pouvaient manquer de faire songer au vers de Britannicus:
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.
Cet état de choses devait nécessairement aboutir à une scission, à un démembrement, d'autant qu'un autre théâtre était là, tout prêt à profiter de ces discordes et à donner aux dissidents l'hospitalité la plus empressée. Mais, pour dire son origine et son histoire, nous avons besoin de remonter à quelques années en arrière.
Pendant plus de cent ans, le Palais-Royal avait eu l'avantage de posséder un des grands spectacles , le premier de tous p;ir la hiérarchie, l'Académie royale de Musique. Ce voisinage n'était pas s;ins danger, té-
'iS r/HISTOIBB PAR LE THEATRE.
moin les deux incendies qui dévorèrent l'Opéra en 1763 et en 1781. En 1763, le Palais-Royal même souffrit de graves dommages, et peu s'en fallut qu'il ne fût enveloppé tout entier dans le désastre.
Après le second incendie, on le sait, une salle fut improvisée en soixante-quinze jours, comme par enchantement, sur le boulevard Saint-Martin; et cet édifice provisoire, que l'on craignait de voir fléchir et s'écrouler sous le poids des spectateurs, ouvre encore aujourd'hui ses portes à la foule, après quatre-vingts ans passés.
Malgré l'expérience des deux incendies, le duc d'Orléans et son fils regrettaient vivement de ne plus posséder l'Opéra, comme une sorte de complément de leur palais. Les deux petits spectacles qu'il renfermait dans ses dépendances ne pouvaient former compensation. L'un, connu sous le nom de Théâtre des Beaujolais, à cause du jeune duc de Beaujolais, qui lui accordait son patronage, occupait une salle située à l'extrémité nord-ouest du jardin, et qui, agrandie et modifiée à diverses époques, est le théâtre du Palais-Royal actuel. L'autre était les Variétés-Amusantes, fameuses en leur temps par la vogue des Battus paient l'Amende, des Boniface Pointu et autres l'arc» s du même ordre. Primitivement, les Variétés-Amusantes avaient leur humble demeure sur le boulevard, au coin des rues de Bondy et de Lancry. Les directeurs, Gaillard et Dor feuille, conçurent le projet de donner plus d'importance à leur entreprise et de la transférer au centre de Paris, dans un endroit adopté par la mode et par la foule. C'était dans le temps où le duc d'Orléans et son Mis aîné élevaient sur trois côtés du jardin de leur palais ces arca-
LA RÉVOLUTION. h 9
(1rs et ces boutiques, spéculation qui fit naître tant d'épigrammesetde caricatures. Le duc loua aux sieurs Gaillard et Dorfeuille un emplacement qui répondait à une partie de la cour intérieure actuelle, et ces directeurs y firent construire une salle de spectacle en bois, qui fut ouverte le 1er janvier 1785. Le spectacle d'inauguration se composa du Palais du bon Goût, prologue avec ses agréments; de Boniface Pointu et sa Famille, du Danger des Liaisons et de V Enrôlement supposé. Dès lors, les Variétés-Amusantes du boulevard devinrent les Variétés-Palais-Royal, ce qui était un premier pas fait vers de plus hautes destinées.
Cependant le duc d'Orléans (Louis- Philippe-Joseph), qni avait succédé, le 18 novembre 1785, au titre de son père, ne renonçait pas à l'idée de voir l'Opéra lui revenir. C'est dans cet espoir qu'il fit commencer, en 1786, les travaux d'une vaste salle, non pas sur le même lieu que l'ancien Opéra, qui occupait à peu près le terrain de la cour des Fontaines, mais de l'autre côté, entre le palais et la rue de Richelieu. Les plans en furent dessinés et la construction en fut dirigée par l'architecte Louis, dont le nom est attaché au beau théâtre de Bordeaux.
Mais le prince dut bientôt se convaincre que son espérance était vaine, et l'on a môme dit que cette déception , à laquelle il crut que Marie-Antoinette avait contribué, ne fut pas étrangère à l'hostilité qu'il montra envers cette malheureuse reine. Il fallut bien tirer parti de l'édifice en construction. Le duc d'Orléans consentit à descendre beaucoup et à tomber de l'Opéra aux Variétés-Amusantes. Par acte du 6 février 1787, le futur théâtre fut loué à Gaillard et à Dorfeuille pour
une durée de trente ans, et moyennant une somme annuelle de 24 000 livres. L'affaire était peu avantageuse, car la salle ne coûtait pas moins de 3 millions. Disons tout de suite que, lors de la proscription de la famille d'Orléans et de la vente de ses biens, Gaillard et Dorfeuille achetèrent non-seulement le théâtre, mais encore la partie du palais à laquelle il était adossé, au prix de 1 600 000 livres en assignats. Comme ils ne se trouvèrent pas en mesure de payer, ils cédèrent leur marché à un sieur Prévost, qui, lui-même, en fit rétrocession à un sieur Julien.
Ce fut le samedi 15 mai 1790 que se fît l'ouverture de la salle Richelieu. On donna un prologue d'inauguration suivi d'un divertissement et deux pièces du répertoire courant: le Pessimiste, ou VHomme mécontent de tout, comédie en un acte et. en vers, et le Médecin malgré tout le monde, comédie en trois actes et en prose. A dater de ce jour, les Variétés quittèrent tout à fait leur ancien nom pour celui de Théâtre du Palais-Royal. On loua généralement la coupe et les dispositions de la salle, et Paris eut un grand théâtre de plus, — un grand théâtre pour un spectacle toujours classé parmi les spectacles secondaires, bien que son genre s'agrandît de jour en jour, afin de remplir un cadre si différent de l'humble scène des boulevards '.
Parmi les auteurs qui travaillaient principalement pour ce théâtre, nous citerons Dumaniant et Pigault-
1. On sera pont-être curieux de savoir quoi était le prix des places; ■ i : premières logos, balcons et loges do théâtre (probablement les loges d'avant scène), '» livres 'i sous; galeries, loges grillées, secondes • i orchestre, 3 livres; amphithéâtre, troisièmes loges et parquet, 1 livre 10 sous; rotonde, îlivres; quatrièmes loges, ] livre.
Lebrun. Ce lut aux Variétés-Palais-Royal que Du maniant donna Guerre ouverte, ou Ruse contre Ruse, et la Nuit aux Aventures, pièces d'intrigue adroitement et vivement conduites.
