‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 15 sur 23 · L« M. FONTAN · texte numérisé non relu

L« M. FONTAN

On ne peut s'empêcher de dire que dans cette inqualifîable attaque, ainsi iaite de sang froid, en Tabsence de tonte provocation, quand prévalait au pouvoir Tes* prit de rapprochement et de sage liberté, la rage, si rage il y avait, semblait être du côté du pamphlétaire. Il n'était pas jusqu'aux « idées de gloire» qui ne lussent tournées contre Charles X par cette ironie sanglante et implacable, el ces idées ne pouvMienl être que l'expédition libératrice de la Grèce, la guerre déclarée aux forbans algériens, le blocus maritime de leur repaire« en attendant un coup plus décisif. Une des princesses, la duchesse d'Angoulême, avait sa part d*ou-

LA RESTAURATION

trages. Le scandale fut grand, et il y avait de quoi. Fontao fut blâmé, même par des amis politiques, entre autres par Casimir Oelavignef qui s'intéressait à lui. La cause de la liberté était d'ailleurs compromise par un abus de la presse qui fournissait le plus spécieux prétexte à ses ennemis ; Fontan se faisait aveuglément leur meilleur auxiliaire. Il va sans dire que V Album fut saisi, mais non pas cette fois siip|iriin(^, car Fonlan put y publier encore (livraison du 5 juillet) un second article fort peu atténuant qui commençait ainsi :

« Nous n'avons besoin ni de grâce ni de pitié. Nous nous rendons complice de nos écrits, quels qu'ils soient; car nos écrits sont l'expression d'une conviction profonde. L'ironie, chez nous, a un sens direct, positili rindignation une allure tranche, déterminée; et nous ne pensons pas qu'on nous reproche, quand nous avons attaqué quelqu'un, d'avoir jamais reculé devant son nom. »

Voici quelles étaient les dernières lignes :

« Dans les deux camps s'agitent des hypocrites de différentes espèces, hypocrites de religion , hypocrites de uionarcliie, liypocrilt s d'égalité. Nous avons arraché le masque qui ieur couvrait le visage, sans regarderquelle devise était inscrite sur leur drapeau, sans nous laisser éblouir par les couleurs dont ils se paraient. De là, haine violente des deux côtés contre notre impar*tiale audace 1 De là , persécution ouverte de ceux qui marchent dans les rangs opposés aux nôtres, et calom* nies infâmes de ceux qui semblent combattre pour la même cause que nous. »

Dans ces derniers mots^ Fontan avait apparemment

en vue ceux qui, dans le camp libéral» condamnaient

un pareil excès de frénésie.

Malgré la nalure exceptionnelle de Tattaque, le ministère n'avait pas dérogé k l'usage qui exclut Farrestation préventive en matière de poursuites de presse* Tout en les défiant, Foulan crut devoir les prévenir. Il partit» emportant un drame commencé, Jeanne la Folle, et, — singulier trait de caractère, — un chat qu'il affectiuim.iit. Il gagna la irrrc éuangère, où l'accueil qu'il reçut tut peu hospitalier. Nous verrons la suite de son histoire à l'époque où fut joué ce drame de Jeanne la Folhy compagnon des malheurs qu*il avait attirés sur lui. Le gouvernement eut le tort et Timprudcnce d'y ajouter un acte bien regrettable, comme à rafiaire de Magalon;mai8 à chacun sa responsabilité. Dans l'intervalle, le pouvoir ministériel avait changé de mains, malheureusement pour le roi et pour la France.

Dans la limite des institutions d'alors, le ministère . Martignac faisait ou était disposé à faire tout le bien

désirable. Il satisfaisait l'opinion considérable qui craignait la périlleuse carrière ^cs aventures, et qui se tenait contente de l'alliance du trdne et du régime

conslùutionnel, accomplie par une adminislralion honnête et loyale. A la vérité, il n'y avait pas à compter sur le désarmement du parti qui aspirait à renverser * \uand même le gouvernement. Néanmoms, le mi- 'istère aurait pu se soutenir par l'appui de tous les

