‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 14 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le ministère Martignac. — La Princesse Âurélie, — La Muette de Portici. — Les Guillatme TelL — Caractère personnel et antécédents du chef du ministère. — La députation du Vaudeville. — M. de Martignac vaudevilliste : Ésnpe chez Jantns. — Les idonnances du 16 juin 1828 — Colère et violences du parti uitramontain. — Montioiigc qui fun^ie. — VÉcole de Natation^ le jésuite et la Gasette de France. — £iat de l'opinion. — Les Omnibus. — Regain de popuiarilé théâtrale pour le roi. — Cliodmo-Duclos. — Tolérance dé la censure draoïatique. — La Manie des Places. ^ AvatUf Pendani et^Àpréi. — Reproches mérités par cette pl^ce. — Les glorifications de l'industrie. ^ Justes réserves. — Fontan et l'article du Moutm enrodé* — Le ministère Martignac battu en brèche. — Son remplacement par le ministère Polignac. — La demit!ire année de la Restauration. ~ La f?uerre politique et la guerre littéraire. — Les classiques et les romantiques. — HenriUL — Hernani. — M. Victor Hugo et Charles X. — L'expédition d'Afrique. — La nouvelle de ia prise d'Alger. — Les ordonnances du 25 juillet.

Ce fut le ministère Martignac qui eut l'honneur de celte expédition qui, pour avoir brûlé fort peu de pou**

dre, n'en obtint pas moins un grand cl noble résultat. Le 4 janvier précédent, le nûaislère Villèle, après avoir duré six ans, étaii tombé sous l'impopularité — juste ou injuste, mais bien incontestable, — dont le flot montait toujours. Cette chute tut saluée par de grands applaudissements; mais la comédie en cinq

288 l*histoikë; par us théathe.

actes ( t en vers de Casimir Dclaviî2^ne, la Princesse Aurélie^ n'en parut pas moins une allusion bien froide, bien longue, et qui n'arrivait plus en son temps. Les trois régents de la principauté de Salerne n'étaient autres, sous leurs noms ilalicns et leurs costumes du dix-septième siècle, que MM. de Yillèle, de Peyronnet et de Corbière. Gomme Fauteur se proposait de présenter sa pièce à la censure quand les hommes qu'il avait en vue étaient encore au pouvoir, il avait assez adouci le trait pour consenrer quelque chance de passer* Il en ^ résultait une œuvre qui aurait eu besoin de la malignité en éveil contre la puissance et prête à saisir l'allusion, même la plus discrète, à écrire le nom au bas des portraits, même les plus voilés. Quand la pièce arriva, le 6 mars 1828, deux mois après la chute du défunt ministère, déjà on ne s'occupait plus que de la polilique et de la marche de son remplaçant ; ce sel à dose mitigée était évaporé, l'ouvrage restait seul avec sa physionomie pâle, hybride, indécise, avec son action lanj^nissante, privée du condiment étranjo:er sur lequel avait compté fauteur. Ce n'était plus le mordant d*une satire; ce n'était pas la gaieté d'une comédien! l'intérêt d'un drame. On se demandait, dans ces cinq longs actes, ce que voulaient dire celte princesse et celte cour de fantaisie. Malgré l'élégance du style, malgré le talent de Mlle Mars, la PHneme Awrilié ne produisit qu'un etïel très-médiocre, et le succès en fut même contesté à la lin par quelques silllets.

Peu de jours avant la Prineeue Aurélie, le S9 février 1888, avait été joué un ouvrage dont le sort fut bien différent ; c'était la Muette de Portici. L*Opéra-Camique venait de donner, à la fin de 1827, le MasanieUo

LU HËSTAUAATION.

de Garafa, œuvre très-distinguée, la meilleure cerlainement de ce compositeur; mais il y avait une trop grande supériorité du côté de l'Opéra, indépendamment de la valeur de la musique en elle-méuie, pour que le prix ne lui restât pas. Une admirable parlition, un mouvement dramatique qui sortait des habitudes solennelles et compassées de TAcadémie royale de Musique; une mise en scène pUtoresqne où la vérilf^, le réalisme, comme on dirait maintenant, avait le bonheur de se rencontrer avec la poésie ; des danses ravissantes et marquées de la vive empreinte du cachet local, un ensemiiie inondé de chaleur et de lumière, qui transportait le spectateur en face du Vésuve, au bord des flots bleus de la Méditerranée, et lui faisait faire le voyage de Naples sans sortir de Paris, tout se réunissait dans la Muette pour enchanter le public. Adolphe Nourrit, qui continuait et surpassaitson père, était un Masaniello comme on n'en a retrouvé aucun : chanteur assez éuiinent pour qu'on lui eûl pardonné de n'être pas comédien, et comédien d'un talent à pouvoir se passer du mérite du chanteur. Dans la folie du dernier acte, notamment, il déployait une puissance que n'oublieront jamais ceux qui l'ont vu. Sa belle physionomie, à laquelle un embonpoint assez prononcé n'dtait rien de son expression, était comme le miroir, le prisme vivant de l'intelligence égarée. Si Ton ajoute que Nouirit, acteur tragique d'une si haute valeur, joua d'une manière charmante des rôles légers et comiques, tels que le paysan Guillaume dans le Philtre, ce sera dire qu'il y eut peu de talents aussi complets. Remarquez que cet artiste de preuuer ordre ne craignit pas de déroger en acceptant, dans le Dieu et

la Bayadère^ un rôle que ia pantomioe et la danse de Mlle Taglioni laissaient en seconde ligne, et qu'aujourd'hui des ténors subalternes ju^^cMnieiil au-dessous de leur importance. C'est que Nourrit était un artiste dans le plus digne sens du mot, et cette louable abnégation ne fit pas souffrir à sa position le moindre dommage* A côté de lui, dans la Muette, placez cette chanteuse exquise 9 Mme Damoreau» et Mlle Noblet (Fenella) : vous aurez une exécution qui Cut un des éléments de ce splendide succès.

Il faut tenir compte aussi des sentiments que faisaient vibrer plusieurs morceaux, surtout le beau duo : Amour sacré de la patrie^ et qui en doublaient l'effet. On se rappelle qu'en août 1830, à Bruxelles, où fermentait une révolu! ion iimninenle, ce lut une représentation de la MvstU qui mit le feu aux poudres ; le mouvement éclata au sortir du théâtre oîi les Ames s'étaient enflauiiiiées à CcS magiques accents.

