scène des ciseaux avaient été introduits dans la pièce
après coup. Gepeiiclaiit, ic couplet autorisé ne pouvait s'appliquer à autre cliose . Il est plutôt à présumer qu'au sujet de l'ordonnance du 30 septembre « deux idées s*étaient combattues; que le ministère Yillèle, après avoir rétabli la censure six semaines auparavant par la main d'un roi mourant, était peu porté pour sa suppression ; qu'il avait subi la volonté de Charles X plutôt qu'il ne l'avait acceptée* Offusqué par les démonstrations trop vives que provoquait la mesure libérale, il déchargeait sa mauvaise humeur, on a lieu de le croirei sur le vaudeville qui avait fourni une occasion de plus à l'explosion du sentiment public. Obligés de céder sur le terrain de la censure des journaux, les ministres vengeaient les ciseaux privés de la moitié de leurs attributions. Cette épigraphe des auteurs : ^ Ah! si le roi leso' vait ! » résume parfaitement la situation que j'indique.
Cette explication fut celle qui prévalut, et la popularité théâtrale de Charles X ne souffrit pas de l'interdit
ministériel. A la revue du 30 septembre, un vieux militaire à moustaches grises était sorti des rangs, et s'approchant du roi : « Sire, avait-il dit, trente ans de service, vingt campagnes, dix blessures valent l;i croix, et je ne l'ai jias, — Tu l'auras^ mon brave, » répondit Charles X, et le vétéran de l'Empire n'attendit pas davantage. Ce fait inspira un vaudeville : la Croix éFHon^ neur ou le Vieux Soldat, de Brazier, Gnnuonche et de Gourcy, joué aux Variétés le 13 novembre 1824, et oij Potier représentait le vieux brave avec son rare talent, habile à prendre plus d'un ton. Ce vaudeville, où le trait anncdotique était encadré d*une manière heu-
LA KESTAUHA.T10N
reuse, fat extrêmement applaudi, ce couplet surtout, chanté par Jenny Yeripré :
Autour de moi j'entendais dire :
a Que de noblesse et de gaieté I « Que de conûance il inspire 1 € Il régnera par la bonté. * En le voyant chacun sent son cœur battre :
C'est un roi qui sait allier A la franchise d'Henri Quatre La grâce de François Premier.
Pendant quelque temps, ces louanges du nouveau roi continuèrent d'être un élément à bravos dont s'emparèrent les auteurs, même qu.ind elles formait ni un hors-d'œuvre, quand elles venaient en deiiors du sujet, comme ils exploitaient les lauriers et les guerriers. Dans Ma Femme se marte^ vaudeville représenté au théâtre de la rue de Chartres le 11 décembre 1824, et qui n'est pas le moins du monde politique, MM. Ouvert et Vianadt introduisirent ce couplet-ci :
Les coups du sort paraissaient nous abattre : Tous nos grands rois étaient ensevelis.
Nous pleurions le bon Henri Quatre,
Ët le siècle du grand Louis.
Un nouveau jour éclaire nos provinces :
Des cris d'amour partout sont entendus.
Nous retrouvons dans le meilleur des princes Tous les grands rois que la France a perdus.
Je trouve cet autre couplet dans une pièce d*étren-
nes, une espèce de revue, Apollon //, par Ferdinand Langlé et Roniieu , jouée à lOdéon le 1'^ janvier 1825 :
Peuples voisins, vantez- nous Vos mœurs, vos usages;
Mais un roi chéri de tons.
Qui par des lois sages Fait succéder aux partis
Union parfaite, ' ^ Un roi comme Charles Dix, Je vous en souhaite.
Peu après» TOdéon^ comme les autres principaux spectacles, reçut la visite du roi. Depuis le mois d*avril
1824, ce théâtre, cessant de porter le titre de second Théâtre-Français, avait joint Je genre lyrique à ta tragédie et à la comédie. Cette importation avait été inaugurée par une espèce d'ambigu dans lequel le contingent musical était lourni par Auber et Boïeldieu, et c'était là que se trouvait Fair transporté ensuite dans fa Dame BUmche^ avec ces nouvelles paroles : Ah! quel plaisir (fètre soldat. L'opéra, le nouveau venu, n*avait pas tardé à primer, à devenir à peu près le maître de la maison. Le Freyschutz allemand, sous le titre de Robin des Boif, obtenait un siiccès que la première représentation n'avait pas annoncé, car elle fut verteiiicnt sifilée; mais la seconde, donnée huit jours après , avec quelques changements dans le libretto et dans la distribution, avait amplement réparé le mal et commencé une vogue inespérée. Le célèbre chœur : Chasseur diligeru^ jouissait d'une popularité qui finit par être fatigante, tant on en était partout poursuivi. Il n*y eut pas jusqu'à des canti(|ues pieux qu'on ne mît sur cet air, presque avec les mêmes paroles, en remplaçant C/ww- $mr diligent pax Chrétien diligent, t ont le spectacle royal, on ne crut pouvoir mieux faire que de choisir l'opéra qui était en possession d'une si jurande faveur. Or, Charles X aimait la chasse, notamment la « grande
LA RESTAURATION. 243
chasse,» la chasse princière, triste passe-temps, aux
yeux de quiconque réfléchit. Tuer des animaux quand le uieurlre n'a pour but ni la nourriture ou la détense de rhomme, ni la protecUon de ses récoltes et de ses biens, c'est là un vilain amusement, dont le résultat est d'abi ulir riioimne, si le goûl en porté jusqu'ti lu passion. C'est un hideux raftinement que de forcer une pauvre bête, de ne pas la tuer tout de suite, mais de la traquer à outrance ; de la réduire aux angoisses du désespoir, et, finalement, de la faire déchirer par dts chiens : spectacle, ignoble et révoltant , que Ton voit avec dégoût recherché, savouré même par des femmes. Ce plaisir des princes serait (lualifié avec j>las de raison : plamr de boucher; et encore le métier des bouchers est Utile, nécessaire; ils n*égorgent pas pour égorger. De .telles barbaries méritent la réprobation, tout autant que certains autres exercices cruels maintenant prohibés par Tautorilé dans les fêtes populaires. Si des hommes, qui ne sont pas méchants d'ailleurs , se livrent à ce divertissement féroce, il faut y voir le pouvoir de l'habitude, le détaut total de réflexion. C'était le cas pour Charles X, dont le cœur était bon , humain , compatissant. Dans son goût pour la chasse, il continuait la InidiLion, i'aceouluniance; il faisait ce que tant d'autres ont fait, soit princes, soit pailicuUers , et ce que tant d'autres feront^ jusqu'à ce que la lumière ait éclairé ce point de vue dans les intelligences et dans les &mes.
Mais l'esprit de critique, même sans idée d'opposition sérieuse, ne laissa pas inaperçu, chez le roi, ce
goût porté trop loin, et s'avisa de chercher dans Robin des Bois une application railleuse. Le Chasseur diligent
qui devance l'aurore n'était antre que l'auguste veneur. Vous pensez bien qu'on n'alla pas dire au monarque le rapprochement irrévérencieux des mauvais plaisants. Peut-être les hauts personnages de la cour n'en étaientils pas instruits davantage , dans l'atmosphère où ils vivaient cxclusivciiicnt. Le roi vint donc voir Robin des Bois, sans aucun soupçon, comme il serait venu voir tout auUre ouvrage. A la suite des couplets qui ont pour refrain : (Test ma phUosaphie, m ofHcieuf , se chargeant de suppléer les auteurs de la pièce, en avait ajouté un^ beaucoup meilleur par Tintention que par la forme :
Un roi sage en ses projets Porte en son cœur les sujets
Que Dieu lui confie.
A ses soins, à son amour, Que l'on paye un doux retour -:
C'est sa philosophie.
Par une malencontreuse coïncidence, à la suite de ce couplet qui avait dirigé vers le roi la pensée et le regard de tout le monde» ce toast arrivait immédfaiteroent ; Au grand chasseur Robin des Bois ! Un mouvement contenu qui ressemblait beaucoup à de l'hilarité se lit sentir dans la salle. L'intention flatteuse du compliment tournait en quelque chose de tout contraire, et ressemblait au pavé de la fable. Par bonheur, le spectateur le plus intéressé ne se douta pas d'où venait cet effet non prévu ; mais quelqu'un qui fut terriblement mal à son aisf, ce fut le directeur t jamais homme ne se senlit serré dans de plus petits souliers.
