‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 20 sur 90 · TR ADITKTNS POÉTIQUES, ÉVANDRE. HERCULE · texte numérisé non relu

TR ADITKTNS POÉTIQUES, ÉVANDRE. HERCULE

Ces faits poétiques, entrés dans la tradition et par elle attachés à des lieux déterminés, consacrés par des monuments religieux durables, doivent être mentionnés dans les commencements d'une histoire romaine écrite à Rome, car leur souvenir y est aussi présent et aussi complètement localisé que le souvenir des événements historiques les f>lus incontestables.

Ces faits sont comme incrustés au sol romain. Sur ce sol, on peut les retrouver et les suivre dans une poésie qui a sinon l’exactitude, au moins la précision de l'histoire.

Mais ont-ils quelque chose à démêler avec l’histoire ?

11 faut distinguer: Évandre, Énée, s’ils ont existé, ne sont pas plus venus à Rome que le fabuleux héros Hercule n’a pu y venir.

Les Romains, à l’époque de leur grandeur et de leur puissance, se plaisaient aux humbles et paisibles souvenirs d’Évandre ; ce peuple guerrier aimait à. se rêver une origine innocente, à se dire, au sein de ses palais comme le berger du Poussin dans son tombeau : Et ego in Arcadia, et moi aussi j’ai vécu en Arcadie.

Mais il faut écarter cette illusion; il n’y a pas eu d’Arcadie à Rome, si ce n’est, dans les temps modernes, cette Société d’académiciens bergers à laquelle celui qui écrit ces lignes a l'honneur d’appartenir sous le nom pastoral d’Alcamène.

Dans le récit de la venue d' Evandre et des Arcadiens à Rome, tout est invraisemblable.

Évandre arrive sur un vaisseau : comme Saturne et Janus, personnages évidemment fabuleux; Évandre est reçu par Faunus, personification de la race latine à l’état sauvage, ce qui serait conforme à la vraisemblance; mais Faunus, selon Dênys d Halicamasse *, donna aux Arçadiens autant de terre qu’ils en voulurent ; ceci est moins vraisemblable. Au temps que représente l'âge de Faunus, les choses ne se passent point ainsi, la terre ne se donne pas, elle se prend. Les peuples sauvages n'en sont pas si prodigues, parce qu'ils ont besoin de beaucoup d’espace pour leurs chasses ; on l’a vu en Amérique, où ils n'ont pu subsister, quand les blancs ont empiété sur cet espace. De plus, l’histoire d’Evandre est aussi inconsistante qu’elle est improbable. Le doux Évandre avait tué son père’, quelques-uns ajoutaient sa mère âgée de cent dix ans. Or la légende n’est inconséquente que lorsqu’elle est artificielle, la légende naïve est en général d'accord avec elle-même; la fiction du séjour des Arçadiens à Rome, car c’est une fiction, doit donc être rejetée, et celte idylle intercalée par les poètes dans les siècles antérieurs à l’histoire romaine en doit être retranchée.

S’ensuit-il qu’il n’y ait aucune vérité au fond de ces

1 Dcn. d'Bal., i, 31.

* Serv., Æn vu*. M.

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉÏANDRE, HERCULE. ISS fables qui faisaient venir les Arcadiens à Rome, ni dans celles qui y amenaient Hercule et Enée?

Je reconnais que ces fables ne sont entrées dans la littérature romaine que lorsque la littérature grecque a commencé à y pénétrer, c'est-à-dire assez tard ; mais je crois qu'importées alors elles ont été greffées pour ainsi dire sur un vieux fond de tradition locale : que la venue en Italie d'Évandre, d’Hercule, d'Enée, a été imaginée pour rendre raison d’un fait véritable dont cette tradition conservait le souvenir, l'ancienne immigration des Pélasges.

Ce qui me le fait penser, c'est qu’Évandre et ses Arcndiens, Hercule et ses compagnons, Énée et ses Troyens, viennent tous d'un pays pélasgiquc, et sont ce que je pourrais appeler des personnages pèlasgiques.

L'Arcadie est représentée comme l'un des séjours les plus anciens de ce peuple1, et dans la tradition romaine les Arcadiens jouent le même rôle que les Pélasges, auxquels, sous l’influence de l'hellénisme des derniers siècles de la République, on les a substitués’.

1 L'Arcadie s'appela Pelasgis (PL, ilitl. mit . iv, 10, 1), ou Pclasgia (Pans., vin, 1, 6); Pélasgus fui son premier roi [ibid., 4) et les Pélasges furent ses premiers habitants.

“ Les Arcadiens apportent en Italie l'usage des lettres (Dcn. d’Hal., i, 53); comme les Pélasges (Solin, h, 7), les Arcadiens fondent sur le Palatin une bourgade (Dell. d’Hal., i, 31); comme les Pélasges s'y établissent dans la Homa quadrata. Denjs d'Halicarnasse (i, 3S) attribue aux Arcadiens la construction du temple de la Victoire que d'autres

Les Arcadiens habitent le Palatin comme les Pélasges, ils sont des Pélasges; les Arcadiens consacrent un sanctuaire à la déesse pélasgiquc Démêler, que les Romains appelèrent Cérès. Ce sanctuaire était probablement où fut depuis le temple de Cérès, à l'entrée du Cirque, c'est-à-dire alors à l’entrée de la vallée qui séparait l'Aventin du Palatin. De ce côté, comme vers l'emplacement du Forum, les monuments de l'ancien culte pélasgique étaient où ils devaient être naturellement, très-rapprochés du Palatin, et par conséquent sous la protection de la forteresse des Pélasges. Quand on se promène aux abords du Palatin, à chaque pas on trouve, de ce peuple disparu, des souvenirs que les grands souvenirs de Rome même n'ont pu effacer.

