‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 11 sur 23 · MANUEL DB L'HOMHB DB BON TON · texte numérisé non relu

MANUEL DB L'HOMHB DB BON TON

Seconde édition.

Chez Aiidin, libraire, quai des Augustins, n* 35. Prix : 3 fr. 60 c.

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LA RESTAURATION

« Je ne sais en vérité de quels ternies me servir pour exprimer d'une manière convenable la haute estime que je professe pour le Manuel dont je vais parler. Les qualités les plus heureuses se réunissent pour en faire robjet de l'admiration générale. Les honiuies prévenus ou passionnés, ceux qui- n'ont aucune idée des convenances , des principes de la société et des Uns du bon ton ^ pourront seuls contester au Manuel en question cette immense supériorité de raison qui est devenue populaire^ malgré l'obstination des controversistes, ou peut-être aussi à cause de cette obstination.

« Le Manuel est parvenu à sa seconde édition, nonobstant les clameurs de haro des gens qui aiment à s'affranchir de toutes les règles, et qui ne conservent dans leurs actions, leurs gestes et leurs paroles, ni décence, ni mesure, ni politesse. Ce succès immense, qui le justifie mieux que ce guide de conduite que je ne saurais trop recoMimander î Quelle lucidité dans les idées l Quelle clarté dans leur énoncialiun 1 Quelle force dans la manière de poser les principes 1 Quelle sagacité dans les distinctions établies entre le bon, le mauvais, le convenant et l'insoutenable 1 Tout prévient en sa faveur. Le style n'est pas son seul mérite ; que si on le considère sous le rapport typographique, quel carac-^ tèrel c*est du romain (termes d*imprimerie); et sàjus-^ tification Usi'W quelque chose de plus satisfaisant, de plus beau, de plus élégant!

« Le ifantce^ dont j'entretiens les lecteurs du Miroir, est fécond en grandes pensées, en maximes utiles. Voici quelqneMins de ces préceptes qui doivent faire fortune, aou-seulement dans les grands saluas delà capî-

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taie et des départements, mais encore dans les maisons

les moins opulentes :

. « Il est défendu parla politesse de jamais irUerrompre « personne*... Si on vous demande votre avis, don-

< nez-le de bonne foi, et ne paraissez pas mieux in* « struit de la chose en question que le narrateur lui- « même. » (Page 70.)

« Si deux personnes ont mis en discussion une ques- « lion quelconque, et si le reste delà compagnie forme a une espèce d'auditoire, que chaque interlocuteur « écoute l'autre avec politesse, et Im laisse, sans l'inter-

< rùmpr$f défendre son opinion Jusqu*au botU. Quand il « a fini, que Ton réponde avee modération^ sans chaleur « et sans emportemmly et que Ton montre, avec des « ménagemefUs pleins de délicatesse^ dans quel point de c son raisonnement il s'est trompé. « (Page 67.)

« Si le Manuel est souvent grave, il est aussi quelquefois d'une gaieté piquante qui plaît infiniment. L'article des jeux de société n'est pas celui qu'il traite avec le moins d'esprit. Le jeu de Vaoocat est très-ingénieusement trunvt'; il y est expressément établi que raccusateur ne peut être avocat ni juge» et qu'il faut cliarger de cet emploi un des joueurs qui a donné des gages (page 204). Le Manuel parle ensuite des peines attachées aux fauies du jeu, et il dit à ce sujet (page 88) : « Je conseille de ne pas trop multiplier ces sortes de

< pénitences. »

c Pour terminer un éloge bien mérité, mais trop court sans doute, je finis par dire que le Manuel fait honneur à la France et aux presses de M. Constant- Gliantpie. Je le recommande à toutes les personnes qui ont à cœur de s'instruire des lois de la bonne com-

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pagnie ; quant à moi, je l'aurai toujours dans nia chambre* »

Pour le mordant, la finesse, l'habileté de Tallusion, cet article peut passer pour un chef-d*œuvre en son espèce.

Un aatre jour, on lisait dans le Miroir : « Des courriers vinnnenl, dit-on, d*êlre exjiédiés sur tous les points du royaume, avec ordre de ne jouer Topéra de Paul et Virginie qu*avec une variante dans le nom du général français qui figure dans cette pièce. » Ce général s'ap-* pelle la Bourdonnave, allusion an député (|ui avait proposé l'expulsion de Manuel. Ces traits-là étaient jetés parmi des nouvelles de spectacles véritables, au milieu desquelles la sagacité du lecteur savait bien les distinguer. Ce (\n\ < st trùs-vrai, c'est que, dans l'opéra en question, le générai du temps de Louis XV fut ac^ cueilli, à cause de son nom, par les murmures ou les rires de plus d*un parterre.