Après la révolution de Juillet, dans les pièces où le roi déchu fut si cruellement traité, le goût de Charles X pour la chasse fut rappelé en termes bien amers. La
LA RESTAURATION. 245
haineuse invective remplaça la plaisanterie. Mais quand eut lieu le pelit fait que je viens de raconter, Tapplicu*
(ion était malicieuse plutôt que malveillante, et n*empéciiait pas que Topinion fût, en général, bien disposée pour le nouveau règne.
Néanmoins, ces louanges prodiguées à Charles X d'àns les commencemenls de son règne n'étaient pas sincères de la part de tout le monde, témoin ce passage d*un article publié par le Globe après juillet 1830, au sujet du procès et de la condanmaûon de M. de Kcrgorlay :
< Tout ce que vous invoquez, tous les articles de la Charte et de nos codes que vous citez avec profusion,
tout cela u'élaK que fictions ingénieuses. Loi sque nous avons juré fidélité à Charles X et obéissance à la Charte, lorsque nous avons étourdi ce monarque de nos pro* testations d^amour, lorsque nous couvrions pour lui nos routes d*arcs de triomphe, lorsque nous rassemblions les populations sur son passage pour le saluer de mille acclamations, lorsque nous semions l'adulation sur ses pas, lorsque les temples, les académies, les écoles retentissaient d'un concert pariuaié d'éloges, de bénédictions pour lui et sa race; lorsque nos poètes chantaient ses vertus, lorsqu'ils s'épanchaient en allusions louangeuses sur les vertus de ce nouvel Henri IV, la grâce de cet auti e François 1", tout cela n'était qu'une feinte à Taide de laquelle nous tâchions de nous dérober aux chaînes dans lesquelles il s'efforçait de nous enlacer. Vous avez été comme un de ces spectateurs novices qui, assis au parterre pour la première fois, prennent pour des réalités la scène que Ton joue de-> vaal eux. DcLrouipcz-vuusj pairs, députés, magisUals,
simples citoyens^ nota avons tous joué ufie comédie de quinze ans. »
Ces lignes ne dénotent pas uiiegraïuîe portée de sens moral. On comprend Topposition , la guerre même, à Yisage découvert ; mais la combinaison raffinée de la louange perfide et des fausses protestations d'amour, ne sera jamais à l'nsage des âmes loyales, et il y avait un certain cynisme à venir après coup s'en vanter. Au surplus, cet artifice peu honorable n'était pas général. Une vive sympathie pour Charles X était bien, dans les premiers temps, le beiUiioent du plus grand nombre. Quand le théâtre chantait la franchisa d UenrilY q{ la grâce de François I^^ les bravos n'étaient pas plus une meuleuse comédie de la part des spectalcius que cet éloge n'en était une de la part des auteurs. 11 n'est pas possible de supposer un tel accord d'hypocrisie.
La solennité du sacre et la rentrée de Charles X à Paris, belle par les acclamations plus encore que par rappareil, en dépit d'une pluie malencontreuse» continuèrent et ranimèrent la faveur des premiers jours. Le sacre eut lieu le 29 mai 1825, les fêtes de Paris s'ouvrirent le 8 juin, et ce lut une quinzaine privilégiée, une espèce de trêve où les luttes politiques cessèrent, où les opinions hostiles parurent mettre bas les armes.
Entre les célébrations théâtrales, il y en eut une [)articulièrement remarquable : ce lut l'opéra de tkaramond^ œuvre digne de survivre A la circonstance et dans laquelle plusieurs talents élevés ne s*étaient pas mariés en vain. Le preiiuer acte était d'Âncelot et Boïeldieu» le second de Guiraud etBerton, le troisième de Soumet et Kreutzer; Gardel pour les ballets, Cicéri pour les décorations, complétaient cette riche associa-
LA RESTAURATION. 247
lion de toutes les parties de l'art. Pharamond avait pour sujet la fusion des Gaulois et des Franks unis contre les Romains, fusion d*où doit sortir la nationalité française. Les amours de Glodion, fiis de Pharamond, et de Pliédora, fille du grand druide Orovèze^ qui veut la consacrer au culte des dieux, forment l'action dramatique. Orovèze, dans sa colère, veut armer les Gaulois i outre les Franks, et faire périr Glodion; mais rapproche des Romains fait retentir Je cri du combat contre Tennemi commun* Les complots d'Orovèze sont découverts : Pharaiiiond lui parduime, et vainqueur, trioiiiphant, est porté sur le pavois par les deux peuples désormais frères.
La partition de Pharamond était digne de ses trois
éminents auteurs, et la pièce otîruit une valeur de slyle et de poésie très-différente des vulgaires canevas à musique. La prophétie du premier acte, où Phédora, saisie d*uiie inspiration fatidique, annonce les destinées de la monarchie française, est un morceau qui fait reconnaître l'auteur de Louis IX^ et qui mérite d'être conservé :
Oui, je la vois, cette France immortelle 1
Un casque au front, des palmes dans la main ,
Elle a parut Le oolosse romain,
En frémissant, est tombé devant elle.
Le monde est plein de ses travaux guerriers.
Il la contemple et Thonore en silence,
Et saisissant le théorbe ou la lance.
Elle est partout où croissent des lauriers.
France chère au génie et chère à la victoire. Les peuples enchantés s'éclairent à ta voix.
Marche toujours sous le sceptre des rois :
Tu leur devras ton bonheur et ta gloire.
Mais que vois-je? A mes yeux quel nuage sanglant De funèbres vapeurs tout h coup l'environne?
Belle France, tu perds ta brillante couronne, Et r univers te combat en tremblant I
Séchons nos pleurs : si» durant la tempête, Le noble lis sous les vents s'est courbé,
11 a fléchi, mais il n'est point tombé :
L'orage fuit, il relève sa îcle !
Gomme !e lis, penchant vers le tombeau, France, ta tôte un moment s'est baissée....
Mais tu renais.... de ta gloire éclipsée Un fils des rois rallume le flambeau.
La lyre de Bcaeldieu avait su s'élever jus(|u'à la hauteur et à la force d'expression que voulait ce morceau, et rappeler que le compositeur du Calife de Bagdad était aussi celui de Beniowski,
Tout le brillant personnel chorégraphique de l'Opéra paraissait dans les danses où Gardel, après tant de créations» avait encore retrouvé des idées heureuses et pittoresques. Mais ce qui couronnait rnagnifiquenient Pharamondf c'était reiict de décoration qui suivait l'élévation duchef frank sur le pavois. A travers les aîrs^ dans une sorte de nuage, on voyait successivement apparaître riiisloire monarchique de la France, représentée par les principaux rois, et Hnissanl par la resplendissante figure de Henri IV. Gliarles X» la famille royale et toute la cour assistaient à celte représentalion, Tune des plus belles dont les ainiales de l'Opéra aient gardé mémoire. Devant une telle assistance, devant un public disposé comme celui qui remplissait la salle, cefte vision du dernier ucte, où l'ail de Gicéii s*était surpassé, fit éclater un vérilahle enthousiasme de surprise et d'admiration. Depuis près de quatre ans
LA Kli^ïAUKAÏION. 249
que la salle de la rue Le Pelletier était ouverte, on avait pu déjà éprouver qu'elle suffisait à toutes les conditions exigées, pour la grandeur» la coupe, la distribution, la sonorité, le jeu des machines. On y avait représenté un des ouvrages où le plus grand luxe de mise en scène ait élé déployé fAladin ou la Lampe merveilleuse. Pharamand fut, pour cette salle, comme une consécration nouvelle.
Le Théfltre-Italion, qui jouait aloi s toute Tannée, eut aussi sa pièce du sacre, à laquelle s'attache un souvenir particulier. Deux ans auparavant, Rossini avait accepté, pour venir à Paris et se consacrer à notre scène lyrique, des propositions dignes de l'illuslre maître. Mais cette prodigieuse lécondité qui avait produit coup sur coup, en Italie, un si grand nombre de beaux ou* vrages, avait largement pris son temps pour s'acclimater et se mettre en train sur les hords de la Seine. Le dolce farniente semblait lui avoir fait de Paris une nouvelle Gapoue. Le grand maestro ne put pourtant se dispenser d'apporter son U ibutà la fôtedu sacre, et il composa H Viaggio a Reims, sur un librelto de Balocchl. On peut apprécier la valeur de ceUe partition, qui se retrouve presque en entier dans celle du Comte Ory, re* présenté trois ans plus lard. Entre autres morceaux empruntés au Viaggio a Reims^ il y a Tensemble à quatorze voix qui termine le premier acte.