Tout n'est pas faux dans la tradition de l’existence pastorale des antiques habitants du Palatin. On savait que ce mont avait été un pâturage, il l'était du moins, nous le verrons, au temps de Romulus, et le fut sans doute avant Romulus, Pecorosa Palalia.

La porte Mugonia s'appelait ainsi à cause du mugissement des bœufs, qui chaque jour passaient par celte porte du Palatin, porte au nom rustique et qui devint avec le temps la principale entrée du palais impérial.

En adoptant Évandre, personnage grec, la tradition indigène lui donna pour mère une prophétesse sa-

aulcurs rapportent atu Aborigènes alliés des Pélasges, et il leur Tait consacrer l’antre lupercal à Pan. le grand dieu des Pélasges.

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉVANDItE, HERCULE. 157 bine, comme l'indique son nom (Carmenla) *; elle eut un autel et plus tard un temple entre le mont Saturnien (le Capitole) et le Tibre, là où est aujourd'hui le théâtre de Marcellus, et où son parricide fils lui avait élevé un tombeau. Ovide lui fait prédire la grandeur de Rome ’, mais il lui laisse oublier d’annoncer que la porte qui sera située près de cet autel de Carmenta, et pour cette raison s'appellera la porte Carmentale, sera une porte funeste, que par elle sortiront les Fabius pour aller périr aux bords de la Creinera. *

La tradition poétique fait intervenir Hercule dans l’histoire d'Evandre. Selon celte tradition, Hercule est venu au bord du Tibre, il a délivré l’Aventin du brigand Cacus, il a fondé son propre culte au pied de celte colline, il a aboli les sacrifices humains.

Celte tradition est fabuleuse comme le héros luimôme ; car on n’en est plus au temps où l'on voyait dans Hercule un homme divinisé. Les mythologie? ne débutent point par l'apothéose, l'homme ne commence point par s’adorer.

11 commence par l'adoration de la nature; aux époques anciennes, les dieux sont les puissances naturelles personnifiées. Avec le temps, le côté humain prévaut, mais, dans le principe, c’est la conception re-

1 Une Catnéne comme Égcric. Les Camèncs s’appelaient aussi Casmeme et Cartnciuc.

* Ov., F., i, 515.

ligieuse qui domine. Hercule a été une force du monde symbolisée peut-être par le soleil avant d’être un chevalier errant aux ordres d'Eurislhée.

11 y a eu plusieurs Hercules, l’un d’eux était l’Hercule phénicien, dont les voyages expriment l’extension et marquent les pas de la civilisation phénicienne le « long des côtes de la Méditerranée; les colonnes plantées par cet Hercule à l’extrémité occidentale de cette mer sont les limites de la civilisation portée jusque-là par les Phéniciens, limites que leur navigation a cependant franchies.

I/Hercule qui vient à Rome y vient d’Espagne, d'où il amenait les bœufs du roi Géryon. Les côtes méridionales de l’Espagne furent phéniciennes; il parait donc que la venue du demi-dieu à Rome a été mise par les poètes en rapport avec les voyages civilisateurs de l'Hercule phénicien'; mais ce rapport établi par les poêles n’était pour eux qu'une manière de rattacher à un mythe connu des Grecs l’histoire toute locale de Cacus, le brigand de l'Aventin. L Hercule que reçoit Ëvandre et qui tue Cacus est réellement l’Hercule grec :

* Les Phéniciens n'onl-ils pas fondé quelque élablisscmcnt sur la côte du Latium? Le dieu latin Saturne n'a-l-il rien à démêler avec leur dieu llolocli ou Baal qu'on a appelé Saturne ? Ces questions seront examinées ailleurs ; en tout cas, l'influence des Phéniciens sur l'Italie n’a pu être bien considérable, car leurs vestiges, s’il en existe, sont à coup sûr peu nombreux. Bochart n’indique nulle trace des Phéniciens en Italie, sauf dans les Iles; il serait bien hardi de chercher les Phéniciens là où Bochart ne les a point vus, lui qui les voyait partout.

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉVANDRE, HERCULE. 159 on le voit par le rite même selon lequel on lui sacrifiait et qui était un rite grec1 * * *; d'ailleurs ou n’aurait pas supposé que l’Hercule phénicien eût aboli les sacrifices humains à Rome, tandis qu'on lui en offrait à Carthage*.

