SABINS ET ÉTRUSQUES A ROME AVANT ROMULUS
espace de mille stades (environ quarante lieues).
L'extension du Latium, tous les auteurs en conviennent, a plusieurs fois changé, et avec elle a dû changer celle de I3 Sabine, qui était limitrophe'.
Les Sabins ont donc très-anciennement dépassé au sud les limites de l'Anio; quelques indices donneraient même à penser qu’ils ont pénétré jusque dans le Latium proprement dit, entre Rome et la mer*.
L’espace entre l’Anio et Rome a été, comme le Ror-
1 11 règne une grande incertitude dans rallrilmtion de la même ville au Latium ou à la Sabine. Pline, qui place la frontière du Latium à l'Anio, nomme, parmi tes anciennes villes latines qui n’existaient plus de son temps [Hist. nat ., m, 9,10), Corniculum; or, Corniculum est au nord de l’Anio. De même Titc Live (i, 58), qui a fait de Cruslumerium une ville latine, donne une origine sabine à la tribu crustuminin. (xi.ii,54.)
* Les noms du petit fleuve JVifinictus, près de Lavinium, et du roi albain jVniwitor, ressemblent beaucoup aux noms de la ville sabine de A’omentum, du roi sabin lŸwwia à celui de Numitemus, dieu protecteur des habitants d’Atina en pays sabellique. (Prell., H. Myth., 570.) A'/imnna était le nom d’une ville sabellique dans le Picentin; les R ulules semblent bien être des Sabins, car ils ont le ver sacrum , coutume sabine et des Fesciaux (Den. d’Hab, u, 72), institution Sabine. La mère de Turnus s’appelait Venilia [Æn., x, 76), et Venilia était l'épouse de Janus le grand, dieu sabin. Ne voit-on pas dans ces exemples les noms et les mythes sabins pénétrer dans le Latium, et, avec eux, les Sabins eux-mêmes? Pour Tibur au bord de l'Anio, il avait été primitivement sabin, mais, au temps de Catulle, on y dédaignait cette origine qui semblait rustique : « Ceux qui veulent déplaire à Catulle, dit le poète, disent que son bien de Tibur est sabin. u (Cnt., Ep.t Ai ) Le nom l'Anio lui-même était sabin, ce qui s’accorde avec la supposition que ses deux bords l’avaient été, Anio ou Aniew comme Nerio ouNeriew nom d’une déesse sabine.
(1er eatre l’Angleterre et l’Écosse, un pays contesté, ilebatable land. La plupart des villes de ce pays furent tour à tour latines et sabines, après avoir appartenu aux Sicules, aux Pélasges, quelquefois aux Étrusques; leur histoire ressemble à celle des collines de Rome, qui ont subi les mûmes vicissitudes.
Au milieu de celte confusion de races qui se combattent et se succèdent, on peut suivre les pas des Sabins jusqu'aux portes de Rome, jusqu'à Kidène (Castcl-Giubileo), jusqu’à Antemne (Acqua-Acetosa)
Ile là les Sabins pouvaient, en une heure, être sur le Quirinal, le Capitole, le Palatin, l’Avenlin, le Janicule. 11 n’y a donc pas lieu d’ûlrc surpris qu'ils aient occupé ces collines aussi anciennement que celle d’ Acqua-Acetosa.
Ainsi Rome a été possédée en commun par les Sabins et les Pélasges. Quand viendra l'époque de Romulus, nous n'y rencontrerons plus que les Sabins. On ne voit pas cependant que personne en ail chassé les Pé-
1 Plutarque (ftomuf., un) semble regarder comme sabines, Fidène cl Antemne, car, après la défaite de ces villes par Ronmlus, il dit les autre» Sabint en parlant des Sabins de Cures amenés par Talius. En effet, la guerre déclarée par Fidène et Automne A Romulus, immédiatement après l'enlèvement dits Sabines, ne saurait s'expliquer autrement dans le récit traditionnel. Cornina avait devancé les tentatives de vengeance nationale ; Cornina est donnée aussi comme Sabine par Plutarque. Selon Denys d'Ilalicarnasse, Culmina et Automne avaient été prises aux Sicules (Dcn. d'Hal., », 35) par les Aborigènes. On peut croire qu’elles étaient sabines depuis ce temps-là
Oigitizt
SABINS ET ÉTRUSQUES A ROME AVANT ROMULUS. 251 lasges. 11 n’en est pas besoin pour expliquer leur disparition : l’humeur errante de te peuple ne lui permettait de se fixer nulle part. Les l'élasges abandonnèrent Rome; les Sabins y restèrent.
Mais quelque chose demeura des Pélasges chez ces antiques Sabins d'avant Rome. Les Pélasges leur communiquèrent certains cultes et peut-être certaines institutions que plus tard ils transmirent aux Romains.