Le Théâtre-Français n'eut pas tant de bonheur avec une Clémence de David, où Draparnaud, déjà bien médiocrement inspiré en L'honneur du duc d'Ângoulême, trouva moyen de faire prévaloir Tennui et la moquerie sur kl solennité du sujet. L'hilarité, à certains endroits, gagna jusqu'à la scène, et Talma put à peine s'empé-
cher de rire dans sa barbe hébraïque. A rOpéra-Comtque, la fête fut célébrée par le Bourgeois de Reims, de
MM. Stiiiit-Georges et Ménissier, musujue de M. Pélis; à rOdéon, par Louis XII, ou La Route de Beims^ de MM. de Saint-Georges et Lauréat, avec une musique empruntée à Mozart. L'année précédente, le Gymnase élait devenu le Théâtre de MADAME,comme je le raconterai plus loin ; sa pièce s'appelait Fenêtres à louer, et avait pour auteurs Désaugiers et Gentil. L'hommage du Vaudeville t'Ll iiayé parles Châtelaines , ou les Nuu^ velles Amazones, de MM. Tliéodore Anne, Achille et Théodore Dartois; aux Variétés, par la Couronne de Ftewrsj de MM. Yial, Gersin et Gabriel. Cette dernière fut la plus remarquée entre celles des théâtres secondaires. Des jeunes filles, dont chacune personnifie une fleur, et qui sont comme un bouquet vivant, c'était une gracieuse idée, traduite par ce couplet.
J'offre aujourd'hui la branche de laurier A ce héros, proleclcur de l'Espagne.
— Et moi la rose unie à l'olivier A sa touchante et modeste compagne.
— Deux lis sont présentés par moi Aux deux enfants d'une mère chérie.
— Le cœur rempli d'un doux émoi, J'offre la pensée à mon roi.
— L'immortelle à sa dyuasUe.
L*un des auteurs de la Couronne de Fleurst Vial, avait jadis combattu et versé son sang, dans la mémorable
déieiise de Lyon, sa ville natale. Il faut le joindre aux auteurs qui, en célébrant la Restauration, traduisaient une opinion sérieuse, et qui ne furent pas des fabricants de couplets pour tous les gouvernements,
Digitizcû by (
LA KESTAURATION.
Parmi les membres de la famille royale à qui s'adressait le couplet de la Couronne de Fleurs^ il y avait une princesse qui possédait, comme Charles les qoalités faîtes pour plaire» et qui conserva cette faveur, lijùme quand la popularité des premiers temps vint à s'affaiblir et à seilac^'r pour Je roi. Celte princesse, elle occupa une place importante dans l'histoire théâtrale de la Restauration, par son amour des aris, notamment de Fart de la scène, et elle ne saurait être oubliée dans ce livre*
Dès son arrivée en France, la duchesse de Ben y avait produit une impression heureuse parles grâces et la vivacité de sa jeunesse* Sans être jolie, elle était agréable, elle avait l'expression avenante, le sourire et même le rire tout franc de la gaieté. Rlle s*était faite bien vite Française et Pai isitnne, et dans ce uioiide adoptif, elle avait semblé tout de suite y être née. lille et son mari, qui avait des qualités excellentes avec des défauts fA« choux, s'étciient r encontrés dans le goût des arts, également prononcé, également généreux chez Tun et chez l'autre.
Restée veuve à vingt-deux ans, et veuve par un coup
si Ira^^ique, la jeune princesse dut attirer à elle un surcroît de sympatbie.Ëlje était mère de deux enfants dont l'on représentait ~ le duc d*Angoulème n'ayant pas de postérité — le seul espoir de l'hérédité royale dans la branche aînée des Bourbons. Cette position de mère
252 L'HISTOIRË PAR LE THAatHË.
du tutur héritier de lâ couronne aurait pu pousser ia duchesse deBerry dans des compétitions d'influence et des luttes politiques ; mais elle se tint en dehors de cet élément. Toutefois, sa vive intelligence devait instinctivement ia porter vers les idées jeunes, vers la France nouvelle, La vieille et roide étiquette la gênait» l'ennuyait, et plus d'une fois elle déconcerta les rigoureux tenants de ce grave cérémonial.
Uautre princesse de la branche ainée, la duchesse d'Angouléme, ne possédait pas, comme la duchesse de Berry, ce don de plaire si nécessaire aux personnes de son rang, et qui Tétait doublement en présence d'une opposition prête à tirer parti de la moindre faute. Les affreux malheurs qui avaient frappé, toute jeune, Torpheline du Temple, appelaient par eux-mêmes un vif intérêt; mais ces souffrances exceptionnelles, l'austérité d'une vie qui n'avait fait que passer de la prison à Tcxil, avaient sans doute influé sur la nature physique et morale de la fille de Louis XVI. Malgré le noble caractère de ses traits^ elle manquait de ce qui attire et platt chez la femme plus encore que la beauté. Quelle que fui la cause, i\;riLl existait, et cet effet était malheureux pour elle , malheureux aussi pour 1rs siens, car elle ne leur apportait pas un contingent de popularité. Une certaine roideur, une certaine brusquerie dans l'expression et dans les manières, des maladresses que Ton avait peine à concevoir, des manques de bonne grâce faits pour rebuter les cœurs les mieux disposés, pour décourager les plus fldèles, voilà ce qui nuisait grandement aux qualités et aux vertus de la duchesse d'Angoulême; voilà ce qui favorisait les exagérations et les inventions de la malveillance. Cette hostilité allait
LA RESTAURATION. 253
jusqu'à la représenter comme une nouvelle Catherine de Médicis altérée du sang français. Ces propos étaient absurdes; mais ils n'en faisaient pas moins, peul-être même ils n'en faisaient que mieux leur ciîemin. La duchesse d'Angoulême était, comme tous ceux de sa famille, éminemment charitable : les funestes anniversaires de la mort de ses parents^ jours qu'elle consacrait à la prière, elle les solennisail aussi par un redoublement de bonnes œuvres et d'aumônes: eh! bien, celle générosité si abondante tfélait pas loujours con-* seillée, dirigée comme il l'aurait fallu. D un côté, la princesse trop crédule se laissait quelquefois inspirer des préventions sans fondement ; de Tautrc, eUe se laissait intéresser à des gens qui ne méritaient pas ses bontés. C'est ainsi qu'avec des mérites profondément estimables, la duchesse d Angoulôme ne répondait pas à ce que demandait sa position, et servait les ennemis de sa famille, car ses maladresses étaient publiées el connues, beaucoup plus que ses bienfaits. Il aurait mieux valu qu'à son retour en France, elle se renfer* mât dans la retraite el dans la vie religieuse, et se tint le plus possible à l'écart de la vie publique.
La duchesse de Berry réparait, autantquil se pouvait, les regrettables impressions trop souvent produites par sa belle-scBur. Dans les contrées oii la duchesse d'Aagoulôme avait, bien sans le vouloir, aUrislé, froissé les âmes, la duchesse de Berry allait elfaçant de son mieui cet effet pénible, et laissait après elle comme un joyeux sillon. La bienveillante facilité de son accueil, la manière dont elle se mettait à la portée des plus simples et des plus petits, ne tenaient en rien du calcul ; c'était tout franc et tout naturel. L'esprit d'à-propos, I Vntraiu,
la bonne humeur s'associaient chez elle à la charité
généreuse, et faisaient autant que ses dons pour lui concilier tout le monde :
La façon de donner Tint mieux qoe ce qu'on donne*
Elle aimait les fêtes, le plaisir, sans oublier que les heureux de ce monde ont à payer la dime, le laisserpasser de leurs joies, à la misère des souffrants. Par un soir d hiver, elle allait donner un grand bal. Dans ses appartements du pavillon Marsan, tout décorés et illuminés, elle promenait un regard satisfait, quand, au sein de celle atmosphère tiède et parfumée, tout à coup lui apparut Tidée des malheureux qui avaient froid, et avant qu'un seul invité arrivât^ elle ordonna de porter aux mairies de Paris douze mille francs pour les pauvres.
Dans ses excursions partout si désirées, la duchesse de Berry alla prendre les bains de mer à Dieppe : heureuse aubaine pour ce porl déchu de son ancienne importance. Les industries locales, llvoirerie, la dentellerie , retrouvèrent, par les encouragements de la princesse, une activité nouvelle; Dieppe, dont elle lit sa ville d'adoption, et où le beau monde coorul à son exemple, recommença dès lors une ère de prospérité. Cependant, un élément faisait défaut aux plaisirs du lieu, le spectacle, dont la duchesse était vivement éprise : occasion qui fut adroitement saisie par un liabile directeur parisien.