Le sergent Mercier, qui avait décliné la mission de faire sortir le banni parlementaire, était entouré d'une splendide auréole civique. G*était un bonnetier de la rue aux Fers. De toutes parti:, on venait remettre chez lui des cartes de visite, e(, par un hommage plus lucratif, acheter, sans marchander, des gilets de flanelle, des bonnets de coton ou des chaussettes. L'honnête commerçant eut de quoi bénir l'aubaine de son tour de service. Les auteurs et les éditeurs des Fastes de la (jfMre, ouvrage consacré aux faits d'armes de la Révolution et de l'Empire, saisirent Tà-propos pour annoncer la prochaine publication des Fastes de la Garde natio» nak «depuis sa première institution jusqu'à la mémorable séieince du 4 mars dernier, » Les lignes ci-après

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du Miroir s'appliquaient au héros du moment : « On s'entretient beaucoup d'un Jf^rn^r fort recommandable de la capitale, qui, en se plaçant très-avant dans Topinion publique, s'est attiré l'animadversion de quatre mères, ou, si l'on veut, de quatre commères de son quartier. » Pour explication, il faut savoir que le colonel de la quatrième légion s'appelait M. Polissard-Quatremère, et qu'il avait si^^nalê, dans un ordre du jour et d'après le lapporldu capitaine, la désobéissance de Mercier : blâme impuissant dont on tit un brevet glorieux. Immédiatement à )a suite, on lisait : .« On s'occupe, dans un des ateliers de la capitale, de la confection d'un fort beau sabre qui coûtera, dit-on, quatre mille fois cinq sous. > C'était une annonce de la souscription à vingt-cinq centimes pour le sabre d'honneur offert à Mercier, souscription qui fut rapidement couverte.

Par contre, le colonel de gendarmerie et son mot brutal devinrent fâcheusement célèbres. Dans le lan-

gag»; du momt'Mt, on n'entendait plus que le mot empoigner, conjugué de toutes ies façons, avec sou application allusive et sarcastique. Plus d'une fois, dans les spectacles, le public trouva moyen de le rappeler. Dans une pièce du Vaudeville, la Lanterne sourde^ de Désaugiers et Benjamin Anlier, un personnage à qui l'ordre est donné de s'emparer de la lanterne-talisman, hésite à exécuter ce qu'on lui commande. Plusieurs spectateurs crièrent : « Eaipoignez-la 1 » La petite presse se jeta sur ce thème pour s*en repaître à belles dents. Elle fit des commentaires intarissables sur le verbe qui avait introduit dans renccinle parlementaire le st)le de la gendarmerie, avec ses procédés. Le ifi-

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ravTf notamment, ne laissa pas trêve au militaire trop peu civil. Gomme il alla rechercher les faits et gestes

de quelques-uns des ancêtres de M. de Poucauld, celui-ci eut la maladresse d'entrer avec le malin journal dans une discussion historique où, comme il aurait dû s*y attendre, il n'eut pas le dernier mol.

La guerre politique avait en ce moment une recrudescence d'animation dont Ancelot s'aperçut pour son Maire du Palais, et poui^ lés lettfes dé nôblesse qui lui furent octroyées. M. dCAncclol — car les journaux à épigrammes i'atlubièrent méchamment de la particule nobiliaire qu'il n'a jamais prise — fut criblé» lui et sa pièce, des flèches les plus aiguës. La critique théâtrale servait de passe-port \\ des traits qui allaient plus haut, et des vers d'un poète monarchique, ce qui rendait le régal doublement savoureux, — forent isolés de la situation pour ôire tournés en applications anli monarchiques. C'est ce qui fut fait de main de maître par le Miroir dans un des articles relatifs à ce pauvre Maire du Palais. La signature, qui n*était pas alors pour les journaux une prescription delà loi, n'était pas non plus un usage, et quelques écrivains littéraires de la grande presse mettaient seuls leurs noms à la suite de leurs travaux de critique. C'est donc par une exception peu fréquente que l'article du Miroir porte les initiales G. L. qui semblent désigner Gauchois-Lemaire. On ne se méprendra pas sur le sens ironique des termes élogieux par lesquels débute le polémiste libéral :

« Je le répète, il y a du Corneille dans l'ouvrage de M. Ancelot; et non-seulement la dédicace justitie cette critique, mais la tragédie mérite cet éloge. Entre le prosaleur el le poêle, le coaliaste est frappant,

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â20 L'HISTOIRE PAR LE THÉÂTRE.

et Thuinhle serviteur d'un duc traite les rois en valets ^ Celui qui disait:

Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose,

n'a jamais poussé aussi loin que notre auteur l'irrévérence envers les monarques.

De nos rois fainéants éternisant Tenfance,

A l'ombre de leurs noms nous gouvernons la France.

Au respect des Français il faut encor livrer Un nom que du passé le prestige environne, £t j'ai besoin d'un front où jeter la couronne.

<t Ce sont là, j'en conviens, des traits de caractère. Êbroln doit parler ainsi, et la responsabilité de ces blasphèmes ne saurait peser sur la tùte de M. Ancelot ; mais ce qui peut surpiendre de sa part, c est qu'ils coulent de source, c'est qu'ils ont un air d'inspiration, et que le seul personnage passablement esquissé est celui qui accable ses souverains d'injures et demépiis. Le vers de M. Ancelot prend alors de l'élévation et de l'éclat, la pensée s*y montre , et la rime court terminer avec énergie la plus sanglante apostrophe :

Qu'aux yeux de la France,

Par un meurtre honteux son règne recommence, • • . Disparais donc, simulacre de roi, La main qui te soutient se retire de toi.

« Tantôt l'idée , resserrée dans un seul vers, jaillit plus vive et plus frappante :

Ne rends pas tes siijets de ta honte témoins.

1. La tragédie du Maiirê du Foiais avait paru avec une dAdicaee au maréchal Hannont, duc de Bagose.

LÂ RESTAURATION

Tantôt la beauté de Timage s'unit à la brièveté de l'expression :

Traîner dans son palais sa royauté capti?6.

