‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 20 sur 23 · SUPPUTENT · texte numérisé non relu

SUPPUTENT

ment las, et auquel tout le monde, et surtout un Anglais qui se trouva là p;ir hasard, avait persuadé que c'était folie à nous d'aller plus loin, ne pouvant pas espérer d'entrer dans Haubeuge, s*é(a1t laissé aller h ces conseils, et n'avait pascomiiiaudé de chevaux. Nous en demandâmes aussitôt; mais il fallut les attendre un gros quart d'heure, placés entre la poste et le café militaire qui était rempli d'officiers. Heureusement la jalousie dont j*ai parlé plus haut nous garantissait du côté du café, et les officiers eurent même l'attention d'empêcher plusieurs bourgeois de venir regarder dans la voiture; mais je n'en voyais pas moins tout ce que souffrait d'Avaray, partagé entre Tinquiétude que lui causait notre position, et la colère contre Sayer qui nous y avait mis : je tâchai à mon tour de le calmer et j'en vins iaciiemenl à bout. Enfin nous partîmes, et dès que nous fûmes hors de la ville, nous chantâmes de bon cœur : La victoire est à twus.

« Le postillon qui nous menait allait bon train et paraissait être ce qu'on appelle un gaillard bien déterminé ; mais nous remarquâmes avec nn peu de peine qu'il regardait souvent derrière lui* Enfin il s'arrêta et nous demanda où nous voulions qu'il nous menât. «A « la Poste, lui dis-je. — JBon I me répondit-il, la Poste « est une mauvaise auberge; je vous mènerai au « Grand Cerf, où vous serez bien. — Mais, lui dis-je, « il n'est pas question d'être bien ou mai; nous ne « voulons pas coucher â Maubeuge. — Et où voulez* « vous donc aller? me demanda-t-îl. A Mons, ré- « pondis-je. — A Mous? reprit-il en riant; ah! vous « n'y arriverez pas d'aujomd'hui. — Et pourquoi? lui « demandai*je à mon tour. — Parce que c'est tout au

« plus, me répoiidit-il, si on ouvn^ les portes poiiren- « (rer^ et qu'on ne vous les ouvrira sûrement pas pour « ressortir. — Mais, lui dis^je, que nous font les portes « ouvertes ou fermées, jiuisque la poste n'est pas dans « Maubeuge? — Elle y est depuis six mois, me lé- « pondit-il. — Comment ? lui dis- je, est'-ce qu'il n'y a c pas un chemin pour tourner la villeT — Si fait , « me répondit-il. — Eh bien! mon iimi, ajoutai-je, 9 comme nous sommes fort présagés et^que vos clievaux « sont bons, est-ce que vous ne pourràlïs pas nous faire « tourner la ville et doubler la poste? nous vous paye- « rons bien. — Moi? s'écria-t-il, je ne le ferais pas pour « toute chose au monde. »

« Ce peu de mots me fit voir toute Tborreur de notre situation ; ne voyant plus aucune espérance, je ne songeai plus qu'à me résigner au sort que je ne prévoyais que trop. Mon sacrifice était aisé à faire; celui de d'Avaray seul me déchirait Tâme. Mais lui, toujours aussi calme qm; s 11 n'y avait pas eu le moindre danger, il prit la parole en mauvais français, mais avec une éloquence que Je n'essayerai pas même d'imiter, et il dit au postillon que nous étions extrêmement pressés d'arriver à Mons^ pai ce que nous avions laissé sa sœur, qui était ma cousine» une fille charmante que nous aimions tous les deux de tout notre cœur, bien malade à Soissons; que le seul médecin en qui elle eut confiance était à Mons ; que si nous perdions du temps pour le ramener^ sa sœur était morte, et nous les plus malheureux du monde ; enfin que s'il nous passait, il lui donnerait une guinée, deux guinées, trois Ruinées. Cette harangue, jointe à la promesse de trois guinées, produisît un effet merveilleux sur le postillon. Il réflé-

SUPPLÉMENT

chiL Lia inomeni; puis il nous dit : « l^li [)ieril j*^ vous < passerai. » Cependant, llnstant d*après, il nous proposa, non pas d'entrer dans Maubeuge, mais d*en faire sortir les chevaux. Nous lui [îines sentir que cela serait aussi diflicile; entin il nous dit qu'il ne connaissait pas bien le chemin dans le faabourfi^, mais qull prendrait un guide ; nous reprîmes Sayer dans la voiture, en faisant monter Peronnet à cheval, pour veiiler sur le postillon, et nous repartîmes*