Le Gymnase avait fait son ouverture le S3 décembre 1820, avec un privilège dont les condiiions, strictement remplies, ne lui auraient pas permis d'exister
Ul KËSTAUAAXION
longtemps. D'anciennes coniédieSy taillées, rognées, réduites à la dimension d'un acte, de vieux opérascomiques, tels que la Fée Urgtie ou d^autres de la même couleur, également retilt i tués dans le cadre de rigueur, des espèces d'exercices comme au Conservatoire, ce n'était pas là. uo répertoire véritable. Poirson, Pintetligent directeur, qui avait accepté ce programme sous réserve tdcUe de ne pas l*observcr, ne tarda pas à en sortir. Scribe, son collaborateur, dont il fit l'auteur privilégié de son théâtre, y attira la foule; avec les talents de Pei iet, de Gontier, conquis sur le Vaudeville, et de la petite merveille Léontine Fay.
Hais en devenant le spectacle à la mode» le Gymnase vit s'ameuter contre lui des envieux^ des ennemis. Les bureaux de la rue de Grenelle furent pris, à son égard, de scrupules de légalité; le ministre de llntérieur, M. de Corbière, le rappela impérieusement aux entraves de son privilège. La question était vitale. Dans cette situalion critique, une inspiration lumineuse vient briller aux yeux de Poirson. Il part pour Dieppe avec ses meilleurs acteurs, et dans l'humble salle de spectacle, sur[)nse d une telle bonne fortune, il joue son répertoire le plus frais, le mieux choisi. La duchesse est enchantée. Poirson lui demande» comme le comble des faveurs, la permission de lui vouer son théâtre. Cet octroi est giacieuseiuent accordé. Le fin diplomate retourne à Paris avec ce véritable bon billet^ et le nom de Théâtre de Son Altesse Royale Madame, arboré sur le fronton et TafSche du Gymnase le 8 septembre 1824, fut un paratonnerre, un privilège nouveau devant lequel s'arrêta la sévérité ministérielle. Le Théâtre de Madame, quoique le dernier venu des
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IhMtres de g^enre, prit ran^r, sur les annonces des spectacles, immédiatement après les théâtres royaux. l noble protectrice avait sa loge aux avant-scènes de gauche, et elle y venait souvent, suivie, comme sur la plage dieppoise, de la société la plus distinguée, la plus élégante. Plus d*une fois, en outre» les acteurs du Gymnase, ses Comédiens ordinabres, retournèrent joner à Dieppe pendant le séjour qu'elle y faisait tous les ans. Bientôt, ils y trouvèrent une nouvelle salle construite avec goût, et qui s'éleva sous les auspices de la princesse.
La bienveillance de la duchesse de Berry ne se bornait pas à son Ihé&tre attitré : elle s'étendait à tous les autres. La formule par ordr$^ placée sur l'afiSche, disait qu'elle devait venir, et il était rare qu'elle fit défaut à nn spectacle inlért ssant , surtout aux représentations à bénétice. La permission da par ordre était fort recherchée par les bénéficiaires, car la duchesse leur payait^! audcment sa loge, et, de plus, l'annoiiee de sa présence contribuait à re[u[)lir la salle. 11 est probable que toutes ces représentations ne lui offraient pas un égal plaisir; mais il s'agissait de rendre service» et jamais, à moins d'empêchement absolu, elle ne se refusait à la requête qui lui était adressée, line fois, c'était Bernard-Léon qui avait une représentation, et Madame n*y avait pas manqué. Néanmoins, soit par une coaiposition de speelaele peu ath ayante, soit par suite d*un temps défavorable, lu salle présentait des vides fâcheux et qui ne présageaient pas un bordereau lucratif. La princesse en fit en elle-même Tobservation , et le lendemain, le bénéficiaire reçut mille francs pour arrondir la recette. C'est lui-même qui m'a ra«
LA A£STAURATION
conté le f ût , avec l'expression d'un reconnaissant souveiiir.
On ne doit pas non plus Toublier : la duchesse de Berry a vivement encouragé le mouvement qui se
manifesta, dans les dernières années de la Restauration, pour rélude et la conservation des vieux monuments» pour toutes les parties de Tarchéologie artistique, et qui a exercé une action sensible sur la littérature et le théâtre. Elle a favorisé ce progrès jusque dans ses plaisirs, dans les fêtes qu'elle donnait. Il suftit de rap« peler ces bals historiques des Tuileries, qui ne furent pas un amusement insignifiant et banal, une de ces mascarades où le costume se plie à toutes les sottes exigences de la fantaisie et de la coquetterie féminineSi où l'on voit, chez les hommes, le ridicule assemblage de la bar be et de la poudre. Là, le plaisir s'éleva et s'ennoblit; le bal costumé tut un sujet d'instruction pour tous, acteurs et assistants, pour ces hommes de la cour et du monde, pour ces jeunes femmes qui durent in(M( r ré(ude de Thistoire à celle de la toilette. Ce ne furent pas seulement les costumes, ce furent les personnages, les noms célèbres du temps, avec toute Texactitudc de leur physionomie, que Ton prit à tâche de reproduire. Dans le bal qui ressuscita la cour de François II, la duchesse de Berry représentait Marie Stuart; le duc de Chartres représentait le jeune roi, et auioLir d'eux, tout le vieux Louvre se groupait. L'Histoire apparaissait animée, vivante, avec une fidélité pour laquelle les collections, les bibliothèques furent interrogées et fouillées, les crayons les plus érudits et les plus habiles furent mis à contribution. Au profit qu'en tirèrent le travail et l'industrie, ces
iétcs joignirent le bénéfice de Fart, un bénéfice durable.
Les curieuses recherches qu'elles avaient exigées, se relrouvèrent cl (arenl mises en pratique. Je nommerai M. Duponchel, un des artistes qui eurent le plus de part dans ces travaux; plus tard directeur de l'Opéra, il ne fut pas, certainement^ sans en tirer parti pour le costume et la mise en scène. On prétend— je ne discuterai pas cette nécessité, — qu'il faut une cour aux bablindes françaises: dans ce cas, on doit dire qu'en fait d'amusements de cour, ceux-là, du moins, étaient bien choisis,
A part les questions de parti, en se tenant au seul
point de vue de la vie du monde, si Ton cherche quelle fut la meilleure époque en France, on arrivera, je crois, à trouver que ce fut eelle où la société était personnifiée par rintelligente et gracieuse femme dont j*ai esquissé le portrait. Cette sociéié, elle était élégante et bien élevée, sans avoir les ridicules et les niaiseries de l'ancien régime; c'était le monde nouveau, le monde des lois el des idées modernes, avec les vieilles traditions du savoir-vivre et du hou goût. Les hommes n'y faisaient pas du parfilage ou de la tapisserie, mais ils n*y apportaient pas davantage le sans-façon de l'écurie et du chenil. Chez les femmes, ce n'était pas, comine sous Louis XV, l'efironlerie enjolivée, le scandale pomponné, savourant le mot cynique derrière Téventail; ce n*était pas non plus Tallure, les manières, le ton des amazones de Franconi. Dans les salons, régnaient la conversation décente sans roideur, gaie sans trop d'abandon, le goût des lettres et des arts, les habitudes à la fois aisées et polies; et en cllet, les salons devaient se respecter, alors que les cabarets qui ne vouiaient
LA RfiSTAUBATlON. ^ 259 '
pasêli e coiilundusavec la tabagie, affichaient en grosses lettres: On ne fumepas ici. Les petits théâtres donnaient de joyeuses esquisses de mœurs populaires où le monde de la cuisine et de la halle ne parlait pas, assurément, comme des acadéuiiciens ; mais on n'avait pas Tidée d*apporter sur la scène un argot fangeux, immonde fusion du mauvais lieu et du bagne, et d*y exhiber tout CI ùmeiil des filles perdues avec leurs dignes compagnons.
Il fallait les habitudes de politesse et de savoir-vivre
encore usitées dans le monde, au temps de la Restauration, pour faire apprécier ceriairies iinesscs, certaines nuances délicates de l'art théâtral, qui appartenaient aux traditions anciennes. Ten rapporterai un exemple remarquable donné par Pleury, dont cette éj)()(|uu vit les derniers succès ( t reçut les adieux ; car ce tut seulement en 1818, le 20 avril, que ce digne successeur de Molé quitta la scène.
