‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 2)Chapitre 13 sur 48 · ANDREWS · texte numérisé non relu

ANDREWS

Milord, il est très-vrai; contre les réformés,

Par un zèle fougueux, mes bras furent armés,

Je croyais venger Dieu! — Mais dans ma solitude,

L'âge, l'expérience, une tardive étude,

Ont dessillé mes yeux; j'ai connu mon erreur,

Et j'ai de nos chrétiens détesté la fureur.

L'on fit Dieu trop longtemps à l'image de l'homme.

De courageux esprits, bravant Genève et Rome,

Ont enfin démasqué le fanatisme affreux,

Et quiconque sait lire est éclairé par eux.

Il n'est plus d'ignorant que celui qui veut l'être,

L'erreur a pu fonder la puissance du prêtre ;

Mais sur l'homme crédule un empire usurpé,

Doit cesser aussitôt que l'homme est détrompé.

L'Angleterre l'éprouve, et des sectes rivales,

Elle oublie aujourd'hui les discordes fatales.

Chacun prie à son gré. Les amis, les parents

Suivent, sans disputer, des cultes différents.

Ma femme est protestante, et dans votre croyance

Elle a de Paméla nourri la tendre enfance.

Lorsque j'obtins sa main, ce point lui fut promis,

Je crus que sans scrupule il pouvait être admis.

Eh! qu'importe qu'on soit protestant ou papiste?

Ce n'est pas dans les mots que la vertu consiste.

Pour la morale, au fond, votre culte est le mien.

Cette morale est tout, et le dogme n'est rien.

Ah ! les persécuteurs sont les seuls condamnables, Et les plus tolérants sont les plus raisonnables.

On concevrait que certains croyants puissent trouver ces idées trop larges, cette philosophie religieuse trop complaisante et trop facile; mais on ne croirait pas que la condamnation, — et la plus violente, — ait pu venir de gens qui flétrissaient le fanatisme, et l'on supposerait plutôt qu'ils devaient les adopter. C'est qu'à l'ancien fanatisme, les ultra-révolutionnaires en substituaient un autre non moins intolérant, non moins farouche ; toute leur philosophie se bornait à changer le mode de supplice, et à remplacer le bûcher par la guillotine. Ces gens-là, renouvelant pour leur usage la plus odieuse oppression des vieux temps, ne voulaient pas que l'on s'élevât, sur le théâtre, contre la persécution et les persécuteurs. Le forcené qui, à la représentation de Paméla, ne craignit pas de protester ouvertement contre ces maximes, fut énergiquement rappelé au silence. Il sortit en vociférant qu'il se vengerait. La pièce fut achevée sans autre incident; mais le misérable tint trop bien sa parole. Il courut signaler le Théâtre de la Nation comme un foyer contre-révolutionnaire, où les principes les plus dangereux étaient professés. La Société des Jacobins, la Commune de Paris, qui prêtait à ce club sanguinaire la force de l'autorité publique, saisirent avec empressement le prétexte qui leur était offert. Cette représentation du 2 septembre, anniversaire néfaste, — fut aussi une date fatale pour le Théâtre-Français. La foudre ne se lit pas attendre. Dans la nuit du 3. au 4, septembre, les comédiens, hommes et femmes, furent arrêtés chez eux,

jetés dans les prisons, et In Comédie-Française, qui datait de la fusion de 1680, fut fermée après eent treize ans d'existence.

Un seul des Comédiens-Français, Mole, put échapper aux verrous; mais il dut entrer au théâtre que MIIeMontansier, quittant la petite salle du Palais-Royal, venait de faire construire en face de la Bibliothèque nationale, et qui fut occupé ensuite par l'Opéra. Là, cet acteur, si élégant sous les broderies et les paillettes de l'habit de cour, dut subir la douloureuse nécessité de représenter l'horrible figure de Marat dans une pièce d'un nommé Féru fils, intitulée les Calilinas modernes. Ces Catilinas dénoncés aux bourreaux, n'étaient pas Marat et ses pareils, que l'auteur, au contraire, célébrait et glorifiait; c'étaient les Girondins, alors sous le coup de la proscription. Cette apothéose n'est pas la seule dont Marat fut gratifié. Le 7 décembre 1793, le théâtre de l'Opéra-Comique national, ci-devant théâtre des Italiens, représenta Marat dans le Souterrain des Cordeliers ou la Journée du 10 Août, fait historique en deux actes, par le citoyen Malhelin. .Marat à l'Opéra-Comique! Voilà un héros que l'on n'aurait pas attendu sur la scène de Rose et Colas et de Biaise ri Babet! Dans le préambule que l'auteur mit en tète de sa pièce, il s'attendrit sur le sort de ce pauvre Marat, et paye à sa mémoire un tribut tout à fait sentimental: «Je n'ose, dit-il, entreprendre de jeter aussi des fleurs sur sa tombe; et je m'estimerai trop heureux si le faible hommage que je rends à Marat peut être de quelque utilité âmes concitoyens, en leur faisant aimer la vertu et abhorrer le crime. »