J'ai raconté le choix malencontreux de Robin des bois pour un spectacle solennel offert à Charles X. Il y eut une autre représentation royale où le choix qui fut fait de la Muette n'était pas non plus parfaitement heureux : ce tut celle à laquelle assistèrent le roi et la reine de Naplesi lors de leur voyage à Paris. Assurément, on ne pouvait leur donner mieux sous le rapport du mérite de l'ouvrage, et de la beauté de la mise ea scène; mais le tableau des lazzaroni insurgés* des soldats mis en déroute et du chef populaire porté sur le pavois, était, à bien considérer la ciiose, un singulier lé^al pour la royauté napolitaine. Du reste, il ne s eu lailuL pas de beaucoup que le roi de Naples fût témoin à Paris d'une révolution autrement que sur le Ibéfttre^ car les jour-

LA RfiSTAURÂTlON.

nées de Juillet arrivèrent à peine deux mois après sou voyage. Trente ans plus tard, sa dynastie, elle aassi, devait tomber du trône, devant un chef ()opulaîre ac* clamé par les dcbcendants de ceux qui portèrent en triomphe Masaniello.

Le vent était, sur les thé&tres, aux peuples soulevés contre la tyrannie. Après MasmMh et la Muette^ ce fut le tour des Guillaume Tell. On vit coup sur coup, en 1828, la reprise du Guillaume Tell de Sedaine et Gréiry, à TOpéra^Gomique, et un GuiUaume TeU^ par Pixèrécourt, à la Gaîté. Le héros suisse figura même au Vaudeville, qui ne semblait guère être son terrain, dans une pièce de MM. Saintine, Dupeuty et de Villeneuve. Rossini, qui se hâtait lentement, préparait le Guillaume Tell qui a effacé lous les autres, l'oeuvre sublime qui vit la lumière Tanuée d'après, le 3 août 1829, aux derniers jours du ministère Martignac. L*histoire doit dire que ce magnifique poème musical ne produisit pas, dans sa nouveauté, un effet égal à celui de la MuetUy du moins auprès de la masse du public. Pourtant, quel Arnold que Nourrit I quels accents déchirants parlaient de son âme dans ce morceau :

Ces jours qu'ils ont osé proscrire, Je ne les ai pas défendus!

A la reprise de 1837, pour les débuts de Duprez, sa

fauieubfci note du Suivez-moi fit plus, eu f ivuur du chef-d'<£uvre de Rossini , que n'avait bit le ciiant si dramatique de sou prédécesseur : je ne veux pas dis<cuLer si ce fut avec raison.

11 restait encore un Guillaume Tell retardataire, la tragédie posthume de Pichat, qui fut représentée à

rOdéoD le 22 juillet 1830. cinq jours avant les barricades; mais rOdéon» dans les chaleurs canicalaires» avait peu de spectateurs, et, malgré son mérite, cette

traduciion d'un sujet épuisé ne fut pour rien dans les événements qui étaient si proches.

Pour compléter Thistoire des GuiUaume TeU, mentionnons le premier de tous, celai de Lemierre, où, parmi des veisdonl la dureté n'est pa^ adoucie par les noms allemands qu'ils encadrent, on en rencontre de vraiment beaux, comme ceux-ci que l'on a cités plus d*une fois sans en savoir la source :

Et lorsqu'à cet excès l'esdavage est monté, L'esclavage, erois^moi, touche à la liberté*

Cette tragédie avait eu peu de succès d'abord, en 1766. Reprise longtemps après elle eut sa revanche, favorisée par le moqvement des idées au début de la Révolution, et par un changement heureux au dénoAment. Le fait de Tenfant et de la pomme qui, suivant l'antique usage, était primitivement en récit, lut mis en action devant les yeux du spectateur, et cette innovation qui pouvait être mal prise, produisit un grand effet. Entin, le dernier des Guillaume Tell fut représenté à la Porte-Saint-Martin quelques jours après la révolution de février, comme le Guillaume Tell de Pichal quelques jours avaiU celle de juillet. L'auteur était un débutant qui réunissait deux noms bien lourds pour un poète, Virgile Boileau. Quoique les vers ne fussent pas dans les habitudes du théâtre de la Porte- Saint-Martin, M. Théodore Co??niard, qui en était directeur, avait bien accueilli cette œuvre d'un inconnu, qui lui fut présentée. L'auteur est mort sans avoir

LA RESTAURATION. 293

pu soutenir par un autre ouvrage les espérances de son coup d'essai.

M. deMartignac, ministre de l'intérieur, dont le nom personnifiait le nouveau cabinet, était par lui-même

un homme fort sympathique. Son caraclère se manifesta bien noblement, lorsque, après la révolution de juillet, il fut le défenseur de son successeur, M. de Polignac, traduit devant la cour des pairs. M. deMarfignac avait t^.té à Bordeaux un des hommes les pins aimables el les plus brillants de cette cité aux mœurs élégantes. Il s'était amusé dans sa jeunesse à des œuvres de littérature légère ; il comptait même parmi les auteurs du Vaudeville par une pièce d'Ésope chez XantuSj jouée avec succès en 1801. Aussi, lors de son avènement ministériel, reçut-il les félicitations de ce théâtre, par une dépulation où Pontenay, le plus ancien acleui, porta la parole ^

. La révolution ministérielle du 4 janvier s'était faite

surtout contre les idées ultramontaines, contre les Jésuites. La réprobation dont ils étaient Tobjet avait enveloppé, écrasé le ministère qu'on accusait d*étre inféodé à leur influence, et le nouveau cabinet était tenu de donner une prompte satisfaction à Tcspril public, sur ce point capital. Dès le 20 janvier, Charles X, faisant violence à ses sentiments particuliers, approuva

1. On sora bien aise, peut-être, d'avoir deux ou trois échantiilous de i ujuvre légère que rhomme d'Etat futur écrivit pour le tliéà-

394 L'HiSTOlRE PAH THÉÂTRE.

un rapport du garde des sceaux, H. de Portalîs, pour

la liOiuiiiaLion d'une coiiuuission chargée «d'examiner les mesures que peut nécessiter Texécution des lois du royaume dans l'enseignement des écoles ecclésiastiques secondaires. » Le nom des Jésuites n'était pas prononcé; mais ni leurs adversaires ni leurs amis ne s'y méprirent. Les ordonnances du 16 juin vinrent réaliser l'attente générale. La première soumettait au

tre de la rue de Chartres. Voici comment est tracé le portrait d*Ëaope ;

C'est un mclnnpe fl^* nienrelIlM Compose d'étrange façon; De Midas il a les oreilles ATae tout le goût d'Apollon ; Un immortel^ nne déesse L'ont înrmé de leur docte malnf De Minerve il a la sagesse Avec la forme de Vuicain.