C'était dans les derniers temps de sa carrière théâtrale. Mme Branchu, la célèbre tragédienne lyrique de l'Opéra, préparait une représentation à son bénéfice, lorsqu'elle vint uî) jour à le rencontrer. Fleury, avec ce ton et ces manières d'iionnne comme il faut qu'il portait à la ville comme à la scène, se plaignit obligeamment de ce qu'elle ne lui avait pas demandé son concoms. Mme Branchu lui re|ionilit (|u'a son grand regret, les éléments dont elle.avait dù composer sa soirée n*offraient pas de place pour un bon vouloir si aimable, et elle lui en dit le programme. L'une des pièces était Sylvain^ petite comédie mêlée d'ariettes, de Murmuntel et Grétry, où se trouve le duo : «Dans le sein d'un père, » &meux chez les anciens amateurs* Il s'agit d'un
2ÔÛ L*HISTOIR£ PAH LE THÉÂTRE.
fils de famille qui a épousé une jeune personne de naissance obscure, à la grande indignation de sou père. Dans la violence de ses préventions, ce dernier, quand la jenne femme vient k paraître devant lui, lu reçoit d'abord avec une dédaigneuse et méprisante sévérité; mais elle lui parle avec tant de grâce et de soumission» avec un accent si intéressant et si doux, que, peu à peu, le chef de famille sent sa rigueur s'évanouir et ses sentiaients changer, tellement qu*il embrasse et pardonne.
< C'est bien, dit Fleury, je jouerai le père dans Sylvain. »
Le rôle n*a, pour ainsi dire, que celte seule scène; mais les acteurs comme Fleury n'avaient pas besoin, pour mettre leur talent en évidence, de ces rôles emporte-pièce qui tirent tout à eux. Quand vinl la scène dont j*ai parlé, son jeu muet peignit admirablement le changement de disposition qui, à la voix de la jeune femme tremblante, désarme graduellement le cœur du iière; eu(in, portant lentement la main à son chapeau, qu'il avait gardé sur sa tête comme la plus grande marque de mépris, il se découvrit et la salua avec une bonne grâce respectueuse qui renfermait toute une réparation. Aucune parole n'en aurait autant dit que ce seul mouvement. La salie éclata en applaudissements redoublés, car Fleury avait affaire à un
public capable de le comprendre.
La majorité du public d'aujourd'hui aurait-elle cette délicatesse de perception ? Les mœurs actuelles sontelles propres à former des comédiens qui mettent les
spectateurs à pareille é[)reuve? Quand des (eiuuies du soi-disant grand monde permettent qu'on leur lume
LA RESTAURATION
au nez, quand certains boudoirs sont plus accommodante que les cabarets bien tenus d'autrefois, quand» en un mot, l'écurie monte au salon, ou que le salon descend à Técurie^ cette double question laisse au moins des doutes.
L*aimable reine d*un vrai beau monde, la duchesse de Berry a été enveloppée, emportée par les événements de 1 830, comme devait Vùivv sa lille par le grand mouvement de l'unité italienne, et quoique Tune et l'autre fussent personnellement aimées. Dans ces derniers temps, une ruine privée est venue frapper l'ancîenno châtelaine de Rosny et du pavillon Marsan, et lui ravir Texistence belle encore qu'elle conservait sur le sol étranger : elle a vendu jusqu'à ces collections d*art, jusqu'à ces tableaux qui étaient des souvenirs de France. Des spéculations malheureuses de son second mari, H. de Lucchesi, pour qui elle s'était engagée, lui ont infligé ce désastre cruel. Que la mémoire du bien qu'elle a fait sui vive du moins à sa fortune 1 Cette mémoire, indépendante des opinions et des faits politiques, elle ne doit être nulle part plus vivace que dans le monde artiste, que dans le monde des théâtres. Une nouvelle génération a succédé à celle de ce temps; mais la tradition» remplaçant le souvenir personnel, est là pour perpétuer la dette de la reconnaissance.
La popularité de la duchesse de Berry subsista jusqu'à la fin ; celle de Charles X ne fut pas, malbeureu-
sementy aussi durable, et ne tarda pas à 'souffrir des
fautes de ses ministres. MM. de Villèle, de Corbière et de Peyrotmet, les trois hommes d'État en qui Je pouvoir se personnifia pendant sept ans» avaient en face d'eux de rudes adversaires, soutenus par une opinion formidable. Puisque cette opinion fut hostile au rare mérite fmauder de M. de Villèle, puisque, à propos de trente à quarante mille francs dépensés peur des travaux au ministère de la justice, elle représenta le trésor coinine presque ruiné par « la salle à manger de M. de Peyrounet, > à plus forte raison eut-elle prise sur la f&cheuse loi du sacrilège, sur la loi non moins malencontreuse concernant la police de la presse, qu'un sot apologiste appela dans i$ MmUeur (5 janvier 1827) une loi de justice et dCamaur. La loi d*amour — l'opposition adopta ironiquement ce nom, — souleva contre elle tous les esprits éclairés, même des hommes qui ne pouvaient être taxés d'hostilité systématique. Les intérêts matériels, tous ceux qui tiennent à rindustrie de la presse, s'émurent avec les intérêts intellectuels. L'Académie Française eut à délibérer sur une proposition faite dans son sein pour qu'elle inter* vînt respectueusement auprès du roi, comme la représentante des lettres alarmées; et sur vingt-quatre votants, le projet de supplique fut adopté par dix-huit voix. De toutes paris afûuèrent les pétitions contre la loi si impopulaire. Elle fut adoptée, cependant, par la chambre des députés ; mais le rejet était probable à la chambre des pairs, et le ministère se décida, devant cette perspective, à un retrait prudent. Ce fut un triomphe pour l'opposition, triomphe dans les journaux, triomphe aussi dans la rue. Bien des gens qui ne sa-
LA RESTAURATION
valent pas lire, criaient à tue-téte : Vive la liberté de la
presse! Dans plusieurs ([iiartiers de Paris il y eut des illuminalions, des carreaux cassés aux fenêtres des maisons qui n'iliuminaient pas. Eufin^ la loi d^amour enterrée eut sa complainte sur Tair de FualdèSy et la chambre des pairs eut son aïoiueat de popularité.
Tous les pétitionnaires^ Que Monsieur de Saint-Ghamans Traita, sans ménagements^ De TéYolationnaires,
Les bons pairs, pendant ce temps, Les traitaient en bons enfautâ.
Tout le monde connaît Tironique définition de la
liberté de la presse, dans le Mariage de Figaro : « Pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de i autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale» ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de i*Opéra, ni des autres spectacles, ni à*' personne qui tienne à quelque chose, je puû> tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. » Ce passage était supprimé; mais diacun lu sous-enlendait, et plus d*une fois, il fut réclamé bruyamment. C'était une ardeur qui aurait fait croire que le parterre tout entier était composé dliommes dé lettres opprimés dans Texpression de Utiiv pensée. Le [jublic prenait bien plus souci de la presse et de ses droits, quand elle était seulement gênée, qu'il n'en avait pris quand elle était étranglée tout à fait, parce qu'alors elle ne pouvait pas crier. Par un nouveau retour, nous verrons les mêmes bourgeois qui avaient été tout feu et tout llamme pour la liberté de la presse» la détester et la maudire comme un fléau* Certains hommes qui l'avaient défendue à
outrance sous la toge d'avocat, fulminèrent contre elle
sous la robe du ministère public, et bien des gens se mirent de nioitit*^ avec eux dans leur second rôle, après les avoir applaudis dans le premier.
Le 30 avril 1827, — date fâcheuse pour ce règne, — (luehjiies jours après le retrait obligé de la loi cramour, artiva t'i m politique licenciement de la garde nationale de Paris. A la revue passée, la veille 29, par Charles X, des cris àe, Abas les minisires ! à bas les Jésuites ! a vaien t été proférés dans quelques iïgions. Pendant le défilé, celui de : Vive le roi ! se lit seul entendre ; mais, au retour du Champ de H»irs, les cris malsonnants retentirent dans la rue de Rivoli devant le ministère des finances, et sur la place Vendôme devant ie ministère de la justice. Le soir mèmi*, un conseil des ministres fut assemblé. Le Dauphin ne s*y trouva pas. Trois membres du cabinet, révéque d*Hermopolis, niinislre de rmsiruction publique, M. de Chabrol, ministre de la marine, et M. de La Rochefoucauld-Doudeauville, ministre de la Maison du Roi, combattirent la mesure réclamée par les oreilles trop susceptibles de leurs collègues ; mais ces derniers entraînèrent la décision et la plume royales. L'ordonnance de licenciement, l endue ainsi ab iraîo, el sans meiiie èlreappuyre d'aucun comidércmtt fui envoyée sur-le-champ au Moniteur, et le matin, elle tomba comme une bombe sur Paris stupéfait. LMrritation fut très^vive. Tel qui avait pesté mainte fois contre le tour de service et donné au diable le sergent-major , s'indigna et cria par-dessus les toits, quand le licenciement eut supprimé sergentmajor, billet de garde et conseil de discipline. Cette punition du iaitde quelques-uns, qui Irappail la garde
LA RESTAUHATiON
naîionale tout enlière, fut une cause fatale de désaffeciion, et trois ans après, reparaître ruuiiurme disgracié eomme un symbole et un drapeau insurrectionnels. •
Un des miiiislres o[>posants, M. de La Rocheloucauld, ne se cootenla pas d'avoir protesté dans le conseil : il envoya sa démission. Il avait, dans son administration,
prêté le flanc à la crilique par quelqnes gauchciies, comme le règlement qui ordonnait d'allonger les jupes des danseuses de TOpéra, et qui fut un bon texte pour les railleurs ; mais on avait eu à louer — et c'était bien line compensation, — la noblesse et la bienveillance de ses procédés envers les artistes.