Il faut avouer que, pour donner ces utiles enseigne-

ments moraux, le modèle était heureusement choisi. C'est bien le cas de s'écrier, comme leDominus Sampson de Walter Scott : « Prodigieux ! »

« La tête de la Comédie-Française sera guillotinée, et le reste déporté. » Voilà quel arrêt prononçait Collot-d'Herbois, le ci-devant comédien-auteur qui se vengea, on sait comment, des sifflets lyonnais. Probablement, il voulait aussi faire expier à ces grands talents une supériorité qui avait désolé sa basse jalousie. Telle fut sa réponse à Champville, neveu de Préville, et qui, arrêté avec ses camarades, puis relâché, se hasardait à implorer pour eux cet homme féroce. Cette tête de la Comédie-Française vouée de préférence à l'échafaud, c'était notamment Fleury, Dazincourt, Larive, Mlles Louise et Emilie Contât, Mlle Rancourt et Mlle Lange. Ils restèrent pendant près d'une année entre la vie et la mort. Leur jugement était indiqué pour le 13 messidor an II (1er juillet 1794), et, comme l'exécution avait lieu dans les vingt-quatre heures, des curieux, plus nombreux que d'habitude, couvrirent ce jour-la les quais et les ponts, pour voir passer dans le tombereau fatal ces comédiens si souvent applaudis. Ces spectateurs empressés ignoraient qu'un dévouement généreux était intervenu en faveur des victimes. Un employé du Comité de Salut Public, nommé Labussière, avait trouvé moyen de soustraire les pièces d'accusation que Collot venait d'envoyer à Fouquier-

Tainville avec une recommandation toute particulière. S'étant aussitôt rendu à un établissement de bains sur la Seine, Labussière fit tremper les pièces dans sa baignoire jusqu'à les réduire en pâte, et il les lança en petites boulettes dans la rivière. Ce jeune homme courageux, qui sauva également bien d'autres têtes, fut fortement soupçonné, mais sans qu'on pût avoir des preuves qui auraient été sa propre condamnation. Il fallut rédiger de nouvelles pièces. Il y avait encombrement de besogne, en ce moment où le couteau faisait tomber souvent quarante à cinquante tètes en un jour ; et la chute de Robespierre vint assez à temps pour sauver les proscrits si odieux à Collot-d'Herbois.

Mais, jusqu'à ce moment, le théâtre de la rue de Richelieu, qui avait pris, à la suite du dix août, le nom de Théâtre de la Liberté et de l'Égalité, puis celui de Théâtre de la République, demeura seul maître du terrain. Si l'accusation d'avoir contribué à la suppression de la scène rivale et à l'incarcération de ses acteurs fut (on veut le croire) dénuée de fondement, c'était toujours une mauvaise note pour d'autres temps, que de recueillir le bénétice de la proscription.

La troupe était alors organisée en société, de compte à demi avec l'un des directeurs, Gaillard, son associé Dorfeuille s'étant retiré. Rien en cour auprès des terribles souverains d'alors, le Théâtre de la République ne cherchait que tropà justifier cette préférence. Monvel et Dugazon, entre tous, se signalèrent tristement dans ces jours malheureux, par la violence de leurs paroles et de leurs actes. Le 25 octobre de l'année précédente, Dugazon, se faisant connaître comme auteur d'une manière fâcheuse, avait donné une pièce en trois actes et

en vers intitulée V Émigrante ou le Père Jacobin, dans laquelle il remplissait le principal rôle avec sa carte de jacobin à sa boutonnière. Il s'agit d'un ménage où les époux ont des opinions très-opposées. Le mari est bon patriote et veut avoir pour gendre un avoué près les tribunaux, rempli des mômes sentiments. La femme est une lieffée aristocrate. Poussée par un prêtre insermenté, elle se dispose secrètement à gagner Goblentz en emmenant sa fille, pour la marier à un marquis déjà émigré. De complicité avec le prêtre, elle détourne cent mille livres qu'elle emportera pour vivre à l'étranger. Mais la trame est découverte. L'avoué patriote met la main sur la somme, le père livre à l'autorité l'abbé avec ses adhérents. Le reste regarde le tribunal révolutionnaire et le ministre de ses arrêts, qui est derrière la toile du fond, dénoûment de l'aimable comédie.

Le 7 novembre 1793, Dugazon donna un autre fâcheux échantillon de son talent et de ses opinions : c'est le Modéré, en un acte.

