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LE SANS^CULOTTE FRANÇAIS

Non, non. Leur supplice eût été trop doux et aurait fini trop tôt. I] n'eût pas rempli le but que l'on se proposait. Il a paru plus convenable d'offrir à l'Europe le spectacle de ses tyrans détenus dans une ménagerie et se dévorant les uns les autres, ne pouvant plus assouvir leur rage sur les braves sans-culottes qu'ils osaient appeler leurs sujets.

On voit alors paraître tous ces monarques avec leurs costumes et leurs ornements distinctifs. Le roi d'Espa-

gne (c'était Baptiste cadet) est affublé d'un grand nez et on l'appelle Sire d'Espagne. En première ligne figurent le pape, la tiare en tête, et l'impératrice Catherine II, qui « monte sur la scène, est-il indiqué, en faisant de grandes enjambées. » De là, on l'appelle Madame l'Enjambée, sans préjudice de la Catau du Nord. Le pape était représenté, c'est tout dire, par Dugazon, et l'impératrice par Micbot. Les sans-culottes les accablent d'injures, puis ils s'en vont avec le vieillard, en leur laissant une barrique de biscuit. Dans leur infortune, les princes déportés récriminent violemment les uns contre les autres. Le pape traite Catherine de schismatique; des paroles ils passent aux coups. « L'impératrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre, l'autre avec sa croix : un coup de sceptre casse la croix ; le pape jette sa tiare à la tète de Catherine et renverse sa couronne. Ils se battent avec leurs chaînes. » Ensuite chacun veut avoir la plus grosse part du biscuit, qu'ils se disputent comme des chiens affamés. Pour finir, le volcan fait éruption, et ils sont tous dévorés ou engloutis.

Il n'était pas nécessaire d'avoir le culte des rois et de la monarchie, ni de se porter le champion de la vertu de Catherine II, ni d'être un fervent catholique; pour être révolté de ces monstrueuses folies; mais c'est un sentiment qu'il n'eût pas été prudent de manifester : aussi le Jugement dernier des Rois eut-il tous les honneurs d'un grand succès.

Flétrissons ces orgies d'une atroce démence; mais gardons-nous, on ne saurait trop le répéter , d'en rendre responsables les grands principes qui en étaient, au contraire, la plus formelle condamnation, ces salu-

laires conquêtes qui sont demeurées, qui demeureront éternellement acquises à la France et à l'humanité tout entière, quand l'impure et sanglante écume est déjà bien loin de nous.

Pendant ces funestes jours, le théâtre de la rue de Richelieu donna pourtant un ouvrage dont la couleur républicaine était commandée par le sujet, et qui avait assez de valeur liltéraire pour survivre aux circonstances : ce fut Epicharis et Néron, ou Conspiration pour la Liberté, tragédie de Legouvé, jouée le 16 pluviôse an II (4 février 1794). C'est, croyons-nous, la meilleure et la plus forte parmi les œuvres dramatiques de l'auteur. Elle obtint un succès auquel purent s'associer les fiens de goût qui se hasardaient encore dans les spectacles. Talma y contribua puissamment dans le personnage de Néron, que Britannicus lui conserva, et si admirablement tracé, après qu'Epicharis eut disparu du répertoire.

La loi de 1791 sur les théâtres avait aboli la censure; mais si l'ancien titre de censeur était supprimé, les fonctions existaient, et elles étaient exercées non seulement par la Commune, mais encore par tous les argus officieux, par tous les comités révolutionnaires, à grand renfort de dénonciations. L'examen préalable et l'examen après coup faisaient une rude guerre à tout ce qui était soupçonné de sentir l'incivisme. Non-seulement, en ce temps, plusieurs pièces anciennes étaient absolument proscrites comme contrerévolutionnaires, mais encore, — ce qui était pire, — il y en avait que l'on défigurait pour les mettre à l'ordre du jour. Le nom de Voltaire ne protégeait pas ses ouvrages contre cet inepte vandalisme. En face de

l'échafaud permanent, il n'était pas permis de dire dans Mahomet :