Le en de : A bas les Jésuites ! qui s*élait associé à celui de: A bas les minisîres! pouvait servir alors de résunié à la polémique de ropposilion. Depuis que la guerre d'Espagne avait éprouvé, à l'avantage du gouvernement, la solidité de Tarmée, l'action agressive ne se dirigeait plus de ce côté : les complots militaires des premières années avaient fait leur temps. La lutte était portée principalement sur le terrain religieux. Aucun abus cléiical, aucun acte blâmable commis par un prêtre, n'échappait à Taltention infatigable de la presse opposante, en tète de laquelle combattait, armé de toutes pièces, le formidable ConstUutimnri. Son tiroir aux curés était toujours garni de refus de sépulture, de danses villageoises interdiies, et autres actes d'intolérance que ses correspondant s lui expédiaient des quatre-*Tingl-six déparlements. Parmi tous les faits relevés, il y en avait de réels et qui méritaient parfaitement qu'on les signalât ; il y en avait aussi qui ne présentaient pas, si on allait au fond des choses, toute la
gravité qui leui* éiaii attribuée; quelques-unes de ces accusations publiées à si grand bruit» pouvaient bien émaner des petites querelles, des petites hostilités de bourgadé et de village ; mais Texa^ération et la réalité, mêlées ensemble, composaieiitun élémentde polémique où rien n*était négligé, rien n*était perdu*
Les prédications des missionnaires étaient le texte le plus lécofid de celte guerre incessante. De très-bons catholiques durent se demander souvent si ces exercices étaient susceptibles de faire assez de bien» d'un * côté, puur compenser les molifs ou les prétextes qu*ils fournissaient, d'une autre part, à lagitalion morale, souvent à Tagitation matérielle ; et peut-être le clergé paroissial se Tût-il passé volontiers de ces auxiliaires. A Paris môme, dans les premiers mois de 1822, l'église Notre-Dame des Victoires et celle de Saint-£ustache avaient eu leurs émeutes ft cause des missions qui s'y tenaient ; la force armée était intervenue pour dissiper les attroupements qui, sur la place des Yicloires, criaient : À bas les missionnaires l Dans les départements, Tarrivée de ces apAtres inopportuns manquait rarement d'échauffer les espriis^ de semer la zizanie, d'opposer les railleries et les attaques des indévots aux élans pieux des fidèles. Les libraires de la ville étaient sûrs d'avoir une recrudescence de souscripteurs aux nombreuses éditions de Yoliaire qui se publiaient, et le directeur du théâtre avait la certitude de faire une bonne recette en mettant Tartuffe sur son affiche.
Heureuse comédie! heureux Molière! Tartuffe se trouvait être l'œuvre du moment, et devenait pièce d*àpropos, après un siècle et demi* 11 fut réimprimé à bas prix, en petit format de poche, pour être le vaàe
LA RESTAURATION. 267
mecum de chacun. Le pervers hypocrite qui s'iiupatro- Dise chez Orgon» avec son costame noir et sa mine béate, c'était le bouc émissaire, le plastron, la personnification sur qui se déchargeait raniin idversion publique. La belle tirade de Cléante sur les faux dévots était le morceau favori, Varia di bravura où la manifestation éclatait dans toute sa force :
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux.
Que ces francs chnrlatnns, que ces dévots déplace
De qui la sacnléire et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de pIpis saint et sacré ;
Ces gens qui. par une âme à l'intérêt sonmisey
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d*yeiix et d'élans affectés;
Ces gens, dis-je, qu^on voit, d'une ardeur non commune,
Par le chemin du ciel courir à la fortune,
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ,
Qui savent ajuster leur sèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatif^, sans foi, pleins d'artifices,
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De rintérêt du ciel leur fier ressentiment ;
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des arn^js qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
Pendant cette tirade, comme Tanditoire était atti*ntif et palpitant! comme il savourait dans chaque vers la
satisfaction donn(^e à ses antipathies 1 et sur le trail final, sur le fer sacré^ quelle explosion 1 quels appiaudi&sements I quels bravos 1 quels trépignements!
Les autorités locales les plus sa<,^es étaient celles qui D*empêchaienl pas déjouer Tartuffe^ laissaient un libre cours à ces transports, et ne rermaieui pas le passage à la vapeur bouillante. Là où la comédie de Molière était défendue, où Tinévilable deiiiaiide de Tartuffe^ amenée par la présence des missionnaires, se heurtait contre un veto officiel , cette défense était immédiatenienl le si^^nal du tapage. A R »ueii et à Lyon, notamment, dans le mois d^octohre 1826, ainsi se passèrent les choses, et il y eut des troubles violents qui durèrent plusieurs jours. Insigne maladresse du pouvoir, (lui ne faisait qu'augmenter ragKation ! Tartuffe excitait bien plus les esprits par llnlerdîclion, qu'il ne l*eût fait librement représenté. On y aurait applaudi, trépigné à discrétion» et il n*en eût pas été davantage. La prohibition de la comédie nialscnnanle n'empêchait pas de huer les missionnaires, de tirer des pétards, de jeter des pois fulminants ou de mauvaises odeurs dans Téglise; elle redoublait, au contraire, la chaleur des hostilités, et au lieu des applaudissements au théâtre, on avait Témeute au dehors.
Qui disait tartuffe disait jésuite ; qui disait jésuite di^aif tartuffe". Ce mot de jésuite suftisail pour marquer un homme d'un stigmate réprobaleur. La câUnerie benotte et fausse, la fourberie mielleuse et insinuante, c'était du jémitisme; jésuitisme aussi, toute interprétation élastique, toute morale à double entente et à double tin, qui rappelait la casuistique facile de San* chez et d Sscobar. Jésuite disait tout et était la dernière des injures. Il n'y avait pas jusqu'aux gamins, eu se querellant, qui n'en apostrophassent leurs camarades, et à cet outrage, le coup de poing était la seule ré-
LÂ rëstaurâtion.
plique. Cliarles X fut réputé jésuite, et le trait pénétra profondément. Quelles que fussent ses sympathies et
ses tendances persoiuielles, c'était donner à ce rnot une extension tant soit peu abusive, car il y eut des gens qui crurent que le roi était littéralement engagé dans la fameuse société, ^oire même qu*il disait la messe. Dans la polémique de, la presse, la brùlaiîte qualiiicatiou était l'argument suprême, le pistolet qui tuait son homme. Toutefois, la question et le mot furent pris dans la réalité positive et pratique parla pétition de M. de Monllosier à la chambre des pairs, contre les établissements des jésuites et autres congrégations non autorisées ou même interdites par les lois. Le rejtt de l'ordre du jour et le î envoi au président du conseil des ministres, prononcé par la haute Chambre, lui furent un titre de faveur bientôt doublé ' par rafTaire de la loi d^amowr. La Déclaralion gallicane de 1682 obtint, ainsi que Tartuffe^ les honneurs de l'édition populaire, et fiossuet, ce qui avait son côté comique, (ut bien posé près du parti libéral, tout comme s*il n'ayait pas glorifié la révocation de Tédit de Nantes, Avec la tirade à grand effet qni en était le morceau capital| Tartuffe renferme un passage où se manifestait la température de l'opinion, et qui servait de thermomètre politique. Ce sont les vers du cinquième acte en l'honneur du roi :
Nous vivoûs sous uu prince ennemi de la fraude.