Pigault-Lebrun était alors à ses débuts. Il n'avait pas encore composé les romans qui lui firent une réputation, — ou une notoriété, si l'on aime mieux, — maintenant éclipsée, évanouie, passée au rang des traditions, comme, dans un autre genre, les petits vers mauvais sujets de Dorât le mousquetaire ou les madrigaux mythologiques du galant Demoustier. Les romans de Pigault-Lebrun ! vieux flacons de vin éventé! vieux costumes fripés et tachés d'un ancien mardi-gras! joies clandestines de quelques écoliers d'alors, de quelques septuagénaires d'aujourd'hui, qui, seuls, se plaisent encore à se rappeler quelquefois, comme réminiscence de jeunesse, ces gaudrioles rancies ! La plupart des pièces de Pigault-Lebrun, telles que Charles et Caroline, l'Amour et la Raison, les Rivaux a" eux -mr m es, tendent bien plus vers le sentiment ou le marivaudage que vers ces débauches de gaieté graveleuse où il eut, pendant un temps, le triste honneur d'être chef d'école. Son Pessimiste, qui lit partie du spectacle d'inauguration de la nouvelle salle Richelieu, est un louable essai de comédie de caractère. Peu après cette ouverture, vinrent les Deux Figaros du comédien Richaud- Martelly, qui remettait en scène le barbier espagnol avec une intention satirique peu déguisée à l'égard de Beaumarchais. La pièce ne manquait pas de verve ni d'esprit, et elle était amusante par elle-même, puisqu'elle se jouait encore de notre temps, alors que cette petite guerre personnelle était tout à l'ait hors de cause.
La troupe du Palais-Royal, qui était recommandable
surtout par le zèle et l'ensemble, avait fait, en 1789, une acquisition précieuse pour le répertoire plus relevé où tendaient ses efforts. Les directeurs s'étaient attaché un ancien sociétaire de la Comédie-Française, l'acteur-auteur Monvel. Plusieurs années auparavant, un ordre de police, attribué' à des motifs peu honorables pour ses mœurs, l'avait forcé de quitter la France. De retour de cet exil, où il avait obtenu les fonctions de lecteur du roi de Suède, il retrouva tout à propos une place offerte à son talent1.
Le cadre était tout prêt pour la seconde scène littéraire que souhaitaient vivement les auteurs, asservis à une exclusive et séculaire exploitation, et grâce au nouveau régime, rien n'en péchait plus que ce désir fût réalisé.
L'Assemblée Constituante, en établissant la liberté des théâtres, avait aboli, par une conséquence naturelle, la limitation des genres et le monopole de l'ancien répertoire. Ces pièces si étrangement appelées pièces du domaine public, quand elles ne pouvaient être jouées à Paris que sur une seule scène, et plus tard sur deux, venaient d'entrer réellement dans le domaine général. On avait pensé avec raison que tel ou tel théâtre n'avait aucun droit à jouir exclusivement de ces ouvrages, pas plus que le gouvernement à lui conférer ce privilège, et à disposer de ce qui ne lui appartenait pas. En même temps, l'Assemblée Constituante proclamait le principe de la propriété littéraire, jusqu'alors entièrement méconnu. Ce décret
1. Monvel, <l<~int le vrai nom était Bmitrt. fut le père de Mlle Mars.
du 13 janvier 1791 devait servir de base à celui du 19 juillet 1793, qui étendit ce droit aux héritiers pendant dix ans. Sans doute ce n'était pas la complète assimilation du patrimoine littéraire à tout autre patrimoine, assimilation d'une équité si évidente, et cependant destinée à rencontrer encore tant d'obstacles ; mais enfin, c'était un commencement, c'était un point essentiel obtenu. En attendant que, sous ce rapport, justice entière fût faite, au moins les grandes œuvres, gloire du génie national, devenaient accessibles à tous; il ne dépendait plus de l'insouciance et de la paresse qu'elles fussent tenues sous le boisseau.
Et qu'importait que l'interprétation en pût être insuffisante? Corneille, Racine, Voltaire, Molière, ontils besoin d'être défendus par des règlements soi-disant protecteurs contre la faiblesse de comédiens peu habiles? c'était là une sollicitude qu'ils ne demandaient nullement. D'ailleurs la pleine liberté de jouer leurs œuvres immortelles n'ouvre-t-elle pas une arène d'où peuvent surgir de glorieux talents? Le théâtre même qui restera considéré comme une institution nationale, comme le musée dramatique de la France, ne profiter i-t-il pas, pour se recruter, de ces écoles en action ouvertes autour de lui? Ne convenait-il pas de permettre à tous les esprits de se former par cette noble pratique de la belle littérature théâtrale, à toutes les âmes de s'échauffer à ce foyer vivifiant?
Rien d'aussi décisif, à cet égard, que l'effet des représentations gratis. Voyez, ces jours-là, de quelle manière sont écoutés, accueillis, acclamés les chefsd'œuvre du grand répertoire tragique et comique; voyez comme leurs beautés touchent et remuent la
libre populaire, comme ce langage d'élite est compris ; quelle merveilleuse intuition, quel courant électrique élève ces intelligences peu cultivées jusqu'à la sphère la plus haute ! Au sortir d'une de ces représentations, dites si l'épreuve ne suflit pas. Dites si une telle nourriture théâtrale, vers laquelle le peuple court instinctivement toutes les fois qu'elle est mise à sa portée, ne lui vaut pas mieux que ces drames absurdes et monstrueux, que ces ignobles et dégradantes parades, que ces aliments grossiers et malsains auxquels il fut réduit si longtemps, comme s'il n'était pas capable d'en goûter d'autres 1
Ainsi en jugea l'Assemblée Constituante, en abolissant le monopole que nous venons de voir de nouveau supprimer, et qui, espérons-le, ne sera jamais rétabli. Toutefois, une réunion de talents du premier ordre, comme celle que possédait en 17911a Comédie-Française, devait lui conserver une évidente supériorité dans les deux grands genres, et le théâtre du Palais- Royal n'était pas encore de force à élever autel contre autel. Heureusement pour lui, les circonstances allaient lui faire trouver, au sein de la Comédie-Française elle-même, les éléments dont il avait besoin pour tenter cette rivalité hardie.