« Pour comble de singularité, après avoir prêté à

Ébroïn un langage dont rinsolence ne manque pas de grandeur et même de vérité, après lui avoir fait dire à Glovis :

Sur un tréne conçais, placé par mes ezploils,

et à Thierry :

Recevez de ma main votre antique héritage,

H. Ancelot met Tun et Tautre prince dans la posi«*

tion la plus fausse et la plus ridicule, de sorte qu'au moment où le premier s'écrie :

Tremble, orgueilleux sujet, je suis roi.--Tu n'es rien,

est la réponse que tout le monde fait en riant, avec le maire du palais; et lorsque le vieux monarque, à son

tour, essaye de balbutier quelques discours hautains, peu s'en faut que Ton applaudisse l'à parte d'Ébroïn :

Couronnons de nos rois le débile héritier; Ëncor cet instrumeut, il sera le dernier,

« Malheureusement, tout se passe en paroles et eu conversations de la pari de l'ambitieux ministre qui devient, au dcnoûment, aussi ridicule que ses maîtres. Mais i'imbécililé de ceux-ci est vraiment prodigieuse. Ce pauvre Glovis, qu'on nous représente comme uu si brave soldat, supporte les insultes que lui prodigue

222 L'HISTOIRE PAR Llù THÉÂTRE.

SOU ministre, sans se rappeler )e aïoiiis du monde qu'il est homme et qu*il a des armas. Il souffre qu'on lui dise :

La coaronne esl à vous, Téobafaud vous attend,

comme on dirait à un Crispin de comédie: « Cinquante « louis d'un côté, cinquante coups de bâton de Taulre, « clioisis;» et> eu gaillard avisé, il préfère la couronne et dissimule pour le reste, au lieu de percer de sa main le misérable (pii l'uuii a^e au.ssi impudemment, ou plutôt aussi niaiseineal, car un ministre, quelle que fût sa puissance, quelle que fût la nullité du prince, ne se permit jamais un langage si grossier et si impolitique : on détrône un roi, mais, jusqu'au jour où Ton occupe sa place, on lui parle avec politesse.

« Toutefois, Ébroïn est un modèle de finesse et de génie auprès de Clovis et de Thierry, qui font assaut de bêtise. L'usurpateur sans le savoir fait des châteaux en Espagne quand son ministre est absent; il va jusqu'à b*écrier avec sentiment :

Restreindre son pouvoir, c'est lui sauTer des crimes!

« Ce vers, avec une légère variante et dans une autr<^

bouche, serait excellent :

Restreindre le pouvoir, o^est loi sauter des crimes !

« L'i, appliquée par le roi à son ministre, c'est une rétlexioii puénie et sotte; mais voici le pot au laU du bon Clovis :

Le flambeau du savoir,j

De rignorance, un jour, perçant la nuit profonde. D'une clarté nouvelle éblouira le monde.

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« Encore de beaux vers mal placés, et des vers qui sentent un peu le libéral : on voili^ien que Clovis n'est qu'an parvenu. Ce brave jeune homme compte sans Ébroïn et sans Thierry. Enfin, son incognito est trahi; il ap|)rend la substitution, et qu'il n'est qu'un roi de fait. Il en pleure de chagrin et de remords* Mais quel remède? Le monarque de droit n'est plus. Une idée lumineuse trappe et console le veituuux usurpateur; ii veutd*abûrd renverser

Le colosse insolent qui pèse sur la France.

€ A merveille i Mais comment ferait-iice qu'il n'avait pu faire? Et puis après :

Français, que voire amour choisisse alors un roi,

poursuit Clovis dans un beau transport. Eucore mieux ! un roi élu par le peuple! J'aime ce Clovis de tout mon cœur, et M. Ancelot aura bien de la peine à me faire changer de sentiment

« C'est dans ces heureuses dispositions que Clovis se décide, comme nous l'avons dit, à régner jusqu'à ce qu'il ait promulgué la loi d'élection. £broïn conçoit des soupçons :

Pense-t-il égarer ma prodenoe endormie?

« A prudence endormie, il faut rendre les armes. La bienne se réveille à ces mots, et le vieux Thierry, qui errait comme une ombre ou comme un revenant au milieu du palais, qui parlait à sa fille pour ne lui rien dire d'esseuliel au salut de l'un et de l'autre, et qui évitait avec soin toute explication pour ne pas tinir la

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pièce avant la fin du cinquième acte, le vieux Thierry est exhumé par Ëbroia de son cénotaphe qu'il avait vu en terre,

A travers les vitraux de sa somJare prison.

« C*est ainsi que le monarque, moine malgré lui, appelle son couvent, et la comparaison est tant soit peu irréligieuse. Quoi qu'il en soit, Thierry accepte sa cou*

ronne de la polilique du maire du palais, à peu près aux mômes conditions que Ciovis, et avec une reconnaissance tout aussi sincère. Le marclié conclu, le vieillard n'a rien de plus pressé que de se boucher les oreilles, de [)eur d'entendre la vérité, puis de nriaudire sa fille, puis de demander à Ëbroia la permission de tuer son gendre. Celui-ci» daus Tintervalie» a été informé de la restauration qui se prépare. Il déteste plus que jamais son usarpalion; son règne fut un crime ; il se précipite aux genoux de son maître pour lui demander pardon ; il est empoisonné; tout s'explique; Thierry est bien fâché de sa [)récipitcition ; Ébroïn rit dans sa barbe, et Clovis, meilleur que jamais, meurt content puisqu'il meurt avec Festime de son roi, sentiment très-vraisemblable à cette époque, et chez un homme qui a porté le sceptre, et qui périt de mort violente. Cette tragédie, burlesque quant à l'action et aux caractères, remarquable sous le rapport du style, se termine par cet admirable vers, par ce vers prophétique ;