LA RESTAURATION. 319

hommes d'ordre et de paix, qui voulaient une irmi che libérale, et qui oe voulaient pas de révolution. Mais le parti systématiquement tiostile au pouvoir, et qui ne voyait pas dans la conciliation le moyen d'avancer ses affaires, était trop bien servi par l'autre parti extrême, le parti rétrograde et ultramontain. Celui-^ci continuait contre le ministère une guerre à mort dans ses journaux. Il le sapait encore plus toi ternent auprès du Roi, dont on alarmait la conscience religieuse au sujet des ordonnances du 16 juiu^* que déjà il avait signées à regret ; le funeste entourage mettait là en œuvre une arme trop sûre. Battu en brèche de la sorte, M. de Martignac ne put tenir. Le 8 août 1829, lui et ses collègues se retirèrent, et furent remplacés par le cabinet

dofil le [irince de Polignac cLait le chef. Le seul nom de M. de Poliguac, personnellement honnête homme, mais qui représentait trop bien les influences de cour, les idées d'un autre temps, devait alarmer tous les rfmis éclairés du trône. Les fanatiques de la monarchie et de l'autel entonnèrent un hymne de triomphe, et les ennemis des Bourbons cachèrent sous leurs clameurs de haro une joie qui était mieux justifiée, carie sjslèa^e qui prévalait devait pai failement les servir.

Quelques lecteurs se rappelleront sans doute le numéro du Figaro publié le lendemain de la nomination du ministère Poiignac, et rempli par une série de prétendues nouvelles où Paris et la France étaient reportés en plein ancien régime. Cette plaisanterie eût passé sans ertcombre; mais le même journal annonçait que le célèbre docteur Roux venait d'être a[)()elé pour faire l'opération de ia cataracte à un grand personnage. Il aurait fallu avoir une double cataracte sur les yeux

320 L'HISTOlUI.: PAR LE THÉÂTRE. .

pour ne pas voir Tallusion, et M. Bobain, le signatairegérant du Figaro, fut condaiiiiié à six mois d'emprisonueineut. Une campagne à outrance commençait, campagne dont le pian, pour le parti qui voulait la chute du gouvernement lui-même, était d*acculer le ministère dans une impasse. De celte impasse, il tenterait de sortir par uu coup d'£tat, et le coup d*État mènerait à la lutte armée, à la révolution qui cherchait son jour et son heure. Ce plan fut parfaitement suivi, rincapacité entêtée deM. de Poiignac y aidant à souhait. Et cependant, quand l'avenir était si gros d'orages, le crédit public ne souffrait pas. Le 12 janvier IgSO, l'emprunt de 80 millions à 4 pour cent volé pour les irais de rexpédition de Grèce fut soumissioimé par la maison Rotschild à un taux au-dessus du pair, à 102 francs 7 cciiitmes et. demi.

Dans ce même mois, le lundi 25, eut lieu, sur le théÀtre de l'Opéra, une représentation extraordinaire et solennelle au profit des caisses municipales de bienfaisance, épuisées par les besoins d'un liiver extiôujcment rigoureux. Charles X y assistait avec le dauphin et la duchesse de Berry ; une indisposition empêcha la dauphine d'y venir. Le duc d'Orléans et sa famille occupaient leur loge. Le second acte de Tancrediy par Mme Malibran et Mile Sontag, le second acte de Moïse et le premier de Don Juan réunissaient les plus beaux talents du chant et de la daiibc. Cette représentation, où Charles X permit d'enfreindi e les lois de Téliquette en donnant lui-même le signal des applaudissements, fut magnifique de splendeur, magnifique par le résultat. La rtcette monta, pour les lo?:es et les autres places, à 41 559 tVancSi et se grossit de 11 470 francs

LA RESTAURATION

par les dons envoyés en surplus. Ce fut dans celle soirée que Charles X parul au spectacle pour la dernière fois.

La censure se montrait moins bonne personne que sous H. de Martignac, à l'endroit des épigrammes poli* tiques. Quelques traits lui passaient néanmoins entre les doigts. Aux Nouveautés, dans le Bal champêtre au cinquième Étage^ de Ttiéaulon et Achille Grégoire (23 janvier 1830), ce quatrain excita rires et bravos :

Chez les ministres on danse, Et l'on doit en convenir, Voir sauter une Excellence, Gela fait toujours plaisir.

Du reste, le théâtre avait assez d*aliment dans une autre lutte où l'ardeur n'était pas moins vive : c'était

la grande querelle des classiques el des romantiques, que l'on avait vue commencer depuis plusieurs années^ et qui était arrivée à son plus haut point de véhémence. La chaleur passionnée de la guerre des Gluckistes et des Piccinistes se retrouvait dans un temps bien différent de celui-là, dans un temps de vie publique, de presse et de tribune sans cesse en action. A côté des deux camps politiques, deux camps littéraires bataillaient, Tun sous le drapeau de Racine, l'autre sous la bannière de Shakespeare. L*art avait aussi ses deux cocardes qui ralliaient deux partis ennemis, comme la cocarde llUéraie et la cocarde royaliste.