La guerre intestine qui déchirait l'ancienne société était arrivée au dernier degré de violence. La minorité ne demandait qu'à rompre le faisceau séculaire, à porter ailleurs ses talents et à dire comme Coriolan, ilans la lragéd|e de La Harpe : Adieu, Rome, je pars. Les directeurs Gaillard et Dorfeuille profitèrent habilement (l'une occasion si propice. Oes négociations s'ouvrirent ; (\c^ propositions avantageuses, faites aux
dissidents, eurent pour résultat le départ de Talma, de Grandménil, de Dugazon et de Mme Vestris, qui se séparèrent de la société pour entrer au Palais-Pioyal. Avec eux, partit aussi Mlle Lange, qui, par ses beaux yeux et ses galantes victoires, a tant défrayé la chronique du temps; mais elle revint ensuite au théâtre qu'elle avait quitté, car on l'y voit créer, en 1793, le principal rôle dans Pamela, dont nous parlerons plus loin. A cette liste, ajoutons une jeune tragédienne, Mlle Desgarcins, qui, dès ses débuts encore tout récents (24 mai 1788), avait révélé un talent plein d'âme et de sensibilité. Ce fut à la clôture de Pâques 1791, le 10 avril, que s'effectua cette séparation mémorable
Un fait assez singulier, c'est que la dernière nouveauté jouée par le Théâtre de la Nation avant cette clôture, fut un ouvrage de Monvel, que sa position au Palais-Royal n'avait pas empêché de recourir au talent de ses camarades d'autrefois. Cet ouvrage, c'était les Victimes cloîtrées, représentées le 28 mars, presque à la veille de la lutte qui allait s'ouvrir entre les deux théâtres désormais rivaux. Depuis longtemps, La Harpe avait publié son drame de Mélanie, qui fut aussi joué en 1791, et qui était dirigé contre les vœux monastiques
1. Une autre concurrence, mais peu dangereuse, fut essayée vers le même temps contre la Comédie-Française et aussi contre le tnéàtre de la rue de Richelieu. Mlle Montansier avait loué au Palais- Royal la petite salle des Beaujolais et elle tenta d'y naturaliser la tragédie. Elle avait dans sa troupe Grammont, le futur général, et les deux sœurs Sainval, qui avaient quitté comme lui le théâtre du faubourg Saint-Germain; mais ces trois nouveaux transfuges ne purent soutenir le genre tragique dans un cadre si étroit. Dans cette troupe figurait Damas, tout jeune alors, et qui tint depuis au Théâtre-Français une place honorable.
et l'abus qui s'en faisait. Mélanie élait une œuvre littéraire, et fort supérieure en cela aux Victimes cloîtrées; mais Monvel frappait bien autrement fort. Dorval, le novice, parvenant à percer le mur du cacbot où le prieur de son monastère l'a plongé; Eugénie, celle qu'il aime, près d'expirer de son côté dans les oubliettes d'un couvent de femmes mitoyen, qui se trouvent toucher au cachot de Dorval ; la réunion des deux amants ainsi opérée dans cet affreux tombeau, c'était là un genre d'effet d'autant plus puissant que le public d'alors n'en avait pas l'habitude. Ces scènes violentes, ces noirs tableaux, arrangés avec une entente assez habile, produisirent une impression à laquelle ajoula un incident inattendu de la première représentation. Au moment où le père Laurent, le prieur, ordonne de saisir et d'entraîner Dorval, un spectateur placé à l'orchestre s'écria d'un ton furieux : « Exterminez ce coquin-là ! » Tous les yeux se tournèrent aussitôt vers cet homme : ses traits étaient décomposés, ses jeux égarés. Quand il se fut un peu remis : « Pardon, messieurs, » dit-il, « c'est que j'ai été moine; j'ai été comme Dorval « traîné dans un cachot, et dans le père Laurent j'ai « cru reconnaître mon supérieur. »
Dans le Mari Directeur, les couvents étaient attaqués avec des armes qui ne sont jamais permises, car l'indécence ne saurait l'être en aucun cas, et la religion elle-même avait trop lieu de se plaindre. Dans les Victimes cloîtrées, des réserves sont faites, des distinctions sont posées en faveur du culte épuré des abus; c'est M. de Prancheville, honorable gentilhomme, maire de la ville où se passe l'action, qui est chargé par l'auteur de faire entendre ce langage. Comme le père Laurenl
se récrie contre celle révolution qui est, selon lui, l'œuvre de « l'éternel ennemi des hommes;» comme il [prétend que tout ce qu'il y a de respectable est brisé, détruit, anéanti, la majesté des lois, la sainteté des tribunaux, le culte même, la religion : « Rien n'est anéanti, mon père,» lui répond M. de Francheville; « tout est respecté, tout subsiste : le roi n'a rien perdu de sa puissance , puisqu'il a conservé celle de faire le bien. Des juges nouveaux s'élèvent, et leur ministère ne sera plus flétri par ce vil intérêt qui si longtemps en dégrada les fonctions. Le culte est toujours le même, et les abus dont on le dégage ne font pas la religion. Ce n'est pas sans cause que l'on doit remonter à la source des richesses immenses accumulées par les ministres de cette religion pure dont le divin auteur vécut et mourut pauvre; et peut-être rappellera-t-on à leur institution primitive ceux que nos préjugés en avaient trop écartés. Je crois qu'on peut trouver étrange l'existence de ces hommes qui promettent à Dieu d'abjurer l'humanité, de vivre et de mourir inutiles à leurs semblables, de contrarier en tout le vœu de la nature, et de renoncer à la société pour en dévorer la substance. Ceux qui vivent d'abus, je le sais, peuvent craindre de les voir détruits; mais l'esprit qui opérerait de si grands changements ne ser ait point un esprit de vertige ; cette réforme ne serait point une œuvre de ténèbres; et l'éternel ennemi des hommes, pour parler votre langage, ne doit pas être soupçonné de leur suggérer ce qui peut les conduire au bonheur. Voilà mon sentiment; s'il vous est étranger, tant pis pour vous. »
En se jetant dans le couvent où sa fortune était l'objet d'avides convoitises, Dorval espérait y trouver
un remède à son désespoir amoureux. Le père Laurent, ce monstre d'hypocrisie, épris pour Eugénie d'une indigne passion, gouverne en maître absolu la sœur de M. de Francheville, la mère de celte jeune personne.
Il lui a persuadé de la vouer bon gré mal gré à la vie religieuse, dans le monastère conligu à celui dont il est prieur. Un passage secret communique de l'un à l'autre, et la supérieure s'est prêtée à la plus infâme machination; mais ni ses efforts ni ceux du père Laurent n'ont pu triompher de la vertu d'Eugénie. Pour la punir, on l'a ensevelie dans les ténèbres des inpace souterrains, en annonçant sa mort, qui n'est douteuse ni pour sa famille, ni pour Dorval, ni pour personne. 1 n jeune moine qui a conçu pour l'amant infortuné un affectueux intérêt, lui dévoile les affreux mystères des deux couvents. Seulement, au lieu «le la mort lente que subit la prisonnière, il croit qu'elle a été assassinée. Sous le coup de ces révélations, Dorval traite l'odieux supérieur selon ses mérites, et c'est alors que celui-ci le fait plonger à son tour dans un cachot où il est condamné à périr, comme Eugénie dans le sien.
Par l'indication du décor et de la mise en scène du quatrième et dernier acte, on se fera une idée de ce lugubre tableau.