Sur un trône flétri je le tiens enchaîné. »

Dans plus d'une guerre, des troupes légères, des corps de partisans qu'on ne pouvait atteindre ni saisir,

se sont rendus non moins redoutables que les gros corps d*armée. Il en fîit ainsi dans la guerre qui se faisait contre la Restauration. Les troupes légères, c'està-dire le Mvroir et d'autres feuilles du même genre, harcelaient sans cesse leur adversaire, et, presque toujours insaisissables, furent pour le gros de l'ai rnée, pour la presse sérieuse, de très-actifs et très*utiies auxiliaires. C'était le cas de dire comme Bazile : « Qui diable y résisterait? »

Depuis la Restauration, les cabinets de lecture s'étaient extrêmement multipliés, avec le nombre croissant des journaux et l'intérêt tout nouveau qu'ils avaient pris. L'un d'eux était celui de la Tente, fondé par Ladvocal, qui le céda ensuite àunex-oflicierami)iitéd'une jambe, nommé Gauthier. Il était situé au Palais-Royal, dans les Galeries de Bois. Ces galeries, qui ont disparu de 1828 à 1829 pour faire place à la galerie d'Orléans, étaient formées par une triple ligne de boutiques peu luxueuses , et consistaient en deux allées parallèles, couvertes en toile et en planches, avec quelques vitrages pour donner du jour. On y marcliail tout simplement sur la terre battue, que les fortes averses transformaient quelquefois en boue. Eh bien! on venait de toutes parts se presser dans cet etîdroil qui nVUait rien moins que magaitique. entre ces rangées de boutiques qui sembleraient des échoppes en comparaison de celles qui leur ont succédé. Ces boutiques étaient occupées principalement par deux industries, ayant chacune leur genre d'attrait. Il y avait force modistes, qui travaillaient sur de grands tabourets tournés vers le dehors, sans qu'aucune glace les en séparât, -ei leur mine fort éveillée n*était pas, pour certains promeneurs, le moin-

(Ire appât du lieu. Puis, les Galeries de Jiois élaieiU le centre de la librairie nouvelle. Les étalages à découvert |iermettaient aux amateurs d'ouvrir et de parcourir les livres exposés^ et si quelques mains indéÛcates trom* p iient lu surveilliuice des commis, ces petits impôts étaient bien compensés par rattraction et par la . vente.

Cet élégant Ladvocat, qui eut sa place bien mfirgaée parna les li^aires de son temps, était le roi des Galènes de Bois. Il avait eu là ses modestes commencements, quand il se bornait à vendre les ouvrages édités par d'autres. Sa [tremière publicaliou fui un opuscule en vers d'un sous-lieutenant de l'ex-garde impériale, intitulé : Emploi de ma Demi-SoUk^ et qui eut un débit de plus de vingt mille exemplaires. Il édita ensuite la no* lice sur le Champ d'Asile, puis, se lançantde plus eu plus, il devint bientôt le libraire à la mode, Les Galeries de Bois étaient traversées, comme l'est à présent la galerie d'Orléans, par un passage communiquant du jardin à la grande cour du Palais-Royal. C'est à cet endroit que Ladvocat avait sa boutique (on employait encore ce mot), où a passé toute la brillante littérature de l'époque. Lié avec la presse, qui Ui servait de toute son influence, habitué des premières places dans les spectacleSy cité pour la recherche de sa mise, pour le fringant wisky où il brûlait le pavé, Ladvocat se flt une existence inconnue jusqu'alors dans les affaires. Une j)ièce jouée aux Variétés le IB août 1824, Vlmprimewr sans CaraC" tèrefOu U Classiquie et le Bomantiquey le mit en scène dans le rôle du libraire Satiné, que jouait Brunet. Ce libraire fashiuuuabie, placé en opposition avec un confrère de Taucieu temps, est mis dans le deriiier goût du jour :

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«chapeau de soie, gilet de poil de chèvre, cravale à l'anglaise, redingote à manches de gigot, pantalon à larges plis et bottes & talons ; » de plus, le lorgnon, accessoire indispensable et bien connu du cusLumc de Ladvocat, Celui-ci ne prit pas cette personnliication ea mauvaise part, car il s'entendait en publicité. Bien mieux, pour que la mise fût plus exacte et lui fit plus d'honneur, il envoya un de ses vêtements et une de ses badines à son représentant Brunei ^

Dans une comédie de Bayard, jouée à l'Odéon le 10 février 1825, Roman à vendre^ ou les Deux LihraireSy qui met aussi en présence la vieille et la moderne librairie, il n'était pas plus difficile de substituer un nom rédl à celui de l'éditeur Fortuné, que représentait Samson :

Grâce aux sousciiptioiis, tout va bien ; les auteurs Rançoiment le libraire, et lui, les souscripteurs.

