CITE DES TRADITIONS POÉTIQUES — ÊNÉE ET LES TROYKNR
Fable des origines Iroycntio* Ce Home. — Sens historique île cette fable. — Ce qu’il y a de vrai dans le récit poétique de Virgile. — Ktat ancien et moderne de la plage d’Ostie. — Fidélité historique et anachronismes de Virgile. — Traits de mœurs et de costume encore reconnaissables chez les habitants de la montagne. — La Home il’Êvandre — Souvenirs qu'a laissés la tradition poétique.
Nul écrivain sérieux ne saurait admettre qu’Énée soit venu en Italie, opinion si chère à l’orgueil des grandes familles romaines qui rattachaient leur origine à cette migration fabuleuse, opinion dont s’aida César, ce prétendu descendant d’Ascagne, pour établir la tyrannie par la légitimité. En effet, ce n’est pas là une tradition indigène, et qui, comme telle, pourrait contenir quelque mélange de vérité ; c’est une fable étrangère inventée par des historiens et des poètes grecs, et adoptée par les Romains, quand ils se prirent de passion pour les choses grecques, quand partout en
188 L’IUSTOIRE ROMAINE A ROME.
Italie les villes rattachèrent leur fondation aux légendes mythologiques ou héroïques de la Grèce.
L'origine troyenne des Romains n'est pas môme appuyée sur l’antique poésie des Grecs ; Homère, loin de la favoriser, lui est contraire, car, dans l'Iliade, Neptune prédit à Énéc que sa race régnera à jamais sur les Troyens1 *; on osa, il est vrai, altérer cet oracle embarrassant pour les prétentions romaines, et on lit dire à Neptune que les descendants d'Énéc régneraient sur tous les peuples*; mais il est évident qu Homère, n’ayant point lu l'histoire romaine dix-huit cents ans avant quelle fût écrile, n'a pu penser à cela. Bien longtemps après lui, on voit se former peu à peu la fiction dont la vanité des Romains devait tirer un si bon parti. On croit que Slésichorc, au second siècle de Rome, fit voyager Énée vers l'Occident’; Stèsichore ne songeait pas aux Romains, que personne alors ne connaissait. Beaucoup plus tard, Callias imagina de conduire Ulysse et Énée en Italie. Selon cet historien, les femmes des Troyens brûlèrent les vaisseaux d’Énée. Rome reçut son nom de l’une de ces femmes3. Timée, contemporain de Pyrrhus, et célèbre dans l’antiquité par ses mensonge? historiques, est le premier qui pa-
* Naturellement Virgile a adopté cette version de la | î-opliétic qu'il a mise dans la liouclie d’Apollon, Æn., ni. 07.
5 Schwcgler, Rôm. pesch., i, Ï08
SUITE DES TRADITIONS, ENEE ET LES TROYENS 189 raisse avoir propagé la tradition de l’origine Iroyenno, telle qu’elle fut admise depuis.
Les Romains s'empressèrent d’accepter celle généalogie, qui les rattachait aux temps héroïques de la Grèce.
Pour prendre acte de cette noble extraction qu'on leur prêtait cl dont le bruit commençait à se répandre, les Romains déclarèrent à plusieurs reprises s’intéresser aux habitants d’ilion, comme étant de leur sang1.
Ilion était aloi’s peu de chose; les Romains faisaient ce que font les parvenus, qui reconnaissent pour leur parent un noble ruiné*.
Flamininus, par égard pour les traditions épiques des Grecs, dont il avait proclamé le dérisoire affranchissement, affirmait, dans une inscription placée à Delphes, que les Romains sortaient de la race d'Énéc.
Pour retrouver leurs aïeux parmi ces aïeux adoptés par le peuple romain, les grandes familles profitèrent de quelques ressemblances de nom fortuites et souvent forcées. Les Jules descendirent d'Ascagne, qui s’appelait aussi Iulus; les Sergius auxquels appartenait Catilina, de Ségestc; cinquante familles romaines prétendaient à une origine troyenne.
1 Scipion, Sylla, l'empereur Claude, loua grands amis de l'hellénisme, se signalèrent par des démonstrations de cette espèce.
La satisfaction fut réciproque entre ces parents un peu éloignes et qui s étaient perdus de vue assez longtemps. (Justin, nsi, 8.)
IDU L’IlISTOlilE HUMAINE A ItOMÈ.
Aujourd'hui encore, la famille des Caetani, dont l’antiquité très-réelle n’a nul besoin de cette antiquité fabuleuse, pourrait, si ceux qui la représentent n’avaient trop d'esprit pour cela, mettre en avant la prétention,que les généalogistes ont eue pour elle, de venir en lignedroile de Caiela, nourrice d’Énéc. La croyance que César descendait d lulus était tout juste aussi bien fondée. Juvènal appelait les grands seigneurs romains, enfants de Troie, et aujourd’hui l'homme duTranslcvere se proclame sans hésitation de mtwj tioyen.