Exterminez, grand Dieu ! de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

Cette suppression était logique, alors que, dans Caius Gracchus, au fameux hémistiche : Des lois et non du sang! le conventionnel Albitte répondait de sa place : Du sang et non des lois! en jetant, comme un forcené, sa carte de représentant dans le parterre. On ne se bornait pas à mutiler les vieux chefs-d'œuvre; des rapiéceurs ignares osaient y coudre des vers et des scènes de leur façon. Tel fut le sort de la Mort de César. Le troisième acte fut refait, en supprimant le discours d'Antoine et la réaction qu'il produit dans l'esprit mobile de la foule populaire. Ce fut Gohier , depuis membre du Directoire, qui se chargea inlrépidement d'exécuter cette besogne. Un travail semblable fut pratiqué dans le dernier acte de Tartuffe. Le Misanthrope fut expurgé dans le même goût. Alors que, dans l'opéra du Déserteur, au lieu de : le roi passait et de vive le roi! on chantait : la Loipassait et vive la Loi! il ne devait pas davantage être question d'un « commandement » royal ; il était remplacé par un « décret; » et la chanson de Paris la grand' ville subissait aussi sa modification. Dans la partie d'échecs du Bourru bienfaisant, Géronte ne disait plus : Échec au roi, il disait : Échec au tyran. Les titres nobiliaires de duc, de marquis, de comtesse, etc. et même les mots de monsieur, de madame, étaient remplacés par citoyen ou citoyenne, en y accommodant tant bien que mal la mesure et la rime. Enfin, ce qui blessait tant soit peu cette exactitude du costume dont

le théâtre de la rue de Richelieu se faisait honneur, les héros et les héroïnes de l'antiquité, aussi bien que les personnages de la comédie, ne paraissaient pas sans être décorés d'une cocarde ou d'un ruban aux couleurs nationales, singulièrement placées, il faut en convenir, sur le casque d'Achille ou sur le corsage d'Hermione.

Ce n'était pas assez pour le Théâtre de la République d'avoir vu violemment supprimer la scène rivale : plusieurs des acteurs du Théâtre de la Nation vinrent, bon gré , mal gré , renforcer encore cette troupe : c'était Mlle Joly , Dupont, Larochelle, Yanhove et Mme Petit- Vanhove, sa fille*. Jetés dans les prisons comme leurs camarades, ils obtinrent leur liberté sous condition expresse d'entrer au théâtre de la rue de Richelieu, auquel cette persécution produisit ainsi double bénéfice. Quand Mlle Joly parut pour la première fois sur cette nouvelle scène, dans Dorine de Tartuffe, elle ne put retrouver sa verve et son entrain accoutumés, tant elle avait le cœur serré par la pensée de ses camarades restés sous les verrous et voués peutêtre à l'échafaud.

Associant deux positions souvent peu compatibles, quelques-uns des comédiens de la rue de Richelieu occupaient des fondions publiques, et, pénétrés de leur importance extra-théâtrale, ils se mettaient à l'aise avec les devoirs de leur état. Plus d'une fois, quand le rideau ne se levait pas à l'heure annoncée, on \int

1. Dupont, dont la meilleure création l'ut le rôle d'Abel, dans la Mort dAbel, étall le père de Mlle Dupont, l'excellente serran Molière, retirée en 1840 et morte au mois d'octobre 1864. Mme Petit-Vanhove devînt, ayanl divorcé, la femme de Talma.

répondre aux réclamations du parterre que l'absent était retenu ailleurs pour l'intérêt de la patrie, et cette raison était sans réplique. Un soir, un de ces comédiensfonctionnaires, se trouvant ainsi en retard, vint, sans plus de façon, remplir en uniforme national son rôle de Lafleur ou de Crispin.

Cependant, cette position si favorisée allait cesser pour le Théâtre de la République. Le neuf thermidor approchait; le contre-coup de cette journée mémorable se fit énergiquement sentir dans tous les théâtres ; mais, dans aucun, il ne fut aussi violent que dans celui où le régime renversé avait reçu et donné des témoignages de sympathie si particuliers. Ce fut un revirement ou, comme on dirait dans le langage de l'art dramatique, une contre-partie, où rien ne manqua. Tandis que les acteurs du Théâtre de la Nation, sortis des prisons où ils avaient vu la mort de bien près, rouvraient leur salle, acclamés et fêtés, la tempête la plus violente assaillait leurs adversaires naguère triomphants. La couleur fort prononcée qu'avait arborée le théâtre de la rue de Richelieu pendant le règne de la Terreur, la faveur dont il avait joui de la part d'hommes voués désormais à l'exécration publique, c'étaient là déjà des titres suffisants de réprobation au lendemain du neuf thermidor, sans compter les faits particulièrement reprochés à plusieurs de ses acteurs.