< Aussitôt que nous fûmes dans le faubourg, le pos*^ tillon s'arrêta et descendit dans un bouchon pour se rafraîchir, et demanda un guide. Des femmes qui s'y trouvèrent, et auxquelles il fit partager l'attendrissement que lui causait notre prétendue situation, lui dirent qu'il ne pouvait pas passer. «Pourquoi donc?» demanda-t-il , « est-ce que le Pont-Rouge n'existe plust Si fait, » répondit une des femmes , « mai:» « c*est qu*on fait des travaux à la nouvelle Sambre; on « dit qu'ils y ont mis trois c* nts ouvriers; il y a des fos- « sés dont vous ne vous tirerez Jamais* — Faites-moi « seulement venir un guide» c'est tout ce qu*il me faut.» La femme qui lui avait parlé alla chercher son frère, qui était |)récisément un des travailleurs; il offrit de nous mener jusqu'au fossé ; mais il confirma ce que sa sœur avait dit de ^impossibilité de le passer, c Quand ce serait le diable, » s'écria le postillon, « j'y passerai; prenez une lanterne et cooduisez^moi. » Ce colloque, comme on peut bien le croire, ne nous faisait aucun plaisir ; mais la résolution que le postillon témoignait,

nous rassurait.

«Nous voilà donc à travers champs, à cent pas des remparts d'une ville de guerre , à peu près sûrs d'être

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arrêtés , s*il y avait une sentiaelle qui vil notre lanterne et qui sût son métier; nous nous serions volontiers

abonnés qu'on nous liràt à mitraille du haut des remparts, à condition qu'on ne sortirait pas. Arrivés au fossé» je voulais le passer à pied ; le postillon ne le voulut pas; il mit pied à terre, alla reconnaître le fossé, Irouva un endroit où, quoique profond, fl n'était pas large, remonta à cheval, et nous passa avec toute l'adresse imaginable ; le guide nous conduisit encore tant que nous fûmes dans les champs , ne nous quitta qu'au ^rand chemin, et nous prîmes enfin celui de Mons avec la certitude d'y arriver sans obstacle* »

M. Samsoii, le débutant du second Théâtre-Français en 1819, et dont la retraite, si bien gagnée qu elle lut par ses longs services, a laissé de vifs regrets » joint à son rare talent d*acteur celui de poëte distingué. Ses jolies comédie.s de la Belle-Mère et le Gendre et de la Famille Poissant écrites en vers élégants et spn ituels, n'ont pas eu besoin de la position du sociétaire éminent, pour rester au ré[)ertou e. Son poëme de VArt ihèdtrai, dont la première partie a seule paru au moment où nous écrivons ces lignes, dénote un digne élève de Boileau dans VArî poétique. Ce poème formule dans un style de la meilleure école les préceptes de la

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raison et da goût^ après les leçons en action si longtemps données par Tautear. Qae tous les jeunes acte urs, notamment, et même beaucoup qui ne sont pas jeunes, méditent les vers suivants, et en lassent leur profit :

Et vous, jeunes acteurs, qai Tenez des amants Exprimer à nos yeux la joie on les tourments, C'est trop peu cpie chez vous la prodigue nature Joigne les dons de Tâme à ceux de la figure; Il faut qjn'jm ton parfait, un nudntien gracions, Charment du spectateur et Tpreille et les yeux. Pour que toujours Taisance an bon ton soit unie, Soyes, dès le matin, de bonne compagnie.

De Tart le plus savant quel que soit le pouvoir, Vulgaire le matin, on Test encor le soir.

C'est ainsi que souvent Phoaiine nuit à l'artiste.

Le conseil qui suit n'est pas moins susceptible d'application ;

Quelquefois sur la scène un talent égoïste,

Trop amoureux de soi pour s'occuper d'autrui,

Veut que le spectateur n'ait des yeux que pour lui.

Des applaudissements qu'aux autres Ton prodigue

Son envieux orgueil murmure et se fatigue;

D'un succès qu'il n'a pas il se croit offensé.

Obi que je plains Tacteur auprès de lui placé 1

Loin qu'à le seconder sa vanité se prête,

11 lui fait sans relâche une guerre secrète,

Lui refuse un regard qui pourrait le ^ervir,

Jaloux de $es effets, cherche à les lui ravir ;

Par un geste, un coup d'oil, traîtreusement s'applique

A détourner de lui l'attention publique.

Pratiquer l'art ainsi, c'est le pratiquer mal»

Distinguez-Tous surtout par un talent loyal.

Sans briguer des succès qui ne sont point les vôtres,

Qae vulie jeu toujours serve U jeu dei> autres.

ET PIÈCES JUSTIFIGÂTIV£S«

Par les moyens que Part au talent vient offrir,

A Teffet général vous devez concourir.

La 8€^ne est un tableau ; ses mobiles images

Sur des plans différents montrent les personnages,

fit l'artiste jamais, d'un sot 'orgneil poussé,

Ne doit sortir du rang où hauteur Ta placé.

Un laEsi ridieule, égayant le parterre,

D'une scène souvent change le caractère ;

Au milieu d'une noble et touchante action,

Le rire tout à coup sèche l'émotion.

L'art, en certains moments, veut qu'un acteur s'efface :

Ck>ndamnons tout succès qui n'est pas à sa place.