Ce couplet était chanté par la 611e de Zantus, Lesbia, dont £aope sert les amours :

Ah 1 mon père, Totre tournent

Me fait plus de mal qae les nôtres;

Je fuis des bras de mon rimant.

Et je retourne dans les vôtres.

Ciitophon est cher à mon cœur, nais j*y renonce pour Tout plaire; Quel enfant voudrait d'un bonheur Qui eoAte ane Uurme à son père?

Ésope conseillait en ces termes les deux amants^ qui lui demnt leur bonheur :

si vous voulez, Jeunes époux, Bénir totyonra votre existeneOf Soyex fidèles, aimes-Tons, Le bonheur est dans la constance.

Le joug de l'hymen, quelquefois, Pèse, et se supporte avec peine :

Il faut, pour alléger le poids, Qno Tamonr soutienne la chaîne.

Ces couplets peuvent paraître d'un goût yieilli; mais, au moins,

ils se laiâ^eut Ure.

LA KëSTAUHATION*

régime de TUniversité huit collèges tenus par les Jésuites ; elle obligeait lout membre du corps enseignant à déclarer et afHrmer par écrit qu'il n'appartenait à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France. La seconde opposait des limites à Tex tension des petits séminaires comme établissements d'instruction publique. L'opinion dominante applaudit à ces dispositions, concordant avec celles qui rendaient à l'enseignement suf)érieur son éclat et sa liberté. La foule se pressait à la Sorbonne autour de MM. Guizot, Villemain et Cousin, remontés dans leur chaire, et qui rouvraient leur cours p:ir des paroles de félicitation et de joie sur celte ère nouvelle. Par contre, les ultramontains se déchaînaient avec une exaspération Airibonde. Tous les jours, ils criaient à rabomination de la désolation; ils (aisaient les plus douloureux tableaux du sanctuaire désolé, de la religion gémissante, de la foi en deuil ; ils voilaient la croix d'un crêpe funèbre ; ils intéressaient Dieu même dans la querelle* Il semLlait qu'en Tau 1828, Charles X étant roi de France, TÉglise retrouvât ses jours de persécution* comme sous les empereurs romains. M. de Martignac, ce galant homme, ce royaliste dévoué, devenait un affreux émissaire de Satan, ainsi que ses collègues. Parmi eux Févèque de Beauvais, l'ancien curé de la Madeleine, vanté naguère pour sa pieuse éloquence et sou zèle chrétien, se trouvait enveloppé dans ces lulminants analhèmes.

Entre les deux partis, le choix du théâtre n'était pas douteux. Dès avant les fameuses ordonnances, dans

laMmtledu Port de Berry, parodie de^a Muette de Portid^ le Vésuve était liguré par un mont rouge qui fume.

Elles venaient d*ôtre rendues quandles Variétés jouèrent f École de Natatiofif de MM. de Lenyen, de Livry et Al*

phonse Sip^nol, jeune auteur qui périt Iragiquciueiit peu (le leiups après, dans un duel avec un otticier de la garde royale. Cette École de NaULtion était un tableau d'été, dans lequel les actrices et les figurantes paraissaient en écoliers (jui vont, j^ous la conduite d'un surveillant, d'un maître d'études, piquer des têtes et faire des pleine eau dans la Seine. Ce troupeau gaillard, en peignoir de bain, prenant ses ébats dans un joli décor qui représentait l'intérieur de Técole, semblait être, au premier abord, le seul appât offert au public, genre d*amorce dont on a fait depuis un bien autre abus: mais il y avait le rôle du maître d'études Boniiace, qui était joué par Odry. Les auteurs en avaient seulement indiqué la physionomie ; celle d'un pédant gourmé, avec une nuance de pudibonderie grotesque. L'acteur couipléta cette figure par un costume noir, par un air cafard, par des jeux de scène analogues; il lisait, il savourait tout bas un journal, et ce journal était la Gazette de France, tout neUement nommée dans un couplet du vaudeville ûnal :

Plus d'un joiirna] est vanté ; Mais moi qui oe suis pas bôte, Je cherche la vérité Et l'esprit dans la (vaseUe,

couplet qui n'était de nature à tuer personne, et qui,

du reste, fut supprimé à la seconde représentation. Ce personnage mit le [)ablic en belle humeur, et ce nui servit encore mieux les intérêts du théâtre, ce fut la gravité que la Gazette de France voulut bien donner k

LA RESTAURATION

cette mince affaire. Elle souligna le mot ; elle ne se borna pas à sa propre injure ; elle fit sonner le scandale, l'insuUe à la religion, et par tout ce bruit, elle aiguillonna la curiosité comme si elle se fût exprès chargée d'appeler le public à la pièce* Un autre journal de la même opinion, la QtwHdienm, ne poussa pas les hauts cris, loua môme CÉcoU de Natation comme un tableau amusant et piquant. Ëlle se contenta de jeter un mot sur l'allusion faite à « des hommes > que Ton avait prétendu rccoiiiiaîlre dans une figure grotesque, et qui n'ont jamais, disait-elle, pasbé pour des imbéciles. En ceci, la Quotidienne avait raison : si ces hommes n'étaient pas des gens habiles, on n'aurait pas sujet de les regarder comme dangereux; mais ce demi-mot ajoutait un grain de sel aux phrases indignées de la Gazette. GrÂce à ces stimulants involontaires, on alla voir Odry en jésuite, et ce vaudeville sans importance eut l aubaine de faire recette en plein mois d'août.