Les premiers éclats de l'orage tombèrent sur Fusil,

qui doublait Dugazon clans l'emploi des comiques. A Lyon, sous Collot-d'Herbois, il avait été membre du comité révolutionnaire qui ordonna les épouvantables boucheries dont cette malheureuse cité était encore toute saignante. Quand il entra en scène, un cri d'borreur s'éleva de toutes parts. Pour ajouter à ce soulèvement de réprobation, un jeune homme, se dressai il debout sur une banquette, lut avec un accent indigné le jugement signé par Fusil, qui avait fait périr son père. Quelques spectateurs exigent que Fusil chante le Réveil du Peuple, cet hymne vengeur de la réaction anti terroriste. Tremblant de frayeur et d'une voix mal assurée, il essaye d'obéir; mais, après le premier couplet, on appelle Dugazon et le directeur Gaillard. Talma se présente pour annoncer qu'ils sont absents. Des applaudissements l'accueillent. Sur la demande du public, il lit le Réveil du Peuple, qui aurait paru souillé en passant par la bouche de Fusil, et celui-ci, pendant la lecture, tenant un flambeau pour éclairer Talma, et courbé sous l'indignation publique, semblait un criminel attaché au pilori '.

Quelques jours après, Dugazon eut son tour. Son exaltation sans frein et ses productions de circonstances, surtout celle qui dénonçait la modération comme un crime capital, le signalaient trop bien à cettejustice distributive. Plus hardi que son camarade, il répondit à l'orage qui l'accueillait en lançant, comme

1. Ce fut la femme de Fusil , attachée au théâtre français de Moscou, qui recueillit et adopta, dans la retraite de Russie, cette jeune fille, Nadeje Fusil, surnommée l'Orpheline de Vilna, el morte à Rouen, à la fleur de l'âge, après avoir joué sur différents théâtres de Paris et des départements.

un défi, sa perruque dans la salle, et il disparut sans autre adieu. Aussitôt plusieurs spectateurs, relevant ce gant d'un nouveau genre, s'élancèrent sur le théâtre pour châtier une insolence pareille ; mais le coupable ne les avait pas attendus. Ce nouveau tort de Dugazon n'était pas propre à faire oublier les anciens.

Talma, que la réaction avait d'abord épargné, ne demeura pas à l'abri de ce mouvement de l'opinion, trop violent pour être toujours juste. Des ennemis particuliers profitèrent de l'entraînement des esprits et lui jetèrent une accusation terrible, celle d'avoir usé de son crédit pour provoquer la persécution contre ses anciens camarades du Théàtr de la Nation. Un soir, en paraissant dans Epicharis, il en lendit s'élever des murmures improbateurs. Gardant son sang-froid, il s'avança et prononça ces paroles : * Citoyens, j'avoue que / j'ai aimé et que j'aime encore la liberté ; mais j'ai toujours détesté le crime et les assassins : le règne de la i Terreur m'a coûté bien des larmes, et la plupart de mes amis sont morts sur l'échafaud. Je demande pardon au public de cette courte interruption; je vais tâcher de la lui faire oublier par mon zèle et par mes efforts. »

Cette justification obtint un plein succès. Elle fut noblement complétée peu api es par la publication de la lettre suivante :

« Paris, 3 germinal an III.

« Ce fut à l'époque môme de notre persécution que je reçus de Talma (que je ne voyais plus depuis longtemps) des marques d'un véritable intérêt.