Or l'Hercule grec est le héros de Tyrinthe, Tyrinlltius héros. Tyrinthe est dans l'ArgoIide, pays pélasgique, Tyrinthe a des murs pélasgiques célèbres; Hercule est donc originaire du pays des Pélasges, c’est de là que son culte est venu primitivement à Rome avec eux, et c’est pourquoi je vois en lui un des représentants de la migration des Pélasges depuis l'ArgoIide jusqu a Rome.

Hercule est accompagné de guerriers, qui tous appartiennent à la race pélasgique 5. Après son départ, une partie de ses compagnons resta établie sur le mont de Saturne* (le Capitole), ce qui veut dire qu'un éla-

1 On lui sacrifiait la tète découverte, ce qui était un usage grec

dont Macrobc (Sa/., ni, G) fait remonter l'origine à l’époque d’Énée,

qui était l’époque des Pélasges.

1 PI., Nul. Hat., XXXVI, iv, 26.

5 Ce sont des Kpéens, des Phénéens, des Troyens (Don. d’Hal , i, 42). I/CS Épéens, venus de TÈlide, étaient des Pélasges comme les Arcadicits. Pausanias place les Élcens dans l'Arcadie (V, i, 1), et Diodore de Sicile (if, 36) donne pour compagnons à Hercule des Arcadie ns. Phénéos était une ville d'Arcadie, dans laquelle naquit Dardanus. (Serv., Æn., ui, 167.) Les Troyens sont reconnus généralement pour Pélasges; Niebuhr voyait dans la prise de Troie le triomphe des Hellènes sur le vieux monde pélasgique.

A Den. d Halic., i, 44.

blissemenl pélasgc y remplaça l'ancien établissement latin.

Mais, avant de partir, Hercule avait aboli les sacrifices humains, en raison du rôle civilisateur attribué aux l’élasges et probablement exagéré à cause de leur parenté avec les Grecs.

Quelle que soit leur origine, les sacrifices humains ont jadis existé dans le Latium, comme le prouvent les équivalents qui, à Home, remplacèrent les victimes humaines. Ces odieux sacrifices avaient existé et ils avaient été abolis chez les Pélasges eux-mêmes; l'oracle de Dodone leur avait dit d’offrir des hommes à Jupiter; heureusement en grec le môme mot voulait dire homme et lumière, et on substitua aux victimes humaines des flambeaux, parce que, dit Macrobe1, la flamme qui se consume est l’image de la vie qui s’en va ; voilà un motif assez étrange, une origine assez reculée de l’usage des cierges.

La religion romaine avait admis plusieurs substitutions du même genre ; Numa, disait-on, avait offert aux dieux des têtes d’ail pour des têtes d'hommes \ On offrait à Vulcain des poissons vivants au lieu d'âmes humaines5; dans les fériés latines, on attachait aux arbres, en mémoire des hommes qu’on y avait primitivement suspendus, des masques en cire ou de

1 Macrob., Sût., i, 7.

1 Ov., Fait., m, 310.

1 Fut., i>. 238.

TRADITIONS l'OETIQUES, ÉVANDRE, HERCULE, lui petites figures en bois nommé Oscillx , d'où est venu le mot osciller.

On fit aussi à Brutus l’honneur d'avoir remplacé dans les sacrifices les têtes d'hommes par des tôles de pavots; c’était bien inaugurer la république par l'humanité; la république périt quand vinrent les proscriptions et que des victimes humaines furent de nouveau immolées, non plus à la crainte des dieux, mais à l'ambition de Sylla ou d'Uctave, quand des têtes qui n 'étaient plus des têtes de pavots furent abattues. De véritables sacrifices humains furent offerts à Rome après la bataille de Cannes *, au temps de César1 * * 4 et jusqu'au siècle de Pline5; Plutarque semble dire que ces sacrifices étaient encore offerts de son temps'. Les figures d’osier que, tous les ans, une vestale jetait dans le Tibre, du haut du pont Sublicius, représentaient les victimes humaines qu’on ne sacrifiait plus.

Ici encore la localité mérite d’ôtre remarquée; le pont de bois appelé Sublicius, et célèbre par l’héroïsme d’Horatius Codés, n’était point en dehors de la Rome des rois, là où on montre aux voyageurs ses prétendus restes*; mais plus haut, en remontant le

1 Til.iLiv., »ii, 57.

- Rio Cass., xliii, 21.

5 Hiil. nal., XXXVII, ni, 3.

* Nul , Marcell., m.

* Si le ponl Suliliciiu avait clé là où I un voil île." pilier» à fleur

i. Il

TRADITIONS l'OÉTUjUES, ÈY ANDRE, HERCULE. I6T>

On fragment très-beau, trouvé, il est vrai, assez loin et qu'on admire au Capitole, appartient peut-être à ce bœuf du Forum boarium. Quoi qu’il en soit, le choix du lieu et de la statue tenait à l’antique tradition suivant laquelle Hercule avait fait paître ses bœufs entre le Tibre et l’Aventin.

Chose remarquable, quand on revint momentanément aux sacrifices humains après la bataille de Cannes, ce fut dans le Forum boarium ■qu’un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise furent enterrés vivants au lieu même où Hercule passait pour avoir aboli la coutume barbare qu’on rétablissait; sans doute parce qu'on croyait que les immolations humaines avaient eu lieu jadis dans cet endroit, et que l'autel d'Hercule érigé en l’honneur de leur abolition marquait pur cela même la place ou elles avaient existé.

