‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 16 sur 23 · EXTRAIT DES REGISTRES DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DES REGISTRES DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

(Juin et juillet tm.)

Vendredi 23 juin. — On devait donner le Tambour

nocturne et Crispin rival de son Maître. A une heure , M. Miclielot écrivit qu'il avait très-mal à la gorge» qu'en outre il était commandé pour un service extraordinaire comme garde national, et qu*il lui serait absolumeril impossible de jouer le soir. Plusieurs ;uitres acteurs étant aussi de garde, et d'autres étant lali* gués , on chercha vainement à remplacer la représentation qui manquait, et à 5 heures des bandeaux (sic) mis sur les alliches annoncèrent rel&cbe-

SUPPLÉMENT

Jmdi 29 juin. — Relâche.

Ce relâche est motivé sur ce que la yille de Paris a

été déclarée en état de siège, attendu que los armées des puissances coalisées , commandées par le duc de Wellington et le général Bldcber, ne sont qu'à trois on quatre lieues de cette ville.

Vendredi 30 juin. — On avait annoncé pour aujourd'hui le Légataire unwersd et Heureusement. A deux heures on a mis des bandeaui( sur les affiches pour

aiiiioncer relâche par indisposition; mais le véritable niûtil est celui énoncé ci-dessus.

Samedi l*' juUlet. — On avait annoncé pour au-

jourd'luii les Ménechmes et f Esprit de Contradiction : on a lait relâche comme hier et pour les mêmes raisons»

Dimanche 2 juillet. — Relâche.

Môme motif.

Lundi 3 juillet. — Relâche.

Même motif.

Depuis cinq à six jours, Tarmée française» repliée autour de Paris» n'a cessé d'être aux prises avecles trou* pes étrangères. Aujourd'hui à 8 heures du matin^ il y a

eu une suspension d'armes; il a été en même temps convenu que notre armée se retirerait sur la Loire» et que dans l'espace de trois jours elle abandonnerait suc-

cesisiven^icnL toutes ses positions aux troupes des puissances alliées.

Mardi 4 juUkt. — Relâche.

Même motif.

Mercredi 5 fuUkt. — Relâche.

Même motif.

Jeudi 6 juMêt. — Relâche.

Même motif.

Les barrières ont été livrées & midi aux troupes des

puissances alliées, qui en feront le service conjointemeul avec la garde naUùualiî* . >

Vendredi ijuUUt. — Le roi n'étant pas encore rentré

dans P.iris, la Comédie a cm, attendu Tétat d'inquiétude et d'incertitude où se trouvent tous les esprits » qu'il était prudent de continuer à faire relâche.

Samedi 8 juittet — Relâche.

Même motif.

Louis XVni est rentré à Paris entre quatre et cinq heures du soir. Il est venu de Salnt-ûenis jusqu'au palais des Tuileries au milieu d'une foule immense et des plus

vifs appiaudissemeuls *.

1. Le 28 juin 9 dernière représentation avant la suspension causée par les événements, la recette fut de 165 fr. 54 c. On donnait Phèdre

et V École des Maris. Le dimanche 9 juillet, jour de la réouverture, on fît 1456 fr. 91 c. dn rrH cttc. Le spectacle se composait du Yiem Célibataire et du Barbier de Séviile,

344 SUPPLÉMENT

La rentrée de Iluet, à son retour de Gand, le 17 juillet 1815, fut pour lui roccasion d'une ovation royaliste ainsi racontée par Martainville» le 81 du même mois, dans le feuilleton du Jowmai de Paris :

« Le public ;i lorl sans doute d'attacher assez d'importance à Topiriion politique d'un acteur et aux extra- Tagances par lesquelles il a pu la manifester» pour lui infliger mèiiie rindulgeiile puni lion du siiflo t ; un froid silence, que le coupable interpréterait facilement, serait une vengeance aussi sûre, et plus digne de la politesse française ; mais le publie a raison de récompenser par des témoignages de satisfaction et d'estime un comédien que des sentiments nobles et une conduite honorable recommandent à sa faveur^ et qui la justifie d'ailleurs par un talent agréable.

« Huet, attaché à la musique de l'un des corps de la Maison du Roi , eut à choisir entre deux devoirs, lorsque le prince l^itime fut obligé par la sacrilège audace d'une faction, de quitter sou royaume.

« Il se détermina pour celui qui s'accordait le moins avec ses intérêts» mais qui s'accordait le mieux avec ses sentiments ; il abandonna tous les avantages dont il jouissait à Feydeau, et se retira dans la Belgique avec le corps auquel il avait l'honneur d'appartenir.