Je pense qu’il en est de la venue d’Énée à Rome, comme de celle d’Évandre et d'Hercule; fausse en elle-même, celle tradition tient à une tradition véritable, l’arrivée des Pélasges en Italie et à Rome ; les Troyens d'Énée, aussi bien que les Arcadiens d’Évandrt: et les Argiens d'Hercule, étaient des Pélasges1.
Celle opinion me parait offrir d’autant plus de vraisemblance, que j’ai cru reconnaître, dans d’au 1res fictions du même genre, la même transformation d’une origine pélasgique en une origine grecque, la même substitution du peuple grec, fort à la
1 Si Evandre \ieut d’Arcadie et Hercule de l’Argolide, qui sont des pays pélasgiques, Énée vient de l'Ida qui ne l’est pas moins. Il tient à Dardouus. qui part d’Italie et va dans l’Arcadie, la Samolbrace et en Asie, habitant tour à tour les principaux pays parcourus par les Pélasges, Enée lui-méme aborde dans plusieurs de ces pays; on histoire est liée à leur culte. La I odation de plusieurs villes polésgiques lui est attribuée. V. Klausen. .Kneat md dit penalen, passim.
SUITE UES TRADITIONS, ÉNÉË ET LES ÎIIOYEN'S. loi mode, au peuple pélasge, à peu près oublié; du frêic cadet au frère 3Îné.
Quoi qu’il en soit, en acceptant les imaginations de Slésichore, de Callias cl de Timée, les Romains voulurent les rattacher à leurs divinités nationales ; on assura qu’Énée avait rapporté de Troie, avec la statue de la Pallas grecque qu’on appela le Palladium, les Pénates, dieux du foyer romain, qu’on identifia avec les grands dieux de la Samotlirace.
D’une nymphe latine, Anna Perenna, on fit, grûcc à la similitude du nom, Anna, sœur de Didon1. Cette Anna Perenna était une divinité du pays et resta populaire à ce titre. Tandis que les lettrés la confondaient avec la sœur de Didon, que le peuple ne connaissait point, le peuple continuait à célébrer sa fête en allant boire et se divertir a un mille de Rome, sur la voie Flaminienne.
Ovide * fait de celte (ôte une peinture animée et familière, qui rappelle les amusements populaires des Romains de nos jours, quand par exemple, au mois d’octobre, ils vont boire et se réjouir du môme côté de Rome, dans les hôtelleries de la voie Flaminienne, sur la route de Ponte molle. Quelques détails de celte joie populaire décrite par Ovide se retrouvent dans les divertissements actuels des Romains, entre autres celui-
1 Ov., F au., m, 545 et suiv.
* Ov., fut-, ui, 533 et suiv.
L’HISTOIRE IIOMAISE A HOME,
ci : « Ils chantent ce qu'ils ont entendu au théâtre. » Il faut le dire à l'honneur des Romains modernes, Ovide ne les verrait plus revenir chancelants par l'effet du vin et une vieille femme avinée traînant un vieil ivrogne. Les Romains boivent, mais on ne les voit jamais ivres dans les rues. On avait transformé Anna Pcrenna en une sœur de Üidon; elle devait subir encore une autre métamorphose, et une chapelle chrétienne a été dédiée à l'antique divinité latine, sous le nom d'Anna Petronilla1.
Ouvrons maintenant Virgile, et suivons rapidement le récit qu'il fait de l'arrivée et de l'établissement d’Énée en Italie, cherchant dans ces admirables six derniers livres de l’Éneide quelques renseignements sur la physionomie des lieux, tels qu’ils y sont décrits, sur les origines, les mœurs, le culte des diverses races qui occupèrent Rome avant les Romains.
Les vaisseaux d’Knée entrent à l’aurore dans le Tibre par un grand calme. En deux vers Virgile résume très-bien celle succession de nuances diverses que présente un lever du soleil prés de Rome *.
« La mer rougissait des premiers rayons, et du haut de l'Éther la jaune Aurore brillait sur son char rose. »
1 A monte di Leva, près de Pratica, Lavinium, la ville fondée par Enée. Ovide suppose qu'Enée avait retrouvé dans le Latium Anna Perenua, dont il ne manque pas de faire la sœur de bidon. (V. Bonalelten, Voyage dans le Ulium. p. 197 )
* Virtr., ni, 25.
SUITE DES TRADITIONS, ÉNÉE ET UES TROYENS. la."»