« Je les jugeai si peu équivoques, qu'elles firent disparaître les légers nuages de nos anciennes divi-

sions et nous rapprochèrent. Je m'empresse de rendre cet hommage à la vérité : puisse-t-il détruire un'* inculpation que je ne savais pas même exister! Je ne concevrai jamais qu'un artiste spécule froidement sur la ruine des autres, et je pense que Talma n'était pas alors plus disposé à profiter de nos dépouilles que nous ne le serions aujourd'hui à bénéficier des siennes. Je dis nous sans avoir consulté mes camarades, mais je le dis avec la certitude de n'en être pas désavouée. »

« Louise Contât. »

Accueillis avec une grande faveur, comme nous l'avons vu, lorsqu'ils reparurent sur la scène du faubourg Saint-Germain, les ci-devant Comédiens-Français n'avaient pu longtemps fixer le public dans un quartier d'où tendaient dès lors à l'éloigner de nouvelles habitudes. Ils acceptèrent les propositions du directeur de Feydeau et alternèrent sur ce théâtre avec la troupe d'opéra-comique. Cette situation dépendante blessa et fatigua bientôt quelques-uns d'entre eux, surtout les interprètes de la tragédie, genre que le directeur négligeait comme moins productif que la comédie. Sous l'impulsion de Mlle Raucourl, ils tentèrent de reconstituer le Théâtre-Français sur ses anciennes bases dans la salle de la rue de Louvois; mais le plan de réunion générale qu'ils proposèrent ne put se réaliser; et ce fut avec une troupe incomplète que se lit, le 25 décembre 1796, l'ouverture du nouveau spectacle, inauguré par Tphigénie en Aulide.

L'existence n'en fut pas longue. Un jour, l'impopularité qui frappait la majorité du Directoire lit éclater, à ce théâtre, une manifestation fort imprévue, exacte

contre-partie de celle qui avait eu lieu pour M. Necker, en 1789. Dans une petite comédie de l'ancien répertoire, les Trois Frères rivaux, de Lafont, les apostrophes de maraud, fripon, les menaces d'être pendu, adressées au valet Merlin, — fieffé pendard, en effet, — excitèrent des rires et des bravos inusités : c'est qu'elles étaient appliquées par le public à Merlin (de Douai), ministre de la Justice. Les comédiens du théâtre Louvois, fort innocents de cette allusion, en furent cruellement punis. Peu après, arriva le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797), à la suite duquel Merlin remplaça l'un des deux membres du Directoire (Barthélémy et Carnot), expulsés par leurs collègues. La salle où le puissant personnage avait reçu cet affront fut brutalement fermée. Réunis à quelques acteurs nouveaux, dont Picard faisait partie, les proscrits du théâtre Louvois se réfugièrent à la salle du faubourg Saint-Germain, restaurée par une compagnie et devenue salle de concert sous le nom grec â'Odéon, qu'elle a conservé depuis. Ces proscrits nouveaux y débutèrent au commencement de 1798, luttant courageusement par leur activité, par la verve féconde de Picard, auteur et comédien à la fois, contre le désavantage de leur situation.

Quant au Théâtre de la République, même après les premières ardeurs de la réaction thermidorienne, il avait vu la préférence générale conservée à ses concurrents de Feydeau, qui avaient à la fois pour eux la sympathie politique et le plaisir de retrouver des talents éminents dont on avait été privé. Il faut avouer aussi qu'à la suite du dix-huit fructidor, le Théâtre de la République fit bien ce qu'il fallait pour s'attirer une recrudescence de la défaveur dont il était frappé. Seul il

célébra celte journée de proscription, il la glorifia par une triste pièce qui avait pour titre: les Véritables honnêtes

Gens. L'auteur était une citoyenne Villeneuve, femme d'un comédien. Déjà, en 1793, parmi d'autres productions du même goût, elle avait t'ait jouer lesCrimcsdc la Féodalité, au théâtre des Sans-Culottes (la salle Molière, rue Saint-Martin). Sa nouvelle œuvre ne valait pas mieux par la forme que par l'intention, et sans la crainte de s'attirer nue mauvaise affaire, en ce moment où les déportés étaient en route pour Sinnamari, les sifflets auraient fait bonne justice.