Une autre pièce constate le mouvement d'idées qui

saluait le ministère Martignac. C'est une revue jouée rue de Chartres, les Omnilms ou la Revue en Voiture, de HM. de Gourcy, Dupeuty et Lassagne (23 mai 1828). Les omnibus venaient d'être établis, sur une échelle comparativement liieti reslroinle. Leur parcouib originaire divisait le boulevard en deux étapes qui avaient la Porte-Saint-Martin pour point de partage, et les correspondances n'existaient pas* Le prix des places était de vingt-cinq centimes seulement, cinq sous, la somme immuable que le Juif errant avait en poche. C'est pourquoi les auteurs avaient introduit le voyageur légendaire, qui est cbaimé d'une ci éaliou à la

portée de sa bourse, et grâce à laquelle il pourra rouler voiture. Dans ses longues pérégrinations, il est venu à

Paris il y a deux siècles. Ce laps de temps n'a pas été sans changer beaucoup de choses; mais le Juif errant, quoique homme des anciens jours, ne donne aucun regret au passé : il trouve que la comparaison* est

tout à l'avantage du présent, et il en célèbre les bienfaits sur l'air de la Galopade^ danse nouvelle alors à la mode.

Ah! que c'est bieal que e^est bienl que c'est bien! Gomme en France On avancel

Ah ! que c'est bien î que c'est bien I que c'est bien !

Je ue regrette rien.

Tout en Visitant Les peuples du monde

A la ronde, Je me souvenais Que j'avais ri chez les Français, £t quand revenu Dans votre patrie Embellie, J'ai vu Ses

Progrès, A cbaque pas je répétais :

Ab ! que c'est bien ! etc* Clair Gomme réclair, S'écbappe le gazbydrogène;

Vos cbemîns de fer Déjà Tont tous un train d'ente.

Maint passage onTert Au piéton offre nue retraite ;

LA fiSSTAUHATION.

On verra, l'hiver, Tout Paris marcher à couvert.

Ah! que c'est bien! etc.

Le signe d'honneur Jadis n'était dû qu'au courage;

Ce gage flatteur Appartient à plus d'un vainqueur; Car, De toute part, A chaque gloire on rend hommage^

Et la croix de Mars Est aussi le prix des beaux-arts*

D*un poste important H n'est personne qu'on écarte;

Ches TOUS, maintenant, n ne faut plus que du talent Pour moi Quel émoi.

Quand on m*a parlé de la Charte,

Bienfftit d*an bon roi Qui dit : c Régnons aveo la loi! > Ah! que c'est bien ! ete*

C'est sans doute ici la première fois qu'il est question au théâtre des chemins de fer* La petite ligne de Saint- Élienne à Andrezieux venait d'tMre en éc, bien Taible début de cet immense réseau qui s'étend aujourd'hui dans toutes les directionSi et elle n'avait eu pour objet que le transport de la houille : celui des voyageurs ne fut d'abord qu'accessoire. Voilà où en étaient les chemins de fer qui^ est-il dit» vont tous un train d'enfer; et il &llut encore dix ans pour que Paris vit inaugurer celui de Saint-Germain. Dans la grande histoire de la locomotion à vapeur, de ce prodigieux agent qui joue un si énorme rôle dans le monde, le vaudeville de 1828

a donc son jalon, que Ton eat surpris de rencontrer à cette date.

Eu 1810, comme nous Tavons vu dans le premuT volume de ce livre, le même théâtre célébrait les constructions et les merveilles récentes de Paris. Voici un nouveau progrès qui est si^^^alc : les passages, qui presque tous datent de la Restauration et qui parurent une très-heureuse commodité. Quant aux omnibus, ce fut un grand événement dans la vie parisienne. Les cochers de fiacre, les cochers de cabriolet, les cochers de coucou jetèrent les hauts cris, prétendant qu^Is étaient mis à pied, qu'ils étaient perdus : on les voit, dans la pièce, conspirer contre les nouveaux véhicules, sur un air de la Muette, dont les mélodies, alors dans toute leur primeur, taisaient rornement favori des vau* devilles. Les cochers de fiacre avaient tort. Il y a toujours des voiture^ de place; leur nonibre a niôme augmenfé beaucoup; les uuuiibus n'ont pas plus été un instrument de ruine que les chemins de fer et bien d'autres progrès ; ils n*ont ruiné que leur premier entrepreneur. Ses successeurs firent des réfoi uics sur le matériel, ils augmentèrent d*un sou le prix des places, ce qui ne diminua pas le nombre des personnes qui en usèrent ; de nouvelles lignes furent créées, et les voitures d*une de ces lignes furent appelées les Carolines, en Tlionneur de la ducbes§e de Berry. Cet hommage lui était bien dû. Gomme on parlait aux Tuileries de cette création de voitures en commun, la nouveauté, l'entretien du moment, la duchesse paria contre le roi dix mille Irancs pour les pauvres, qu'elle ferait une course en omnibus, et elle n'en eut pas le 'démenti. On ne dit pas si quelqu'un de ses couipaguous de voyage la r(^connut.

LA RESTAURATION

Sous le ministère défunt, la Cour royale de Paris avait rendu certains jugements qui touchaient à la politique, et auxquels ropposition avait applaudi. Dans les OmnUms^ elle reçoit son compliment :

Magistrats, honneur de la Franeoi Et gardiens fidèles des lois, Vos vertus, votre indépendance

Sont dignes du cœur des bons rois.

A ropulence corruptrice Jamais vous ne fûtes soumis.

En France, la main de justice Ne donne pas de soufflets àThémis.