C'est donc probablement dans les environs aujourd'hui solitaires et tristes du Tibre, non loin du trou sombre d’où sort le Janus quadrifrons, entre la vieille église de Saint-Georges en Vélabrc et les abords ténébreux de la Cloaca Maxima, que des victimes humaines furent immolées, quand ces lieux étaient encore plus solitaires, plus tristes, plus sombres qu’ils ne sont aujourd'hui, quand le sang coulait parmi les grandes herbes de la prairie, auprès des eaux débordées et stagnantes du fleuve, au pied de la noire forêt de l’Avenlin.

l.'IIISTOIItK ROMAINE A ROME.

L’épisode le plus célèbre de celle légende d Hercule csl le vol de scs bœufs dérobés par Cacus, qu’a si bien raconté Virgile. Je le raconterai d’après lui, sans y chercher d'abord aucun sens historique ou autre, pour nous récréer par une belle poésie des investigations un peu arides dans lesquelles cette partie de mon sujet nous engage; d’ailleurs, en faisant ainsi, je ne sortirai pas de ce sujet, dont une partie essentielle est la topographie romaine, retrouvée dans les témoignages écrits. Virgile, connue tous les grands poêles de l'antiquité, même quand il raconte des événements fabuleux, décrit les lieux où ils sont censés s’ôlre accomplis avec une parfaite vérité; le poêle est, à cet égard, aussi fidèle qu’un historien, et l'on peut suivre dans l'Enéide les .pas d'IIcrcule à la recherche de Cacus sur l'Aveutin, aussi bien que dans Titc-Live ou dans Tacite les détails de la mort de Virginie ou de la mort de Néron.

Suivons donc Virgile, qui est aujourd’hui notre guide, notre cicerom’, dans la Rome anté-romainc que nous étudions. C'est un guide savant auquel celle Rome primordiale était mieux connue que peut-être on ne serait disposé à le croire.

Hercule est arrivé avec les grands bœufs dcGéryon sur la rive gauche du Tibre; les bœufs paissent, répandus dans les prés qui bordent le Tibre cl dans la vallée profonde et sauvage qui séparait l'Aveutin du Palatin, et qui était en partie envahie pur les eaux.

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉVANDHE, HERCULE. IBS

Celte vallée, comme je l’ai tlil, a élé plus lard le grand Cirque; elle esl aujourd'hui la rue des Cerchi. Les%œufs d'ilerculc pouvaient aller boire dans le lleuve, qui esl tout proche.

L’emplacement du marché aux bœufs, déterminé par la tradition qui faisait paitre en cet endroit les bœufs d’ilerculc, est indiqué, de nos jours, par un arc à quatre faces cl à quatre portes, appelé pour cela Janus qtiudri fions. Le nom du dieu sabin Janus, préposé aux portes, se donnait aux arcs qui se trouvaient dans les marchés; il y en avait trois dans le Forum romain. El comme on attribuait à Janus aussi bien qu’à Saturne l'origine de la monnaie, dans le voisinage des Janus étaient les changeurs cl les préteurs d’argent; un le reconnaît pour celui du Forum boarium à une inscription qu’on lit encore sur un arc beaucoup plus petit, dédié à Septimc-Sevère et à ses fils Caracalla et Héla par les marchands de bœufs et les banquiers (argenlarii). A l’époque où nous sommes, il n'y avait pas encore de Janus cl de banquiers, mais seulement un pré où paissaient les troupeaux d’Hercule.

Le brigand Cacus habitait la grande et sombre forêt de l’Avenlin qui dominait les pâturages et le Tibre. Sur la cime du mont était le repaire du brigand qui logeait dans un antre, comme cela est arrivé à des populations entières dans certaines parties de la Sicile, et comme plus d’un chef de voleurs de l'Etal romain l’a fait de nos jours.

l'ifi

Cel antre était là où est l’église de Sainte-Sabine, au sommet d’un escarpement aujourd'hui encore as sez roide, mais qui alors devait être tout à fait abrupt; l’antre de Cacus était caché dans les rocs dont nous avons vu que l'Avenlin fut primitivement hérissé.

Tendant qu’Herculc fatigué fait sur l'herbe, au bord du fleuve, sa sieste héroïque, Cacus sort de sa caverne, il descend vers le Tibre, le long de l'escarpement presque à pic, avec l’agilité d’un bandit de l'Appennin ou des Abruzzes, choisit dans le troupeau les quatre plus beaux taureaux cl les quatre plus belles génisses, et leur fait gravir comme il peut la rude pente de l’Avenlin. I,e chemin actuel qui suit la montée antique à laquelle deux édiles, 'les frères Publicius, ses auteurs, donnèrent leur nom (Clivus Publicius), u’cxistail pas alors, mais il devait y avoir quelque sentier de pâtre à l'usage des brigands. Cacus amena dans son antre les taureaux et les génisses en les faisant marcher à reculons, ce qu'il ne pouvait exécuter qu'en les tramant par la queue; Virgile, comme on voit, songe à tout et dans ses fictions n’oublie jamais la vraisemblance. Outre la facilité plus grande qu'il trouvait à hisser de cette sorte les bêles dérobées, Cacus, par ce stratagème que ne dédaignerait pas un voleur de bestiaux de nos jours, croyait tromper Hercule. Les traces des pas devaient égarer le demi-dieu et le conduire dans une direction opposée à celle que les animaux avaient suivie; puis Cacus les cache dans sa

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉVANDRE, HERCULE. 107 vaste et sombre caverne; cl, comme il était aussi vigoureux que rusé, pour la Vendre inaccessible, il précipite un rocher au-devant de l'entrée, en brisant la chaîne à laquelle il était suspendu.

