‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 2)Chapitre 8 sur 48 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le prologue dramatique de la Révolution; le Mariage de Figaro. — La première représentation. — La salle prise d'assaut. — Vogue sans exemple. — L'engouement et les attaques. — L'utilité des ennemis. — L'art de faire ses succès. — Comment Beaumarchais devança son époque. — Le Mariage de Figaro dans sa portée politique et sociale.

Cinq ans avant 1789, l'histoire politique et sociale avait marqué en France son premier pas sur le théâtre. Le mardi 27 avril 1784, apparut cette œuvre bizarre, hardie, sans aucun précédent, et dans laquelle l'esprit ose tout, assuré qu'il est de se faire tout pardonner; — le factum, le pamphlet, le livre philosophique, sous la forme extérieure de la comédie; — un feu d'artifice dont les fusées ne jaillissaient pas en étincelles inofï'ensives, et criblaient à droite et à gauche les vieilles institutions et les vieux abus, sans épargner, malheureusement, ce qui doit rester inattaquable, la morale; — quelque

chose d'inouï et de prodigieux, une annonce, une révélation, un vrai signe des temps; pour tout dire : le Mariage de Figaro.

Dans le Barbier de Sèville, Figaro avait fait connaissance avec son terrain; il s'était préparé la voie, il avait familiarisé le public avec son style et son allure. A la faveur de sa veste andalouse, de sa résille, de sa guitare, de toute cette livrée étrangère, il avait accoutumé le grand monde à ne voir en lui qu'une fantaisie amusante, un diseur de bons mots qui pouvait beaucoup se permettre sans tirer à conséquence. Une fois adopté, une fois consacré par son premier succès, le héros-type de Beaumarchais ne s'en tint plus à l'escarmouche, et livra sa grande bataille. Figaro, c'était le peuple qui se mettait de la partie, et à qui l'écrivain qui eut, aprèsYoltaire elRousseau, le plus d'influence sur son époque, prêtait sa verve mordante et sa plume acérée; c'était le Pasquino romain élevé à sa plus haute puissance, et qui n'avait plus besoin de voiler d'ombre et d'incognito ses traits satiriques.

Étrange homme que ce Beaumarchais! Pour ses débuts, inventant un échappement de montre et se poussant à la cour avec sa harpe, comme par un présage de la guitare de Figaro ; censeur et bouffon, éloquent et faiseur de lazzis, aventureux et calculateur, doué d'une habileté qui côtoyait l'intrigue d'assez près; homme de lettres et homme d'affaires, gretlant une opération commerciale sur une idée politique, fournissant des fusils aux insurgents américains pour secouer la domination anglaise, et jetant les premières bases de l'association des auteurs dramatiques opprimés par les comédiens; en possession d'occuper le monde de ses

intérêts privés et d'en faire des questions publiques; enfin, pour compléter tant de singularité et de contrastes, donnant une comédie pour préface à la plus grande révolution de l'histoire.

Il y avait, a-t-on dit, une chose aussi difficile que de faire la pièce; c'était de la faire jouer; mais — ce qui n'est pas le moins extraordinaire — Beaumarchais eut pour auxiliaires, dans cet assaut, la plupart de ceux contre lesquels la bataille était livrée. Dans l'origine, la pièce s'appelait la Folle Journée; ce titre non moins innocent, le Mariage de Figaro, n'était qu'un sous-titre. La Folle Journée ! simple folie donc, affaire d'amusement et de rire, une bonne soirée à passer. En vain l'orage prochain frémissait déjà dans l'air : les grelots sonnaient plus haut que son murmure. La résistance de Louis XVI, qui entrevoyait bien la portée de cette satire dramatique, eut contre elle la reine elle-même et presque toute la cour. Ces grands seigneurs avaient le cerveau si frivole, la vue si bornée, qu'ils applaudirent à cœur joie les traits décochés contre eux, chacun renvoyant, comme c'est l'usage, l'application à son voisin. Louis XVI demandant à son frère le comte d'Artois ce qu'il pensait de l'ouvrage, le prince répondit par une définition plus qu'énergique, par un de ces mots qui ne s'écrivent pas, mais que les Mémoires du temps laissent deviner. Ce mot dit à l'oreille (car c'était dans l'appartement de la reine) ne manqua pas de circuler par la cour et la ville. Ce qu'il exprimait, c'est que la pièce entière, intrigue, dialogue, détails, était toute autre chose que de la morale. Le comte d'Artois n'y voyait pas d'autre tort, et ce tort-là ne déplaisait pas au beau inonde d'alors, bien loin de là.

