‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 17 sur 23 · Mathurin Régnier, 1$ Mauvais GUe, satire · texte numérisé non relu

Mathurin Régnier, 1$ Mauvais GUe, satire

ii)e parut délicieuse; je dis • de lapin, » parce que c'est la foi qui sauve, et que j'ai le bonheur de croire. « Pendant le dtner, on ne parla que du grand Na-

poléon... «Hem! » disait Tun, « c^est celui-là qu'envalait « bien un autre... Hem 1 oui.** qm fi était pas feignant » < comme on dU chiex nom ... Hem!... e'U n^avaUpas été

« trahi à Waterloo! Heml... qui nesl pas mort pour tout « le monde.

c Ahi oui...» dit le charcutier en s'essuyant le visage (carie malheureux ne faisait pas d'antre métier), « le

« petit caporal vit encore. et il leur z-y en fera voir de

« toutes tes couleurs — Il n'en faut pas lant^ des

« eouleur$f » reprit le peintre en bâtiments, avec un sourire de Méphislophélès... ; « qu'on nous en donne « seulement trois, des couleurs... « A ce mol de trois covrleutSt les applaudissements partirent de tous les points de la salle ; j*ai vu le moment où Ton allait crier vive FEmpereur!... Alors k coaversatiori prit une teiiUe tout à fait poUUque.

c Je m*aperçu8 que j'étais dans une réunion séditieuse, et je pensai que, si le commissaire du quartier Tenait à faire sa ronde, il pourrait taire évacuer la salie et envoyer les Enfants de la Gloire à la préfecture de police. Je comptai combien nous étions; quand je vis

que le nombre ne Llé[)assail pas dix-neuf: u c'est bon,» me dis-je , « mus sommes dans la loi, »

« Le moment de chanter étant venu» le président fit l'appel nominal, et quand chacun eut répondu, en portant la mnin droite au (Vont, le n** 1 monta sur la table, et chanta d'une voix de Stentor :

Salut, monument gigantesque

De la valeur et des beaux-artâ I

SroPLÉMfiNT

D'mie teinte ehevalereaqaa Toi seul colom nos remparts.

De quelle gloire t'environne

Le tableau de tant de hauts- faits !

Ah ! qu'on est fier d'ôtre Français * Quand ou regarde la Colonne 1 . .

« A chaque couplet, les convives se regardaient , se faisaient des yeux ; j*en ai vu qui pleuraient. Le n* S ne se fit pas attendre. Je me souviens encore qu'il chanta

un couplet dont le premier vers était:

Sur son rocher de Sainte-Hélène,

et qui finissait par celui-ci :

Honneur à la patrie en cendre 1

« Du reste, toutes les chansons respiraient le plus pur napoiéonisme ; c'était toujours :

Il revieiLdra le petit caporal.

Vive à jamais la redingote grise !

Honneur, honneur à not'grand empereur!

« Je demandai si Ton ne chantait que des couplets qni eussent rapport au grand Napoléon : « Monsieur, »

rae répondit mon voisin, « je vais vous dire, nous som- « mes tous ici des bons entants qua servi ensemble; < nous ne reconnaissons que deux choses, l'Empereur « et la Colonne. »

« Quand mon tour de chanter fut arrivé, tous les yeux se tournèrent vers moi, au point que je devins ti« raide et embarrassé. Je me défendis de mon mieux, mais avec la modestie d'un auteur qui n'est pas fâché qu'on le prie un peu. Je dis à ces bonnes gens que j'é«

£T PIÈGfiS JUSTIFICATIVES. d55

tais venu pour les entendre. Le président fit faire silence; il fallut se résigner. On me fit un honneur» je fiift dispensé de monter sur la Mie; je n'ai jamais su pourquoi. Bien que je possède un volume de voix assez élendu, je craignais qu'elle ne parût faible et ilùtée à côté de celles des Amis de la Gloire ; car ces lurons-ià avaient tous des voix de tonnerre : c'étaient des psltlf DériviSy dans son bon temps.