Voyez : jeune, estimé, ma maison est brillante,

J'ai sur Pes{)rit courant vin^t mille écus de rente; Je vends tout, j'use tout" par trente éditions, J'exploite à mon profit les réputations,

1. Dans la même pièce on trouve un témoignage qu'on 1824 on s'étonnait déjà du nombre et de la rapidité des conslructions nouveiies, et que l'on se plaignait de la cherté croissante des loyers :

Bu 16 promenant dans lat mes.

On pourrait croire, en vérité,

Que les maisons tombent des naes;

Pour moi j'en suis épouvanté.

le sais, et je dois ratoaer,

Qall fiuit, <pioi qu*on dise on qa'oa fisse.

Pour les gens qui changeât de place,

Des appartements k louer.

Pourtant, sans que 1 on y regarde,

La luume est sur chaçQe loyer,

Et pour le prix d*^ floansaide,

Jadis on logeait aa premier.

220 L'HISTOm£ PAR L£ TH£ATR£.

Et pour me composer de séduisants ouvrages, J'ai mis par un traité vingt savants à mes gages. Tout Paris vient chez moi ; je plais dans les salons ; On me trouve à la Bourse, au Gymnase, aux Bouffons ; Hechercliô des auteurs, estimé des actrices, Je fais des marchés d'or jusque dans les coulisses ; P'jur me mettre en crédit, j'ai partout un prôneur, Et dans chaque journal j'engraisse uu rédacteur. On dine mieux chez moi que chez une ËAcellence.

Ladvocal, à qui les Messéniennes, la traduction de lord Byroi), celle des Théâtres étrangers, ['Histoire des ducs dê Bourgogne , les Mémoires de Mme de GetUis et une foule d'autres publications à succès valurent des bénéfices exlrômemerit considérables, ne resta pas pour cela plus riche. S'il gagnait beaucoup, il dépensait encore davantage. Déjà sur son déclin quand il quitta le Paliiis-Royal pour le quai Voltaire, et achevé par la révolution de Juillet, il vit la littérature lui venir généreusement en aide par le Livre des Cent et Un^ auquel chaque écrivain contribua gratuitement pour un chapitre. Cette œuvre honorable ne put relever Ladvocat comme libraire ; mais, associé d'une modiste en vogue, il fut le cofournisseur de la cour d'Espagne; il fit diverses entreprises dont les plus heureuses même n'auraient pas laissé les moindres économies à cet incorrigible viveur. Néanmoins, dans quelque position précaire qu'Use trouvât, on ne manquait pas de le voir, lui et son lorgnon, à toutes les premières représentations remarquables, toujours aussi souriant, aussi bien ganté et cravaté, la taille aussi bien prise dans son irréprochable gilet blanc. Ladvocat est mort en 1854, âgé de suixaiile-quatre ans environ : singulière existence qui ne saurait être oubliée dans i'histoire litté-

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raire de ce siècle-ci ; car si Ladvocat dépensa follement beaucoup d'argent, il n'en lut pas avare avec les écrivains, et comprit lai*gemeiit la rétribution due à leurs travaux*

Pontfaien, Delaunay, Dentu, Ghaumerot, Hubert, Ledoyen, Painpai.iy, Gosselin, Mme Goulel, etc., étaient les voisins de Ladvocat dans ces Galeries de Bois, bazar de la librairie. Derrière le Théâtre-Français, tous les amateurs connaissaient Barba, qui avait clébulé jadis comme acteur au théâtre de la Cité ; Barba, le doyen des éditeurs dramatiques, et dont le magasin, embelli et modernisé, est passé aux mains de M. Tresse. Chez Ladvocat et chez Barba étaient éditées la plupart des pièces de théâtre importantes, et non pas dans des conditions de bon marché, car un ouvrage en cinq actes, format in-octavo ordinaire, se vendait trois francs, (rois francs cinquante cenliaies^ quatre francs. Ladvocat, qui sut faire un volume de cinq francs avec les premières ifmdniennes et quelques autres pièces de vers de Casimir Delavi^ne, le tout offrant la matièi e de soixante-dix à quatre-vingts pages convenablement remplies, Ladvocat ne craignit pas de mettre au même prix FÈeoledes ViMards^ et il n'eut pas tort, puisqu'il n'en vit pas moins affluer les acheteurs. C'était l'àj^e d'or de la librairie comme celui des journaux, quand on était si vivement occupé de tout ce qui touchait à rintelli» gence. Les auteurs purement littéraires, même du second ordre, lournissaient une abondante exploitation commerciale; à plus forte raison les écrivains adoptés par le mouvement de Topinion politique. Voltaire en pi einiùre 1i|L^ne. Les éditions qui en furent faites, sans

compter les réimpresâiojus purlicUcâ de tels ou tels de

ses ouvrages, formeraient tout un catalogue : Voltaire* Desuêr,yoltaire-LequieOy Voltaîre-Chassériau, Voltaire*

Delerville, Yoltaire-Beuchot, Voltaire-Baudouin, Voltaire-Dupont , VoUaire-Perrooeau , Voltaire^Dalibon, Voltaire-Didot, eu deux volumes d'un caractère microscopique, vrai tour de force de typographie. L*excolonel Touquet, l'inventeur des tabatières à la Charte, établi dans Thumble rue de la Huchette, près du pont Saint-Michel, publiait à la fois quatre éditions du philo* sophe de Ferney : éditions de la yrandc prupriclé^ du commerce^ des dmn-iortimês et de la petite propriété» Jean-Jacques Rousseau avait aussi, quoique à un degré moindre, sa part de cette faveur. Un ancien capitaine de dragons de Tex-garde impériale, nommé Dulac, tenait, rue des Jeûneurs, un commerce de liqueurs, et tranchait du libraire à sa façon. Il avait imaginé des boftaeillêS'UwreSy qu'il intitulait Esprit d$ YoUairey Esprit de Rousseau, Esprit de Molière. L'enseigne sufiisait pour faire valoir la marchandise.