L'homme qui fut la personnification la plus complète du vice doré et brodé, de la corruption bien vernie, le maréchal de Richelieu, vivait encore «à ce moment, presque nonagénaire. Probablement, Figaro ne lui parut, comme aux autres, qu'un plaisant drôle, un polisson divertissant; ou bien, se fiant sur son âge, il aura dit: « Après moi le déluge. » Pourtant, le précoce débutant de la cour de Louis XIV, le roué modèle de la Régence, vit — trait d'union vivant — l'assemblée des notables, les premières agitations qui allaient bientôt passer des esprits dans les faits; il s'en fallut d'un an seulement (il mourut le 8 août 1788) qu'il assistât à la prise de la Bastille et à cette révolution que lui et ses pareils avaient si bien préparée. Miné par ses propres éléments de dissolution, autant que par les coups de la philosophie, l'édifice vermoulu de l'ancienne monarchie allait s'effondrer sous le roi vertueux qui, par malheur, devait payer pour autrui. Le Mariage de Figaro était le joyeux prologue de cet immense drame qui s'apprêtait derrière la scène. Ce fut, on peut le dire, la première pièce des annales dramatiques de la Révolution, et la représentation en est d'autant plus curieuse à évoquer qu'elle eut lieu en plein ancien régime, devant celte cour si brillante, devant ce monde encore paré de toutes ses pompes, encore en possession de tous ses privilèges, et riant sur le volcan qui était près de faire explosion.

Il y avait alors deux ans que la Comédie-Française avait inauguré la belle salle bâtie au faubourg Saint- Germain, sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé, par les architectes Peyre et de AVailly; mais elle n'avait pas encore vu si avide affluence inonder

ses abords, et tant de carrosses armoiries allonger leur file pressée devant les colonnes de son péristyle. C'était l'unique affaire, le seul événement du jour. On s'était disputé les loges avec une avidité sans exemple. De jeunes seigneurs du plus haut parage prodiguèrent les démarches et les sollicitations, pour une place modeste, plus qu'ils n'auraient fait pour une charge à la cour ou pour un régiment. Une espèce d'armée de siège avait commencé à se former dès huit heures du matin devant les portes. A l'instant où elles furent ouvertes, la cohue se précipita dans l'intérieur, comme l'eau de l'Océan par une écluse que l'on lève. Ni garde, ni contrôle, ne purent contenir cette invasion désordonnée. La plupart, sans s'arrêter à prendre des billets, jetaient leur argent en passant. A peine la moitié de cette foule trouva-t-elle place. Des duchesses s'estimèrent trop heureuses d'obtenir un tabouret aux balcons, à côté des beautés suspectes qui seules en étaient l'ornement habituel. On cita de grandes dames qui, pour être plus sûres de leur place, avaient dîné au théâtre, dans des loges d'acteurs.