« La scène est double et représente deux cachots, celui d'Eugénie du côté de la reine; il est éclairé par une lampe de terre posée sur une pierre. Tout le meuble consiste en un paillasson vieux et déchiré, une petite cruche d'huile, une cruche de .mes, un pain bis, et une pierre pour servir de traversin et de siège à la prisonnière.
« Le cachot de Dorval, du côté du toi, est, au lever
du rideau, plongé dans une obscurité profonde : on y voit deux tombes en pierre noire, avec un anneau à chacune pour lever la grande pierre qui la couvre. Au fond de chaque cachot est une petite porte de fer1.
Au lever du rideau, on voit Eugénie « pâle, mourante, la tête nue, les cheveux épars; elle est vêtue d'une robe blanche déchirée, et qui tombe en lambeaux; elle est couchée, c'est le moment de son réveil.» La scène s'ouvre par un long monologue : « Oh 1 que le sommeil des malheureux est pénible! Quoil porter jusqu'au sein du repos le souvenir de ses douleurs et le sentiment de ses peines! Si la faiblesse, si l'anéantissement que j'éprouve ferment un moment ma paupière.... des songes affreux m'agitent.... un spectre gémissant se présente.... le sommeil fuit, et mes yeux s'ouvrent pour observer la mort qui s'avance! Heureux, dans son infortune, celui qui s'endort pour ne jamais se réveiller! Il était là.... près de moi.... J'ai reconnu ses traits à travers le sang dont son visage était souillé.... il me tendait les bras.... il appelait Eugénie. Cher Dorval! Eugénie n'existe plus pour toi! Ma jeunesse, mes plus douces espérances, la nature, le bonheur et l'amour, tout, tout est enseveli pour moi dans une nuit éternelle, etc. »
A la fin de ce monologue, Eugénie tombe évanouie, et alors paraît Dorval, traîné par plusieurs moines contre lesquels il se débat en vain. Le père Laurent
1. Autrefois, dans le langage du théâtre, cette expression : le côte du roi, le côté de la reine, c'est-à-dire le côté de la loge du roi, le côté de la loge de la reine, était employée pour indiquer la droite et la gauche; et l'on voil qu'en 1791 cette dénomination monarchique était encore usitée. Elle a été remplacée par celle de côté cour el de côté jardin.
referme sur lui la porte fatale. Eugénie revient à elle. Chacun des deux captifs exprime tour à tour les angoisses et l'horreur de la situation, Eugénie par ses plaintes douloureuses, Dorval par les transports d'une fureur impuissante Mais eu soulevant le couvercle d'une des tombes il y découvre, avec les restes d'un des malheureux qui l'ont précédé dans cet horrible séjour, une inscription en caractères de sang. Elle indique un travail commencé pour percer le mur, et interrompu par la mort, une barre de fer cachée, qui a servi d'instrument. C'est avec cette indication et ce secours que Dorval ouvre la brèche, et qu'il arrive jusqu'à une femme presque mourante, dans laquelle, éperdu, délirant, n'en pouvant croire ses yeux, il îeconnaît celle qu'il a tant pleurée. Quelle sympathique explosion dans le public, tout frémissant encore U'exéciation contre l'abominable supérieur, et qui avait suivi avec une anxiété fiévreuse ce travail désespéré! Quelle joie quand M. de Franeheville, les parents d'Eugénie, les gardes nationaux, avertis et guidés par le jeune frère, ami de Dorval, pénétraient dans le sombre gouffre, et délivraient les malheureuses victimes! Fleury fit voir toutes lis ressources de son talent, dans ce rôle de Dorval, si éloigné de ses habitudes, et contribua puissament au grand effet de la pièce.
Le succès des Victimes cloîtrées ne pouvait offril au Théâtre de la Nation une compensation suffisante.
Perdre à la fois plusieurs de ses acteurs les plus distingués et voir s'élever par eux une concurrence redoutable, c'était là, pour lui, un double et sensible coup. Sans doute des talents comme Mole, Fleury, 13azincourt, Mlles Contât, Devienne , Joly , lui assuraient toujours une prééminence incontestable dans la comédie; mais Talma, Mme Yestris, Mlle Desgarcins, balançaient, dans l'autre genre, cette supériorité. Ils trouvaient dans Monvel un excellent auxiliaire, dont la rare intelligence, suppléant à la faiblesse de son organe et de ses moyens, savait supérieurement toucher la corde pathétique.
Naturellement, Gbénier avait associé son talent d'auteur à cette scission dont son Charles IX avait été l'origine. Il avait bien droit aux honneurs de l'ouverture, et ce fut, en ettet, par un ouvrage de lui que se fît l'inauguration du Théâtre-Français de la rue de Richelieu: tel fut le nom dont la salle du Palais-Royal fut dès lors décorée.
La première représentation de Henri VIII, tragédie en cinq actes, suivie de l'Épreuve nouvelle, tel était le spectacle affiché pour ce grandjour (27 avril 1791). Le rôle de Henri VIII était joué par Talma, celui de Cramer par Monvel ; Mme Vestris représentait Anne de Boulen; la sensible et tendre Jeanne Seymour avait Mlle Desgarcins pour interprète. Cette solennité dramatique, avec les événements et les luttes si animées qui, depuis plusieurs mois, lui avaient servi de prélude, remuait les esprits au plus haut degré. C'était bien autre chose que l'ouverture d'un spectacle nouveau dans les conditions ordinaires : les deux partis allaient se retrouver en présence avec leur ardente hostilité.
Henri 17// est un ouvrage littéraire très-supérieur à Charles IX. Là, Chénier laissait de côlé l'allusion de circonstance qui peut convenir à Un vaudeville, mais qui ne doit pas envahir les hautes régions de l'art et s'introduire dans les sujels historiques. Cette l'ois, l'auteur ne demandait pas son succès à des éléments étrangers; il interrogeait sérieusement l'histoire, il ne cherchait qu'à intéresser et à toucher. Ce but, il l'atteignait dans plusieurs parties de sa tragédie nouvelle; mais les côtés faibles étaient attendus et guettés par une opposition très-peu indulgente, que ne désarma pas le talent des principaux interprètes; au contraire, les hnprobateurs auraient voulu , par -dessus tout, les envelopper dans la chute de l'ouvrage. Le succès fut donc fortement contesté ; mais les représentations suivantes l'établirent.