Néanmoins, la scène de la rue de Richelieu donna, pendant cette période, quelques ouvrages de mérite. Nous citerons V Abu far, de Ducis; Y Œdipe chez Admèle, du même auteur, réduit ensuite en trois actes sous le titre d'Œdipe à Colone; le Quinlus Fabius, de Legouvé, et surtout YAgamemnon, de Lemercier (24 avril 1797), la meilleure tragédie qui eût été jouée depuis les bonnes pièces de Voltaire, et qui, dans un auteur de vingt-cinq ans, faisait espérer un nouveau maître. A propos de cette pièce, notons une remarquable singularité. Voici un auteur qui, à vingt-cinq ans, donne un ouvrage où le mérite original et l'habile imitation des anciens s'unissent de la manière la plus heureuse, un ouvrage qui se distingue par les qualités de style non moins que par l'intérêt et l'effet scénique. Eh bien! dans la suite, pendant une longue et très-féconde carrière littéraire, cet auteur ne retrouve pas une fois ce même bonheur de sa jeunesse et ne compte plus guère que des chutes. Son style, qui joint, dans Agamemnon, la pureté à l'énergie, vint à tomber dans la dureté, l'incorrection, la bizarrerie la plus malheureuse.

Au surplus, le siècle dernier avait offert déjà, dans la comédie, l'exemple d'une exception analogue. Les comédies de Piron, sauf une seule, sont également défectueuses au double puint de vue de la composition et du style; elles sont même au-dessous de ses tragédies. Or, au milieu d'une douzaine de mauvaises pièces qui le laisseraient confondu dans la loule des plus médiocres auteurs, Piron a eu le bonheur d'en faire une, la Métromanie, qui vivra aidant que la littérature française, et qui n'a pas laissémoinsde vers-proverbes que Tartuffe ou le Misanthrope. Cet homme, qui, partout ailleurs, écrit si mal, a déployé ici, pendant cinq actes, toutes les qualités du style comique, en y joignant, dans certaines scènes, l'élévation et le coloiis brillant de la poésie. Voyez si ce n'est pas là, comme nous le disions, un double phénomène, un double cas littéraire fort curieux : la Métromanie et Agamemnon.

Le grand succès de la tragédie de Lemercier, où Talma se fil une création de plus, celle d'Égiste, ne fut pour le Théâtre de la République qu'un retour de bonheur passager. Quelques mois après, abandonné de plus en plus, il touchait à son agonie. Enfin, au mois de janvier 1798, ses acteurs n'eurent d'autre ressource que d'accepter les propositions de Sageret, en se réunissant, sous sa direction, aux Comédiens-Français du théâtre Feydeau, qui cumula ainsi la tragédie, la comédie et l'opéra-comique. Dugazon seul vit d anciens griefs le poursuivre sur cette nouvelle scène. Il y parut pour la première fois dans le valet des Fausses Confidences. Ces mots adressésà son personnage : « Que viens-tu faire ici? Nous n'avons pas besoin de toi ni de ta race de canaille! » lui turent appliqués par des applaudis-

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sements qui durent très-peu flalter son oreille. Cependant la majorité des spectateurs se prononça pour un généreux oubli; mais cette amnistie n'obtint que lentement et avec peine la sanction générale.

Le directeur Sageret, ébloui par la prospérité, avait un fardeau déjà trop lourd et qu'il rendit plus pesant encore. Tout en gardant le théâtre Feydeau, qu'il réserva exclusivement pour l'opéra-comique, il loua tout ensemble la salle de la rue de Richelieu et l'Odéon, où .Mlle Raucourt et ses compagnons de fortune n'avaient pu se soutenir. Sageret les engagea pour son compte <'t entreprit, avec ces deux salles, de créer un Théâtre- Français en partie double, pour ainsi dire. Les acteurs, sans être attachés spécialement à l'un des deux théâtres, jouaient tour à tour sur l'un et sur l'autre, et quelquefois dans la môme soirée. En ce cas, aussitôt la pièce finie, il leur fallait partir en toute hâte et passer au plus vite le pont Neuf (aucune communication plus directe n'existant alors), afin d'arriver dans l'autre quartier assez promptement pour leur entrée en scène. On conçoit tout ce que l'art et les artistes devaient perdre à une semblable exploitation, qui rabaissait les pins dignes interprètes de Corneille et de Molière jusqu'au métier ambulant que l'on a vu faire aux malheureux acteurs des théâtres de la banlieue.