Malgré toutes 1rs circonstances qui passionnaient le public, la pièce ne laissa pas d'être écoutée littérairement. Entre les applaudissements les plus bruyants, le sacrifice de certains passages fut indiqué à l'auteur; mais le succès n'en fut pas moins enthousiaste, immense et d'un caractère exceptionnel. Tout y contribua : l'esprit dont l'ouvrage étincelle; l'amorce voluptueuse de certaines situations, de certains détails; la transparence de la gaze, les hardiesses de plus d'une sorte — morales et philosophiques — qui offraient ainsi double aiguillon. Il ne faut pas oublier un mérite

d'exécution auquel on n'avait rien épargné ; Dazincourt dans le rôle principal, Mole dans Almaviva, Préville dans le personnage secondaire de Bridoison, que cet admirable comique ne dédaigna pas, ne se jugeant plus assez jeune et assez leste pour Figaro ; Mlle Contât dans Suzanne, Mlle Sainval cadette dans la comtesse; enfin, un Chérubin ravissant de grâce sous les traits charmants de Mlle Olivier. Larive, le tragédien Larive, pour ajouter cette singularité à tout le reste, avait eu la fantaisie de jouer le pastoureau Grippe- Soleil; car il tenait à être de la fête, et l'anomalie était assez frappante pour n'être pas prise au sérieux, le rôle assez petit pour ne pas rapetisser l'acteur; au contraire, il le grandissait par le contraste. C'est ainsi qu'on vit un jour Lekain jouer un des porteurs de chaise des Précieuses ridicules; mais ni Lekain ni Larive n'auraient accepté probablement un troisième rôle de tragédie.

Avec les applaudissements et l'affluence, Figaro eut pour lui ce qui complétait le cortège triomphal chez les Romains, des insulteurs derrière son char de victoire. N'a pas, comme on sait, des ennemis qui veut. Beaumarchais en avait, il en avait beaucoup, et il était loin de s'en plaindre. Les ennemis font du bruit, et, avant tout, il voulait du bruit autour de sa personne et de ses ouvrages. Il avait pris pour emblème un tambour, avec ces mots : Non sonat nisi percussus ( il ne résonne qu'autant qu'on frappe dessus). Par sa notoriété si tapageuse, on peut juger si les coups lui ont manqué. Contre le Mariage de Figaro et son auteur il y eut une grêle d'épigrammes, une entre autres du chevalier de Lîingeac , auteur d'une traduction en vers

des Bucoliques, et qui ch;inta ici sur un mode moins doux :

Je vis hier, du fond d'une coulisse, L'extravagante nouveauté Qui, triomphant de la police, Profane des François le spectacle enchanté. Dans ce drame effronté chaque acteur est un vice. Bartholo nous peint l'avarice, Almaviva le séducteur, Sa tendre moitié, l'adultère, Et Doublemain un plat voleur.

Marceline est une mégère; Basile, un calomniateur; Fanchette l'innocente est trop apprivoisée, Et le page d'amour, au doux nom Chérubin,

Est, à vrai dire, un fieffé libertin, Protégé par Suzon, fille plus que rusée. Pour l'esprit de l'ouvrage, il est chez Brid'oison. Mais Figaro?... Le drôle à son patron Si scandaleusement ressemble, Il est si frappant, qu'il fait peur; Et pour voir à la fin tous les vices ensemble, Le parterre en chorus a demandé l'auteur.

Vous trouvez l'attaque vive, et vous croyez peut-être que Beaumarchais en fut blessé. Bien loin de là; ce fut pour lui une bonne fortune. Cette épigramme avait déjà couru, mais seulement récitée ou manuscrite, quand, à la représentation du jeudi 6 avril, ce commentaire peu élogieux reçut une bien autre publicité. Tout à coup, avant le lever du rideau, une nuée de feuillets imprimés est jetée du cintre; elle voltige, se disperse et s'abat dans toute la salle. On les attrape au vol, on les ramasse, on les lit avec un empressement curieux. C'était l'épigramme de M. de Langeac, avec quelques additions ou changements qui la ren-

io l'histoire par le théâtre.

daient encore plus violente. Pour Suzanne, par exemple, la dose de couleur était renforcée notablement, et pour Chérubin, il y avait un vers nouveau qui dépassait la gaillardise ordinaire ; de même que la réponse du comie d'Artois, il renferme certain mot impossible à écrire. Entin, le dernier vers était ainsi arrangé :

Des badauds achetés ont demandé l'auteur.