« Pendant son absence, il fut, dil-on, question de séquestrer ses fonds de sociétaire, et de joindre la confiscaiiori à l'ostracisme ; mais le prompt retour du proscrit lui a rendu tous ses droits et lui en assure de nouveaux à la faveur publique.

« 11 en a reçu les preuves les moins équivoques le jour de sa rentrée. Accueilli par des applaudissements unanimes et longtemps prolongés, il a témoigné sa reconnaissance par des inclinations respectueuses, et chacune de ses rentrées pendant tout le cours de la première pièce {la Chambre à eoudier) a été le signal de nouvelles acclamations. Mais rien n'a dû le flatter davantage que l'application que , dans Richard Cœur de Uan{oii il jouait Biondel) on lui a fait des vers suivants:

Un troubadour Kst tout amour, Fidélité, conistaiice, Et sans espoir de récompense.

«La carrière de Huet est iixée; son ambition est bornée à ses succès au thé&tre; ainsi, son zèle, son dévouement pour la cause du Roi et les sacrifices qu'il n*a pas hésité à faire, sont d'autant plus loualiles, qu'il est impossible de ne pas les croire désintéressés.

« Cette soirée était, pour ainsi dire , une petite fête que le public se plaisait à donner, sans conséquence, à un acteur qu'il estime et qu*il aime. Un méchant, ou plutôt un fou, Ta troublée ; il a fait retentir un sifflet trës^aigu au miliea des applaudissements qu'excitaient des couplets en l'honneur des lis, que Huet avait clmnlés avec beaucoup d'expression. Désigné, saisi, arraché de sa place, il aurait sans doute éprouvé de mauvais trai-

SUPPLÉMENT

tements de la part d'indiTidus auxquels l'indignation

faisait oublier qu'on est toujours répréhensible de se faire justice soi-même; mais la garde s'est emparée de ce perturi)ateur, eliecalmeaélé rétabli suMe-cbamp» Dn journal a rapporté que des gardes du corps avaient

mis Tépée à la main: ce journal a été mal informé. »

La représentatiua de Tartuffe où Mlle Mars essuya, en 1815, un accueil inaccoutumé, eut lieu le lundi 10 juillet, le surlendemain de la rentrée de Louis XVIII. Cet ora-e lui fut tellement sensible qu*elle ne parlait de rien moins que de s'en aller à l'étranger. De son côté, Fleury, si parfait dans presque tous ses rôles, avait subi quelques critiques dans celui d'Henri IV, de la Partie de Chasse, i\uk convenait peu à son talent, et il ressentait aussi très-vivement celte contrariété. On va trouver ces détails de chronique théâtrale dans un autre feuilleton de Uartainville {J&umal de Paris^ 25 [uillet).

THÉATRB-FIUNCAIS*

Bruits iinîstres. ^ Alanaes des amateurs. Menaces de départ.

« Tout est [mdul ces menaces s*accompliront ; qu'ailons-nous devenir i » Telles sont les paroles alar-

£ï PIÈC£S JUSTIFICATIVËS

luaates que j'enteodis l'autre soir au foyer de la Comédie-Française, de la bouche d'un habitué. « Ehi mou Dieu 1 » lui dis-ge en l*kbordant avec effroi, « votre physionomie est consternée , votre voix altérée ; sauriez* vous queUjue sinistre nouvelle? quel uialheur va fondre encore sur notre triste patrie ï le Roi est-il en danger? les puissances de l'Europe veulent-elles trahir leurs promesses solennelles? Bonaparte s'est-il écltappé? — Eh! non, « reprit mon homme qui vous parie de tout cela? Quoi? vous ne savez pas que Mlle Mars et Fleury ne veulent plus jouer f On annonce déjà leur départ pour Londres ou pour Saint-Pétersbourg, et c'est dans la Partie de Chasse d'Henri IV que nous les avons vus pour la dernière fois*.. Tout est perdu l ^ Ohl n'estce que cela ? Je m*attendais à Tannonce d'une calamité pul}lique : me voilà rassuré. — Goniment! n'est-ce pas un des plus grands malheurs qui pût nous arriver? *— Ehl moucher, c'est une bagatelle: je gage que vous prenez Talarnie mai à propos. — Oh ! non , je suis bien iniormé. — Que voulez-vous que ces acteurs aillent faire à Londres où il n'y a pas de thé&tre français^ où probablement il n'y en aura pas de sitôt? Mlle Mars elle-même, toute jolie femme, toute excellciito actrice qu'elle est, si elle se hasardait à paraître sur un théâtre de Londres en parlant français, trouverait John Bull beaucoup moins galant , beaucoup moms aimable que le parterre de Paris.