Les malveillants, qui n'avaient obtenu qu'à moitié gain de cause contre la tragédie, se dédommagèrent sur la petite pièce. Il est vrai que le choix n'était pas heureux. L'Épreuve nouvelle est une de ces pièces de Marivaux que l'on pourrait comparer à des toiles d'araignée brodées en paillettes : spirituelles, si l'on vent, mais où l'esprit revêt des formes si fausses, si minaudières, si alambiquées, si quintessenciées, que Ton demanderait volontiers aux personnages d'être bêtes et de parler tout naturellement, plutôt que de vous imposer toute cette fatigue pour suivre et comprendre leurs petites finesses. La Comédie-Française affectionnait le répertoire de Marivaux, où ses beaux marquis, ses aimables marquises, ses élégantes soubrettes à dentelles se donnaient le plaisir de faire miroiter leurs jolis airs etleurs grâces raffinées; mais les comédiens du Palais-
Royal avaient besoin d'ouvrages plus francs, plus vrais, qui portassent mieux leurs acteurs. Dans Marivaux, la comparaison avec leurs adversaires du faubourg Saint-Germain ne pouvait que leur être défavorable, et c'est ce qui arriva. Dans cette représentation d'ouverture, ni Dugazon ni Grandménil ne jouaient, et les comédiens du lieu essuyèrent toutes les rigueurs de la portion malveillante du public, tellement que l'Épreuve nouvelle n'alla même pas jusqu'à la fin. Pour renvoyer ironiquement l'ex-théâtre des Variétés à son ancien domaine, les opposants demandèrent à grands cris Ricco, comédie-farce de Dumaniant, très-plaisamment jouée par Beaulieu, que les destinées nouvelles du théâtre avaient mis à la retraite.
Malgré les orages de cette première soirée, la carrière était ouverte; les écrivains avaient enfin cette seconde scène littéraire tant désirée , et qui, — circonstance singulière! — était issue d'un petit spectacle du boulevard, des humbles tréteaux de Janot. Surtout, le théâtre de la rue de Richelieu devait attirer à lui les auteurs tragiques. Pour ce qui concerne l'autre genre, l'expérience venaitde lui montrer sa position et sa voie. Dugazon et Grandménil, qui formaient la tête de la troupe comique, indiquaient, par la nature de leur talent, le répertoire à choisir. Joignons-leur Michot, attaché depuis quelques années au théâtre du Palais- Royal, et qui se fît une juste réputation par la franchise et la rondeur de son jeu.
L'opposition qui s'était manifestée, opposition trop violente pour être purement littéraire et artistique, fut comme de l'huile jetée sur le brasier des inimitiés et des haines réciproques. Ce fut une recrudescence de
polémique portée au dernier degré d'acrimonie. Palissot,chez qui la soixantaine n'avait pas refroidi l'ardeur batailleuse, tailla et aiguisa sa plume en faveur de Chénier, son ami. Chénier lui-même publia une lettre dans laquelle il accusait ouvertement la Comédie-Française d'avoir organisé une cabale ennemie, recrutée parmi ses garçons de théâtre, ses ouvreuses de loges, les laquais et les amants de ses actrices. La Comédie-Française ne demeura pas muette sous ces imputations, et les rétorqua dans des termes non moins personnels et non moins amers.
Ce qui valait mieux que cette réciprocité d'attaques et de gros mots, c'était l'émulation produite par la concurrence. De part et d'autre on lutta de travaux et d'efforts. On vit alors à la Comédie-Française une activité qui n'était guère dans ses habitudes quand elle régnait sans partage. Elle avait fort à faire pour ne pas rester en arrière de son jeune rival. En effet, nous voyons le théâtre de la rue de Richelieu donner, dans l'espace de trois semaines, trois nouveautés en cinq actes et en vers : l'Intrigue êpistolaire, comédie de Fabre d'Églantine, le 15 juin; Jean Sans-Terre, tragédie de Ducis, le 28 du même mois, et Calas, drame de Chénier, le 7 juillet.
Ducis, dont le caractère plein de dignité était demeuré en dehors des tristes querelles que nous avons retracées, avait deviné dans Talma l'interprète le mieux fait pour ses créations, ou, disons mieux, pour les créations de Shakspeare, qu'il s'efforçait de naturaliser sur la scène française, en se renfermant dans les proportions dont on n'avait pas encore l'idée de s'écarter. Ces tentatives, qui seraient de la timidité pour notre épo-
que, elles étaient de l'audace pour celle de Ducis, et il convient de lui en savoir gré. Hamlet et Macbeth, joués avant Talma, devinrent entre ses mains comme son. domaine de tous les temps. Jean Sans-Terre ne fut pas aussi heureux ; mais l'année suivante fut témoin du grand succès d'Othello, où Talma fit frémir spectateurs et spectatrices. Une voix cria : « C'est un Maure qui a «< fait cela, ce n'est pas un Français! » Pourtant Ducis avait notablement adouci les hardiesses de l'original. Depuis ce temps, on en a vu bien d'autres.
Quant à Fahre d'Églantine, livré bientôt tout entier aux passions de parti, dont il devait être victime, ses sympathies politiques étaient d'avance, acquises au théâtre nouveau. De plus, il avait en Dugazon l'interprète-né de son peintre grotesque, le personnage à effet de l'Intrigue épistolaire. Dans le Philinte de Molière, Fabre avait trouvé une des plus fortes conception-s de haute comédie qui soient au répertoire. Il faut que le mérite en soit bien réel pour n'avoir pas disparu sous un style souvent dur et incorrect jusqu'à la barbarie. L'Intrigue épistolaire, écrite dans le genre comique, à peu près comme le Philinte dans le genre sérieux, est loin de le valoir; mais Dugazon enleva le succès d'assaut1.
Un détail remarquable à propos de l'Intrigue épistolaire, c'est que, dans cette pièce, ce fut Talma qui joua l'amoureux. Au Théâtre-Français, il avait dû, comme
1. Membre de la Convention, ce fut Fahre d'Eglantine qui fut chargé, avec son collègue Romme, du travail relatif au nouveau calendrier. Il est singulier que l'auteur si dur, si rocailleux, si dépourvu d'oreille dans ses pièces, se soit montré bien meilleur poète dans la création de ces noms de mois, si élégants, si expressifs et si riches d'harmonie. Tout en reprenant l'ancienne manière de
nouveau venu, associer aux personnages tragiques les Dainis et les Valère; mais au théâtre de la rue de Richelieu, où il occupait une position aussi éminente qu'incontestée, il ne dédaignait pas, on le voit, de mêler à ses hautes et grandes créations un rôle de comédie qui n'est pas môme en première ligne. Le 11 novembre suivant, une autre comédie de Fabre, en cinq actes et en vers, qui n'eut pas le succès de l'Intrigue épistolaire, offrit chez Talma un semblable exemple de zèle et de variété dans son talent. Dans cette pièce, intitulée f Héritière, ou la Ville elles Champs, il représentait un marquis incroyable, et ce fut avec une Légèreté^ une vivacité comique faites pour soutenir l'ouvrage, s'il avait pu être soutenu. Nous ne savons si le Cléry de V Intrigue épistolaire et ce marquis comique, dans une pièce profondément oubliée, figurent sur les listes que l'on a dressées des créations de Talma; mais celles-ci méritent par la singularité de n'y être pas omises. Dans la suite, on le vit jouer le personnage principal de deux comédies de Lemercier, Pinlo et Plaute. Ne regrettons pas cependant que, dans la seconde moitié de sa carrière, il se soit exclusivement consacré à la tragédie, — car le Danville de l'École des Vieillards, qu'il créa en 1823, ne tient guère au genre familier que par l'habit, et tend vers don Diègue bien plus que vers Arnolphe ou Orgon. Acteur de comédie, Talma aurait eu des rivaux, et il n'en eut pas comme tragédien.