Cette version revue et augmentée fut adressée au Journal de Paris, et insérée dans son numéro du 14 mai (des points remplaçant le mot en question) avec une lettre d'envoi signée par qui? Par Beaumarchais luimême. Rapportons ce curieux document d'histoire littéraire.

«Le 8 mai 1784.

« Messieurs,

« Tout en vous remerciant de l'honnêteté que vous avez mise dans l'examen du Mariage de Figaro, je dois vous reprocher une négligence impardonnable au journal institué pour apprendre à tout Paris chaque matin ce qui, la veille, est arrivé de piquant dans son enceinte. Si quelque accident avait frappé le plus inconnu des bourgeois nommés Citoyens, vous l'indiqueriez à l'article Événements ; et la foudre a tombé jeudi dernier dans la salle du Spectacle en cinq cents carreaux ou carrés de papier lancés du cintre, et contenant la plus écrasante épigramme imprimée contre la pièce et son auteur, sans que vous daigniez en faire la plus légère mention ! Tout ce qui fait époque, messieurs, n'est-il pas de votre district? A quel temps de la monarchie rapportera-t-on un jour cette ingénieuse nouveauté, si les journaux en gardent le silence? Il

faut donc que je vous supplée, en rendant au public le chef-d'œuvre destiné à son instruction. Ce n'est point ici le cas de nommer le valet complaisant qui l'a fait, le maître enjoué qui l'a commandé, le colporteur honoré qui nous l'a transmis. Ils trouveront leurs noms et mes remercîments dans la préface de mon ouvrage.

« Il suffit de montrer ici comment celte épigramme en est le foudroyant arrêt. »

Suit l'épigramme avec ses nouveaux enjolivements. La lettre se termine par ces mots :

« Au reste, si l'épigramme arrivant du cintre du Spectacle a été reçue à grands coups de sifflet, l'auteur n'en doit pas conserver une moins bonne opinion de son ouvrage et de sa personne. Les nouveautés, même les plus piquantes, ont de la peine à prendre, et je ne doute pas qu'enfin on ne réussisse à faire adopter cette façon ingénieuse de s'emparer de l'opinion publique et de la diriger sur les ouvrages dramatiques. »

11 se trouvait donc que l'auteur de l'attaque avait été, sans le vouloir, le compère et l'auxiliaire de Beaumarchais. Mais ce n'est pas tout. C'était, assure-t-on, Beaumarchais qui, de sa propre main, aurait ajouté du gros poivre au sel encore trop anodin dont on avait accommodé son œuvre et sa personne; ce serai^lui qui aurait arrangé cette publicité nouvelle, et la protestation qui s'en était suivie contre l'odieux insulteur. Voici ce que contient, à ce sujet, la Correspondance de Grimm et Diderot :

« M. de Beaumarchais, fort au-dessus d'une gentil-

lesse de ce genre, n'en a point pâli ; il a même imaginé de la faire servir au triomphe de la pièce et à celui de son caractère personnel : il en a estropié quelques vers, et surtout le dernier, l'a fait imprimer, et, le jour de la quatrième représentation, on en a jeté, par son ordre, quelques centaines d'exemplaires des troisièmes loges dans le parterre ; il avait eu soin de le garnir de tous ses amis, à qui il avait annoncé que ce jour verrait éclore la cabale la plus violente contre son innocent ouvrage ; l'épigramme censée jetée par ses ennemis, a été déchirée par les spectateurs, l'auteur de l'épigramme demandé à grands cris, et condamné d'une voix unanime à Bicêtre. Cette manœuvre, assez nouvelle et bien digne, au moins par sa singularité, 'du frère germain de Figaro, a été exécutée quelques minutes avant le lever de la toile, et a valu à la pièce plus d'applaudissements qu'elle n'en avait encore reçu. »

Ce récit est accompagné des variantes introduites dans les vers originaux, et qui sont loin de les adoucir.