Le modéré est un négociant retiré qui, en portant sa part de toutes les charges publiques, croit avoir le droit de jouir de sa fortune, d'avoir bonne table, d'y recevoir ses amis, et qui (ceci est dit par forme de blâme):

Possède tous les goûts de bonne compagnie.

Avec de telles idées, Modérantin est un homme dangereux, qui n'a guère de chemin à faire pour conspirer,

Et n'a du citoyen, en un mot, que la carte.

C'est ainsi qu'il est honnêtement qualifié par le vieux domestique Dufour, auquel on demande des renseigne-

ments sur son maître. Voilà qui dérange singulièrement ki tradition de ces anciens serviteurs, dont le théâtre aime tant à honorer le dévouement et la fidélité. Ce Dufour qui remplit ainsi, dans l'esprit de l'ouvrage, un devoir d'excellent citoyen, dénonce en outre les invités près de se mettre à table: et le juge de paix, qui est venu apposer les scellés chez Modérantin, les arrête séance tenante. Dugazon aimait, comme on le voit, cette sorte de dénoûmenl qui, du reste, est employée avec prodigalité dans tout le répertoire de cette couleur. L'amphitryon partage le sort de ses amis. Pour reconnaître son louable zélé, le domestique dénonciateur, qui parait digne d'une entière confiance, est constitué gardien des scellés.

Et mon repas?

demande piteusement Modérantin que l'on emmène en prison.

Nous allons le manger : allez vous mettre au pas,

répond ironiquement le serviteur qui gagne si bien ses gages. Un autre personnage, qui sert également d'interprète à l'auteur, pose en principe que

Sans la sévérité l'on perd la République ;

et l'on sait comment se traduisait cette sévérité.

L'indication des personnages ne laisse pas aussi d'avoir son prix. On y trouve, pour le fils de Modérantin, la description de la mode adoptée par les jeunes aristocrates : « capote carrée, boutonnée par le bas; trois ou quatre gilets, cravate de dentelle; lichu de soie; la

queue au milieu de la taille; chapeau rond et coiffure en muscadin, petites bottines, une badine. » Le caractère est résumé par : * Fatuité ridicule. » EUival fils, le rival heureux du muscadin, est en uniforme national, coiffure en jacobin. Caractère : ayant toute la fierté d'un franc républicain. Les deux commissaires qui viennent à la fin sont proprement, en bons sans-culottes. Tl y a une vieille servante nommée Manette , qui reproche à Dui'our ses propos contre son maître ; aussi est-elle qualifiée d'acariâtre et bavarde, dans les indications préalables de caractères.

L'acte civique du valet dénonciateur ne fut pas le seul de son espèce dans ce répertoire. Le Patriote du dix Août, par Dorvo (l'auteur n'avait que vingt-deux ans, accordons-lui cette circonstance atténuante), offrait une leçon de patriotisme digne d'aller avec celle-là : le fait d'un homme qui, sachant que celui auquel il destinait sa fille est un défenseur des Tuileries, lui refuse l'asile sollicité par ce malheureux et le voue, par conséquent, à la mort. Voilà jusqu'où allait, sur les théâtres, la morale politique du moment.

Mais dans cette triste galerie où le Théâtre de la République semblait prendre à tâche d'enchérir sur les autres spectacles, il est une œuvre à distinguer en son genre : c'est le Jugement dernier des Rois, par Sylvain Maréchal, représenté le 18 octobre 1793. Cette prophétie en un acte est plutôt le rêve d'un maniaque forcené, comme l'était l'auteur, qui professait ouvertement l'athéisme, et qui a môme fait un Dictionnaire des Athées. Son Jugement dernier des Rois mérite qu'on s'y arrête un peu et qu'on en donne une idée, à titre de spécimen et de document.

Un vieillard français (c'était Monvel qui jouait ce personnage) a été déporté par ordre royal dans une île lointaine er volcanique. Il y vit depuis vingt ans, regardant lever l'aurore, enseignant aux sauvages à se passer de souverains et de prêtres, et gravant sur les rochers des inscriptions telles que celle-ci : II vaut mieux avoir pour voisin un volcan qu'un roi. Arrive une troupe de sans -culottes, un de chaque état de l'Europe, où l'auteur suppose prophétiquement que la Révolution s'est généralisée. Chacun de ces patriotes amène son ex-tyran enchaîné. Rencontre du vieillard et de ces nouveaux venus, auxquels il raconte son histoire. En retour, il apprend d'eux avec ravissement les grands événements accomplis en Europe. Le patriote français seul n'amène pas son ci-devant roi, et cela pour une bonne raison. « C'est que, dit-il, nous l'avons guillotiné. » Il semble étonnant au vieux déporté qu'on n'ait pas usé du même procédé à l'égard des autres.

Page 1