Hercule, dont, comme on sait, le bras était fort, mais l'esprit un peu épais, ne devina pas à son réveil la malice de Gacus ; il allait emmener du pâturage ses bœufs repus et reprendre son chemin ; heureusement pour lui, l'un d’eux se mit à remplir de ses mugissements la colline et les bois d’alentour, une des génisses volées répondit à ces mugissements, et la fraude de Cacus fut découverte ; mais il fallait l’atteindre ; Hercule entre dans une colère terrible, il saisit ses armes cl en outre le tronc noueux d'un chêne qui se trouve sous sa main, gravit à la course la cime escarpée de la colline que Virgile grandit un peu, en disant :

Acrit mrsu petit ardua montis

« Il atteint en courant les sommets escarpés de la montagne qui s'élance dans les airs. »

Cacus, qui n’était pas dans sa caverne, mais qui s’élail mis aux aguets pour épier le départ d'Ilercule, la regagne d'un pied auquel la peur donnait des ailes.

Les brigands romains sont aussi très-prompts à la fuite devant une force supérieure.

L’on verturc.de l'antre de Cacus était bouchée par une

I/1IIST01UK H O MA INE A ROME.

pierre énorme : Hercule ne pouvait y pénétrer; « trois fois, dit Virgile, bouillant de rage, il parcourt tout l’Avenlin; trois fois il lente en vain les abords de l’antre qu'un rocher obstruait ; trois fois, faligué, il vient s'asseoir dans la vallée. »

("est ce qui est arrivé à plus d'un Hercule romain, sous la forme d’un carabinier pontifical, cherchant dans la montagne un des modernes confrères deCacus.

Un grand rocher que le temps avait fait ébouler laissait apercevoir sans doute, au temps de Virgile, les traces encore manifestes de son arrachement ; cette circonstance parait avoir suggéré au poêle la suite de sa narration.

Virgile voit par l’imagination et montre vivement au lecteur la position qu'avait dû avoir ce rocher avant sa chute. «Vois, dit Evandre à Knéc, vois celte roche pendante. »

C'était une masse peut-être volcanique, terminée en pointe et suspendue sur des rochers à pic1, qui

* Si al. ni acuta silex præcisis iiriilii|iio saxis.

Il ne faut pas attacher trop d’importance à ce mot silex, qui est employé pour désigner des pierres de diflërenles sortes; ct*i»endant silex se prend en général pour la lave et par extension pour le pavé des routes et des rues. S'il était certain qu'il y eut jadis sur PAvenlin un grand rocher de lave, ce serait un fait géologique curieux. Ce rocher appartiendrait au second âge des volcans, et on ne comprendrait pas trop comment il eût pu arriver là. Mais, en supposant que Virgile ail vu au pied de PAvenlin ce curieux échantillon géologique, cela ne prouve pas qu il ait jamais été sur le somme! de la colline; Virgile ne l’avait pas vu en pince .

~ '■ ■ engin

Dgk

1 ItAlMTIOSS POÉTIQUES, ÉVANDRE, HERCULE. lC!l s’élevait au-dessus de la caverne et servait d'asile aux oiseaux de mauvais présage, comme étaient tous ceux de l'Aventin1.

Ce rocher penchait du côté du fleuve : Hercule pèse sur le côté opposé, le rocher tombe et vient frapper la grande pierre qui fermait l'entrée de la caverne; celleci cède à ce bélier gigantesque, la caverne s’ouvre et la lumière pénètre « dans le palais souterrain de Cacus, dans son antre immense. » Hercule s'y précipite avec ses armes et menace Cacus, en lançant tout ce qui lui tombe sous la main, des branches d'arbre et de grosses pierres.

Ici la scène change. Cacus n'apparait plus seulement comme un voleur de bestiaux, mais comme le (ils de Vulcain, il fait entendre un bruit sourd et extraordinaire. « O merveille I son gosier vomit une grande fumée, il enveloppe sa demeure d'un sombre nuage, le jour disparait; Cacus épaissit autour de lui une nuit fumeuse et mêle des feflx aux ténèbres. »

« Hercule s’élance d'un bond à travers la flamme, là où la fumée roule les ondes les plus épaisses et où dans la vaste caverne tourbillonne la plus noire nuée. »

Malgré tous les efforts de Cacus, Hercule le saisit, l' clreint et l'étouffe dans ses bras.

Après avoir admiré et reproduit autant qu’il était en moi, celle énergique peinture, en la ravivant encore

1 Dirnrum niilis domtis nppor'.unn vMurrwa

no

l'histoire romaine a home.

par le spectacle des lieux que décrit Virgile, je vais chercher ce que peut vouloir dire ce récit.