Beaumarchais n'était nullement incapable du tour qu'on lui attribue. Au reste, ce qui est parfaitement irrécusable et authentique, c'est-à-dire sa lettre au Journal de Paris, suffirait pour montrer que l'auteur du Mariage de Figaro avait devancé son époque en plus d'un point. Certes, nous possédons de bien grands maîtres en fait de puffs et de réclames, comme on dit dans la langue d'aujourd'hui ; mais Beaumarchais les avait dès lors égalés, ce qui doit leur causer une certaine confusion. Ramasser et publier soi-môme, en y ajoutant encore, les attaques les plus amères dont on est l'objet, c'est le sublime de l'art. Par cet ingénieux

procédé, Beaumarchais rendait le coup plus sonore, et doublait le bruit du tambour emblématique.

Le gentil page en particulier avait un succès fou auprès du public féminin. Si les hommes étaient épris de l'actrice, les femmes s'amourachaient du personnage, et en rêvaient autant que la comtesse Almaviva. Certaines dames qui faisaient extérieurement profession de vertu, et qui se récriaient contre l'immoralité du Mariage de Figaro, n'étaient pas les moins affriolées par ce régal piquant. Il y en avait, de ces vertus-là, qui craignaient de se compromettre en allant voir ouvertement la scandaleuse comédie. Afin de tout concilier, des dames de cette sorte prièrent le duc de Yillequier de demander pour elles à Beaumarchais la petite loge dont il disposait, et où l'on assistait ou spectacle tout à fait incognito. A la requête dont le grand seigneur se chargea, l'écrivain fit cette réponse :

«Je n'ai nulle considération, monsieur le duc, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent 'malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret; je ne me prête point à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public pour l'amuser et non pour l'instruire, non pour offrir à des bégueules mitigées le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge, à condition d'en dire du mal en société. Les plaisirs du vice et les honneurs delà vertu, telle est la pruderie du siècle. Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque, il faut l'avouer ou le fuir.

« Je vous salue, monsieur le duc, et je garde ma loge. »

La leçon était bonne et bien appliquée.

Jusqu'à la fin de l'année 1784, le Mariage de Figaro

fut jour soixante-sept foi?, c'est-à-dire, l'un dans l'autre, presque trois fois par semaine. Avant de quitter l'affiche, il atteignit le chiffre de quatre-vingts, ce qui était énorme à une époque où le public se renouvelait infiniment moins que de nos jours, et où vingt-cinq à trente représentations obtenues dans la nouveauté constituaient un très-beau succès. Pour récapituler quelques-uns de ceux que le Théâtre- Français compta dans le siècle dernier, citons : Rhadamislhe, représenté 30 fois; — /aire, 30; — Alzire, 20; — Inès de Castro, 32 ; — le Glorieux, 30; — le Méchant, 24; — Mérope, 29, et encore avec un intervalle après la quinzième. Le Légataire eut 20 représentations. L'École des Mères, la meilleure pièce de la Chaussée, en eut 28; — la Mètromanie, 14, et plusieurs autres ouvrages également restés en répertoire, n'allèrent pas plus loin d'abord. Le Barbier de Séville lui-même, joué dans l'origine en cinq actes, ne tint l'aftiche que pendant treize représentations; mais il s'est bien rattrapé depuis.