— Ehl bien, ils iront à Saint-Pétersbourg. — Il y a loin, il y fait froid , on les dit frileux, et puis la fantaisie des voyjiges ne prend guère qu*à la jeunesse : il> resteront en France. Mais, dites-moi^ quel motii supposerait-on à ce départ? — Pourriez*vous Tignorer?

SUPPLÉMENT

N*étiez-vous pas à la représentation de Tartuffe^ dans laquelle on a sifflé Mlle Mars? — J'y étais, j'ai blâmé la puérile colère du public ; mais, après tout, il a usé de son droit ; et ces sifflets qui , d'ailleurs, ne s'adressaient pas au talent de Tactrice, ne lui ont paru si cruels que parce qu'elle n'y est pas accoutumée. Qu'elle slnforme à tel ou telle de la troupe française* elle ap-^ prendra que c'est un des accidents de la profession , contre lequel il faut s'armer d'indifférence. — On a de plus exigé d'elle qu'elle criât : Vive kBùi\ — Eh ! bien, est-ce donc une peine de répéter ce que tons les bons Français ont sans cesse à la bouche et dans le cœur? Et supposez-vous que Mlle Mars n'aille en Russie que pour chercher au moins les plaisirs de l'illusion dans un pays où elle pourrait» avec toute la nation, crier: Vwe FEmpereur? Oh I elle n'a pas rima^nation assez folle. £t Fleury, quelle raison, quel prétexte aurait-il pour quitter la France? Je suis sûr que c'est de bon coeur

qu*il a prononcé vive le Roi-^ j'en ai [)oiir garantie et ses sentimentstoujours nobles et sa conduite souvent courageuse pendant le cours de la Révolution. — On lui a fait éprouver des dégoûts ; on lui a dit, on lui a répété qu'il était déplacé dans le rôle d'Henri IV. — Eh! bien, on lui a dit la vérité; il doit avoir au moins assez de raison pour ne pas s'en fAcher^ s'il n'a pas eu assez de docilité pour s'y soumettre. — Qu'arrive-t-il? c'est qu'il ne veut plus jouer le rôle, et que nous serons privés de la pièce. ~ Qu'il ne joue plus Henri IV, à la bonne heure; mais que la pièce disparaisse du réper* toîre, c'est ce qu'il est facile d'empêcher. N'avons-nous pas un acteur, un grand acteur qui possède au plus haut degré cette noble simplicité si précieuse, si indis-

pensable pour bien rendre le personnage du bon et

grand Henri ? Il a joué le rôle en province par spéculation; il peut bien le jouer à Paris pour satisfaire à la fois le yoBa du public^ l'intérêt de la Comédie, et celui de sa propre gloire. — Mais le rôle appartient à Fleury. — Si le rôle appartient à Fleury, Talma appartient au rôle. Henrii dans la Partie de Chasse, n*est, à bien dire, précisément d'aucun emploi ; il doit être le partage de l'acteur qui peut mieux le représenter. Allez, mon cher, dissipez vos alarmes; toutes ces petites égratignures d'amour-propre seront bientôt guéries, et la Comédie- Française, qui n'est plus assez riche pour rien perdre , conservera tout ce qu^elle possède; dans tous les cas, il faudrait se résigner. Mais si la Russie doit recevoir tous les acteurs qui boudent, tous les acteurs qui se trompent, tous les comédiens et tous les auteurs qu'on sifilc, on peut prédire que toutes les contrées de TEurope, et particulièrement la France, lui fourniront un bon surcroît de population. >

La suite de ce feuilleton est relative aux dél)iits d'une jeune actrice , Mlle Devin, que Ton a connue depuis sous le nom de Mme Meqjaud.

CP«gOT4.)

Pour montrer ce qu'étaient ces sociétés chantantes où le répertoire de Béranger et d'£mile Debraux , —

'350 SUPPLÉMENT

sin^ruliers catliécliisiiiesde liberté, — entretenaient chez la classe populaire toute la ferveur du culte napoléonien, j'emprunterai quelques pagés aux Chrmiqueg des Petits Théâtres , de Brazier. C'est un tableau où la piunie sans façon du joyeux vaudevilliste ne manque ni de verve ni de pittoresque.

< On ne saurait comprendre combien le goût de la chanson s'élait répandu en France, et à Paris surtout, dans les premières années de la Restauration. En 1818, le nombre de ces sociétés était incalculable.