Une protestalion d'espèce toute difïérente, une protestation vivante contre un des ministres renversés, trouve aussi sa mention dans ce vaudeville : c'était rhomme du Palais-Royal, avec sa longue barbe digne du Juif errant. Il est bon de rappeler ce qu*était ce personnage, qui fut connu de tout Paris. Ghodruc- Duclos avait été un des viveurs les plus élégants et les plus prodigues de la jeunesse dorée bordelaise. 11 élail, à cette époque, l'ami de M, de Peyronnet. Depuis, ce dernier était entré sérieusement dans la grave carrière du magistrat, qui l'avait conduit aux plus hautes fonc^lions et jusqu'au ministère de la justice. Quant à sou ancien compagnon de plaisirs, il n'avait pas su réparer dans r&ge mûr les incartades de son jeune temps. On prétendait quil avait fait un appel inutile aux souvenirs de son ex-ami devenu un grand i)ersouuage, et que c'était pour (aire honte au procédé de M. de Peyronnet que Ghodruc-Duclos aurait résolu de s'offrir en spectacle perinaueiiL sous des liaillons exagérés à dessein, et accompagnés d'une longue barbe inculte et grison-

nante. Il se promenait ainsi toate la journée, les mains

derrière le dos, sous les galeries du Palais-Royal, pouvant, au besoin, servir de Groquemitaine pour les eu* fanis qui jouaient dans le jardin. C'était un liomme d'une taille avantageuse, qui laissait reconnaître en lui, même dans cet état, les resUs d'une belle figure, Uopiniâtre exhibition a duré plusieurs années. Cet étrange individu poussait l'affectation de la misère au point que, plus d*une fois, il eut maille à partir avec les surveillants de la décence publique, les trous de son vêtmmt nécessaire n'étant pas toujours suffisamment fermés par les morceaux de papier avec lesquels il le rapiéçait.

La revue de fin d'année jouée au Vaudeville en décembre 1828 {les Bêtises de V Année ou le Confiseur âra^ manque), de Brazier, Carmouche et deCourcy, eut aussi ses traits libéraux et constitutionnels, auxquels le public fit féte :

Malheur à qui voudrait restreindre Un siècle brillant de cl?rté!

Le flambeau de la vérité Brûle celui qui veut T éteindre 1

Le confiseur qui coule en sucre les œuvres dramatiques du jour, est invité à laisser à Técart la plupart de celles qui réclament cette consécration friande :

Par la rai'^on, et non parle caprice, Que tous vos arrêts soient dictés.

Laissez crier à l'injustice Toutes les médiocrités.

Que de chez vous le bon goût les écarte.

Pour remplacer ces sujets-là.

LA RESTAURATION

Faites des bonbons à la Charte, £t toute la France en voudra.

Un phénomène de ce court et bon temps du ministère Martignac , c'est qu'on y vit la préfecture de police, — oui, la préfeclare de police, — avoir sa popularité. M. de Belleyme, qui (ùt investi de cette magistrature, h réhabilita aux yeux de l'opinion. La création des sergents de ville date de son administration^ et cet uniforme qui , vingt ans après, dut être temporairement sacrifié à ranimadversion populaire, fut accueilli trcs-lavorablemeni au début. On y vit la garantie et l'insigne d'une protection utile et honorable pour l'ordre public, pour la sûreté des citoyens ; l'on applaudit à celle action avouée, patente, remplaçant, au moins pour une partie du service, l'action occulte et déguisée qui mettait la police en si mauvaise odeun

La censure dramatique, devenue plus tolérante, permettait riK^'aie qu'on plaisantât sur son propre compte. Dans VÉcole de Natation^ le trait de plusieurs couplets du vaudeville final est amené par un mot du langage technique, jeté par un des tritons en caleçon, et qui, parle rapprochement, forme un sensépigrammatique :

Il est des gens que l'esprit Par-dessus tout effarouche.

A l'aspect d^un manuscrit Ils n'ont qu'un mot à la bouche,.

c — La coupe ! la coupe 1 » criait un baigneur. Les ciseaux de la rue de Grenelle n*avaient pas coupé

Tépigramme, comme pour mettre les auteurs dans leur tort.

Au Gymnase, dans la Marne des Plam% de Scribe et

304 L'HISTOJilE FAR LE THÉÂTRE.

Bayard, la censure avaiL également son petit paquet, à la suite des autres :

Je le permets {bis) :

Ayez tous de l'indépendance, Avocats, députés, préfets, Ayez ensemble désormais De Pappétit, de réioqaeace.

Et même un grain de conscience,

Je le permets.

Je le permets :

Qa*un journal soit incorruptible, Qu^un orateur parle français, Que nos auteurs, dans leurs couplets, Aient de l'esprit, si c'est possible»

Qu*un censeur môme soit sensible,

Je le permets.

Le principal personnage de la Manie des Places était un fou qui se croit ministre, comme don Quichotte se croit chevalier errant; du reste, un très-honnête fou, également comme le héros de la Manche» et qui ne veut user de son pouvoir imaginaire que le mieux du monde :

Oui, les dîners bout dans nos mœurs;

Chez moi je veux qu'on dîne.

J'ouvre aux penseurs, aux orateurs, Ma table ( t ma cuisine.

Mais Malgré mes mets Et mes vins Divins,

Les lois, Thonneur, la Gbarte,

Seront respectés,

Et nos libertés Ne palront pas la carte.

LA RESTAURATION

Plus loin, on annonce à Teslimable fou qu'on va lui servir un dioer des plus ilns« un dîner de ministre.,,, rim que des truffes*

« — Des truffes I s'écrie-l-il. Qui est-ce qui a dit des truffes 1 Les malheureuses 1 Elles ont causé dans l'État irop de désordres, trop d'abus, sans compter les indig( stîons; je n'en veax poinl sous mon ministère; je les desiitue.

« — Deslituer les truffes! qu'allons-nous devenir? »

Tandis que certains auteurs, comme dans les OmnUms, s'en tenaient à la louange, d'autres, on le voit^ profituient de la latitude permise à Tépigramme. Le minislère tolérant héritait des traits qu'il n'avait pas été permis de décocher sous ses prédécesseurs moins faciles, et le théâtre frondait la cuisine ministérielle sous M. de ai lignac, faute d'avoir pu s'en donner le plaisir sous M* de Villèie.