Depuis la mort de Talma, la tragédie, au Théâtre- Français, ne battait que d'une aile. Le 15 février 1827, Mély- Janin , que ne poursuivaient plus les furies déchaînées à rOdéon contre son Oreste^ donna nn Louis XI découpé dans le Quemin Durward de Waiier Scott, 1 1

mis en scène avec un soin de costume inaccoulumé,

qui fil principalement son succès. Louis XI fut le précurseur de Henri III (Il février 1829), qui révéla brillamment et bruyamment un jeune auteur dont les essais s*êlaient bornés jusqu^alors à trois ou quatre fraclions de vnudevilles. Henri ///était largement frotté de ce vernis histoi i(iue pour lequel on se passionnait alors* Les jurons du temps» le&pdques-Dim^ les mordieu^ passaient pour des traits de génie; les bilboquets et les sarbacanes de Henri III et de ses coui lisant seuiblaient de miraculeuses trouvailles. L*histoire était-elle creusée et fouillée bien sérieusement ? La couleur du temps se faisait-elle reconnaître aussi fortement dans les entrailles de Tœuvre que dans le bric-à-brac et les accessoires dont elle était habillée ) Les personnages ne faisaient-ils pas un peu trop roflice de mannequins pour le costiiniier? Enfin, cette enveloppe à effet ne couvrait-elle pas une action mélodramati(|ue assez commune et qui brillait médiocrement par Tinventiont L'enthousiasme des fanatiques ne s'arrêtait pas à ces questions indiscrètes : c'étaient des transports, des trépignements d'ivresse, un véritable délire* Gomment qualifier autrement la fameuse ronde infernale formée dans le foyer du Théâtre-Français après la première représentation du drame nouveau, elles cris : Enfoncé Racine i qui saluèrent l'ère splendide inaugurée ce soirlà? On voulait bien épargner Corneille; c'était sur Racine que se déchargeaient tous les mépris et tous les dédains. Racine éiSLÏi peiruque, archi-perruque; Racine était roeoco an premfer chef; — roeœo, mot en faveur dans le dictionnaire du tenjps, et qui désignait tout ce qui était vieux, suranné, passé de mode. Vivent

LÂ RESTAURATION

le soulier à la poulaine, le haubert, le niorion, le brassard, le cuissard 1 Haro sur la chlamyde et la toge ! Hors la loi les Grecs et les Romains I

Dans le camp opposé, une sainte itidignalion répondait à ces insultes sacrilèges prodiguées aux dieux classiques : on se voilait la face d'horreur, on criait à la barbarie, à l'abomination de la désolation, à l'invasion des Huns, des Wisigoths et des Vandales. D'un côté, on voulait iaire table rase, exécuter un quatrevingt-treize littéraire complet et radical; de l'autre, on ne voulait f»n rien se départir de Torthodoxie du dix -septième siècle. Cependant il est possible, dans les arts, d'admirer à la fois Mansard ou Perrault et les architectes du moyen-ftge et de la Renaissance, les ealliédrales gothiques et le Louvre ou Versailles. Dans les lettres, au tbéâti e, on peut, sans méconnaître les éternelles beautés de Racine, admettre une juste modification de la [orme et du nioule. Mais rares étaient les éclectiques, les modéréâ qui gardaient un sage milieu entre les deux opinions extrêmes; une transaction n'était pas plus possible qu'elle ne l'aurait été jadis entre la Montagne et les partisans de Taucien régime.

Quelque temps après que Henri IIJ eut remporté

cette relentissante victoire, le Pertimx d'Arnault père vint débiter ses alexandrins à la romaine, et il ne rencontra que des spectateurs glacés. Alexandre Dumas, le jeune champion, fut encore grandi par la disgrâce du vieil athlète. Toutefois, ce ne fut pas sans essuyer des protestations que V Othello, traduit par Alfred de Vigny, avec toute sa physionomie shakespearienne, se produisit sur la scène de la rue de Mchelieu. Il y eut um

opposition vive, non plus de par Watt rico, comme en 1822, mais de par les principes littéi aires^ et ce qu*on avait applaudi dans la langue originale avec les nouveaux acteurs anglais, ne fut pas admis sans difficulté dans la langue et sur la scùne françaises.