« Après avoir parlé de raristocratie de la chanson , je vais essayer de tracer le portrait d*ùne de ces réunions bachiques y où se rassemblaient des ouvriers , des artisans, des gens en veste, gens qui ne sont pas les moins gais, ni les moins spirituels.

« Il existait à Paris, à cette époque» la société des Lapins^ la société -do Gigot société des Joyeux y la société des Francs-Gaillards ^ la société des Braillards^ la société des Bons-Enfants, la société des Vrais Français^ la société des Grognards^ la société des Amis de la Gloire, et cent autres socictès dont j'ai oublié les noms^ ou, pour mieux dire, dont je n'ai jamais su les noms.

< Pavais un mien parent , commissaire-priseur ,

grand amateur de chansons, et qui aurait volontiers manqué dix ventes à Thôtel Buliion, plutôt qu'une goguette à l'Ile«-d'Amoor... C'était un intrépide, un 0otelotteur quand même!.,, il n'aurait pas reculé devant la mère Radis^ pouvu qu'il eût été certain d y entendre un couplet.

« Mon cousin le commissaire-priseur arrive un jour

ET PIÈGES JUSyiyiGATlVES. 351

tout essoufQé: c Cousip, me dit-il« je viens pour tous

« conduire dans une réunion qui vous fera plaisir; « je veux vous mener diner chez les Enfants de la € Gloire!.*. » Moi, qui ai toujours aimé la gloire, moi qui l'ai chantée, n'importe sous quçllc bannière elle a brillé, j'accepte Tinvitation.

« Je vous préviens, ». ajouta mon cousin, « que c vous allez vous trouver avec des ouvriers , des arti-

sans : c'est tout à lait une société populaire. — Parc bleu! » hii dis-je, « j*aime beaucoup le peuple, £ur- « tout quand U chanu. » Nous partons tous deux, bras dessus bras dessous ; nous voici rue du Vert-Bois , ou rue Guérin-Roisseau,je ne me souviens pas au juste : je ne suis pas obligé de me rappeler le nom d'une rue. Nous entrons dans un modeste pabaret; la bourgeoise, qui était une grosse joufflue, nous dit, avec un certain air de prétention ; « Ces messieurs sont-ils de la so- « ciété? ^ Oui, madame. ^ Conduisez ces messieurs à € la société. >

« Nous traversons la boutique, ensuite une petite cour carrée, aux quatre coins de laquelle il y avait les quatre tilleuls obligés, et nous nous trouvons dans une salle basse et noire.

< Là, point de service damassé, point de surtout en cristal, point de fleurs dans des vases, point de couverts à filets, point d*aiguières en argent ni en vermeil; mais une laide de bois de bateau, recouverte d'une nappe de toile écrue, des assiettes en lalence brune^ des couteaux en forme d'eustaches, des verres com-* muns et ternes, un pain rond de douze livres au moins, du sel et du poivre dans des soucoupes ébréchées. Une bouteille de vin rouge était placée devant

SUPPLÉMENT

chaque assiette: deux bancs de bois de chaque côté de la table; seulement, au haut bout (pour le président).

Un tabouret de paille

Qui s'était sur trois pieds sauvé de la bataille K

« Quaod je fus au milieu des Amis dé la Gloire^ mon cousin me présenta au président, qu'il me dit être

compM^znon menuisier. Je pensai à maîlre Adam, et cette analogie me fit sourire.

« Les autres convives étaient des serruriers^ des vitriers, des peintres en bâtiments, etc. Je remarquai un gros [ia[);i qui avait un ventro effrayant et des favoris afireux; il étiit débraillé, sans cravate, et suait tant qu*il pouvait. On m'apprit que c'était le ctiarcutier d'en face. Je Tavais déjà dcviiié : Icà charcutiers ont une physionomie à part.

« La grosse dame que j'avais vue au comptoir apporta, dans un énorme saladier, une gibelotte de lapin dont, en entrant, j'avais senti Todeur; il embaumait le lard et les petits oignons. Vinrent ensuite le carré de veau, la barbe de capucin flanquée de betteraves , un morceau de fromage de Gruyère; deux assiettes de mendiants femiaient la marche.

« On se mit à table ; on me plaça à côté du président; « Monsieur, » me dit-il, « ici chacun a sa bon- « teille: si le rouge vous incommode, vous avez celui « de demander du blanc. > Je répondis que le rouge ne m'incommodait pas.

c Je mangeai de bon appétit. La gibebtte de lapin

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