La guerre des journaux, des brocburest des publications de toute espèce, ne fut jamais plus vive que pour cette question de l'expédition d'Espagne, dont la discussion avait amené la grave atTaire de MaoueL C'était une (ftcheuse entreprise pour un gouvernement constitutionnel d'aller rétablir l'absolutisme entre les mains de ce méprisable Jj'erdinand Vil, si peu digne <<e i'héroisme qu'avait montré le peuple espagnol dans la guerre de l'indépendance. On fit une triste besogne en s'alliant à un pai Li dont il lallut bientôt arrêter les excès réactiomiaires. Contre la guerre d'Espagne, l'opposition se manifesta de toutes les manières, sous la forme de la plaisanterie comme sous [celle de l'article

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de fond, par les chansons et les calembours comme

parles ai>;uiiienls sérieux. Les portraits lithographies des giînéraux coastitutioniiels espagnols liguraienl aux étalages^ près de ceux des députés de la gauche et du sergent Mercier. Le nom de Quiroga fut donné à un nouveau genre de manteau. Celte question palpitante trouva hien moyen de se traduire aussi au théâtre; on saisissait des applications là où jamais on n'aurait cru que la politique pût se mêler. La province ne demeurait pas, à cet égard, en arrière de Paris, et l'esprit n'y était pas moins éveillé. J'en vis un exemple à Aouen, dans une représentation du Mariage de Figaro. A la scène X du premier acte, le comte, après avoir déniché le page tapi dans le fauleiail» laisse désarmer sa colère» pardonne au petit mauvais sujet, et lui4onne une compagnie dans sa légion ; « mais, ajoute-t-il, c*est à condition qu'il partira sur-le-champ pour joindre en Catalogne. » A ces mots, un murmure d'iniprobation s'éleva du parterre. L'opinion contraire à la guerre d'Espagne saisissait, pour protester, une occasion à laquelle on ne se serait guère attendu : elle ne voulait pas que Chérubin allât renforcer en Catalogue Tarmée du duc d'Angouléme,

A M'ai (lire, la tâche de rarinée française ne lut pas extrêmement rude. Une grande partie de la population espagnole était pour elle. Le gouvernement constitutionnel n'avait pas jeté de profondes racines dans un pays où la première de toutes les lihertés, la liberté religieuse, n a pu se naturaliser encore. Les Cortès ne comptaient de leur côté que la portion éclairée de la nation, et elle n'était pas nombreuse. Le déplorable gouvernement de l^'erdlnand avait été loin de relever les

ressources du pays, et le pouvoir que les Français ve*

naient attaquer ne leur opposait que des forces délabrées et irès-insutlisantes. Néanmoins , il y eut sur quelques points, notamment en Catalogne où commandait Mina, et devant Cadix, des chocs assez sérieux pour laisser place à de glorieux Iniis militaires. Puis, le grand succès était le succès politique. Le drapeau tricolore, vainement agité par les réfugiés devant les troupes françaises, sur les bords de la Bidassoa, et le fameux coup de mitraille du général Valin, répondant à celle provocation, c'était une épi euve dont la Restauration avait grandement à se réjouir, pour la solidité de son armée. La rentrée des troupes revenant d'Espagne, au mois de décembre 1823, fui fêtée en conséquence. Tous les thé&lres fournirent leur contingent pour célébrer ce retour et pour chanter le prince généralissime, le prince victorieux et puciticateur, double qualité que l'on se plaisait à réunir dans ces louanges.

Le neveu de Louis XVIII, gauche, timide, embarrassé dans sa contenance ordinaire^ s'était montré brave de sa personne sous les batteries du Trocadero, et il avait fait preuve de bonnes intentions par cette ordonnance d*Andujar, qui produisit sur les apostoliques et les ultras d'Espagne le même effet que l'ordonnance du 5 septembre 1816 avait produit sur ceux de France; mais sa modestie eut de quoi s'eflàroucher des hyperboles qui lui furent prodiguées dans ce flot d*homuiages.

A rOpéra, Vendôme en Espagne^ d'Empis et Mennecbet, musique d'Auber et d'Hérold; au Théâtre-Français, la Rouie de Bardeaux, par Désaugiers, Gentil et Gersin ; à LOJéou, Um Journée de Vcndâmei par Dra-

LA RESTAURATION

parnaud; à rOpéra-Gotnique» le Duo d'ÀqiiiUame^ de

Théaulon, Danois et de Rancé, musique de Blangiiii; au Vaudeville, Plus de Pyrénées, de Désaugiers et Gentil ; au Gymnase, la Ftte de la Victowe^ par Dupeuty et de Villeneuve ; aux Variétés, les AâieuiB à la Fronûère, de Bmzier, Gariijouche et de Courcy, sans compter les s[)ectacles du troisième ordre ; lous ces à-propos chantèrent le prince et ses braves soldats ; tous firent de leur mieux vibrer la corde guerrière, le sentiment de la gloire natioiiale enricliie de triomphes nouveaux, et les jeunes soldats dignes de leurs aînés; entin, ils ex^ ploitèrent leur thème, sans qu'il en soit cependant resté rien de saillant, sauf quelques morceaux de la musique de Vendôme en Espagne.