Parmi les diverses causes qui peuvent expliquer la vogue du Mariage de Figaro, vogue dont n'avait approché aucune des créations les plus élevées du génie, faisons une part très-large à celte habile intuition des circonstances, à ce flair si fin, par lequel Beaumarchais traduisait toutes les idées en fermentation, et prenait la tète du mouvement social de son temps. Le monde élégant des grandes ou des petites loges, le monde en paillettes et en dentelles, n'avait pas une portée d'esprit qui s'étendît jusque-là, el il goûtait surtout le genre de mérite que recherchaient les prudentes et prudes amies de M. île Villequier. Mais il y avait le publie du tiers-élat, le public du parterre, qui sen-

tait instinctivement que Figaro était son homme et lui préparait son avènement, son œuvre prochaine. De ces idées que la Révolution allait faire bientôt aboutir et triompher, il n'en est guère que le Mariage de Figaro ne touche et ne remue. Jamais la comédie n'avait été plus incolore, plus fade, plus insignifiante que sous la plume des autres auteurs qui occupaient la scène à cette époque, Rochon de Chabannes, Imbert, Yigée, médiocres enlumineurs de pastels maniérés, de prétentieux madrigaux, à l'usage des boudoirs à la mode; et c'est au milieu de ces pauvretés sans sel ni saveur, que Beaumarchais servait au public un régal de si haut goût ; c'est au travers de ce petit ramage de belles dames minaudant et de jolis messieurs parfumés, qu'il abordait les questions les plus hardies et les plus profondes.

Regardez, en effet. Le principe fondamental de 1789 et de la société moderne, c'est l'égalité civile; et qu'estce que l'égalité civile, sinon la suppression des privilèges nobiliaires, des castes entre lesquelles la nation était parquée? Eh! bien, ces distinctions de race, que réprouvent la justice et la raison, ces préjugés orgueilleux par où certains hommes se croyaient formés d'un limon supérieur, ne les voyez-vous pas battus en brèche parles amères épigrammes sur les grands seigneurs qui se sont « donné la peine de naître? »

Cette ancienne magistrature, qui eut sans doute ses Lamoignon et ses Daguesseau, mais aussi qu'entachaient tant d'abus, et notamment le vice radical de la vénalité des charges; ces parlements dont les luttes contre la cour furent avant tout une affaire de prérogatives; qui enregistrèrent, honteusement dociles, la

monstrueuse légitimation des bâtards adultérins de Louis XIV, et qui firent de l'opposition aux mesures libérales dr Louis XVJ, à l'édit de tolérance pour les protestants, à la suppression partielle de l'exécrable torture; cette justice enfin, retranchée dans ses formes Mirannéeset dans ses prétentions tenaces, la caricature du grotesque juge Bridoison n'allait-elle pas tout droit

son adresse ?

Et la liberté de la presse, la liberté théâtrale, l'émancipation de la pensée, sous ses formes diverses, par quels traits acérés Beaumarchais plaidait cette grande cause, dans le fameux monologue de son héros 1 Que de mots devenus citations et proverbes ! Ce monologue — étrange hors-d'œuvre,sous le rapport dramatique — lie touche-t-il pas à lui seul autant de questions qu'il en fallait pour défrayer maintes séances législatives? Que de textes tout prêts pour Mirabeau, pour Barnave, pour cette phalange d'orateurs futurs, assis peut-être dans la salle et applaudissant Figaro, leur précurseur! L'Assemblée constituante est là, derrière l'acteur, et il semble voir, au fond du théâtre, la tribune qui apparaît.

Seulement, disons que Figaro était plus propre à démolir qu'à créer, à faire place nette qu'à construire. Les idées vraies, les traits de juste satire prodigués dans sa bouche, ont trop souvent un assaisonnement fâcheux. Un faiseur de bons mots qui ne sont pas toujours choisis, ne saurait être accepté comme le plus digne apôtre d'une grande mission sociale. Ce n'est pas avec des équivoques égrillardes et des tableaux de volupté sensuelle, que l'on inspire aux hommes les mâles vertus du citoyen. Très-probablement, Washing-

ton n'aurait pas voulu de Beaumarchais comme auxiliaire, pour fonder la glorieuse république des Etats- Unis, de même que, pour combattre le fanatisme et la superstition, il n'aurait pas cru que les plus dignes armes fussent les vulgaires impiétés du cabaret.

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