Il faut oublier la donnée mythologique obligée de l'Aurore et de son char, pour remarquer comment Virgile a su y faire entrer une peinture vraie et d'après nature; en effet le soleil, quand il apparaît, répand d’abord horizontalement des feux rouge êtres sur la mer; puis le ciel prend des teintes roses et soufrées. Cela, on peut le voir tous les matins à l’embouchure du Tibre; mais ce qu'on ne voit plus qu'en partie, c'est ce que Virgile montre ensuite '. « Là, Énée aperçut de la mer un grand bois; à travers ce bois, le Tibre, d'un cours gtacicux, se précipitait en tourbillons rapides, et roulait dans ses ondes un sable jaunàtrç; de nombreux oiseaux, accoutumés à ces rives et au lit du tleuve, charmaient l'air de leurs chants et volaient à travers le bois. »
Les tourbillons du fleuve, le sable qui le jaunit caractérisent aujourd’hui l’aspect du Tibre comme au siècle de Virgile; mais on ne peut plus parler de son cours gracieux , le bois a disparu et les oiseaux se sont envolés; on ne voit aux embouchures du Tibre qu'une plaine sans arbres, comme sans habitants, où des buffles paissent parmi les marécages. Aux buffles près, qui sont modernes % ce lieu devait être ainsi avant que le voisinage d'Ostie y eût fait naître une végétation qui s'en est allée avec Ostie. Aujourd'hui c’est
* Virg.. Æn.y tii, 29.
a Les buffles ne sont jamais mentionnés par les auteurs latins, on croit qu’ils ont été amenés en Italie par les Barbares.
une plage stérile plus semblable qu’au temps île Virgile à ce qu'elle était au temps d'Enée.
Il y avait encore une autre différence topographique entre ce qu’avait été l'embouchure du Tibre à l’époque où Virgile place l’arrivée d'Enée, et ce qu’elle fut à une époque plus récente; le rivage qui avance perpétuellement avait moins empiété sur la mer. L'ile sacrée qui a été formée par le bras artificiel du Tibre, le seul navigable de nos jours, l’ile Sacrée n’exislait pas. Ce fut depuis un lieu charmant qu’on appelait l’encens de Vénus' à cause des rosiers qui l’embaumaient. Les roses d’Oslie ont fait place, comme les roses célèbres de Pæstum, à une plaine désolée.
L’aspect de ce rivage est donc très-peu semblable à la peinture qu’en a tracée Virgile, d’après ce qu’il avait sous les yeux; et, bien que cet aspect soit moins différent aujourd’hui que sous Auguste de celui qui aurait frappé les regards d’Enée, s’il eût jamais abordé au rivage Laurenlin, on vient de voir qu’il en diffère, cependant, à quelque égards. L’histoire des lieux a ses phases de splendeurs eide ruines, et fait rêver comme l’histoire des hommes.
Énée trouve dans le Latium le vieux roi Latinus, qui gouvernail depuis longlemps ses peuples au sein d’une paix profonde : c’est la paix de Saturne qui règne en-
* Libanus almtc Veneris. Géographe anonyme du cinquième siècle, cité dans le lin Jbook fur central llnlg, pari, n, llowe and ils environs, p. 501
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SUITE DES TRADITIONS. ÉNÊE ET LES TROYESS. 105 core; c’esl une allusion à cet âge de tranquillité qu'on plaçait à l’aurore de la vie latine.
Latinus a une tille, Lavinia, qui donna son nom à la ville de Lavinium. Ce nom, par une confusion qui tient à la ressemblance des sons, a été dans les temps modernes transporté à Lanuvium, aujourd'hui Città-Laviniaf grâce à cette transposition, il s’est formé une tradition absurde qui ne lient aucun compte de la nature des lieux et d'après laquelle on. montre, scellé dans une muraille, à Lanuvium, qui est assez loin de la mer, l'anneau de fer auquel Énée aurait attaché son vaisseau.
Un prodige vient épouvanter le vieux roi Latinus: une flamme a paru tout à coup autour de la tète de Lavinia. Latinus va consulter l'oracle de Faunus dans les bois qui sont au-dessous de la haute Albunéc, « la plus grande des fontaines sacrées, qui verse à travers les forêts une eau retentissante, exhalant une odeur méphitique sous les ombrages épais. » Le nom de Faunus donné à cet oracle reporte son origine à l'époque des hommes des bois et de la forêt primitive. Ces hommes sauvages paraissent, comme je l’ai dit, avoir éprouvé un respect superstitieux pour les eaux sulfureuses qui guérissaient les maladies, et dans le voisinage desquelles devaient se produire des phénomènes volcaniques dont les causes agissaient encore. On "suppose en général que Virgile a placé cet oracle de Faunus près de Tivoli; c’est une erreur : l’oracle se rendait
près delà solfatare d'Allieri, aux environs de Laurentum (Tor Palerno ou Capocotta ').