Outre les autres inconvénients d'un arrangement pareil, les frais étaient énormes et achevèrent bientôt d'écraser l'imprudent entrepreneur. Malgré toutes sortes d'expédients, cette gestion multiple ne dépassa pas quatre mois, et, le 24 janvier 1709, le Théâtre de la République ferma de nouveau ses portes.

Quanta l'Odéon, une partie des comédiens, à la tète

desquels se mit Picard, n'avaient pas attendu jusquelà pour se séparer d'un directeur qui ne les payait plus, et ils s'étaient remis courageusement à exploiter en société ce sol peu fécond. La vogue exceptionnelle du drame allemand de Misanthropie et Repentir leur vint fort à propos en aide; mais, dans la nuit du 18 au 19 mars 1799, à la suite de la première représentation de l'Envieux, comédie en cinq actes et en vers de Dorvo, un affreux désastre frappa les malheureux comédiens. Le lendemain matin, cette belle salle de l'Odéon, dévorée par les flammes, n'offrait plus que des murs noircis et des ruines fumantes.

Ainsi, après avoir eu à la fois trois théâtres jouant le répertoire de la Comédie-Française, Paris n'en avait plus un seul. Ce fut alors qu'un administrateur, ami des lettres et homme de lettres lui-même, François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur, s'occupa de rassembler en un seul faisceau tous les débris épars de l'ancien Théâtre-Français et de le reconstituer sur des bases solides. C'est un fait à remarquer que la Comédie-Française, qui s'était fermée surles représentations de Pamêla, dut sa renaissance à l'auteur de cette même pièce. Cependant, la plupart des écrivains dramatiques se réunirent pour protester contre les inconvénients que ramènerait le monopole d'un théâtre unique. Entre autres signatures, cette protestation reçut celle de Beaumarchais, alors mourant, et qui, promoteur des premiers essais d'association défensive entre les auteurs, faisait, en faveur de la même cause, son dernier acte de vie; mais la pétition n'en demeura pas moins vaine pour le moment, et le vœu qu'elle exprimait ne devait être exaucé qu'incomplètement

deux ans plus tard, par la réouverture du théâtre Louvois, destiné à jouer seulement la comédie. La salir de la rue de Richelieu fut choisie pour devenir le Théâtre-Français définitif. L'organisation, poursuivie avec activité par le commissaire du gouvernement Mahérault, fut terminée en quelques semaines, et l'ouverture solennelle eut lieu le 11 prairial an VII (31 mai 1799), par le Cid et l'École des Maris.

Bientôt, plusieurs brillants débuts, ceux de Lafon, de Mlle Duchesnois, de Mlle Georges, vinrent ajouter des talents nouveaux à la phalange tragique dont Talma était le chef, et où l'on comptait Monvel, Saint -Prix, Mlle Raucourt. Dans la comédie, Mlle Mars, jeune ingénue, presque inaperçue à Feydeau, développait les qualités exquises que nous avons pu admirer encore. Elle forme, en quelque façon, le trait d'union entre notre époque et l'autre siècle dramatique, puisque sa carrière commença auprès de Mole, le représentant le plus complet de la Comédie-Française d'autrefois. Mort le 11 décembre 1802, Mole fit donc partie pendant trois ans de la nouvelle société. Groupez autour de lui Fleury, Dazincourt, Dugazon,Grandménil, Larochelle, les deux Baptiste, Michot, Saint-Fal, Damas, Armand, MMmes Contât, Devienne, Mars, Mézeray, et vous jugerez, sans doute, que ce moment fut le plus beau, par la réunion des talents, qu'ait eu notre première scène littéraire depuis sa création.

Soixante-cinq ans se sont écoulés, et il est à remarquer que, seul parmi tous les spectacles de Paris, le Théâtre-Français occupe aujourd'hui le même local où il a vu le siècle commencer. L'intérieur de la salle a plusieurs fois subi des modifications, notamment en

1822. Enfin, de récents travaux beaucoup plus considérables ont donné à ce théâtre l'aspect qui convient, pour qu'il s'annonce, aux yeux de l'étranger, comme le temple de l'art dramatique français dans son expression la plus haute et la plus littéraire.

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