Neuf mois après ces célébrations triomphales, auxquelles s'étaient mêlées tant de voix discordantes, Louis XVIII mourut (16 st[)ieinbre 1824); et les théâtres, fermés pendant plusieurs jours, allaient se rouvrir pour souhaiter la bienvenue à son successeur*

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CHAPITM IV.

Avènement et portrait de Charles X. — Espérances et acclamations qui saluent le nouveau règne. — La liberté rendue à la presse. — Le roi cl le ministère. — Affaire des Personnalités. — La revue du 29 sei)leml)re. — La Croix d'Honneur ou le Vieux Soldai. — Les couplets à la louange du roi. — Charles X à l'Odéou. — Robin des Bois. — Une maladresse. — Les pièces à l'occasion du sacre. — rharamond. — H Viaggio a lieiîns, etc. — La duchesse de Berry. ^ Le Théâtre de Madame. — Décadence de la popularité royale. — Malheureuses teDdances du pouvoir. — La loi dite étamour, — Le licenciement de la garde nationale. La guerre contre les jésuites. — Les missionnaires. — TaHuffé» — Le fer 8aer4, — Le prince ennemi de la fraude, — L'insurrection grecque. — Enthousiasme en sa foyeur. — Léonidas. — Les couplets philellènes. — L' [le des Fleuves. — Le Siège de Corinthe. — Le Dernier Jour de Missolonghi. — La bataille do Navarin. » Le dévouement de Bisson. — L'expédition de Moiée.

Charles X, monté sar le trône le 16 septembre 1824, eut bien réellement» au début de son règne» ses jours

(le populariiù. Il est peu de souverains qui n'aient eu ainsi leur luue de niiei« Le nouveau roi portait ses soixante-sept ans avec aisance. Sous ses cheveux blanchissants, il offrait un spécimen aimable de cette so* ciélé d'autrefois dont il avait eu la frivole légèreté, mais dont il conservait toute la politesse et toutes les belles manières. L'effasion de sentiments qui lui

LA RESTAURATION

était naturelle (car on pouvait dire de lui, par une expression familière, qu'il avait le cœur sur la main),

l'avait souvent entraîné trop loin, en 1814, dans les bonnes paroles qu'il prodiguait, sans réfléchir si elles étaient toutes réalisables, si tant de promesses ne créeraient pas des embarras d'un c6t^, des déceptions de î autre. Les ultra-royalistes l'avaient pris pour centre de ralliement, sans qu'il eût l'initiative des intrigues où ils lui donnaient un r61e ; ils l'avaient mis à leur téte bien plus qu'il ne s'y était mis lui -même.

La pratique religieuse, où le galant et frivole prince de l'autre siècle avait cherché la réparation de ses torts de jeunesse, allait de sa part jusqu'à la dévotion, qui, chez bien des gens, dilière si essentiellement de la piété. Trop souvent l'égoïsme, la rapacité, lavarice, Fhumeur aigre et dure, s'allient à Tétroit formalisme du bigot ; mais la dévotion de Charles X était sincère et douce. Tout en se traduisant par dos nicinileslations publiques mieux placées dans le siècle de saint Louis que dans le nôtre, elle exerçait largement la première des vertus chrétiennes : la charité, Charles X donna cinq cent mille fnincs pour le désastre de Salins, cent mille francs pour l'incendie du Cirque Franconi; et la responsabilité des ministres, la sévérité du contrôle parlementaire, rendaient sérieuses les limites imposées àlaliste civile. En ceignant la couronne, le comte d'Artois apportait, à défaut d'un esprit étendu, un vif désir du bien, une affabilité faite pour plaire. Il avait le mot heureux, le geste bienveillant, comme dans Ut lableau deHeim, où il est rept ésenlé distribuant les récompenses au salon de 1824, au milieu de cette brillante famille d'artistes, qui réunissait encore les grands noms

236 L^HISTOIRfi PAR LE THÉÂTRE.

de l'Bmpire avec la pléiade nouvelle. Physiquement, Charles X possédait un grand avantage sur son prédécesseur impotent et infirme : il luontait à cheval, il y montait avec élégance, avec gr&ce, et ce fut, dans la personne royale, un heureux changement aux yeux de la foule.

Ainsi parut Clidrles X dans la grande revue de la garde nationale, de la garde royale et de l'armée, qu'il passa au champ de Mars le 30 septembre, treize jours après son avènement. Ce jour-là même avait été publiée rordonaance qui supprimait la censure de la presse» rétablie le 15 août précédent, quand Louis XYIII approchait de sa fin. < Ne jugeant pas nécessaire de maintenir plus longtemps la mesure qui a été prise, dans des circonstances dillérentes, conire les abus de la liberté des journaux : * tels étaient les termes du préambule. La joie causée par cette mesure eut, au champ de Mars, la plus éclatante et la plus exparisive manifestation. L'empressement populaire se contenant trop peu, des lanciers de la garde lui opposaient, comme une barrière, le bois de leurs lances : Charles X s'en aperçut, et poussant son cheval vers eux : « Mes amis, mes amis, leur dit-il, point de hallebardes! » Le mot courut aussi(6t et il fit fortune* On a dit qu'il avait été fabriqué par un faiseur, et attribué à la bouche royale. Charles X a pu fort bien prononcer cette parole. Le mot bienveillant lui venait sans peine. Gelui-ci naissait naturellement de la situation, et ce qui semblerait tout simple chez un particulier prend un mérite exceptionnel sur les lèvres d'un prince. Heureux privilège, de pouvoir faire plaisir à si peu de frais!