Voyez également si ce portrait de Gélioiène n'est pas touché de main de mettre :

Gélimène ! qu'elle offre, en nous apparaissant, De ses nobles attraits l'éclat éblouissant, Son sourire enchanteur et toutefois étrange, Révélant le démon sous la beauté de l'ange, Sa grâce un peu hautaine et ses regards vainqueurs, lîlumidant la scène et soumettant les cœurs.

Son fauteuil est un trône où s'assied cette reine, Son éventail un sceptre, et sa voix souveraine Lance à ses courtisans, attentifs et charmés, De son mordant esprit les traits envenimés.

Dans sa course moqueuse aucun frein ne Tarrète ; Sur ses lèvres toujours la médisance est prête. Quelle verve et quel charme en sa malignité 1 Le mot railleur s'échappe avec rapidité ; C'est la flèche qui part, portant une blessure. Un insolent bonheur brille sur sa figure* Je ne sais quelle grâce et quel charme caché Se môle encore au fiel iiar sa bouche épanché. Sa parole Tenivre et son succès l'excuse ; On l'adore, on la craint, elle effraye, elle amuse. Et qui n'applaudirait à son eq>rit charmant?

Tout le monde est par elle immolé si gaiement!

SUPPLEMENT

D'une homicide lang-ue on pardonne les crimes, Quand ie bourreau fait rire aux dépens des victimes.

A côté de CCS vers du poëte dans toute la maturité du

talent, il ne sera pas indifférent d'en voir, comme point de départ, qui appartiennent à sa jeunesse. A l'époque où M. Samson vint tenir iés premiers comiques à Rouen (c'est en 1816, Agé seulement de vingttrois ans, qu'il fut admis pour cet emploi iin[)ortant dans une ville qui se piquait alors d*étre la Comédie- Française de la province), les premiers rôles y étaient joués par un acteur d'un haut mérite, Oranger, qui rappelait souvent les exquises quaiilés de Fleury. Le 20 avril 1818, en nx iue temps que ie digne successeur de Molé faisait ses adieux au public de Paris, Granger donna aussi sa dernière représentation, dans Vliomme à bonnes Fortunes, que précédait la Mort de Brulus^ tragédie inédite en trois actes , de Théodore Licquet. A la fin de cette soirée doublement solennelle, et où le public se pressait, les camarades de Granger placèrent sur sa tète une couronne, etTun d'eux, le jeune comique Samson, lui adressa ce compliment dont les éloges furent ratifiés par des applaudissements unanimes :

Amant toujours heureux de Taimable Thalie, ' Granger, par toi longtemps notre scène embellie, Sur tes premiers succès présageant Tavenir, Des Quinault, des Grandval perdant le souvenir, Vit en toi le fléau déplus d^un ridicule, Plus d'un acteur son maître, et Molé sou émule. Tout retentit pour toi de murmures flatteurs, Et Thalle, en riant, te couronna de fleurs.

Les Grâces près de toi fixèrent leur asile ; L^Amour du haut des deux vint, à ta voix docile,

Te prêter sa magie et ces brûlants accents Qui transportent le cœur et triomphent des sens. La nature est ton guide ; elle seule t'inspire, L'esprit tonjours aimable anime ton sourire.

Soitqup d'un fat r&Uienr ac^nirable portrait, Tu persiffles gaiement le pesant Turearet^ Soit que, rassasié de conquêtes nouvelles, Tu gourmandes Pasquin et tu trompes les belles, On soit que, Frane-Maçim^ ton talent créateur Transforme un plat ouvrage en un drame enchanteur, Que fougueux Mcrinxer ta sauvage tendresse, Même en ^idolâtrant, outrage ta malresse.

Ou que, par mille traits, ton sarcasme malin, Immole tous les sots dans Monsieur TrissoUn^ Partout brille k mes yeux la flamme du génie. Je vois un enchanteur, dont l'adroite magie Nous captive, à son gré sait disposer de nous, Excite ma pitié, ma joie ou mon courroux, Nous attendrit, nous charme, et par mille prestiges A nos yeux étonnés enfante des prodiges.

Hélasl nous le perdons, cet aimable enchanteur! Du moins, son souvenir vivra dans notre cœur. 0 Oranger! si ta voix, par un avis utile, Instruisit quelquefois ma jeunesso inhabile, Si souvent tu daignas, à*m éloge indulgent, Encourager mon zèle et non pas mon talent^ Ah 1 permets à mes vers, dans cette circonstance; De t'offrir le tribut de ma reconnaissance ; Mon cœur en a besoin : je n'oublierai jamais Que tu daignas sourire à mes premiers essais, Et que, mè présentant une main secoorable.

Tu foB pour ma faiblesse un appui favorable.

Aux lieux où ta seras, quelquefois, je le croi, Tu daigneras auteoins te souvenir de moi.

Adieu I pour ton bonheur je forme un vœu sincère, Le ciel doit raccorder à ma juste prière ;

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