11 faut, je pense, y distinguer trois choses : le souvenir populaire d'un bandit fameux de l’Aventin; une allusion à certains phénomènes volcaniques qui ont continué à se produire à Rome et dans les environs de Rome, longtemps après l’Age des éruptions proprement dites, et enfin la tradition de la présence en ce lieu des Pélasgcs, représentée par Hercule et par Cnrns lui-méme, en tant que fils de Yulcain.

Cacus habile une caverne de l’Avenlin, montagne en tout temps mal famée, montagne anciennement hérissée de rochers et couverte de forêts, dont la forêt Nœvia, longtemps elle-même un repaire de bandits, était une dépendance cl fut un reste qui subsista dans les temps historiques. Ce Cacus était sans doute un brigand célèbre, dangereux pour les pAtres du voisinage dont il volait les troupeaux quand ils allaient pailre dans les prés situés au bord du Tibre et boire l’eau du fleuve. Les hauts faits de Cacus lui avaient donné celte célébrité qui, parmi les paysans romains, s’attache encore à scs pareils, cl surtout le stratagème employé par lui probablement plus d une fois pour dérouter les bouviers des environs, en emmenant les animaux qu’il dérobait, de manière à cacher la direction de leurs pas. l.a caverne du bandit avait été découverte cl forcée par quelque pâtre courageux, (pii y avait pénétré vaillamment, mal-

TRADITIONS POÉTIQUES, ÉYASDRE, HERCULE. 171 gré la (erreur que ce lieu souterrain et formidable inspirait, y avait surpris le voleur et l’avait étran- "le

Tel était, je crois, le récit primitif où il n’était pas plus question d'Hcrcule que de Vulcain, et dans lequel Cacus n’était pas mis à mort par un demi-dieu, mais par un certain Rccaranus ', pâtre vigoureux et de grande taille. A ces récits des bergers, qui allaient toujours exagérant les horreurs de l'antre de Cacus et la résistance désespérée de celui-ci, vinrent se mêler peu à peu des circonstances merveilleuses.

De celle caverne de l'Aventin ou de quelque caverne voisine avaient pu s’échapper ces gaz qui s’enflamment spontanément comme ceux de jnetramala , c'est un accident qui n'est pas rare dans les terrains volca niques; on rattacha ce phénomène effrayant pour des imaginations ignorantes* aux terreurs qu’inspirait l'antre de Cacus; les Pélasges avaient apporté le culte du feu personnilié dans Vulcain : on fit de Cacus un

1 Orig. tjenlis fiom vi, — ou Garanus. (Serv., Æn., tiii, 205.)

1 On a cm voir dans les vers do Virgile une allusion à une éruption volcanique. Mais Virgile ne parje que de flammes et de fumée, non de courants de lave et de pierres lancées dans les airs comme lorsqu il décrit après Pindarc les éruptions de l'Etna. Ovide ( l'ast ., i, 572*1' semble vouloir indiquer une éruption véritable quand il compare Cacus à Typhée et le feu que vomit sa bouche à celui qui sort de l'Etna. Mais qu'un poète du siècle d'Auguste ail imaginé de faire de l'antre de Cacus le soupirail d un volcan, cela ne prouve pas que la tradition eût placé un volcan sur l'Aventin. où il n’y en eut jamais.

lits de Vulcain ; ils avaient apporté le colle d’Hcrciilc l'on fit d’Hercule le vainqueur de Cacus

Le souvenir de Cacus hanta longtemps les environs du lieu où la légende avait placé sa sombre retraite et sa mort terrible; un escalier en pierre descendant de la partie du mont l’alatin qui regarde l'Avenlin s’appelait l’escalier de Cacus. Ce marché aux bœufs a porté son nom*. Au moyen Age, on connaissait l’autre ou la maison de Cacus (antrum ou atrium Caci), et encore aujourd’hui on croit savoir son adresse, c'est au pied de l’Avenlin, rue de la Salara, u° 14, mais celle adresse est fausse*.

Après sa victoire sur Cacus, Hercule dédia un temple à Jupiter inveutor, Jupiler trouveur, en action de g Race pour les bœufs découverts et retrouvés. Ce

1 Cacus lui-même a été mis on rapport avec les traditions des Pélasges et leur culte du feu. On en fit un chef des Aborigènes venu de Grèce [Fcst., 260) et établi sur le Palatin, qui reçut Hercule. (Diod., Sic., iv, 21.) Son nom voulait dire le brûlant vde raid). Sa sœur Caca était assimilée à Vesln; une vestale lui offrait un sacrifice (Serv., Æn , vin, 192) le i,r mai, jour des supplications pour les tremblements de terre. (Lvd., de Mens., mai. 1.)

* Æthic., éd. Gronov., p. 710.