Cependant Énée a débarqué et a tracé un camp fortifié qu’il entoure d’un fossé et d’un relèvement de terre avec un mur crénelé. La description qu’en fait Virgile donne l’idée de ce que devait être la Rome carrée des Pélasges, déjà semblable au camp romaih dont on peut la considérer comme le premier modèle.
11 y avait au temps de Varron, près de Laurentum, un lieu appelé Troja; peut-être ce nom qui se retrouve ailleurs, en Italie *, avait-il été apporté par les Pélasges; peut-être a-t-il aidé à l’établissement de la fable de l’invasion troyenne. On connaît la truie aux trente nourrissons, dont l'histoire se lie à la fondation de la ville d’Albc.
Cette truie figure encore dans les armes de la petite ville d'Albano, et un bas-relief qui la représente au milieu de sa famille, encastré dans le mur d'une maison au-dessus d’une fontaine, a donné à une rue de Rome le nom de rue de la Truie (via délia Scrofa), allusion bien moderne à un bien antique souvenir.
Les envoyés d’Enéc trouvent le roi Latinus dans la ville de Laurentum , nom qui atteste l’existence d'un bois de lauriers pareil à celui qui croissait sur
* Virg# Æn., vu, 82. Oraculinn cjus (Fauni) in AlbuneA Laurentinonim srlvà est. (Probus, Georg., i, 10; ap. Klausen.)
s 11 y a encore en Êlrurie un monte di Troja. (Denn., Sep. of Elr., H, 277.)
SUITE DES TRADITIONS, ÈNÉE ET LES TROY'ENS. 107 l’Aventin; et ce qui rappelle aussi l’Aventin, la demeure de Latiuus était enveloppée de forêts, horrendumsylvis. Ces deux mots peignent énergiquement l'aspect primitif du Latium; mais, dans ce qui suit, Virgile se permet un anachronisme évident, Latinus habite un palais dont le toit est soutenu par cent colonnes; scs chevaux sont couchés sur la pourpre et portent des colliers d'or.
Puis l’imagination du poêle revient des magnificences exagérées de la Rome du temps d'Auguste aux souvenirs rustiques de l’ancien Latium, et l'on retrouve un sentiment vrai de la vieille tradition dans ces vers 1 :
a Connaissez les Latins, la nation de Saturne qui n'est point juste par contrainte ou par l'empire des lois, mais spontanément, et se gouverne selon les coutumes de sou antique dieu. »
Du reste, le tableau que nous présente Virgile du théâtre de la guerre des Troyens et des Hulules est encore, en certains endroits, d'une assez grande fidélité pour que l’aimable auteur du Voyage sur le théâtre des six derniers livres de l’Énéide, M. de Bonslelten, ait pu dire à propos des environs de Laurentum : Tel est le pays que j'ai vu dans Virgile et dans la nature.
La guerre s’engage. Ascagne ayant tué à la chasse le cerf chéri d’unejeune fille latine, les féroces habi-
1 Virg., Æn., vii, 202.
L’HISTOIRE ROSAIKF. A ROME.
ms
lants de la forêt en sortent, conduits par le père de la jeune fille, lequel était dans ce moment en train de fendre un chêne et s'avance, respirant le meurtre. Je crois voir s’avancer un bûcheron de ces parages, qui vient faire une r endetta. 11 y a dans ce qui reste de forêts au bord de la mer des bûcherons qui ont cet air-là.
Ces forêts elles-mêmes sont peintes par Virgile telles qu elles sont encore, formées d'arbustes serrés parmi lesquels s’élèvent çà et là de grands arbres1; c'est ce qu’on nomme la Macchia.
Puis commence l'énumération des races latines soulevées contre les Troyens. Nous retrouverons là, peintes par des traits dont quelques-uns se reconnaissent aujourd'hui, les populations que l'histoire nous a fait entrevoir et que la poésie va nous montrer.
D'abord parait le farouche Mézence, le chef des Tyrhéniens venus avec lui de Cœrc qui s’appelle encore de son nom pélasgique, Agylla.
Mézence représente énergiquement l’idée qu'on se faisait de ce qu'avaient été lesTyrrhénicns dans l'âge de la piraterie, quand leur cruauté envers leurs prisonnier était célèbre, quand on disait proverbialement les attaches des Tyrrhéniens pour exprimer la coutume al-
Svlva fuit, lait- du mit atque ilico nigra llorridri, quant demi compteront undique tentes; Rnra [kt occultos ducebat scinita callre.