Grâce à ces vers, le niodeslc rù e de Texempt prenait une importance toute nouvelle. Dans iescommencéments du règne de Charles X, au moment de sa popularité, cet éloge excitait de vifs applaudissements;
puis, la première faveur étant venue à se refroidir, k s'éteindre» ces applaudissements baissèrent et cessèrent progressivement aussi. Après le licencienient de la garde nalionale, \e prince ennemi de la fraïuiene trouva plus qu*un silence glacé, si même quelques murmures ne se firent pas entendre, comme le sourd gronde* ment deTorage qui loi iue à Thorizon.
Pendant que la guerre contre les jésuites et le parti ultramonlaitt occupait si vivement les esprits, une autre
lutle, une guerre d'un autre genre, dont les cliaiiips de bataille étaient pourtant loin de la France, ne cessait pas d*exciter un ardent intérêt, tant la séve morale était alors ahondanle! D'un c6té, elle se r(''p;indait en bouillante colère, de l'autre en âym[iathies non moins chaleureuses, comme celles qui jaillirent en France de presque toutes les Ames, quand la Grèce réveillée se souleva contre ses barbares oppresseurs.
Vous tousqui avez vu ce temps-là, vous vous rappelez cet entraînement général où s'associaient !a croix et la liberté, l'opinion libérale chez les uns, la croyance religieuse et chrétienne chez les autres ; où l'idée classique et arU)>tique mêlait Sophocle , Pindare et Phidias à rinlérët puissant de la justice et de Thumanlté. Que les Grics, a|)rès quatre siècles où avait pesé sur eux une domination comme celle des Turcs, ne fussent pas tels en tout point que les aurait faits un gouvernement de civilisation et de lumière, il n'y avait
LA RESTAURATION
pas Ift de quoi s*étoimer.- Ce qoi dei^ît platM surpren-»
drc, estait qu'une pareille servitude n'eût [>as tué chez eux tout ressort morâl, tout germe de fécoiidatiou pour Tavenir ; que la tradition de$ anciens jours se fût conservée vivante, sous la couche épaisse des cendres de la barbarie. Le duel acharné de ce petit et faible peuple contre une écrasante puissance ; Bolzaris renouvelant le dévouement immortel de Léonidas ; Ga* naris attaquant et liiûlant avec les petits navires d'Hydra et dlpsara, ilols inconnus la veille, les formidables vaisseaux ottomans; les armées du sultan venant se briser contre ces bandes de palikares, voilà les faits incontestables qui délient tout sceptique et tout détracteur. Pour moi, en me reportant à cette admira** tion de ma première jeunesse» je la retrouve tout entière, car elle est fondée sur les réalités élcrnelles de rhistoire. Même dans les limites étroites où la diplomatie l'a resserrée, contrariée dans son expression nationale, gouvernée par un pouvoir étranger à son sol, à ses mœurs, la Grèce a réalisé, eu é^nvd à ses ressources, de remarquables progrès, et je ne crois pas que ses amis d'autrefois aient lieu de la renier*
Depuis 1821, commencement de rinsurrection grecque, l'euliiousiasme pour la cause des Hellènes conserva la même chaleur : ce n'était donc pas là un de ce» engouements passagers comme on en a tant vu se succéder en France. Quelles acclamations à la nouvelle de chacun de ces coiiii)ais viciurieux! Quels cris d'horreur et de [litié en présence de ces incendies, de ces hideuses boucheries où des populations entières périssaiciill QucU sanglants reproches adi-essés à Tégolste politique des puissances qui assistaient impas-
27S L'HISTOIRE PAR Lfi THÉÂTRE.
sibles àcesdratnes lamentables^ el laissaient froideaient la Grèce martyre épuiser ses efibiis et son sang!
Quelles sousciiptioiis abondantes el multipliées sous toutes les lormes, s'efforçaient de suppiét i autant que possible à ce délaissement si douloureux! Et ces dons en argent ne furent pas les seuls secours fournis à la Grèce. Des rliaîn[)ioiis généreux, et en grand iiombfe, lui offrirent leur sang, noble croisade, glorieux emploi pour les épées oisives.
A la vérité, certains hommes faisaient exception à renlraînement généreux qui réunissait sur ce terrain toutes les opinions^ et se mettaient avec les Turcs pour ne pas être avec les libéraux. Il y avait aussi les spé* ciilaleurs qui fournissaient au sultan ou au pacha d'£gypte» son vassal et auxiliaire, des fusils, de la poudre, des bâtiments de guerre, de ces gens qui ont un écu à la place de cœur, et qui sacrifieraient le genre humain au bénéfice d'une affaire lucrative. Mais aussi, comme le sendnient public se prononçait à cet égard! comme il mettait au ban de la civilisation les négociants, les entrepreneurs de constructions navales qui acceptaient sans scrupule de tels marchés, et qui ramassaient de bonnes piastres sonnantes dans le sang des victimes de Chio et dlpsara!
Connueiil donc se fait-il que ces sentiments qui passionnaient jadis les esprits pour toutes les nobles causes, pour toutes les questions d'humanité, de liberté, qui s'agitaient sur la surface du globe, se retrouvent sî peu dans le temps actuel? Une immense bitte de principes est venue ensanglanter l'Amérique du Nord, la lutte de raffrancbissement et de l'esclavage : l'esclavage , cet exécrable et flagrant attentat contre
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la morale , contre la nature , contre le chi isiia- Disme, contre Dieu lui-même outragé, dans des créatures humaines qui sont vendues comme des bêtes à la foire; l'esclavage, enfin, qui résume tous les crimes, toutes les souillures. Ëh bien, il est trop vrai que les esclavagistes américains ont trouvé en France nombre d'adhérents et d'avocats* D'abord ces maniaques de conservation qui haïssent la liberté dans toutes ses expressions^ sous toutes ses formes, qui détestent la grande république de Washington comme ils détestent l'Italie délivrée; puis^ les intérêts matériels très-peu éclairés qui ont associé le roi coton avec la cause des marchands et des propriétaires de (hair humaine; et la torpeur générale a presque absous cette honteuse complicité. Les ports français ont vu construire el armer des bâtiments destinés de la maiûère la plus notoire aux forbans de l'esclavagisme, et devant servir à ce beau métier d'écumer les mers» d'attaquer, de pil* 1er, de brûler des navires marchands sans défense. Ces entreprises ont été signalées et tléiries dans la presse et la représenfation libérales; mais ont- elles suscité, dans la masse des esprits, les violentes clameurs de haro, les cris de réprobation indignée, dont furent poursuivis jadis les constructeurs et fournisseurs des bourreaux de la Grèce ?
Quelles sont donc les causes de cette affligeante décadence morale» de ce triste attiédissement des âmesî Ce serait une question qui nous entraînerait trop loin. Laissons-la de c6té pour retourner à des jours bien
différents des nôtres.
Quelle féconde carrière s'o&ait pour la poésie et pour l'art, daps la résurrection et la sainte lutte de la
274 L'HXSTOlKE PAR LE THÉÂTRE.
Grèce ! Aussi, poètes et artistes n'y firent pas défaut. Dans les expositions de ce temps, quel succès d'émotion accueillit surtout cesdoux belles pages; les Femmes Souliotes^ d*Ary Scheflér, et le Massacre de Chio^ d*Bagèiic Delacroix I Casimir Delnvigne, c juronné des palmes de ses premières Messèniennes, se fil, dans les secondes, récho du sentiment national. Béranger ne manqua pas, lui non plus» de célébrer une cause si populaire ;
Un jeune Grec sourit à des tombeaux :
Victoire 1 ii tilt. L'écho redit : c Victoire. »
Poètes royalistes et poètes libéraux chantaient à l'unisson sur ce noble thème. Heureusement pour eux, les journaux de ce temps étaient plus bienveillants et plus hospitaliers envers la poésie que la plu[)art de ceux d'à présent. Ils ne iermaient pas la porte au lalent, à la noble pensée» si ce talent, celte pensée, revêtaient la forme poétique ; ils se prêtaient avec empressement & les mettre en lumière, au nioitis par le compte rendu. Il est aujourd'hui des journaux qui ne se contentent pas de la sobriété, de la réserve, et qui ont prononcé rexcittsion. Os journaux, qui refusent la publicité à de beaux vers, par cela seul que ce sont des vers, et ne leur accordent pas seulement l'honneur d'en parler, sont-ils sûrs de ne jamais donner que de bonne prose, ou bien préfèrent- ils même de la mauvaise prose à de bons vers? Avant d'être illustres, Casimir Delavigne, Victor Hugo, Lamartine, commencèrent naturellement par être inconnus. Heureux furentnis que la proscription anti-poèlique n'existât pas alors, car je ne sais trop comment la révélation de kur talent eût été pos-
Digitizeci by GoOgIc
LA RESTAURATION
sible; et peut-être avouera-t-on que notre iiUéralure y aurait perdu quelque cliose.