Nous sommes maintenant aussi éloignés de cette effervescence pour les questions d'art que de Tardeur politique du môme temps, et Toii a de la peine à la comprendre et à s*y reporter. Le crayon de la carica* ture espadonnnait comme la plume. Le couplet de vaudeville et l'article de journal s'escrimaient à qui mieux mieux. Il se versait des flots d'encre, et il y avait des combattants si passionnés qu'ils auraient volontiers versé du sang. Le titre d*académicien était prononcé par les néophytes de la jeinie école, avec un mépris égal à celui qui écrasait Boileau sous son prénom de Nicolas. En revanche^ sous les crânes chauves et les perruques des vétérans académiques , bouillonnaient des colères qui rappelaient doti ûiègue et son noble courroux.

Un des lidèles défenseurs de Torthodoxie littéraire était Andrieux, qui se regardait comme doublemeiil voué à celte cause par ses (onctions professorales.

Il occupait au Collège de France la chaire de littérature française^ et il jouissait parmi la jeunesse d'une popularité qui avait un caractère en quelque sorte lilial. La salle était trop petite pour Tempressement des auditeurs, parmi lesquels un certain nombre d*audl* trices, à qui l'on réservait galamment les premières places. Toujours salué à son entrée par de vils applaudissements, le vieux professeur avait peine à parvenir jusqu'à sa chaire à travers la foule qui encombrait le

LA RESTAURATION. 325

passage, et qui volontiers Tatirait feit passer de main

en main. Il est vrai que le fardeau n'aurait pas été bien lourd, figurez- vous un petit homme de soixante-dix ans environ, frêle, maigrelet, portant presque en tout temps une redingote par-dessus son habit, en sorie qu'on se demandait ce qui devait rester quand il était privé de cette double enveloppe et réduit à sa plus simple expression ; — une figure qui n*était pas sans analogie avec celle du singe, de petits yeux vifs, un sourire empreint de finesse et quelquetois de malice, un organe si faible, qu'il y avait besoin, pour Tentendre, du silence profond et attentif qui tenait chacun suspendu aux lèvres du professeur.

Aodrîeux avait donné au théâtre plusieurs comédies ; son meilleur succès avait été celui des Étourdis^ dont cependant le fond, jeravouc,ne ni'a jamais paru aussi gai qu il veut l'être . Cet argent soutiré à un oncle sous prétexte de frais d'enterrement, cette plaisanterie roulant sur une mort supposée, qui a jeté dans une honnête famille une douleur très-sèrieuse et très-réelle ; cet oncle et cette cousine arrivant en deuil, tout cela est médiocrement drôle en soi, malgré l'esprit et les traits piquants des détails. Les autres ouvrages dramatiques d'Andrieux ne se sont pas conservés à la scène. Son Meunier de Sans-Soucif morceau si connu, est un modèle de récit en vers; mais, en somme, la supériorité d'Andrieux était moins dans ses œuvres propres que dans son goût parfait, dans son exquise finesse d'appréciation, dans cet art d'intéresser et de captiver son auditoire, qu'il possédait au plus haut degré. Ses leçons étaient, pour mieux dire, d'aimables causeries. Rien n'était plus attrayant que de l'entendre analyser

son Boileao oa son la Fontaine^ et, plus encore, lire

leurs vers. Celle voix débile faisait ressortir les moindres détails avec un charme diilicile à exprimer.

Appartenant, en philosophie, à Técole voltairienne, mais dans la mesnrede son esprit discret et modéré, Andrieux était, en iiltérature, de la religion classique. Dans la guerre alors allumée sur ce terrain, il détendait le temple de ses dieux littéraires comme ses pro« pi cs foyers ; en ceci, la modération philosophique du vieil académicien lui taisait quelquefois défaut, et c'était chose plaisante de voir les petites colère? où il se mettait.

C'est ce qui arrivait à Andrieux, à propos, par exemple, de M. de Lamartine, à qui sa critique malicieuse ne se privait pas de lancer ^n passant quelque trait. Il est vrai que, chez IHIlustre poêle des Méditations^ le vétéran du dix-huilicme siècle, esprit positif et qui allait au fond des choses, devait médiocrement se plaire à cette religiosité tant soit peu nuageuse, od se con* fondent l'amour terrestre et 1rs séraphiques élans. Comiiie Ghéaier, critique de la njùme école qu'Andrieux, ramenait sans pitié à la vérité l'Atala et le Gbactas de Chateaubriand, et se permettait de tirer le révérend père Aubry [iar sa liai be vénérable, Andrieux trouvait quelque matière à raillerie dans les tendres extases du chantre d*filvire et de sa belle. «Nous avons, » disait-il un jour, « des messieurs qui nous content dans leurs vers comment ils s'en vont se promener et faire leur prière dans les bois avec de belles dames; je ne trouve pas cela édifiant..,, je ne trouve

pas cela édiiiant du tout. »