Vh'g . .En., il, 581.
SUITE DES T H A l> I T 1 0 N S, ÉNÉE ET LES TROYENS. 1UO tribuée à ce peuple d’altaphcr ses prisonniers à des cadavres1, comme le fait Mézcnce dans Virgile. Les Tyrrhéniens, qui passaient pour être des l’élasges, devaient être réputés impies; aussi Mézence est-il appelé par Virgile le contempteur des dieux.
Vient ensuite Aventinus, qui a donné son nom à une des sept collines de Rome, et dont j’ai déjà eu occasion de parler.
Virgile confirme la fondation de Tibur par les Pélasges, il appelle les Tiburlins Anjiva juventus, les guerriers d'Argos; en effet, on racontait que l'un des fondateurs de Tibur avait été le conducteur de la Hotte d'Evandre l'Arcadien. Il y avait à Tivoli un célébré temple d'Herculc dont les restes existent encore* ; si le culte d'Hcrcule à Tibur était ancien, il devait remonter aux Pélasgcs; en général, les villes d’origine pélasgique ont un temple d'Herculc.
Prénesle, aujourd'hui Palestine, a été plus certainement fondée ou au moins occupée très-anciennement par les Pélasgcs: les murs de la forteresse sont le plus bel échantillon de murs pélasgiques que l’on rencontre aux environs de Rome; elle a porté le nom
1 Aug., Contrit Julian Pe1.t iv, 78.
1 Nibbv. Dintorni di floma, m, 100. Nibby croit reconnaître les restes d'un temple d’Herculc dans ce qu’on appelle improprement la maison de Mécène {Ibid., p. 19â-4), et n’est pas éloigné d’en voir un autre, comme on le fait en général, dans la Cclla qui est derrière la cathédrale de Tivoli.
grec de Polystéphanon , ù plusieurs couronnes, c’est-àdire à plusieurs enceintes
Virgile célèbre son fondateur Cœculus, fils de Vulcain, divinité pélasgique. « Puis, dit-il, viennent ceux qui cultivent les champs de la Junon de Gabic (la Junon argienneou pélasge); ceux qui habitent les • bords du frais Anio et les rochers Herniques baignés de mille ruisseaux*. » Suit un dénombrement pittoresque des petits peuples qui défendent la cause de Turnus, le roi d'Ardée. Virgile ne dit rien pour caractériser cette ville. Mais son nom dérivé d ’orduu, escarpée, indique assez sa position; en effet, si l'on regarde d'Albano vers la mer, on aperçoit un sommet isolé, s’élevant seul au milieu d'une plaine immense; Ardée était sur ce sommet. Les anciens ont donné de ce nom plusieurs étymologies invraisemblables, la vue d’Ardée les fait tomber.
Dans le tableau des populations de cette partie de l’Italie nous allons relever de précieux détails sur l’état ancien de toutes celles qui nous ont apparu confusément dans l’histoire de (tome avant les Romains. Dans la plaine sont les habitants du Latium antique,
I Sir., v, 3, il. Comme on le voit encore dans la ville pélasgiquo de Segni.
* Roscida rivis
Heroica saxa colunt.
II y a peut-être une intention dans le rapprochement de Nemica <‘t de Saxa ; berna, dans la langue des Sabins, unihit dire rocher.
SUITE DES TRADITIONS, ÊNÉE ET LES TROYENS. 201 Sicules, Rulules, Ligures, Ausoniens. C'est un pêlemêle animé qui représente bien cet océan tourmenté de peuples dont le flux et reflux inondait tour à tour ou abandonnait le Latium.
La peinture que fait Virgile des hommes de la montagne est empreinte de la rudesse de leurs coutumes et de leurs moeurs1. « Tous, dit-il, ne possèdent pasdes armes, des boucliers, deschars; la plupart lancent avec la fronde des balles de plomb; d'autres portent à la main des javelots et coiffent leur tète de la peau fauve des loups; leur pied gauche est nu, une guêtre grossière couvre leur jambe droite. »
Aujourd'hui ces montagnards lancent encore trèsvolontiers des bulles, mais c'est avec un fusil; ils ne se couvrent pas de peaux de loups, mais de peaux de moutons. Ils portent encore la guêtre des temps primitifs, mais aux deux jambes; la coutume de n'avoir qu'une jambe couverte était une coutume grecque1 venue en Italie avec les Pélasges.