5 Je m'en liens à la tradition suivie par Virgile, qui plaçait l’antre de Cacus sur le sommet de l’Avenlin parmi les rochers et au cœur de la forêt, elle a pour elle la vraisemblance. Itéjà Solin (i, 8) voulait que le brigand eût habité au bas de la colline, près de la porte Trigemina, ce qui avait du moins l’avantage de rattacher sa demeure au Forum Itoariiun et à la prairie où paissaient les troupeaux d Hercule. La tiadition, en s'altérant toujours et en transportant plus loin la demeure de Cacus, a effacé ce dernier Irait de vraisemblance

TRADITIONS POÉT10UES, K VAN DRE, HERCULE. 173 temple était près de la porte Trigeminu, tout jusle au bas de la montée de l’Avenlin, qui conduit à Sainte-Sabine ; de son côté, Evandre dédia un autel et une enceinte sacrée à Hercule vainqueur. Suivant une autre version, ce fut Hercule qui se dédia un autel à lui-mèmc'. Celte tradition singulière, d'après laquelle Hercule fut le fondateur de son propre culte, m’a rappelé ce qui m'avait frappé en Egypte dans plus d’un temple, où l'on voit le Pharaon faire offrande à trois divinités, parmi lesquelles il est placé lui-mèmc. Dans les deux cas, c’est la nature hu • maine du demi-dieu adorant la nature divine qui est en lui.

Le grand autel, comme 4m disait (ara maxima), était à l’orient, près de l’entrée du Cirque. SI. de Itossi, qui n’a pas d’égal pour la connaissance des monuments du christianisme primitif et en particulier des catacombes dont il a créé l’histoire, et qui a aussi appliqué la sagacité si sûre de son esprit à quelques points de la science des antiquités romaines, SI. de Hossia déterminé avec la plus grande précision l’emplacement de l'autel d'Ilcrcule. Un temple dédié à Hercule vainqueur fut construit plus tard tout près de ce vieil autel, et ce temple existait encore au quinzième siècle ’.

1 Conslituitquc silii, qnie inaxiina ilicilur, arani.

Ov. , t'ngt , i, SSO.J

* Il a vie dessille pae Uallliuzar Périrai, d’après ce qui en reslail

m 1/ HISTOIRE ROMAINE A ROME.

11 n'y avait là dans l'origine que 1 autel et 1 enceinte consacrés à Hercule, ce qui achève de rendre vraisemblable l'origine pélasgique de tous deux, car très-probablement les, I'élasges n'avaient point de temple véritable, mais seulement des autels placés dans une enceinte sacrée, tout au plus des chapelles *; si ceux qui ont bâti les murs gigantesques de Tyrinlhe et d'Alalri avaient élevé des édifices considérables, il en resterait quelque chose, cl nulle part on n’a trouvé le moindre débris d'un temple dans les villes pélasgiques.

(,>uant à celui d’Herculc vainqueur, il ne fut construit près de l'antique autel du demi-dieu que sous la république; le fait qui fut l’occasion de sa construction est curieux*. Un certain Hersenius, d'abord joueur de flûte, ensuite marchand, avait voué à Hercule la dime de ses profils; attaqué sur mer par des pirates, il se défendit vaillamment contre eux et en triompha, les marchands romains étaient au besoin des soldats; Uer-

sous Jules il; il avait été détruit eu partie sous Sixte IV. Le dessin de Pcruzzi a été publié par M. de Rossi, dans sa très-remarquable notice sur Y ara tnaxima. Le temple d'IIercule était un temple rond avec un dôme (tliolus). Voy. IJ ara massima ed il tempio d'Ercole nel fora boario ragionamento del cav. G. B. de Rossi. Rom a, 185i.

1 Peut-être ce fait, transmis par la tradition et transporté à une époque moins ancienne, a-t-il fait dire que pendant cent soixante-dix ans les Romains neurent pas de temple et de statue des dieux, tandis qu'on dit d'autre part que Romuhre et Numa en élevèrent.

* Macrob.. $at„ m, Q.

TRADITIONS l'OETIl.lllES, b VAN DH K, IIEIICOLE. 17b cule lui apparut en songe, et lui apprit que sa protection divine l’avait sauvé ; Hcrsenius, après en avoir obtenu la permission des magistrats, dédia à Hercule vainqueur, dans l’endroit consacré, un temple et une statue.

J’ai cité cet acte de dévotion païenne, accompli à la suite d’une apparition d'IIercule, auquel Hersenius avait promis la dime de ses profits, parce que l'offrande promise, le songe où Hercule apparait, et le temple qui lui est érigé en actions de gréce, sont tout à fait dans le goût des légendes romaines modernes. Il y a vingt histoires de gens préserves d’un péril par un saint, et de chapelles consacrées à cette occasion par celui que le saint a sauvé. Je remarque aussi 1a dime vouée à Hercule 1 le dieu pélasge; l'Église catholique, lorsqu’elle établit la dime au moyen âge, reprenait, sans le savoir, une coutume religieuse des l’élasges.