Les plaisanteries de la Manie des Places eurent moins de portée qu'un ouvrage qui les suivil sur la même scène, à neut jours d'intervalle. Ce fut Avant^ Pendant et Après^ représenté pour la première fois le 28 juin 1828. Cette fols. Scribe avait pour collaborateur Rougemont, qui ne prenait pas plus an sérieux ses mots ou ses couplets constitutionnels et libéraux que ses pièces impérialistes ou royalistes. Dans Avant^ Pendant et Après^ il trouva une veine nouvelle à exploiter, et il en profila comme des autres. Quant à Scribe, il était passé maître dans l'art de saisir le vent propice, l'esprit du moment. Avec sa très-grande habileté scénique, avec sa science de la cliarpente et du détail, ce fut là un élémcut essentiel de siîs succès. Lorsque la circonstance Tavait voulUy il ne s'était pas borné à quelques couplets en

306 LinSTOïRE PAR LE THÉÂTRE.

rbonneur du Roi, jetés çà et là, comme dans Vne Nuit

de la Garde nationale; il était allé jusqu'au vaudeville de cour, jusqu'à la pièce pour les petits appartements, témoin une certaine Rosière de Bàmy^ jouée aux Tuile* ries le 15 juillet 1823, pour la fête du duc de Bordeaux* Le duc d'Anproulémc, alors à la tête deVartnOe d'Espagne, y recevait son tribut d'encens, ainsi que Tenfant à qui la couronne était promise, et que Scribe saluait de rhoroscope le plus flatteur. Sous le ministère Martignac, les idées libérales prévalant, il servait du libéralisme à forte dose.

Àmta^ Pendant et Après est assez connu. La première partie de ( ( lie trilo-^ic est un tableau des mœurs de Tancienne société, qui nest nullement ménagée; la seconde reporte le spectateur aux jours les plus sanglants de la Révolution ; la troisième se passe dans le monde moderne, sous le régime constitutionnel. Le générai qui, à la paix, s est fait industriel, grand manufacturier, réunit en lui les deux qualités qui fournissaient de préférence le couplet sonore. La manufacture remplace ici, pour le haut grade, le cliamp que cultivait le Soldat-Laboureur. L'éloge de l'industrie n'a guère moins été cbanté, par le vaudeville de la Restauration, que celui des guerriers et des lmiri»rs. La classe bourgeoise, à ses différents degrés, était mise en regard de la classe noble : la fortune acquise par le travail était opposée au blason séculaire, aux tourelles du vieux manoir. Ce tiers-état, devenu la puissance dominante, avait, à son tour, ses flatteurs. Certes, l'industrie, cette immense source de vie et de richesse pour les nations, doit obtenir de grands hommages; toutefois, ce serait tio^ prétendre, pour riiomme qui

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gagne des millions, que d'exiger le même genre de

liibut mérité par les dévouements gratuits au h\m général, t — J'enrichis mon pays, » dira ce millionnaire. < — Soit» » lui r6poDdra-t*on ; « mais d*abord vous vous enrichissez vous-même, et la reconnaissance publique ne vous est due que dans de jusies limites. »

On a eu mille fois raison de mettre à néant la féodalité nobiliaire ; mais il ne faudrait pas qu'elle fût remplacée par une féodalité d'une autre espèce, celle de l'argent ; il ne faudrait pas que la servitude de l'atelier se substituât à celle de la glèbe. Il est trop vrai qu'en*» ire les mains de certains industriels, l'exploitation de riioinme par l'homme est profondément affligeante. Il est tel paletot sous lequel ne bat pas un cœur plus humain que sous la dure cotte de mailles du moyen âge. Quand l'atelier n'a souci ni delà faiblesse de l'en* faut, ni de la moralité delà femme, nî de la vieillesse du père de famille» quand l'industrie ne panse pas même ses blessés, qu'elle envoie froidement à Thôpital le niMllieureux mutilé par les dents de fei de ses mécaniques, lorsqu'elle ne nourrit pas, — à moins d'y être condamnée par les tribunaux^ — les veuves et les orphelins qu'elle a faits, alors elle mérite tout antre chose que des hénédielions. Que le grand industriel prenne pour modèle un Ûbei kampt, un de ces hommes illustres du travail qui ont vu, dans le succès ^HPH^ efforts, un moyen plus large défaire le bien ; qu*il songe que les ouvriers ne sont pas seulement des insU iiinents humains, des machines à deux bras ; que, par ses soins, l'atelier soit un centre d'amélioration morale, au lieu d'être, — ce qu'il est trop souvent, — tout le contraire ; que de sages institutions y enseignent l'ordre et l'a^

mour de la famille; que Tentant, s'il gagoe le pain du corps dans la mesure de ses forces, ne soit pas

privé d'acquérir aussi IMnslruclion, la saine instruction, ce pain de i'àuie. Dans ces condilions, l'industrie est une chose digne de tous les éloges, et magnifique en tout point. Grflce au ciel, de beaux exemples prouvent, de nus jours, que ce nVst pas là une utopie, et de nobles intelligences mettent ces principes en action«

Voilà le point de vue, voilà les devoirs, les obligations dont on n'a pas toujours tenu assez coïnpte, dans les apothéoses que le thé&tre a prodiguées & la richesse industrielle, et Ton voudrait que Scribe, notamment, n'eûl pas négligé de les rappeler. Son général manufacturier d'Avant, Pendant, el Après dit de fort bonnes choses sur Tégalité civile qui est le fondement de nos lois modernes, sur toutes ces profondes réformes qui doivent faire bénir les nouvelles instiuuions ; mais, en fustigeant les abus de raristocratie ancienne, il ne fallait pas fermer les yeux sur celle qui tend à s'impa- Ironiser et à se cantonner sur ses ruines, et l'optimisme un peu personnel de ce digne général demande bien quelques réserves ^

1. Le fait que I'ott va lire est à ma connaissance particulière et personnelle. Dans un de nos départements manufacturiers peu éloignés de Paris, est mort naguère un chauiïeur de fabrique an?[î!el, dans ces deinières années, une médaille d'honneur fut di'cernee par une société d'encouragé ment industriel, et solennellement remise par la main du préfet, avec les éloges les plus léfîitimes. Ce prix de haute moralité donnéau doyen des chauffeurs du département était, en effet, gagné par plus de cinquante ans de travail, dont plus de trente dans ik maison où ce digne homme était encore employé. U avait eu à élever, du labeur de ses bras, une nombreuse famille; ce

LA RESTAURATION

Dansfef Trois Quartiers 9 joués VHïïnée précédente, Picard et Mazèresavaienlabordé d'uneinain |ilus légère, et avec uu esprit beaucoup plus vrai, la peinture de lasociété nouvelle. Ils montraient tour à tour la bourgeoisie marchande, la haute banque et la noblesse, chacune avec ses idées et ses mœurs, sans flatterie comnnesans satire. Les Trois Quartiers étaient une aimable comédie, dont le trait effleurait et ne blessait pas, une comédie libérale qui ne brûlait pas un gros encens sur l'autel de la popularité, comme Avant^ Pendant et Après*