La colère classique poussa quelques tenants de Tau-

LA RESTAURATION. 327

cienne école jusqu'à une démarche qui ne fui pas sans

former un singulier contraste avec les sentiments qu'ils professaient d'ailleurs. Voltaire s'était jeté aux pieds de la reine» dans une pétition suppliante, afin qu'elle fit interdire, par ordre supérieur, de représenter une parodie de SémiramiSy dont s'effrayait cet amour-propre irritable, faiblesse et infirmité du grand écrivain. Pour suprême ressource, quelques membres de la gauche acadéiniqae suivirent l'exemple de leur maître, qu'il ne fallait pas imiter en ceci. Sous le régime constitutionnel dont ils étaient les défenseurs, ils firent ce qu'avait fait Voltaire sous le pouvoir absolu. Oubliant leurs griefs, leurs répugnances, leurs doctrines politiques, ils adressèrent une pressante requête au roi, pour qu'il arrêtât, par Tinfenrentiou directe de la coui onne, le débordement du cuite profane au Théâtre-Français. A ces amis si zélés de la liberté d'écrire, il ne fallait rien moins qu'un coup d'état littéraire, qu'un veto monarchique, intervenant dans une querelle d'école. Par son âge, par son goût personnel, Charles X devait appartenir aux habitudes et à l'aft clas^ques ; mais il se montra, dans cette occasion, le plus vérilablement libéral, et appréciant l'affaire au juste point de vue :

« S^ns une question de ce genre, » dit-il, « je n*ai, comme tout le monde, que ma place au parterre. »

Mais les classiques avaient beau faire pour opposer une digue au torrent: les révolutionnaires de la littérature avaient pour eux l'élan et Tardeurde Tattaque; ils avaient fait brèche ; ils élaieiU dans la place. Hernani^ qui bxi joué à un an de distance A'Hemi lU^ vint

enchérir sur son atné par la hardiesse de Vaemre

comme par le i)ruit ({ui se fit autour d'elle.

Victor Hugo, qui éinil dès lors Téminent poète des Odes et BaUades et des OrienkJes^ n'avait encore fait au théâtre qu'un demi-essai. Au commencement de 1828, rO(l( ou avait donné un drame d'Amy Robsari^ unité du Kenilworth de Walter Scott, et qui avait pour auteur avoué M. Paul Foucher, beau^frère de M. Victor Hugo, et extrêmement jeune à cette époque. La pièce parut d'une bizarrerie beaucoup trop risquée : les étudiants Tenterrèrent sous un long ouragan de sifflets, et la première représentation fut aussi la dernière ^ U fut généralement connu que M. Victor Hugo avait collaboré à cette tentative malheureuse. Quant à son CromweU^ ce gros volume n'était pas taillé dans des propor-> tions scéniques , et ne pouvait s'adresser qu'aux lecteurs.

Un autre drame, — fait, celui-là en vue de la scène, — avait dû y paraître avant Hemam : c'était Marion de LormCj qui ne put être jouée que deux ans après. Cet ouvrage fut arrêté par la censure, comme donnant à la royauté, à un Bourbon, dans ia personne de LouisXIII, ^ un rôle trop abaissé. La cause fut portée en appel^ par Fauteur, devant le roi lui-îDÔnie, dont il obtint une audience. C*étaitie 7 août 1Ô29, un an jour pour jour avant qu'un autre prince reçût la couronne dont Char-* lesX fut dépossédé. Tout le monde a lu dans le$ Rayons et les Ombres^ le beau récit de cet entrelien, le tableau

1. Depuis, M. Paul Foucher s'est fait nu tîiéâtre des titres nombreux par (les drames inféress.iiUs et par tragédie de Dom Sébas^ tien de Portugal ^ qui obtint à l Académie Française une meation honorable^ et ne céda le prix qu'à ia Lucrèce de M* Pon^ard.

lA RESTAURATION.

si richement colorié de ce grand salon des Tuileries, avec le garde du corps en foction :

Un garde argent et bien, d'nne fière tonmnre;

le portrait si admirablement peint de ce roi,

Yieillard à la t6te blanchie^

Penché du poids des ans et de la monarchie.

Charles X se montra gracieux et aiïable. Il ne crut pas possible d*infirmer la décision de la censure ; mais, pour adoucir le refus, il ne se contenta pas de bonnes paroles ; il voulut ajouter deux mille francs, comme dédommagement, aux quatre mille trancs de pensioh dont jouissait le poète. Cette marque de bien-* veillance ne tut pas acceptée; mais elle n'en subsiste pas moins.