Il va sans dire que le théâtre devàit se faire Téchodes chaleureuses sympathies dont la Grèce était Pobjet. Comr!ie de raison, les auteurs ne néglip^èrent pas une veine si féconde, et, sur ce terrain, la censure dramatique ne leur apportait aucune entrave. Si le gouvernement partageait, à l'égard de la Grèce, Tatlitude expeclante des autres cabinets européens, ii ne gênait en rien l'expansion du sentiment national. L'enseignement public s*y associait volontiers, et je me rappelle qu'ail collège, dès le coiniuencement de riiisuneclion des Grecs, on nous donna pour matière de vers latins quelques strophes d*nne ode de M. Bignan en l'honneur de ce glorieux réveil.
La tragédie de Lêonidas, représentée au Théâtrefrançais le 26 novembre 1825, devait trouver, par son sujet, Taudiloire le mieux disposé. L*auteuri Michel Pichat, né à Vienne (Isère) en 1790, luttait depuis plusieurs années contre la difficulté d'arriver jusqu'au public, contre cette privation de laiugiière et du soleil^ la plus cruelle des souffrances pour le poêle qui se sent
quelque chose là, comme André Oiiéaier. La censure avait arrêté son Turnus^ dont quelques scènes seulement purent être intercalées dans Us Trois Genres, ce prologue tragique, comique et lyrique, par lequel fut inauj^urée rintroduction de Toijcra sur la scène de rOdéon. Dans ce spécimen, on reconnut une valeur poétique qui, après d'autres obstacles, put enfin se révéler tout entière dans Léonidas. Du moins, parmi ces difiicultés, Pichat n'avait pas rencontré celles des rivalités jalouses. Au contraire, coomie sa position n'était
pas heureuse, Laville de Mirmorit et Guirand lui cédèrent leur tour, le premier pour son Charles V/, le second pour son Vir^mus; trait de confratemUé lîtléraîre que Ton est heureux de citer, comme tous ceux qui font honneur aux lettres et aux arts.
La première repi ésentation de Léonidas fut une belle et brillante soirée. Le sujet ne comportait pas les incertitudes et les péripéties dramatiques; il fallait que le sentiment admiratif se suffît, et cette élévation de rhéroïsme ne lassa pas le public^ sensible d'ailleurs à rbarmODie des beaux vers. De jeunes fils de rHellénie, accueillis par Thospitalité française, les enfants de vaillants capitaines grecs, étaient placés dans la loge du duc d'OrléanSi et leur présence ajoutait à rémolioa générale, lorsque, dans l'histoire antique, on applaudissdit riiisloire présente.
• Lear gloire Teogeresse
Dans Pavenîr encor ressuscite la Grèee.
Oui, vaincus, opprimés dans les siècles lointains ,
Les Grecs ne seront pas déchus de leurs destins Tant quB^ de notre gloii e entretenant leurs villes, Vûuâiebterez debout, rochers des Thermopylesl
Quels bravos soulevés par ces vers, auxquels Taiiiia prêtait le double prestige de son regard et de son accent 1 S'inspirant de la belle toile de David, il fit vivre et parler la figure tracée par le grand peintre dont il fut Tarai. Toutes les parties, tous les détails de la mise en scène concoururent à cet effet puissant. M. Taylor, commissaire royal près le Théfttre- Français, secondé par le pinceau de Ci( éri, avait donné à Léonidas des soins personnels et tout à fait artistiques.
Pichat survécut à peine deux ans à un triomphe si
LA RESTAURATION
beau. Il mourut le 26 janvier 1828, dans la force de Tâge et du talent Puisant à la même source d'inspirations, l'amour de la patrie et de la liberté, il avait demandé à la Suisse du quatorzième siècle un coloris nouveau, pour des sentiments pareils ; mais il n'eut pas le temps de voir son Guillaume Tell représenté.
Dans les vaudevilles, les couplets pour les Grecs allaient de paur avec ceux qui célébraient là valeur française et les exploits de la Grande Armée ; ils y furent même un utile supplément, quand cette mine tant exploitée commença enfin à s*épuiser. A la vérité, les Grecs n'oflTraient pas, comme les Français^ une rime toute prête pour succès; mais Marathon, Léonidas, Miltiade, tous ces noms harmonieux et iiérolques» étaient d'un excellent emploi.
En 1826, un grand ballet mythologique de l'Opéra, Mars et VénuSy ou les Filets de Vulcain, fournit au Vaudeville un à«propos intitulé Vlk des Flemes^de MM. Rochefort, Lassagne et Brisset. Parmi les fleuves personnifiés, celui qui avait les honneurs de la pièce était l'Eurotas, représenté par un jeune Grec dans le costume pittoresque dont la seule vue provoquait tes bravos. Ce couplet lui était adressé :
De vos vertus chacun fut tributaire.
Le vieux guerrier pensait à Marathon, Le poste parlait d'Homère,
Le sage pensait à Platon.
Oui, du passé conservant la mémoire, Tous vous donnaient avec la môme ardeur :
Les hommes au nom de la gloire,
Les femmes au nom du malheur.
Le trait pour les (irecs intervenait parfois, au moyen
L'UISTOIKË PAR LE THÉAXKK.
d'une trcU]silioii plus uu moins bien ménagée, au travers de sujets dans lesquels l'accent héroïque ou élégiaque était assez inattendu. Mans l'été de 1827, quand la ménagerie du Jardin den Plantes reçut cette nouvelle hôtesse, cette bêle inconnue et merveilleuse qui mit en mouvement toute la badauderie parisienne et ' qui servit de marraine à toutes les modes du jour, le Vaudeville joua un à-propos Intitulé la Girafe, de MM. Théaulon, Théodon? Anne et Gondelier : Léonidas et les Grecs ne manquèrent pas d*y avoir kur couplet) auquel les bravos ne faillirent pas.
Le 9 octobre 1826, TOpéra donna la première l eprésentation du SUge de Corinthe. Rossini continuait d'ajourner le grand ouvrage composé exprès pour la scène française, a()rès lequel on soupirait. En attendant, et pour iruiijper la faim imp.iUente des dileUanti, il leur offrait son Maometto secondoy avec des paroles françaises ajustées $ur les morceaux de la partiliou primitive. Ce travail, besogne assez ingrate, fut fait par un vrai poète, Alexandre Soumet, que le librettiste italien Baloccbi aida pour la partie mécanique. La pièce fut tournée en allusion à la guerre des Grecs. La lutte stt<* prême de Corinthe, assiégée par les Turcs au quinzième siècle, reportait les esprits à la lutte présente dont tous les cœurs étaient préoccupés. Une scène surtout était vraiment frappante. C'était celle de la béuédicLion des drapeaux, ;ia troisième acte, écrite eu vers
assez beaux pour se passer de la musique
HIÉKOS.
* Ail nom de Dieu qui vous iospireV
Je bénis vos fronts glorieux; J'attache à vos drapeaux la palme du martyre.
LA RESTAURATION
Levez-vous pour mourir ; je vous ouvre les cieux. Marchons; mais ô transports I ô prophétique ivresse I Dieu lui-même Gommande à mes sens agités; 11 dévoile à mes yeux Pavenir de la Grèce : Avant de mouriff écoutes.
GBOBDR OfiNfiRAL.
IKeu dévoile à ses yeux IViveoir de la Grèce. Écoutes I écoutez I
HiéROS.
Quel nuage sanglant a voilé ce rivage !
Tout un peuple s'endort du sommeil du trépas; - Je YOis peser sur lui cinq siècles d'esclavage, Ët le bruit de ses fers ne le réveille pas !
CHOEinR GiNÉRAL.
Et le bruit de ses fers ne le réveille pas !
Hélas 1 hélas!
HIÉROS.
Il se réveille eafia; peuples, séchez vos larmes! Séchons, séchons nos larmes !
hiÉROS*
O Grèce I tons tes fils se lèvent à ton nom.
Le vent fût voler sur leurs armes La poussière de Marathon.
CHOeUR GÉNÉRAL.
Marathon I Marathon !
HIÉROS.
Comme un grand bouclier, Dieu protège nos villes, Notre cendre féconde enfante des soldats;
L'écho sacré des Thermopyles
^ souvient de Léonidas.