La gain, la tribu, la curie, ces éléments de la société civile romaine, ne sont pas nées sur le Palatin au sein de la promiscuité d’une population hétérogène, sans organisation antérieure, composée de fugitifs et de malfaiteurs. Ils sont sortis, comme nous l’indiquerons, de la nation sabine, qui seule pouvait les contenir dans son sein.
Les Sabins eux-mêmes ont pu en devoir l’acquisition ou le perfectionnement à leur contact avec les Pélasges; car les analogues de la gens, de la tribu et de la curie se montrent dans les origines de la civilisation grecque avec des ressemblances trop frappantes pour être l’effet d’un pur hasard*.
' A Athènes, il y avait très-anciennement trois tribus comme ù Rome dans l'origine. A Athènes et A Sparte, les tribus étaient divisées en fratries, analogues aux curies romaines, et les fratries en genea, analogues aux genlct. la prédominance des nombres trois et dix achève de prouver, pour ces associations politiques de la Grèce et de Rome, une origine commune, et d'où pouvait leur venir cette communauté d'origine, si ce n’est des Pélasges?
Quant aux cultes religieux, l’influence des Pélasges sur les Sabins est encore plus certaine. Sauf le dieu suprême Jupiter, commun à toutes les populations grecques et italiotes, il n'est peut-être pas une des grandes divinités romaines qui ne soit d’origine pélasgiijue, et la plupart sont venues aux Romains des Pélasges par les Sabins.
Les noms de Minerva1, Juno, Diana*, Cérès5, Mars1, sont des traductions sabines des noms d'Athena, lléra, Artémis, Démêler, Arès.
Je ne sais guère d’autre dieu que Saturne qui appartienne certainement aux Latins.
Toutes ces divinités furent pélasgiqucs ou se confondirent avec d'anciennes divinités pélasgiques avant d'entrer par la religion sabine dans la religion romaine; sans eux, celle-ci eut été presque exclusivement réduite à ces innombrables petits dieux présidant à toutes les phases, à tous les actes, à tous les détails de la vie, qui constituaient le fond unique assez misérable et souvent ridicule 5 de la mythologie d'un peu-
1 Kous savons positivement que Minerve était une déesse sabine. (Van*., De I. ht., v, 74.) Elle avait un ancien lemple dans la Sabine (Den. d'Hal., i, 14.)
* Juno et Jnua (d’où Diana) étaient deux formes féminines d’un nom dérivé de Janus, et par conséquent sabin.
5 Cérè* voulait dire pain en sabin. (Serv., Géorg.,\, 7.) C’était donc le nom d une divinité sabine. Ce nom pouvait venir du mol sabin C/rut, créateur, qui produit.
4 Mars sera démontré avoir été un dieu sabin. (Chap. xui.)
4 11 y avait des dieux pour tous les détails de la conception, de
SAI1INS ET ÉTRUSQUES A HOME AVANT ROMULUS. 253 pic sans aïeux, et. par conséquent, sans tradition.
Celte antique alliance du culte pélasgiquc et du culte sabin, effet nécessaire de l’union de deux peuples, est un enseignement donné par le spectacle de leur cohabitation, qu’à Rome on a pour ainsi dire sous les yeux.
On y est ramené encore en voyant les mômes lieux et les mômes sanctuaires consacrés par les Pélasges à leurs divinités nationales et par les Sabins aux divinités qui furent les leurs après qu'ils les eurent empruntées aux Pélasges; en voyant par les yeux de la tradition le sanctuaire d'Ilestia, placé au pied du Palatin, qui fut sabin et pélasge, prés de la maison du roi sabin Numa, dont le nom est resté attaché à l'organisation des Vestales; en voyant le Vulcanal, où fut l'autel du dieu du feu, de l’Héphaistos pélasge de la Samothrace, devenir pour les Sabins un lieu consacré où leur roi s’entretient au pied de son Capitole avec le petit chef du Palatin et domine le Comitium, dans'
l'enfantement, pour toutes les périodes de la végétation, pour toutes les parties de la demeure. On peut les voir dans 1a CM de Dieu, énumérés par saint Augustin avec une maligne complaisance, lies petits dieux sont les seuls qui, dans la religion romaine, appartiennent en propre aui Romains. Ils convenaient merveilleusement au caractère pratique et prosaïque de ce peuple, et ne sont pas sans analogies avec certains cultes superstitieux des Romains modernes, qui ont aussi une madone, un saint ou une sainte pour chaque circonstance et chaque besoin de la vie : la madonna dette partorienti, pour les femmes en couche; sainte Lucie, pour les maux d'yeux; un saint, j'ai oublié lequel, pour les maux de dents, etc.
lequel les patriciens sabins, qui s’y assemblent pour délibérer, inaugurent les assemblées et les délibérations futures du Comitium romain.