LA REST AURATlOiN .

Ici se place un fait qui n'est que Thistoire d'une modeste pièce des Variétés et qui, ncaiiinoins, éclaire un point de vue de la situation, dans ces premiers jours du nouveau règne : c'est Tinterdiction des PmonnalUés.

Une autre pièce des mêmes auteurs, MM. Francis, Dartois et Gabriel, jouée peu de tennps auparavant^ et dont j'ai déjà parlé, avait encouru le reproche de cer<* taines désignations personnelles. Bien que VImprimeur sans Caractère n'eût pas produit des tempêtes comme k Combat des Montagnes^ les auteurs voulurent plaider leur cause, ainsi que Tavaient fait Scribe et Dapin, et

les Personnalités ou le Bureau des Cannes fut cette justiflcation en plaisanteries. A la dernière scène, les personnages étaient sur le point d'en venir aux mains, brandissant cannes et parapluies ; un tailleur s*armait de ses grands ciseaux, et se préparait à s'en escrimer. Le contrôleur du théâtre, joué par Lepeinlre, s'interposait en pacificateur; il ciiantait, à propos de l'instrument tranchant, un couplet qui fut applaudi avec transport, et qui amena le rigoureux veto. En faisant imprimer leur vaudeville, MM. Dartois» Francis et Gabriel mirent à la suite du titre: « Approuvé par la censure dramatique le I** octobre 1824: répété devant M. l'inspecteur Jacqueiin, le 10 du môme mois ; représenté sur le théâtre des Variétés, le 1 1 , avec les changements et suppressions ordonnés par Taotorité, et défendu le lendemain ; » au-dessous cette épigraphe. « Àh! sile roi le savait! * Venait ensuite cette préface, que je transcris intégralement :

« Une préface à un vaudeville ! On donnera à celle-ci le nom que Ton voudra; mais nous devions au lecteur

238 L'HISTOIRE PAR LE THâATRE.

une excuse pour la publicité d'une production aussi frivole, et qui n'a dû son succès qu'au jeu des acteurs et à quelques coupletâ inspirés par noUe amour pour le roi.

Nous nous devions aussi à nous-mêmes de ne pas

laisser passer dans le silence Tespoce d'injure qu'on nous a faite, en délendanl la représentatiou de ce vaudeville, défense qui aurait pu faire planer sur nous le soupçon d*avoir mérité la punition qu'on nous inflige.

« 11 faut donc le dire : notre seul crime est d'avoir, les premiers^ profité de renlhousiasme général causé par Tordonnance du roi, qui a aboli la censure des

journaux, et d*avoir, avec l'approbation du ministère de l'miérieur et la permission de M. le préfet de police^ fait chanter sur le théâtre des Variétés un couplet trèsinnocent, où Ton parie des ciseaux comme d'une arme devenue inutile.

« Voici le couplet :

Air de Lantara.

La^paix 1 la paix 1 je vous ea prie; Mes amis, pourquoi vous fâcher?

De la moindre plaisanterie.

Faut-il ainsi s'eifaroucher?

Maintenant que tout vous rassure, Pourquoi faire encor le frondeur?

Ahl pour 1 iionneur de la littérature, Ces arme^s-ià nu luaLpiub peur.

« Ce couplet a produit une sensation inexprimable, et les cris de: vive le rail vive Charles X! qui s'élevaient du parterre et des loges^ ont été deux fois couverts par des applaudissementâ unanimes. £n vain voudrait-on

LA JRESTAUHATION.

supposer qu'il y a eu surprise de la part des auteurs ou aveuglement de la part des censeurs. Comment croire que Ton serait forcé d'avoir recours à un subterfuge pour rendre hommage à une ordonnance royale, et pour payer un juste tribut aux vertus vraiment Irançaises de Charles X?

« Ce qui a sans doute donné quelque crédit à cette opinion, est la suppression, dans le vaudeville final, du couplet suivant, qui n'a point été chanté, mais que quelques journaux ont publié ;

Air connu.

J'ai vu des originaux

Parler sans rien dire, Et s'abonner aux journaux

Pour ne rien y lire.

Mais, grâce à la liberté

Qu'on rend à la presse, On n' dira plus d' vérité,

Sans que ça paraisse.

« Honteux, pour les censeurs eux-mêmes, de la suppression de ce couplet où l'on applaudissait à l'ordonnance qui a rendu la liberté à la presse, les auteurs ont cru qu'en plaisantant sur les armes d'un tailleur^ ils éveilleraient moins la sévérité de la censure, et qu'elle n'y voudrait pas voir une allusion à ses propres armes, mais bien un éloge indirect d'un décret sage et bienfaisant de notre auguste souverain. Ils se sont trompés : le lendemain de la représentation, Tinterdiction de la pièce a été prononcée* »

A la suite de cette préface, venait le texte de l'ordonnance qui iivait allranehi les journaux. Les censeurs dramatiques alléguèrent que l'exhibition et le jeu de

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