‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 24 sur 90 · SUITE DES T U A D I T 1 0 K S, EKKE ET LES TROYENS · texte numérisé non relu

SUITE DES T U A D I T 1 0 K S, EKKE ET LES TROYENS

« Là, dit Virgile, des bœufs mugissaient dans le Forum romain et dans les opulentes Carines ’»

Itonianoque Foro cl laulis rnugire Cariais.

Ce vers m’a toujours profondément frappé, lorsque je traversais le Forum, aujourd'hui Campo-Vaccino (le champ du bétail); je voyais en effet presque toujours à son extrémité des bœufs couchés au pied du Palatin. Virgile, se reportant de la PiOine de son temps à la Home ancienne d’Evnndre, ne trouvait pas d’image plus frappante du changement produit parles siècles, que la présence d”un troupeau de bœufs dans le lieu destiné à être le Forum. Eh bien, le jour devait venir où ce qui était pour Virgile un passé lointain et presque incroyable se reproduirait dans la suite des âges; le Forum devait être de nouveau un lieu agreste, ses magnificences s'en aller et les bœufs y revenir.

J’aimais à les contempler à travers quelques colonnes moins vieilles que les souvenirs qu'ils me retraçaient, reprenant possession de ce sol d’où les avait chassés la liberté, la gloire. Cicéron, César, et où devait les ramener la plus grande vicissitude de l'histoire, la destruction de l'empire romain par les barbares. Ce que Virgile trouvait si étrange dans le passé n’étonne plus dans le présent; les bœufs mugissent au Forum :

1 l.es Carincs au nord-est, comme le Vélabre au sud-ouest du Forum étaient devenues un des quartiers brillants de Home.

ils s’y couchent et y ruminent aujourd'hui, de même

qu'au temps d'Évandre et comme s’il n’était rien

arrivé.

Ensuite le viêux chef arcadien introduit Énée dans la Regia, qui fut plus tard la demeure du rustique roi sabin Numa, et qui était au pied du Palalin, près du lieu où s’élèvent les trois colonnes du temple de Castor, la plus belle ruine du Forum. Évandre offre à son hôte un lit de feuillage couvert d'une peau d'ours; sauf la peau d’ours, qu'il faut remplacer par une peau de mouton, ce lit ne diffère point de celui des pâtres romains d’aujourd’hui. Evandre va dormir sur le Palatin dans une autre cabane. Le lendemain à l’aube ils sont réveillés par le chant matinal des oiseaux. C’est le seul trait du Palatin d’Evandre qui n'ait jamais changé. Evandre descend suivi de ses deux chiens vers Enée qui s’avance à sa rencontre, et tous deux se serrent la main.

Enée, par le conseil d’Évandre va demander des secours à Tarcho, roi de Cœré. Tarcho a succédé au féroce Mézence; il fait alliance avec le chef troyen. L’idée de cette alliance me parait avoir été suggérée à Virgile par la tradition qui voulait qu’un lucumon étrusque fût venu au secours de Romulus.

La guerre recommence; pendant une trêve de douze jours, Latins et Troyensvont ensemble couper des arbres dans la forêt voisine du camp d’Enée. Cette forêt est celle de Castel-Fusano, célèbre par ses beaux pins

SUITE DES TRADITIONS, ÉNÉE ET LES TROYENS. 213 à parasol, dont nul de ceux qui les a une fois admirés ne peut perdre le souvenir. Ces pins figurent dans l'Enéide

... Evertantque allas ad sidéra pinus.

« Ils renversent les pins qui s’élevaient jusqu'aux astres. » Aujourd'hui ce ne sont plus les Latins ou les Troyens qui les font tomber sous la hache, mais les propriétaires de Castel-Fusano , pour les débiter aux entrepreneurs du chemin de fer.

Virgile ne suit pas son héros jusqu’à sa mort; Ovide s’est chargé de compléter la vieille tradition en racontant la disparition du héros, noyé dans les eaux du Numicius, mais qu'Ascagne déclare avoir vu changé en dieu; faille renouvelée depuis pour Itomulus. Virgile avait caractérisé d’un mot le fleuve, en parlant des marais qu’il forme.

Kn effet, le Rio torlo, nom actuel du Numicius, est un petit fleuve au cours paresseux, serpentant à travers un pays de marais, comme font tous ceux qui se traînent sur un sol plat et à demi submergé.

Dans l’Asie Mineure j’ai vu le Méandre, qui est aussi un rio torto, comme le prouve l’emploi qu’on a fait de son nom pour désigner ce qui est tortueux, j'ai vu le Méandre créer dans la plaine de Magnésie un vaste marais.

1 Virg., Æn., n, 136.

Ovide' njoulc au tableau un trait non moins d'après nature :

... loclus nruiidine serpit ;

« il sc glisse sous les roseaux. »

Silius Italiens, déjà poêle de la décadence, peint beaucoup moins fidèlement les lieux que Virgile et Ovide; pour lui le Numicius coule sur un lit de sable, il sort de grottes cristallines*. Les eaux du Rio torlo sont fangeuses dans la réalité comme dans Y Enéide.

Aux environs de I.aurenlum plusieurs localités rappelaient le souvenir d'Enée.