commencer et de compter l'année, rien n'empêchait de les conserver, au lieu des dénominations empruntées à l'antiquité païenne, i les quatre dernières sont même, un vrai non sens : en effet, septem brr, octobre, novembre et décembre , le neuvième, le dixième, le onzième et le douzième mois che?. nous, signinenl septième, huitième, neuvième et dixième.
Au théâtre de la rue de Richelieu, la tragédie trouvait une autre supériorité ajoutée à celle de l'interprétation : c'était le soin apporté à toutes les parties de la mise en scène. Talma, qui, dans une position secondaire à la Comédie-Française, avait montré hardiment l'exemple de la vérité dans le costume, devait poursuivre d'autant mieux cette réforme sur une scène où il tenait le premier rang. Le théâtre Richelieu possédait, d'ailleurs, un acteur-peintre ou un peintre-acteur nommé Boucher, dont les études spéciales étaient extrêmement utiles pour ces détails importants, au lieu que le théâtre du faubourg Saint-Germain avait encore grand'peine à sortir de la vieille ornière. Malgré les succès très-honorables de Marins à Mintumes, premier ouvrage d'Arnault, et de la Mort d'Abel, de Legouvé, la comédie était sa meilleure ressource, et il y gardait un incontestable avantage. Dans le Vieux Célibataire de Collin d'Harleville, joué le 24 février 1792, et qui réunissait Mole, Mlle Conlat, Fleury, Dazincourt, la plus parfaite exécution, jointe au solide mérite de l'ouvrage, triompha pour quelque temps d'une concurrence devenue de jour en jour plus redoutable, à mesure que les événements politiques marchaient.
En effet, le théâtre de la rue de Richelieu était chaudement soutenu et adopté par l'opinion qui allait sans cesse grossissant, montant, renversant, comme le flot débordé, toute résistance, ou, pour mieux dire, n'en trouvant plus devant elle. A la reprise de Charles IX sur la scène nouvelle, où cet ouvrage avait son droit de bourgeoisie d'avance tout acquis, succéda une autre pièce de Chénier, dont la couleur et l'intention encore bien plus prononcée, avaient suivi la progression des
faits : c'était Caius Gracchus, œuvre palpitante du plus chaud républicanisme. Caius Gracchus fut joué dans le même temps que le Vieux Célibataire, cette comédie de vie privée, d'observation morale, tout étrangère aux ardeurs et aux orages du moment; le contraste était bien marqué entre ces deux affiches rivales. Ce n'était pas que l'ancienne Comédie-Française ne continuât de sacrifier aux nécessités politiques par quelques ouvrages de circonstance; mais ils étaient bien pâles, auprès de ceux que l'on jouait rue de Richelieu; et le Théâtre de la Nation restait accusé du crime d'aristocratie au premier chef.
Il faut avouer que les partisans de l'ancien régime, qui, de leur côté, soutenaient de toutes leurs forces la ci-devant Comédie-Française, étaient quelquefois pour elle des amis très-compromettants. Là, les applaudissements royalistes répondaient aux acclamations démocratiques de l'autre salle. Dans les tragédies de l'ancien répertoire, on saisissait avec transport les passages qui fournissaient quelque allusion en faveur de la royauté. Par exemple, dans la Didonde Lefranc de Pompignan, les vers suivants étaient couverts de bravos :
Du peuple et du soldat la reine est adorée.
Tout peuple est redoutable et tout soldat heureux, Quand il aime ses rois en combattant pour eux.
Cet autre vers était l'objet des mêmes acclamations :
Les rois, comme les dieux, sont au-dessus des lois.
Cette maxime ultra-monarchique n'aurait pas, sans doute, paru trop forte à quelque despote oriental;
mais une telle hyperbole ne pouvait qu'être répudiée par le vertueux prince à qui des amis trop zélés l'adressaient. C'est ainsi qu'un extrême en produisait un autre, et que l'exaltation de l'amour répondait à la violence des attaques.
Le Théâtre de la Nation maintint au répertoire, tant qu'il le put, la Partie de Chasse de Henri IV, car nous la voyons encore représentée le 31 mars 1792, pour la clôture de l'année théâtrale, et probablement pour la dernière fois avant sa longue exclusion. Cette comédie de Collé était un des champs de bataille où les applaudissements royalistes, défiant les sifflets ennemis, saisissaient avec avidité les allusions qui se présentaient; mais que pouvaient ces témoignages d'un sentiment sans doute fort honorable, au milieu du courant impétueux qui dominait et entraînait tout?
La mémorable affaire de l'Ami des Lois acheva de déchaîner contre le théâtre du faubourg Saint- Germain la haine du parti ultra-révolutionnaire.
Dans cette comédie, ou plutôt dans ce factum en cinq actes et en vers, Laya ne craignit pas de se prendre corps à corps avec ce parti, personnifié en Robespierre et Ma rat, qu'il désignait d'une manière fort transparente sous les noms de Nomophage et de Duricrdne. Conçue et écrite avec la chaleur, mais aussi avec la précipitation d'une œuvre de circonstance, l'Ami des Lois est moins une bonne pièce qu'une belle aclion. Sous ce dernier rapport, on doit honorer l'écrivain qui osa s'attaquer à de tels adversaires après le dix août et les massacres de septembre, et dans le moment où allait s'ouvrir le procès du roi ; car l'Ami des Lois fut joué pour la première fois le 3 janvier 1793. Les comédiens
qui s'associèrent à cet acte courageux ont droit à une part des éloges qu'il mérite.