Un grave sujet de reproche pour cette dernière pièce, c'est un personnage qui concourut au succès, grâce, en graïide partie, au talent de Ferville, — mais que ce succès même ne saurait absoudre. Un vicomte de La. Morlière dont il est question dans la première partie, comme devant s'embarquer pour rejoindre l'expédition de La Pérouse, reparaît dans la troisième, après quarante ans de séquestration dans une île de l'Océanie ;

saint devoir, rempli avec la conscience et les soins de la vertu, ne lui avait pas permis de se créer un fonds pour l'avenir, et il est arrivé jusqu'à l'heure de la msrt, dans sa soixantc-cjuatorzième année, sans que le repos ait été permis à sa vieillesse. Depuis le ralentissement des aiïaires, les riches manufacLuriers, chefs actuels de la fabrique, n'avaient pas conservé au respectable travailleur qui honorait leur maison, la condition attachée à ses importantes fonctions dechaaffeur, c'est-à-dire le salaire fixe. Il était payé à tant par jour, ne gagnant pas plus de trois à quatre journées par semaine; et c'est dans cette situation déchue qu'il a épuisé ses dernières forces. H ne • s'agit pas seulement ici, répétons-le, d'un « bon ouvrier, » mais d'un homme officiellement signalé à toute la population laborieuse d'un département comme un doyen d'ûge à prendre pour exemple, d'un liominc placé hors ligne par crotte (listinrti'.n : et ce vétéranmodèle du travail n'avait pas un morceau de |iain assuré. I.p'^ commentaires seraient superflus, le fait seul parlant assez haut, et comme question privée, et comme question publique.

il joue le rôle d'un Epiiaéiiide ébahi et bouleversé de tout ce qull voit. Quand AvofU, Fendant et Après fut représenté, on venait de retrouver à Vanikoro les traces bien certaines du glorieux et infoi luné navigateur atteudu et cberdié pendant si longtemps. Avec un soin pieux, on avait arraché aux flots les débris de son naufrage, ces tristes épaves que nous contemplons avec énioiion dans le Musée de Marine, où elles sont réunies. £h! bien, cette douloureuse découverte sert d'occasion aux deux vaudevillistes pour imaginer un débris vivant qui fera rire leur parterre, une caricature à ailes de pigeon, chargée de représenter la noble élite de marins et de savants auxquels Louis XVI avait tracé de sa propre main ces belles instructions, monument si honorable pour sa mémoire. Ce vicomte de La Morlière a été recueilli par un capitaine anglais qui ne sait pas un mot de français, non plus que personne de son équipage, de sorte que le demeurant de Tautre siècle n'a rien a[)pris, dans le trajet, de ce qui s'est passé depuis 1789. Voilà qui, déjà, est très-peu vraisemblable. Hais du navire anglais, le voyageur n'est pas tombé de plein saut à Paris. Il a débarqué au Havre, ou à Marseille, ou à Bordeaux ; il a traversé une partie de la France, et il n'en sait pas plus long que dans son île. Il est vraiment impossible d'abuser davanlage de la complaisance du public, et Ton se demande comment une absurdité pareille, * il faut bien dire le mot, — a pu se faire accepter. Le vicomte arrive donc ; il raconte sonaveuture. «Enefï'el,» ditlegénérai, ^Icsjournaux anglais nous ont appris, l'an passé, qu'on avait découvert les derniers débris de Texpédition. » C'est ià tout ce que ce général si grand faiseur de phrases sur la

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gloire et la victoire, trouve à dire de ces funèbres et précieux souvenirs, de ce deuil et de cet honneur de la marine française.

Toi que nos longs regrets

Demandèreat qainse ans aux abîmes muets^

Ta m'apparais couvert d*Qn voile triste et sombre.

Est-ce loi, La Péronse, on n'est-ce qne ton ombre?

Ainsi cLantait Milievoye : Scribe» lui» déchire en badinant ce sombre voile» et fait apparaître non pas tout

à fait La Pérouse en personne, mais un compagnon supposé du maiiieureux et illustre marin, pour en égayer sa pièce!

On doit regretter que des auteurs et un public français aient eu le scn> moral si peu délicat. 11 est probable qu'aucun auteur, à Londres, ne s'aviserait d'une pareille gentillesse à propos du capitaine Franklin, ce lia Pérouse de TAngleterre, d'autant que , certainemeut, les spectateurs ue la prendraient pas en buime part.

Rien ne prouve mieux que cet exemple combien, dans le spirituel talent de Scribe, manquait Télévation

des idées. L'enthousiasme n'était pas à son usage. Il s'entendait merveilleusement avec cette société des salons parisiens qui n*aurait pas aimé qu'on allât plus haut ni plus vite qu'elle. Si le roman était plus ou moins de convention, si les personnages Taisaient souvent des bons mots à leurs propres dépens, si le charmant colonel n'avait pas son pareil dans l'armée, si la bouche eu eœur de Id jeune veuve ou de la jeune première ressemblait un peu à celle des poupées de carton peint| l'arrangement théâtral et les jolis mots sauvaient

Digitizec]

tout, auprès d'un public qui ne demandait (jii'à passer sa soirée agréablemenl et sans fatigue. Scribe a travaillé en Tue de ses contemporains, et il y a parfaitement réussi ; mais Tavenir, auquel il songeait moins, pourra bien ne pas lui conserver la place quM eut de son temps.