Messapus, fils de Neptune, divinité qui devait être chère aux Pélasges, ces grands navigateurs, amène les habitants du pays situé entre la Sabine et l’Étrurie. le pays où était Falère, ville dans laquelle le culte de Junon se célébrait suivant le rite d'Argos, ce qui fait reconnaître cette Junon et ce pays pour pélasgiques. Nous rencontrons donc chez Virgile le souvenir des
1 Virg., Æn., vu, 085.
* llygin. ap. Macr., Sat-, y, 18.
l’élasges dans la contrée où les monuments, les noms de lieux, les cultes religieux nous ont indiqué leur présence.
Ensuite nous voyons entrer en scène un peuple dont j’ai déjà parlé et dont j’aurai beaucoup à dire, le peuple sabin. « Voici les Sabins que conduit leur chef Clausus. »
Clausus est l'aïeul des Claudius, famille Sabine qui, admise dans la cité romaine, y porta l’àprelé de sa race et s’y lit toujours remarquer par sa hauteur et sa fermeté, qui produisit Appius le décemvir et Appius Claudius Cœcus, ce type du Patricien, enfin, qui après avoir été déshonorée par les infâmies de Tibère, se releva par la vaillance de Claude le Gothique, aïeul de Constantin.
D'autres montagnards sont représentés attachant des traits à un fléau d’autres encore couvrant leur tête de l'écorce du liège *. Non-seulement personne dans le pays romain ne sc sert plus du fléau pour y attacher des traits, mais on ne s’en sert pas même pour battre le blé. On le fait fouler sur Taire par les chevaux, suivant l'usage antique.
Quant au chêne liège, bel arbre, moins beau cependant que le chêne vert, il n’est pas très-rare aux environs de Home, mais je ne sache pas qu’on en fasse autre chose aujourd'hui que des bouchons. A côté des
1 Virg., Æn., vii, 731.
* Virg.. /En., vu. 742.
SUITE DES TRADITIONS, ÉNÉE ET LES TROÏENS. 205 ressemblances entre l’état ancien des populations que décrit Virgile et leur étal présent, il y a aussi les différences introduites par le temps, et qui souvent ne sont pas moins piquantes que les ressemblances.
La nation des Èques, ces ennemis acharnés des Romains durant les premiers siècles de la république, est ainsi caractérisée ÿar Virgile
« La nation des Èques d'un aspect sauvage ( horrida ) accoutumée à chasser dans les forêts. Ceux-ci cultivent la terre tout armés. » l,cs descendants des Èques, de même que d’autres populations de la montagne, sont, comme leurs aieux, des cultivateurs armés; ils piochent le fusil sur le dos. Virgile ajoute : « lis se plaisent à enlever sans cesse de nouvelles proies et à vivre du bien volé. » Les populations dont il s’agit aiment encore beaucoup à vivre de ce bien-là.
Virgile ne pouvait oublier les Marses, qui savaient l'art d’assoupir les vipères, de les apprivoiser par des chants et des attouchements et prétendaient guérir de leurs morsures *.
Cet art, ou plutôt celte jonglerie, est encore pratiquée aux environs du lac Fucin par les petits-fils des Marses; ceux qui disent en avoir le secret sont sous la protection de saint Dominique et s’appellent viperari.
1 Virg., Æn., ru, 740.
* Virg., Æn., tu, 75 i
ÏOi L’HISTOIRE ROM AIME A ROME.
De chez les Volsques est venue la guerrière Camille, vierge farouche « qui ne se livre pas aux travaux de Minerve, mais est exercée à endurer de rudes combats, et devance les vents à la course l. » Plus d’une jeune femme du pays des Volsques, où se trouve Sonino, célèbre village de brigands, est aussi farouche que Camille; comme elle, légèi$ ù la course, quand elle suit son mari à la montagne, elle peut braver avec lui de rudes combats. La brigande de Sonino ne porte pas, comme Camille, de pourpre royale; mais en cela pareille à la jeune Volsquc, elle attache scs cheveux avec une épingle d'or ou une agrafe du même métal, la Fibula dont parle Virgile *.
On voit que les tableaux de Virgile sont encore vrais et encore vivants, et qu’en donnant aux peuplades qu'il décrit une forte teinte de la sauvagerie du passé, il les a peintes telles, à peu près, qu elles devaient être un jour.
11 y a dans l'Éneide d’autres traits caractéristiques des races que Virgile met en i-cène. Camille , par exemple, dit au Ligure qui lui demande de combattre à pied contre elle, et, quand elle est descendue de cheval, se met à fuir de toute la rapidité du sien «Ligure
1 Virg., Æn., ni, 805.
Fibula crincm
Atiro intemectit. [Ibid., vu, 815.)
* Virg., Æn., », 115.