L'Ami des Lois obtint un succès d'enthousiasme. Toutes les nuances anti-anarchiques s'unirent avec transport dans une môme protestation. Chaque salve de bravos étaitfïaute de mieux, comme une bordée Vengeresse à l'adresse des hommes de violence et de sang-. Quelques-uns de ceux-ci essayèrent de s'opposer au cri public; ils furent réduits au silence. On verra, par les vers suivants, quelle était la portée de cette œuvre hardie et des acclamations qui l'accueillirent :
Patriotes ! eh! qui? ces poltrons intrépides, Du fond d'un cabinet prêchant les homicides, Ces Solons nés d'hier, enfants réformateurs, Qui, rédigeant en lois leurs rêves destructeurs, Pour se le partager voudraient mettre à la gêne Cet immense pays rétréci comme AthèneV Ah! ne confondez pas le cœur si différent Du libre citoyen, de l'esclave tyran.
L'un n'est point patriote, et vise à le paraître; L'autre tout bonnement se contente de l'être.
Ces prudents ennemis sont près de nous, ici. Ce sont tous ces jongleurs, patriotes de places, D'un faste de civisme entourant leurs grimaces, Prêcheurs d'égalité, pétris d'ambition; Ces faux adorateurs dont la dévotion N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie; Ces bons et francs croyants dont l'âme apostasie, Qui, pour faire haïr le plus beau don des cieux, Nous font la liberté sanguinaire comme eux. Mais, non; la liberté, chez eux méconnaissable, A fondé dans nos cœurs son trône impérissable. Que tous ces charlatans, populaires larrons, Kl de patriotisme insolents fanfarons,
Purgent de leur aspect cette terre affranchie ! Guerre ! guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie ! Royalistes tyrans, tyrans républicains, Tombez devant les lois; voilà vos souverains. Honteux d'avoir été, plus honteux encor d'être, Brigands, l'ombre a passé ; songez à disparaître.
Dans VArni des Lois, la question sociale avait sa part, à côté de la question politique, et certaines utopies étaient exposées en ces termes par un émule de Babeuf, par un digne ami de Duricrâne et de Nomophage :
De la propriété découlent à long flots Les vices, les horreurs, messieurs, tous les fléaux. Sans la propriété point de voleurs; sans elle, Point de supplices donc ; la suite est naturelle. Point d'avares, les biens ne pouvant s'acquérir; D'intrigants, les emplois n'étant plus à courir; De libertins, la femme accorte et toute bonne Étant à tout le monde, et n'étant à personne. Point de joueurs non plus, car sous mes procédés. Tombent tous fabricants de cartes et de dés. Or, je dis : Si le mal vient de ce qu'on possède, Donc, ne plus posséder en est le sûr remède. Murs, portes et verroux, nous brisons tout cela : On n'en a plus besoin, dès que l'on en vient là. Cette propriété n'était qu'un bien postiche; Et puis, le pauvre naît, dès qu'on permet le riche. Dans votre république un pauvre bêtement Demande au riche! abus! dans la mienne, il lui prend. Tout est commun; le vol n'est plus vol, c'est justice. J'abolis la vertu, pour mieux tuer le vice.
C'était Dazincourt qui jouait ce personnage. Les autres rôles étaient remplis par Fleury (Forlis, l'Ami des Lois); par Saint-Prix (Nomophage), Larochelle (Duri-
crâne); par Saint-Fal, Vanhove, Dupont, Dunanl et Mme Suin.
Le eoup avait porté. Dans sa fureur, la faction démagogique ne connut plus de bornes. Son quartier général était au club des Jacobins et à la Commune de Paris, dont le pouvoir balançait celui de la Convention elle-même. L'Ami des Lois y fut dénoncé comme un attentat, et le public qui l'avait acclamé comme un ramas d'ennemisde la Révolution et d'émigrés. Le 12 janvier, la cinquième représentation était affichée, quand un arrêté de la Commune la défendit. La lecture de cet arrêté, placardé dans Paris, ne lit que pousser plus ardemment la foule au tbéàtre. Ce cri mille fois répété : « L'A? ni des Lois.' V Ami des Lois ! » ébranle les voûtes de la salle. Les acteurs donnent lecture de l'arrêté de la Commune. On répond par des huées et des sifflets. Quelques individus essayent de lutter contre celte effervescence de reaction; ils sont meurtris de coups et jetés à la porte. Le trop fameux Santerre, en uniforme de général de la garde nationale, et entouré d'un étatmajor digne de lui, croit qu'il va tout terrifier par son seul aspect; il crie que la pièce ne sera pas jouée. Des troupes occupaient les alentours de la salle; au carrefour Bucy, étaient braquées deux pièces d'artillerie; mais, sous l'influence de cette espèce de courant électrique, de cette étincelle morale qui quelquefois se communique parmi les hommes rassemblés, la foule était ce soir-là dans une veine de courage que rien n'effrayait. Aux paroles et à l'altitude menaçante de l'ex-brasseur du faubourg Saint-Antoine, répondent ces cris : « A la porte 1 Silence ! A bas le général nwus- « seux! IS'ous voulons la pièce ou la mort! » Santerre,
furieux, se retire et court exhaler sa rage au conseil de la Commune, prétendant avoir reconnu de nombreux émigrés dans les rangs des spectateurs1.
A son tour, Chambon, maire de Paris, dont le caractère méritait plus d'estime, essaye de faire écouter sa voix. Vains efforts ! C'est la Convention même, alors en permanence pour le procès de Louis XVI, qui va être saisie de l'affaire. Une lettre énergique est immédiatement adressée par l'auteur de l'Ami des Lois à celte assemblée souveraine, tandis que le public reste, en permanence aussi, dans la salle, attendant le résultat. Séance tenante, un rapport est fait et présenté par le député Kersaint, et la Convention, statuant aussitôt, met à néant l'arrêté de la Commune, comme contraire à la liberté théâtrale et constituant un abus de pouvoir. Cette décision, rapidement portée au théâtre, est accueillie par une acclamation immense; l'Ami des Lois est joué sans autre bruit que celui des bravos, et, à une heure du matin, le public se retire, victorieux et triomphant.
Le lendemain 13 janvier, on donnait Sèmiramù et la Matinée d'une jolie Femme, petite comédie de Vigée. L'Ami des Lois est redemandé. Au nom des comédiens, assez embarrassés et même effrayés de la situation,
1. On n'a pas besoin de rappeler l'emploi de Santerre, le 21 du même mois, près de l'échafaud de la place de la Révolution , et le trop fameux roulement de tambour; mais ayant voulu continuer sou rôle de général en Vendée, il y essuya déroute sur déroute, et. revenu à Paris, il fut accueilli par force railleries, telles quel'épitaphe connue :
Ci-git le général Santerre
Qui n'eut de Mars que la bière.
Cet homme est mort dan» l'obscurité, en 1808.
Dazincourt vient annoncer que l'auteur et le théâtre ont jugé à propos d'ajourner les représentations, jusqu'à ce que l'impression de l'ouvrage ait, par un examen plus calme, démenti les imputations dont il était l'objet; mais, sur l'insistance du public, il fallut promettre l'Ami des Lois pour le jour suivant.