La statue d Hercule en bronze doré, qui est au Capitole, a été trouvée aux environs du lieu où a subsisté si longtemps son temple. Cette statue, qui ne parait pas remonter plus haut que le règne d'Adrien, pourrait être une copie assez imparfaite d'un ouvrage grec, peut-être de Lysippe ’, que le spoliateur, et

1 Ou appelait la dime la part d’Ucrculc.

• Vitruvc (m, 3) parle d’un Hercule de Myron près du grand cirque i mais celle statue apparier il ù un temple d’IIercule qu'on appelait l'omptitn , cl que M. de Hossi (p. 23) distingue du temple d’IIercule

i/iiisToint romaine a home.

comme il s’en vantail dans une inscription l, le destructeur de Corinthe, Mummius, s ciait réservée dans le butin, cl qu’il aurait dédiée à son digne patron le dieu de la force brutale, Hercule

Le culte d'Hercule était un culte étranger; on sacrifiait au dieu pélasgc la tête découverte, selon le rite pélasgique', contre l'usage romain.

Les femmes comme les hommes priaient la tète voilée*; cette coutume subsiste encore à Rome, où il n’est pas permis aux femmes de paraître la tète nue dans les églises. A Home il y a aussi des chapelles dans lesquelles les femmes n’entrent pas ou n’entrent que

vainqueur, plus voisin de l'ara maximu. Il y avait aussi, dans le forum boariuui un Hercule œmilien. (Ftst., p. 212.) Partout, dans cette région, sc trouvaient des monuments de la présence d’Hercule. C’est encore à Rome un coin à souvenirs pélasgiques.

1 Corintho delelo.

8 Oii pourrait objecter à celte opinion admise par plusieurs savants que la statue du Capitole n'a pas la tête couverte, tandis que Blacrobc dit le contraire de l’Hercule vainqueur : ïpse ibi operto est capite (Sut., ni, 6); mois ce détail a pu être changé dans la copie.

s îlacr., Sal i,8.

4 Properce dit à Jupiter en parlant de Cintliie :

Ante tuosqne podes ilia ipsa adoporta sedebit. {El., h, 28,45.)

Los anciens priaient assis. On voit souvent dans les églises de Rome les gens de la campagne assis sur leurs talons, habitude née de la paresse méridionale et encore plus sensible en Espagne, où les belles dames sont véritablement assises en priant, là, cette coutume ne vient pas directement des Pélasges, mais elle peut, comme les combats de taureaux, être la continuation d une coutume romaine, et celle-ci peut remonter aux Pélasges.

TRADITIONS POÉTIQUES, ÈVAND’ltE, 1IERCU LF. 177 certains jours de l’année, de môme elles ne pouvaient participer au culte d'Hercule1, et, par une association bizarre et très-irrévérencieuse, l'entrée de son temple était interdite aux chiens et aux mouches*.

Ceci encore devait tenir à la religion des Pélasges, commune dans l’origine à la Grèce et à l’Italie; car il y avait en Élide, contrée pélasgique, un Jupiter chasse-mouches, par le secours duquel Hercule, que l’abondance des mouches importunait, les avait chassées au delà de l’Alphée*.

Il est heureux qu’on ait si èxactement déterminé l’emplacement du grand autel et du temple d’Hercule, car, sur aucun point de Home, on ne peut mieux avoir le sentiment de la perpétuité d’un culte antique et de la durée des choses romaines.

Celui d’Hercule, fondé par les Pélasges, subsistait encore sous Honorius; longtemps privilège héréditaire de deux familles, les Potitii et les Pinarii, que Virgile fait contemporaines d’Hercule et qui certainement étaient très-anciennes, l’exercice de ce culte fut transporté par Appius Claudius Cœcus à l'Étal; on en chargea plus tard un magistrat, le préteur Urbain. Sous celle forme, il se perpétua jusqu’après l’introduction officielle du christianisme à Rome. Au temps de Prudence, la famille Pinaria, à laquelle la garde du

1 Gell., A ’oct. ait , xi, 0, 5; PI., (i. rom., 00.

5 Solin, i, 10.

5 Paus., v, il, i.

i. li

temple était restée, s’y réunissait avec des prêtres Saliens; au quatrième siècle de 1ère chrétienne, le lieu consacré par les Pélasges retentissait encore de chants en l'honneur de leur dieu *.

Les vieux cultes ont la vie dure, et en cela bien différents des hommes, ce sont les plus âgés qui ont le plus de peine à mourir.

Les Pélasges, sous leur nom historique et sous celui d'Arcadiens que la tradition poétique leur a donné, sont donc venus à Rome; ils ont fondé ou du moins nommé Rome. Deux collines ont été habitées par eux : le Palatin, où était leur citadelle de Roma, et le Quirinal, qui a dû recevoir des Pélasges son nom grec et antique d'Aÿén

Je vais rechercher si l’on peut étendre celte première notion de la Rome des Pélasges, en les retrouvant sur quelques autres points. Les détails topographiques dans lesquels je suis obligé d’entrer me seront peut-être pardonnés en raison de l'importance des résultats auxquels ils me conduiront; par ces détails, nous pourrons reconnaître les lieux où les Pélasges se sont établis, et dresser ainsi un plan de la Rome pélasgique, ainsi que nous en avons dressé un de la ville plus ancienne encore des Sicules et des Ligures.

Nunc ï-aliis etntuque domus Pinaria tem]>lum Coltis Avenlini couve»» in sede fréquentât.

Prud., Contra Symm., i, PiO >

Mon» Aganus, P. Dittc., p. 10.

Page 1