Aucun obstacle de ce genre ne vint arrêter la non-

velle œuvre qui remplaça Marion de Lorme.

Dès avant la première représentation, Hernani occupait les cent voix de la Renommée. Ou Texaltait et on le bafouait d'avance. On en citait des vers grotesques dont la célébrité était une excellente réclame pour l'ouvrage, selon le procédé indiqué dans un chapitre très-spirituel de Jérâme Paturoi. Il y avait de ces vers qui étaient imaginés par les plaisants ; mais tel autre, non moins bouffon, était parfuiterneut authentique; celui-ci notamment :

J'écraserai dans l'œuf ton aigle impériale.

Deux ou trois ouvrages classiques, le Clovis de Lemercier, le Gustave Adolphe de Lucien Arnault, qui passaient avant Hemani, moururent bientôt dans i'in-*

différence et la solitude; Arnault tïïs dit, comme son père» un des sacritiés. Le terrain étant ainsi déblayé, le grand jour A*Hemani arriva enfin. Ce jour-là, S5 fé* vrier 1830, non-seulement dans la sphère des lettres, mais encore parmi les gens du monde, il n'y eut pas d'autre affaire, pas d'autre intérêt qiCHemmû Si, dans Tentretien de deux personnes qui se rencontraient ou cheminaient enscmble,vonsvenîez à entendre quelques mots, il y avait gros à parier qu^Her^ni en était le sujet Le ministère Polignac lui-même avait trêve; Avec quelle ardeur, quelle fureur on se disputa les loges et les stalles ! Quels bataillons d'admirateurs enragés, de séides féroces, remplissaient Torchestre et le parterre 1 Sans contredit^ Hemmi renferme de vraies beautés, au milieu de ses défauts frappants, de ses bizarreries systéiiiatiques et calculées; mais le bon et le mauvais, tout fut confondu à la première représentation dans cette exaltation enthousiaste qui atteignit le diapazon de la frénésie. Les cris d'admiration devenaient des hurlements; les dévoués champions avaient Tair de possédés, tant ils se démenaient, trépignaient et bondissaient sur leur sié^^c. L'iiiifnobalion eût couru des dangers graves. On raconta dans le temps qu'aux étages supérieurs, quelqu'un ayant hasardé un murmure, des cris à la porte! s'élevèrent fiurieux, et qu'un zélé, plus iurieux encore, cria : « Jetez-le dans le parterre 1 » Heureusement, la cliose n'alla pas jusquelà, peut-être par la seule crainte du résultat pour ceux qui se seraient trouvés dessous.

Cependant, il faiiut bien, a(H ès trois ou quatre représentations, et dans l'intérêt de la recette, laisser entrer tout le monde, et les protestations eurent leur

cours. Chaque fois^ des sons aigus accneillaient les traits trop risqués et défiaient le fracas des bravos; mais» comme Hmri III^ la pièce faisait de l^argent^ ce qui constitue le mérite capital.... aux yeux du caissier.

Hen7'i Ilî avait eu stjs parodies, dont la plus drôle fut Cricri el ses Mitrons, aux Variélés, par MM. Carmouche, JouslîD deLassale et Dupeuty. Hemani ne manqua pas d'avoir les siennes, et il prêtait ample matière. Au Vaudeville AmaUj de MM. Ouvert et Lauzanne; à la Porle-Saint-Marlin N. I. Ni^ de MM. Dupeuty, Rougemont et de Courcy» étaient aussi d'excellentes charges mêlées de bonnes critiques. Ce fut un redoublement de caricatures et de plaisanteries. Par exemple, on joua aux Variétés les Brioclies à la Mode^ de Brazier et Dumersan, où étaient drôlement parodiées certaines poésies du jour :

Paime le spectre long d'une aune Dont la prunelle roule un feu.

ralmo à regarder un corps jaune S'enlaçant avec un corps ble««

J'aime la sorcière accroupie Sur le manche d'un vieux balai; J'aime à voir couler l'eau croupie, D'amour qoasïà je médite un lai.

Mais elle î quand je dois l'attendre, Quand sur un tronc je viens me seoir, Oh ! que c'est pitié de m'entendrel Obi que c'est pitié de me voirl

Je brûle ! j'ai du vague à l'âme!

J'aurai dix-ueuf ans, vienne l'août; Je demanda un baiser de femme, Comme un pauvre demande un sou.

L*HISTOIK£ PAa LE THÉÂTRE.

Ces vers burlesques ne le sont pas plus que tels autres qui se publiaient alors sérieusement.