SUTE DES TRADITIONS, ENÊE ET I.ES TROÏEN'S. 2U5
trompeur, tu essayes en vain des artifices de ta race. » On se souvient que les Ligures, peuple ibérien, ont une certaine parenté avec les Gascons, qu'on dit un peu rusés, et une parenté étroite avec les Basques, célèbres par leur agilité; or, le Ligure qui cherchait à tromper Camille est, comme on voit, assez gascon, et, poursuivi par la guerrière, fuit devant elle avec la rapidité d'un Basque.
La visite d'Énée au roi K vendre, sur le Palatin, est un des plus charmants morceaux de l'Enéide. Virgile y exprime admirablement ce qued’autres poètes, Ovide, Properce, Tibulle, ont souvent cherché aussi à rendre: le contraste de la Rome rustique d'Kvandre et de la Rome superbe d'Auguste.
On sent dans les vers de Virgile comme un regret mélancolique des temps primitifs de la Rome innocente; on éprouve, en le lisant, ce qu’on éprouve en revenant sur la paix et l'heureuse obscurité des premières années. Maintenant que les magnificences de la Rome moderne de Virgile, devenues anciennes à leur tour, se sont évanouies, la mélancolie du poète vous reprend, mais en sens contraire. Il comparait aux grandeurs du présent un humble passé : nous comparons aux grandeurs du passé les misères du présent et la tristesse des ruines; il opposait le Palatin pastoral d'Évandre au Palatin fastueux de l’empire : nous ranimons par la pensée les splendeurs éteintes de celui-ci pour les opposer à la désolation du Palatin redevenu désert.
L’ HISTOIRE HOJIAINE A ROME.
Enée remonte le Tibre, que Virgile représente comme ombragé par celte antique forêt qu'il ne manque pas une occasion d’indiquer, ainsi que j'ai soin de le faire toujours, et qui, de son temps, devait avoir commencé à disparaître.
Les Trovens, en suivant les sinuosités du llcuvc, passentsous des forêts dont leurs navires fendent l’image, réflétéedans les ondes tranquilles Énée ne trouverait rien de pareil aujourd'hui.
11 débarque enavantdu Palatin, au-dessous dcRomc, tout entière alors sur le Palatin, dans un bois sacré* dont nous connaissons la place, car c'est celle du temple d'IIercule, auquel le roi Latinus offrait un sacrifice.
LTn reste du bois sacré, que la tradition plaçait en ce lieu, existait peut-être encore du temps de Virgile, à l’extrémité du quartier élégant et animé du Vclabrc, là où est aujourd'hui la place pittoresque sur laquelle s’élèvent la lourde Santa Maria in Cosmedin.une fontaine et le joli temple qu'on appelleà tort le temple de Vesta. Si ce lieu n'est plus ombragé, il est encore solitaire. Les bœufs y viennent boire à la fontaine, et on y rencontre souvent des troupeaux de chèvres, qui paissent à Itome dans les rues écartées.
Virgile, qui a la connaissance de toutes les origines,
1 Virg., Æn.t vin, 95.
Anlc urfoem in Itico. (Ibiü., 104.)
SUITE DES TRADITIONS, ÊSÉE ET LES TROYENS. 207 n’a garde d'oublier la parenté des Arcadiens cl des Troyens. Énée, dans le discours qu'il adresse au tils d’Evandre, Pallas, invoque celte parenté en remontant à Dardanus, père des deux peuples. Évandre, après avoir raconté au chef étranger la mort de Cacus au pied del’Aventin, qui en fut le théâtre, lui retrace rhisloirc du lieu où ils sont, qui est l'histoire primitive du Latium, telle que je l ai exposée moi-même. Il lui peint d'abord les peuples sauvages de la forêt qui vivaient de leur chasse, sans lois, sans civilisation'; puis la civilisation apportée par Saturne, l’âge d’or, temps de paix auquel succèdent l’âge de fer et les combats, l'arrivée des Sicules 1 et de nations venues du sud de l'Italie.
Ensuite Évandre prend avec lui son hôte pour lui montrer Rome, c'est-à-dire les lieux ignorés que ce nom fera un jour célèbres, comme il nous arrive chaque jour de servir au même endroit de ciceroi le à un ami fraîchement débarqué; ainsi fait Évandre pour Énée. Suivons donc dans celte promenade le premier des cicerone et le plus ancien des voyageurs. « Enée regarde avec étonnement, il porte ça et là un regard empressé; charmé, il interroge et recueille tous les
1 Virp., Æn., vin, 31 A.
1 Tum inanus ausonix cl gentes vénère sicanac.
[Ibid., 328.)