« Je chantai une chanson que j'avais faite en 1809, et dont le refrain était : Comme on faU son lU on se couche. Lorsque j'eus chanté ce couplet:

Bravant la chance des combats, Lorsque leur chef les accompagnSf Voyes tous nos jeunes soldats En ohantaat faire une campagne I Os brûlent, ces braves gueôrriers, jQsqa^ leur dernière cartouche, Puis ils donnent sur des lauriers :

Gomme on fait son lit ou se couche.

« Je laisse à penser Teffet que produisirent gii-erriers et lauaiers... : ce lut une explosion* un délire, une rage**. On criait: bis!... encore, encore! > Tous les convives parlaient ensemble, on m'entourait, on me serrait la main : tout le monde m'embrassa, même le charcutier, après s'être essuyé le front, bien entendu.

c On proposa mon admission, séance tenante; je répondis que j'étais très-sensible à cette marque de bienveillance, mais que je craignais de ne pouvoir assister régulièrement aux séances. On me nomma associé libres on me fit promettre de revenir quelquefois; je promis, niais je jurai e|i moi-même de n'y jamais remettre iespieds.

SUPPLÉMENT

« J'avais assez bien supporti* le vin el les chansons , mais je craignais les accolades; les baisers fraternels me tenaient au cœur : longtemps après» j'en étais encore poorsuivi^ comme 1$ père Sournois par un songe. Le charcutier, surluut, n'a jamais pu s'effacer de ma mémoire. »

(Plg0 7S.)

Plusieurs faits d'histoire théÀtrale» sous la Restauration, montrent certaines prétentions, souvenir arriéré

de l'ancien régime, luttant contre les droits consacrés par la Charte» et soulevant des questions qui ne passaient pas inaperçues.

Telle fut l'atTaire des acteurs de Gaen emprisonnés sur un simple ordre du maire de cette ville. Le 18 novembre 1827» Perlet donnant des représentations dans le chef-lieu du Calvados, un couplet en Fhonneurdes Grecs, dans le vaudeville final du Landau, fut redemandé &vec enthousiasme, et les cris de bis ne cesfërent pas que les acteurs n'eussent déféré à ce vœu. On aimerait à croire que le maire de Caen ne se trouvait pas en désaccord avec le sentiment public. Néanmoins» il jugea convenable d'invoquer un arrêté relatif au théâtre, pris en 1818 par le maire alors en exercice ei approuvé par le préfet. Entre autres prohibitions, cet arrêté interdisait (U répéter auoin passage ni couplet f 4léfense que plus d*une fois sans doute on avait

laissé dormir sans qu'il en résultât aucun inconvénient. L'article 12 de ce règlement portait :

« Tout contrevenant aux articles précédents, swu paumuM conrormément aux articles 479 et 480 du Code pénal, sans préjudice des peines plus graves prononcées par ce Code dans les cas qu'il a prévus. — Le imireimara sera mim arrité de suite s'il y a lim>... »

Armé de cet ukase, de ce ârman, pourrait-on dfre, M. le maire fit incarcérer dès le leiidemain matin, les cinq acteurs qui avaient joué dans la pièce avec Perlet (celui-ci dut sans doute à sa qualité d'artiste parisien, l'avantage d*écha[)pei .111 mènu' sort). Ce ne fui pas tout. Le terrible maire signitia au directeur d'avoir à former une nouvelle troupe, attendu que le thé&tre de Gaen était fermé désormais aux acteurs contrevenanls.

C'était tout uniment rétablir pour les comédiens rancien For^'Évéque, en y ajoutant l'annulation arbitraire d'un engagement, d*un contrat. Evidemment, malgré Tapprobaiioii du préfet, l'arrôlé municipal de ISib ne pouvait avoir force de loi quant à la faculté d'incarcération, vu qu'à l'autorité judiciaire seule il appartient de prononcer des peines. A la vérité, le décret impérial de Moscou, relatd au Théâtre-Français, coniérait au cliambellan chargé de la surintendance des spectacles, le droit, ou plutôt la faculté d'infliger aux comédiens, en certains cas, des amendes et mcine des arrêts; et une ordonnance du 14 décembre 1816, concernant le même théâtre, attribuait un pouvoir semblable au premier gentilhomme de la Chambre du roi. Mais outre que ce décret et cette ordonnance ne s'appliquaient qu'au Théâtre-Français, ces dispositions étaient formellement contraires au droit constitutionnel

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