Pendant ce temps-ià« les affaires publiques, marchant d'incidents en incidents» arrivaient à une crise devenue

inévitable. Étrange année, où se débattaient avec la même chaleur les plus graves intérêts publics et les questions d'éc^ile littéraire» où les élections et Hwnmij Fadresse des deux cent vingt et un et les poésies romantiques avaient leurs luttes également ardentes!

£t pour surcroît, une expédition éternellement mémorable ajoutait un intérêt guerrier à celui des questions intérieures. Depuis plusieurs mois, on s'occupait de Tentreprise décisive qui devait, vu l'impuissance du blocus maritime, en finir avec la piraterie algérienne. Ia Berne de Paris, de MM. Dupeuty, Rougemont et de Gourcy, pièce jouée au Vaudeville le 24 décembre 1829, et qui empruntait son titre à la revue littéraire créée nouvellement par M. Yéron, nous offre ici son jalon historique. Il s'agissait d'une invention de patinsnageoires avec lesquels on marcherait sur Teau :

Ce procédé donne encor plus de maiige, Et désormais, sans apprendre à nager, Nos £suitassinS| sur mer, au pas de charge^ Pourront marcher contre le dey d'Alger*

Ici, par malheur, apparaissent sous un aspect bien

triste et bien frappant les i ésultats de cette violence aveugle, de cet excès haineux où se laisse empo;:ter resprit de parti.

Cette expédition d'Alger, il ne lui manquait aucune des conditions qui doivent réunir toutes les opinions sur un même terrain, dans une même sympathie. Ce

LA RESTAURATION

n'était plus ici la guerre d'Espagne en 1823^ où était en jeu bt question de principes qui divisait la France, où ridée libérale et l idée anti-libérale combattaient au delà des Pyrénées. Ce n'était pas un de ces casj^ù la justice, la morale universelle, le respect du droit et de la nationalité d*autrui font gémir Thomme qui pense, Thomme h principes, sur la voie où le drapeau de son pays est compromis, et lui imposent le douloureux sacrifice de ne pasTy suivre de ses vœux. En 1830 coinine en 1828, quand tous les cœurs généreux acclamaient la délivrance de la Grèce, les troupes françaises allaient remplir une mission dont le noble et grand caractère ne pouvait être contesté. De plus que dans Texpédit ton de Grèce, il y avait, dans celle d'Alger, un intérêt direct, immédiat, Tutillté la plus pratique jointe à la plus pure gloire. La conquête, qui n'est en thèse générale que le vol à main arnice sur une grande échelle, devenait là parfaitement légitime. Il s'agissait d'anéantir radicalement le brigandage séculaire qui avait défié tous les ch&timents, foulé aux pieds tous les traités. Il ne restait d'autre iiK)yen à employer que la prise de possession du foyer même d'où partait ce brigandage, tout à la fois honte et fléau des nations européennes, dont plusieurs payaient aux forbans algériens un avilissant tribut. C'était la cause de tous les peuples maritimes, la cause de la civilisation et de rhuraauité, que la France prenait en main, avec la sienne. Outre cette utilité, cette nécessité manifeste, l'expédition d'Alger présentait tout ce qui peut frapper rimagination, tout ce qui devait plaire au caractère national ; elle ramenait les armes françaises sur cette terre africaine qui les avait déjà vues briller au temps

de saint Louis, aux jours d'Héliopolis et des Pyramides, et il pouvait rester encore dans l'armée quelques vétérans à*Ègypt0f pour retracer ce grand souvenir.

Eh bien, il est trop vrai que, dans cette circonstance, ropposition ne sut pas s'élever jusqu'à la sphère du patriotisme. Rien n'empêchait cependant de tracer une démarcation bien nette entre ks deux terrains, le dedans et le dehors, de continuer à l'intérieur la guerre contre Tesprit rétrograde, d ailleurs combattu victorieusement par le scrutin électoral, et^'étre franchement à Textérienr avec le drapeau de la France^ dans une entreprise tout ensemble si glui ieuse et si juste. L'expédition fut préparée, organisée, conduite avec un ordre, une habileté, un talent , une "valeur^ auxquels Pesprit le plus prévenu aurait dû rendre hommage ; et cependant, les journaux de Topposition méritèrent, cette fois, tous les reproches de leurs adversaires; ils n'eurent que des chicanes misérables, des pronostics déscislreux, et se mirent du coté des Algériens contre l'armée française.