Les Sicilien ont été souvent appelés Sicani, surtout en poésie. Les Mais Sieancs étaient un peuple iliére.
souvenirs de l'antiquité. » On voit qu'Énéc est un curieux sensible aux souvenirs, que les lieux intéressent et qui a déjà presque des impressions de voyage. Évandre, avant tout, conduit Énée au tombeau de sa mère, Carmcnla, là où est aujourd’hui le théâtre de Marcellus; pour y arriver il fallait passer le Vélabre, Virgile ne le dit point. Comme nous le verrons pour Tite-Live, à propos de la naissance de Romulus; en présence des magnificences du Forum et du quartier toscan, le Palais-Royal de Rome qui avait remplacé le Vélabre, Virgile a oublié celte fois l’état primitif de ces lieux et le grand marais qui les couvrait en partie au temps d’Evandre. Puis ils reviennent sur leurs pas en longeant cette fois le Vélabre et en contournant l'escarpement méridional de la roche Tarpéienne. Évandre montre alors à Enée le bois de l’Asile, grand bois, dit Virgile, qui ne le concevait pas comme l’ont fait les antiquaires romains et comme le font les antiquaires de nos jours, resserré entre deux sommets sur l'étroite esplanade du Capitole, où Énée aurait eu de la peine à l’apercevoir du pied de la roche Tarpéienne; mais, comme il faut se le figurer, couvrant toute la partie méridionale de la colline1 et descendant jusqu'à l'autel de Saturne
1 Denys d’Halicnmassc (11, 50) parle d'un bois qui descendait jusque dans le Foruin et qui fut abattu apres la guerre de Ilomulus et de Talius. C était le bois de l’asile. On laissa subsister un bouquet d’arbre sur le penchant de chacune des deux hauteurs dont se composait le mont Capitolin, mais ce n était qu'un faible reste du grand bois qui couvrait primitivement une partie de ce mont.
SUITE DES TRADITIONS, ÉNÊE ET I.ES TROYENS 200 qui était l’autel de l’Asile. Le bois de l'Asile était pour Enée et pour Evandre sur leur gauche. Virgile le nomme avant l’antre Lupercal qui était à leur droite, un peu en arrière, et avant le bois Argilelum qu’ils avaient en face.
Il semble qu'on fasse avec eux cette promenade des temps héroïques, portant les yeux tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt devant soi, s’arrêtant, se retournant et écoutant les récits du bon Évandre sur l’histoire ancienne de ces lieux dont l’histoire future alors est pour nous une si vieille histoire.
Ils n’ont , pas gravi le Capitole, auquel on ne pouvait que difficilement arriver de l'autre côté, où conduisait, de celui-ci, un chemin qui traversait le bois de l’Asile, et s’appelait encore montée de l'Asile au temps de Vespasien.
Je puis préciser les détails de cette course imaginaire parce que Virgile est toujours précis, môme quand il est fabuleux. Ces indications sur les localités anciennes ne sont point à dédaigner; d’ailleurs on ne sera pas fâché peut-être de pouvoir refaire pas à pas le chemin qu'Évandre est dit par Virgile avoir fait avec Ènée.
Enfin ils montèrent au Capitole, à ce Capitole étincelant d’or au temps de Virgile et, comme il le dit très-justement lui-même, à l’époque dont il retrace " les souvenirs, hérissé de broussailles.
Aurea nunc, olim sylvestribus hurrida ilumis. t. U
Beau vers, qui va comme un éclair d’un pôle de l'histoire romaine à l’autre. Virgile se transporte admirablement par l’imagination dans cet ;lge du Capitole inhabité, mais rempli de terreurs et de pressentiments1.
« Déjà la religion formidable du lieu épouvantait les pâtres timides, déjà ils redoutaient la forêt et le rocher. Ce bois, celte colline aux cimes ombreuses, quel dieu, on ne sait; mais un dieu les habite. Les Arcadiens croient y avoir vu Jupiter secouant son égide et amassant les nuages. »
Le tonnerre en effet devait frapper souvent * ce sommet isolé, sur lequel outre les broussailles croissaient aussi de grands chênes. Puis Évandre montre à Knée les ruines de plusieurs villes déjà détruites : Saturnia dont j’ai parlé, et Janiculum, dont je parlerai bientôt.
Car dans cette visite à la Borne d’Évandrc antérieure à la Borne historique on trouve déjà des ruines. Il y a des ruines à Rome avant qu'il y ait de l’histoire I Ensuite Énéc et son guide regagnent le Palatin en traversant le Forum futur.
1 Virg., Æn.. vm, 349.
* Niebubr remarque avec une malice toute protestante, bien que la remarque sait attribuée aux Romains, que le tonnerre tombe beaucoup plus souvent sur Saint-Pierre que sur le Capitole. Sans tenir à taire des représaille» catholiques, je rappellerai seulement que le diSme de Saint- Pierre est trois fois plus élevé que le mont Capitolin.