Une source dont l'eau était très-bonne portait le nom de source de Julurua, soeur de Turnus, ou plutôt les poètes avaient donné à celle soeur le nom d'une nymphe de la contrée.

On conservait d'Enée non-seulement des souvenirs, mais même des reliques. Denys d'Halicarnasse en parle, et Tiinée, qui ne mentait pas toujours, disait les avoir vues. C'était d'abord la fameuse truie que l'on gardait salée. On montrait le vaisseau d'Enée dans l'arsenal de Rome, encore au temps de Procope, lequel, tout bon chrétien qu'il était, déclare surnaturelle la construction et la conservation du vaisseau, et semble y voir.

1 Ov., Met., xic, 353.

- Doi.cc orenoso, sic fama, Numicius illam

Suscepi! piemio, vitreisque nhscondidil anlris.

(Sil., II., tir, 19t .)

SUITE DES TRADITIONS, ÉNÉE ET I.ES TROÏENS. 215 comme Denys d'Halicarnasse dans les monuments élevés à la mémoire d'Ënée en Italie une preuve qu’il y était venu *.

On serait tentéde croire que ces reliques prouvaient au moins l’existence d’une tradition locale et populaire, mais il n'en est rien. Les créations de l'art deviennent, avec le temps, des réalités pour la foule. A Lavinium on montrait la truie, elle vaisseau à Home, parce qu'il est fait mention de tous deux dans l'Enéide, comme à Circéï on montrait la coupe de Circé, parce qu'il en est parlé dans l’Odyssée. En Écosse on montre bien aux voyageurs le lieu où ont vécu les personnages que Walter Scott a inventés . l’île de la Dame du lac et la maison de Jenny Deane.

Aujourd'hui même ces souvenirs locaux d’Énée n’ont pas entièrement péri. Aux environs de Lavinium une petite rivière s'appelle encore rio di Turno, ruisseau de Tunius, et une colline près d’Ardéeaété indiquée à M. Abeken par un jeune garçon, qui confondait les Troyens et les Rutules, comme portant le nom de montagne de Troie, monte di Troja1 * * * 5.

Il est difficile que la tradition toute seule ait con-

1 Proc,, De Oeil. golli , i». 22. *

1 Den. d liai., i, 51.

s Ou montagne de la Irnie, ce qui serait une nuire forme du même

souvenir. Ce mot troja, dont nous avons fait truie, est curieui et at-

teste par lui-même une réminiscence de la truie qui ligure dans l'histoire dn trayen F, née.

serré parmi le peuple ecs souvenirs de Turnus et de Troie; on peut croire qu'elle a été rafraîchie par l’érudition plus ou moins grande de quelque antiquaire des environs et par les fables sur les origines troycnnes de Rome, qu’à Florence, au temps du Dante, les mères en filant leur quenouille racontaient à leurs enfants.

Le sanctuaire consacré à Énée et la plupart des temples qu’on croyait avoir été élevés par lui-même aux environs de Lavinium étaient encore debout sous Auguste, entre autres le temple des Rénales.

Le culte des Pénates, à Lavinium, culte qu’on faisait remonter jusqu’à la venue d'Énêc, est du petit nombre de ceux qui ont survécu à la proclamation officielle du christianisme. Après l'édit de Théodose qui ordonnait de fermer les temples, sans doute le temple des Pénates fut fermé à Rome, à Laviniun il était encore ouvert et fréquenté '.

Car, si ce sont les classes populaires des villes qui, les premières ont embrassé la religion nouvelle, ce sont les classes populaires des campagnes qui ont le plu tard abandonné l’ancienne croyance, les paysans (payant), comme le prouve le nom donné par les chrétiens aux sectateurs obstinés des faux dieux et qui est devenu le nom de païens en général. Et puis, ce qui tenait à des origines flatteuses pour la vanité romaine était mé-

1 V. Nihbv, Dintarnidi Borna, n, 226-8.

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SOI TE DES TRADITIONS. ÉNÉE ET LES TROYENS. 217 nagé même alors par celte vanilé dont le christianisme n’avait pas encore complètement triomphé.

A Home, au-dessous delà Velia, près du Forum, à l'entrée d’une rue qui conduisait aux Carines, était un petit temple dédié aux Pénates La partie inférieure de l'église de Sainl-Côme et Saint-Damien est, à ce que l’on croit, un reste de l’antique sanctuaire. Saint Cômc et saint Damien étaient deux médecins arabes, lesquels, à cause de leur profession, furent substitués sans doute aux Pénates protecteurs, qui écartaient tous les maux. L’église de Saint-Cêine et Saint-Damien appartient aujourd'hui àla confrérie des apothicaires, tant la poésie des origines va s'effaçant à travers les siècles.

Le vieux temple, transformé en une vieille église, fait passer en un clin d’œil l’esprit des plus antiques religions de l’Italie au christianisme.

Ces rapprochements soudains de l'antiquité et des temps modernes, provoqués par la vue d’un monument dont la destinée se lie à l’une et aux autres, sont très-fréquents à Rome. L'histoire poétique d'Enée aurait pu m’en fournir plusieurs. Ainsi dans l’Enéide, aux funérailles de l’allas, une longue procession s'avance, portant des flambeaux funèbres1, suivant

• Den. d liai., 1,68.

De more vetusto

Funereasrapuêre faces.

(Yirg., Æn., xi, H2.)

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