Le vendredi, 9 juillet, vers trois heures de l'après* midi, le canon des Invalides se fit entendre. A peine seni})lait-il possible que sa voix annonçât déjà un résultat décisif, la prise d'Alger; mais oui, c'était Alger même qui avait ouvert ses portes ! En trois semaines à peine, du 14 juin, jour du débarquement, au 5 juillet, — Tœuvre où la puissance de Charles-Quint avait échoué, Tœuvre qui avait défié tant d'entreprises malheureuses ou incomplètes, cette œuvre mémorable était accomplie! Elle ne coûtait que de faibles pertes en hommes, relativement au résultat obtenu, et pour compter la question d'argent au milieu d'un triomphe

LA RESTAURATION

si beau, la France n'avait pas, cette fois, à payer sa gloire; le trésor accumulé par la piraterie soldait

victoire qui la détruisait !

Le soir du 9 juillet» la prise d'Alger fut annoncée dans l^s théfttres. Aux Variétés, ces couplets improvisés par le directeur, M. Armand Dartois, furent chantés par

Bosquier-Gavaudan :

De nos exploits justement alarmée, Déjà l'Afrique avait vu nos soldats ; On l'oubliait; mais notre jeune armée Se souvenait de nos anciens combats.

Nos bataillons, malgré les vents contraires, Dans ces climats sont encor descendus; lis se sont battus comme leurs pères ; La victoire les a reconnus.

Alger pris, nos brave? militaires Dans ses remparts sont entrés l'arme au bras ; Ils ont brisé les chaînes de leurs frères ; Honneur encor, honneur à nos soldats!

Malgré leurs traits sillonnés par la guerre, Quoique brûlés par des feux continus, Ah i qu'ils viennent 1... De la France entière Us sont bien sûrs d'être reconniis.

Ce jour-là, jostemeot, ou donnait au GirQue une représentation au profit des familles des militaires morts

dans rexpéditiou. L'annonce triomphale ne pouvait arriver là plus à propos. Dans tous les spectacles, elle fut saluée.par de vifs^applaudissements ; mais le langage de ia presse de l'opposition, si forte, si poissante, ne poussa pas à Télan public, et Teffet général m fut pas tel qu'on Taorait attendu.

Devant Técrasante miyorité parlementaire qne les nouvelles élections, confirmant les précédentes, avaient

assarée à Topposition, le ministère n'avait plus qu*à se retirer. II aurait laissé après lui la conquête d'Âlger :

une retraite laile dans de telles conditions eût été lionorâble. La guerre qui lui était déclarée avait un caractère trop radical pour que cette victoire même pût lui ramener les esprits ; il aurait donné une louable preuve d'abnégation, en sortant du pouvoir par cette noble porte que lui faisait une grande entreprise menée à bien. L'impopularité du chef du ministère avait pé^ nétré dans toutes les classes, a ce point que les cochers et les charretiers appelaient un mauvais cheval FolignaOf par manière d'injure ; détail qui n*est pas sans avoir sa signification. Cette impopularité irrémédiable neutralisait en grande partie, dans l'opinion, Teffet que la victoire africame aurait produit en faveur de la royauté. Au contraire, le retour d'un ministère libéral,

éclairé, eût dissipé le nuage, et rien n'aurait altéré le rayonnement de cette brillante gloire militaire. Une telle concordance aurait fait à la couronne une auréole plus belle que jamais, et par là auraient été déjoués les plans du parti qui plaçait ses chances de succès dans un coup désespéré de la part du pouvoir.

M. de Polignac ne sut pas comprendre ce gem^ de dévouement ou atteindre jusqu'à sa hauteur, persuadé, d'ailleurs, coaimeil rélait, qu'il pourrait arrêter, faire reculer le fleuve; et ce fleuve fut un torrent qui l'emporta, mais non pas seul. Des voix insensées, trop bien accueillies par cette obstination fatale, provoquaient, appelaient le coup d'État. Le 25 juillet 1830, les funestes ordonnances (tarent signées. Le malheureux roi était frappé d'aTeuglement comme son ministre.

Quelles fêtes spleudides auraient célébré la victoire

LÀ RESTAURATION

d'Alger f Quelle admirable matière d'inspiration i Quel siyet offert au théAtre pour déployer toute la magnificence du spectacle, avec tous les élans d'un légitime orgueil nationa] l Hélas ! 11 n'en fut pas ainsi. Le retentissement d'Alger conquis» la gloire des chefs et des soldats, furent absorbés , étouffés par le tremblement de terre dos li ois journées. C'était une autre lutte, une autre victoire, — triste victoire de guerre civile,— que les théâtres allaient célébrer !

m DU DBuxiiia volume.

SUPPLÉMENT

vr

PlàCBS JUSTIFICATIVBS

SUPPLEMENT

ST

Page 1