Ce prudent esprit qui pétillait sans brûler» sans faire craindre le moindre incendie, il s'émancipait, dans Avantj Pendani et Après, plus que d'babitude. Aussi, cetle fois, il y eut partage dans la clientèle du Gym« nase. Le monde bourgeois élait enchanté, mais le bla«* son, le faubourg Sainl-Gerniain, ci ièienl au scandale. L'inconvenance qui profanait le nom et le souvenir de La Pérouse touchait moins les réclamants que l'aristocratie nobiliaire sacrifiée, que la couleur générale de la pièce. L'orage qui se forma eut son nîtmtissement aux Tuileries. On accusa l'excessive lacilité de la censure ; on s*étonna que le théâtre décoré d'un titre privilégié, le Théâtre de MADAME, fût précisément celui qui jouait un tel ouvrage, et qu'il voulût cumuler les bénéfices d'une popularité frondeuse, avec ceux d'un pa* tronage de cour* Le bruit fut si grand que la duchesse de Berry, quelque bonne et indulgente qu'elle fût, ne put y fermer ses oreilles. Menacé de perdre ce patronage et ce titre auquel il tenait, le Gymnase obtint une capitulation où l'habileté et Tavanlage furent de son cùlé. D après cette Iransaclion, Avant^ Pendant et Après oui encore un certain nombre de repré.seiitalions, qui furent closes le 20 août. Gomme on doit le penser, l'empressement y redoubla ; et jamais le caissier ne fit de plus belles recettes.

C'est sous le ministère Martîguac^ dont l'esprit et Ic^

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actes rendaient doublement injustifiables les excès d'une hostilité passionnée, c'est sous ce ministère de conciliation et d'apaisement, que se produisit cependant la plus incroyable des attaques. Il s'agît du fa* meux article du Mouton enragé, où le roi était personnellement outragé avec une violence sans exemple. Fontan, Tauteur de cette diatribe inouie« était un fils de la Bretagne, mais de cette Bretagne patriote, aussi fortement prononcée pour la révolution que l'autre partie de la population en faveur de la royauté. Commis de la Marine à Lorient, et révoqué pour avoir pris part, malgré l'avertissement de ses chefs, à un banquet libéral, il était venu de Lorientà Paris n'ayant que vingt ans, sans autre ressource que sa plume, et s'était jeté au premier ran^ de la presse de gauche la plus militante. Dans VAlhum, écrit périodique où la littérature n'était qu'un passe-port et un prétexte, il fut le collaborateur de Magalon, dont les antécédents étaient tout autres que les siens ; car Magalon, enfant du Gard, avait été volontaire royal aux Geut-Jours ; mais le spectacle des violences réactioimaires lui avait fait tourner son ardeur dans un sens op[)osé. Poursuivi pour plusieurs articles, il fut condamné, en févi ier 1823, à treize mois de prison et deux mille francs d'amende. Ces articles étaient très-vifs; toutefois, rien ne saurait excuser cette translation de Paris à la prison de Poissy, en compagnie de plusieurs malfaiteurs, cet accouplement à l'un de ces misérables atteint de la gale, triste épisode qui souleva une trop légitime réprobation. Le goavemeiiiciil était souvent attaqué, même quand il n'était pas dans son tort ; jugez donc quel dut èU e contre lui le retentissement d'un tel fait. Ses défenseurs se rejetèrent

sur la faute de Tagent subalterne chargé de la translation ; mais ce fut seulement au bout de près de six semaines que Magaloii tut enlevé de cetaflfreu:^ séjour de voleurs» par Tintervention de Chateaubriand, alors ministre des affaires étrangères* One simple ordonnance de M. de Gorl)ière avait supprimé l'Albara, Fonlan retraça énergiquement celle triste affaire; il écrivit dans plusieurs autres journaux ou recueils. Il aborda aussi le théâtre, et fit jouer à FOdéon trois ou quatre pièces dont la plus iiii[)ortante fut Perkins Warbeck, drame en cinq actes et eu vers» qui obtint un succès d*estime. En 182a; VAUnm reparut, et ce fut le 20 juin 1829 que Fonlan y publia cet article du Mouton enragé, que je donne en entier à cause du bruit qu'il fit, et pour montrer jusqu'où alla» dans ce temps, la hardiesse de l'opinion extrême. Nous retrouverons d'ailleurs, à une autre épO(jue, ce portrait iiaiiicux reproduit et matérialisé sur la scène.

LE MOUTON KiSHAGÉ.

« Pigurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les yeux à fleur de lôte, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin un vrai moulon de Berri! Il marche à la tête du troupeau, il en est presque le monarque. Un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce \)iè contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre ; aussi devient-il gras ; c'est un plaisir 1 Ce que c*est pourtant que d'avoir un apanage I

< Noue mouton a nom Robin. Dès que les pelils eu-

LA RESTA UHAIlUiN. 315

fants Ta perçoivent, ils crient en courant après lui : Ahl

voilà Robin-Mouton!... Qu'il est gcnlilj Kobin-Muiiton ! Robin n'est pas fier; il se laisse facilement approcher^ Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salutations gracieuses ; il montre ses dents en signe de joie. Quelquefois même il porte la conii hiisance jusqu'à bêler. Oh ! c'est alors que les applaudissements éclatent I On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions. — Veux-tu que je te noue ce ruban autour du cou, mon cher iloi)in? Je ne serrerai pas trop fort. — Que ta laine est belle, Robin I £st-c6 qu'on va te tondre bientôt ?

«Tondre Robin, bon Dieuî Ton n'aurait garde î 11 défendrait sa toison tmguibm et rostro, car, malgré son air de douceur, il est méchant , quand il s'y met. Il donne dans Toccasion un coup de dents tout comme un antre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord chaque fois qu^eile le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau ; et, je vous le contie sous le sceau du secret, le pauvre Robin-Moutou est enragé.

« Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche autant que possible à la dissimuler. Éprouve-t-il un accès? A-t-îl besoin de salislaire une mauvaise pensée? ii a bien soin de regarder auparavant si personne ne l'observe : car RobinrMouton sait quel sort on destine aux animaux qui sont atteints de celle maladie. Il a peur des boub lies, Robin-Mouton!

« Et puis ii sent sa faiblesse i Si encore il était né bélier! Oh! qu'il userait largement de ses deux cornes 1 comme il nous ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutouuière qui le suit! Peut-étie même serait-il ca-

pable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais hélas l il est d'une famille qui n*aime pas beaucoup à se

battre, et, quelles (jue soient les velléités de conquête qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.

« Celte idée fatale le désespère.... Console-toi, Robin ; tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode ? Qu'as^tu à faire du matin au soirT Rien. Tu bois, tu manges et tu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres caprices; ils sautent à la volonté I Que demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale. Repousse ces vastes idées de gloire qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a créé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise : tu ne laisserais que d'être un charmant quadrupède.... si, in petto f tu n'étais pas enragé.

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