De son côté, la Commune, voulant à tout prix supprimer la pièce, avait rendu un nouvel arrêté qui, sous prétexte de la tranquillité publique menacée, fermait provisoirement tous les spectacles. Le conseil exécutif provisoire cassa cet arrêté. Néanmoins, voulant ménager par un moyen terme un pouvoir rival du sien, il engagea les administrations théâtrales à ne pas jouer les ouvrages susceptibles de causer du trouble. La Commune s'arma de cette disposition et lança de nouveau l'interdit sur l'Ami des Lois.
Le public ne se tint pas pour battu. Le 14, au lieu de l'Ami des Lois, l'affiche annonçait l'Avare et le Médecin malgré lui. Comme l'avanl-veille, des troupes et des canons cernaient le théâtre. La pièce proscrite n'en est pas moins réclamée à grand bruit. Comme l'avanlveille aussi, Santerre, qui veut prendre sa revanche, est couvert de huées et d'injures. Les comédiens ne pouvant contrevenir à une défense formelle et jouer un ouvrage qui n'est pas affiché, plusieurs jeunes pens s'élancent sur la scène, et la pièce y est lue au milieu des bravos. Mais cette lutte fut la dernière : en vain Lava plaça en tête de son ouvrage une dédicace aux représentants de la Nation, l'Ami des Lois disparut, pour n'être repris qu'après le neuf thermidor.
Désormais, il ne fallait plus qu'un prétexte pour proscrire la Comédie-Française elle-même. On le cher-
cha dans un ouvrage qui semble, par son innocence, défier toute accusation : ce fut Paméla, comédie en cinq actes, imitée du roman de Richarclson, par François de Neufchâteau, et jouée le 1er août 1793.
Après la Chaussée et Boissy, qui avaient échoué tous les deux dans leurs imitations dramatisées de l'ouvrage anglais, François de Neufchâteau fut plus heureux. Il trouva, il est vrai, un secours fort utile dans la première des Paméla italiennes de Goidoni, Paméla fille et Paméla mariée, et il sut en profiter. Son style ne s'élève pas bien haut; mais il est correct et pur. Le doux intérêt du sujet, des sentiments honnêtes et délicats eurent pour auxiliaire un mérite d'exécution dont on jugera par la liste des personnages et des acteurs.
Milord Bonfil;
Fleur y.
Milady Daure, sa sœur ;
la
citoyenne Mézeray.
Sir Ernold, neveu de lord
Bonnl;
Dupont.
Mylord Arthur, ami de lord
Bonfil ;
Saint-Fal.
Paméla ;
la
citoyenne Lange.
Joseph Andrews, vieux mon-
tagnard écossais, père de
Paméla;
Mole.
Longman, intendant de lord
Bonfil;
Dazincourt,
Isaac, valet de chambre de
lord Bonfil ;
Dublin.
La charmante Mlle Lange fit applaudir ses beaux yeux autant que la grâce de son jeu; et la coiffure qu'elle portait mit en vogue, au milieu des fureurs de ce temps, les chapeaux à la Paméla. Le public avait besoin de se reposer de l'alcool politique, du théâtre
sans-culotte, des orgies honteuses auxquelles la scène était prostituée; il était charmé d'applaudir un ouvrage
d'une autre nature, et si parfaitement joué. L'auteur témoigna sa reconnaissance à Fleury et à tous les interprètes de sa comédie dans des vers où il s'exprime ainsi :
Ah! pour vous et pour un auteur,
Peut-il être un prix plus flatteur Que de voir, en sortant, la mère de famille Dire avec intérêt : « J'aime ces pièces-là,
Et quand on jouera Paméla,
J'aurai soin d'y mener ma fille I »
Ces mots valent tous les succès :
Grâce à vous j'ai pu les entendre.
Qu'il est doux de toucher une âme pure et tendre! Que d'un cœur maternel le suffrage a d'attraits! Mais de l'ensemble heureux du Théâtre-Français,
C'est ce que je devais attendre.
Car avec vous, acteurs charmants,
On n'a pas besoin sur la scène
Du fracas des événements, Des antres, des cachots, des empoisonnements,
Dont la Thalie énergumène
Dérobe à sa sœur Melpomène L'effroyable parure et les noirs ornements.
On veut que le spectateur sorte
L'œil fatigué, le cœur brisé;
Le mauvais goût croit, par l'eau forte,
Réveiller un palais blasé.
Mais la nature n'est point morte;
Le sentiment n'est point usé;
Et, quand il n est pas déguisé,
C'est la nature qui l'emporte.
Peintres du cœur humain, quel est votre devoir? Faites qu'en ses portraits nous aimions à nous voir.
Ce n'est point sur la violence Que votre art fonde son pouvoir ; Il suffit de la ressemblance Pour nous plaire et nous émouvoir.
Évidemment, en parlant des pièces à Veau forte et de la Thalie énergumène, ce sont les Victimes cloîtrées que l'auteur de ces vers avait en vue, et les Comédiens- Français, quoiqu'ils eussent dû sacrifier aux exigences du moment, préféraient certainement aussi des ouvrages d'un autre goût.
Pamèla jouissait de cette faveur honorable et si peu menaçante, lorsque des yeux d'Argus surent lui trouver des crimes. Lord Bonfil qui, cependant, abjurait les préjugés du rang pour épouser une jeune fille d'une naissance obscure , parut entaché d'aristocratie.
Les dénonciations ne manquèrent pas leur but. Le 29 août, la neuvième représentation était annoncée; mais à cinq heures et demie, au moment de commencer le spectacle, défense arriva de jouer la pièce. Les comédiens engagèrent l'auteur à retrancher quelques vers où la malveillance pouvait chercher des prétextes; et ces suppressions étant faites, la pièce fut affichée le 2 septembre, avec des changements.
On était arrivé presque à la fin du quatrième acte, et rien n'annonçait le plus léger trouble, quand une tirade sur la tolérance religieuse irrita un de ces hommes aux yeux desquels la tolérance, en quelque genre que ce fût, était du modèrantisme, ce crime signalé dans la comédie de Dugazon. Ce passage est instructif, pour montrer quelles idées étaient pro-
scrites par les soutiens d'un régime qui osait arborer le mot de liberté pour sa devise.
BONFIL.
Avec vous cependant il faut que je m'explique : Vous fûtes un des chefs du parti catholique, Un des plus acharnés contre les protestants; Et votre fille ici, dès ses plus jeunes ans, Bien loin de partager les préjugés d'un père, Parut toujours soumise aux lois de l'Angleterre.