Nous avons, pour ainsi dire, amené les Sabins à Rome. Nous y avons constaté leur présence avant l’époque de Roinulus. Nous ne pourrons donc plus nous étonner de les y trouver établis quand viendra Romulus, et il faudra tenir compte de l'inttuence des Sabins, comme de celle des Étrusques.
Les Étrusques eux-mêmes, celte grande nation guerrière, était déjà civilisée quand la petite Rome naissait guerrière et barbare. Les Étrusques n'ont-ils pas, avant Romulus et avant les Sabins, occupé une des collines romaines dont cette dernière recherche terminera l'histoire durant les temps antérieurs aux Romains?
Avant que les Sabins se fussent emparés du Janicule, les Étrusques s’étaient, je crois, emparés du Capitole.
11 n'avaient pour cela que le fleuve à traverser, ün sait que l’Étrurie venait jusqu'à la rive droite du Tibre, et on est même fondé à retrouver leurs traces dans le champ Vatican (ager Vaticanus), nom qui supposait un Vaticum ou Vatieanum l, nom très-an-
1 Ilist. nal , xvi, 87. L'Yeuse qui, au temps de Pline, passait pour être plus vieille que Rome, portait une inscription sur métal en caractères étrusques. M. Bunsen a remarqué avec raison que l’expression Ager vaticanus donnée à un territoire qui s étendait jusqu a
; SAfilNS ET ÉTRUSQUES A ROME AVANT ROJIULUS. 25i cicn et qui remontait à l'époque des sauvages primitifs du Latium '.
Dans tous les cas, il est extrêmement vraisemblable que les Étrusques avaient de très-bonne heure frauchi le Tibre; que quelques chefs de cette nation étaient venus d’un pays si voisin chercher fortune dans le Latium, comme ils le tirent certainement plus tard à l’époque des rois; car les Étrusques étaient guerriers, et le Latium était fertile.
C’est ce que semble indiquer, dans l’âge des légendes héroïques, l’histoire de Mézence, tyran de Cœré, réfugié dans le Latium avec ses soldats, aussi bien que la tradition d'après laquelle il avait exigé des Latins tout le vin que le pays pouvait produire. C’est ce qu’indique également Tarcho, aussi roi de Cœré, et venant dans le Latium au secours d'Énée.
Sur la rive gauche du Tibre, Fidène, placée en face de Yéies, et prenant part à toutes scs guerres contre les Romains, était à demi étrusque*.
Les prêtres qui en sortirent un jour avec des flambeaux et des serpents pour épouvanter l'armée ro-
celui de Véies (PI., Ilist. nal., m, 9, 2), suppose un Vaticum, comme l’Ager veientinus, une Véies.
1 Voy ciiap. iij.
* Fidenates... Elrusci fuerunl. (Til. Liv , i, 15.) Cette assertion est ’rop absolue. En général on compte les Fidénatcs parmi les peuples • u Latium. Je crois qu'ils furent tour à tour Latins, Sabins, et tou- 1 urs en partie Étrusques.
mairie ne pouvaient être que des prêtres étrusques Un racontait la même chose de Tarquinie ! en Klruric. Toujours sur la rive gauche du Tibre, Cruslumerium passait, comme Fidène, pour être d'origine étrusque*. Le nom de la ville de Cœnina ‘ a une physionomie étrusque, et celui de Tusculum indique la présence des anciens Toscans (Tusci). Ardéc a des tombes pareilles aux tombes étrusques, et un double agger fort semblable à celui que construisit à Rome Servius Tullius, que nous savons avoir été un roi étrusque; les peintures* qui s'y voyaient encore au temps de Pline, et qu'on croyait plus anciennes que Rome, ne pouvaient guère être que des peintures étrusques. Enfin c'est d'Ardée qu'une tradition faisait venir un chef étrusque au secours de Romulus *.
1 Tit. Liv., iv, 35.
* Tit. Liv., vu, 47.
sCruslumiuu tribus a Tuscorum urbe Crustumena dicta est. (P. Diac., p. 55.)
4 On ne saurait déterminer avec certitude la position de Cænina; mais cm sait qu'elle était très-près de Rome. (Tit Liv., i,9.) Elle ne pouvait en être éloignée, puisqu’elle passait pour avoir été la première conquête de Romulus.
4 PL, Ifist. nat., xxxv, 0.
6 P. I)iac., p. 119. Denys d’Halicarnasse dit (ii, 37) de Solonium : Il y avait un champ solouien près de la route d’Ostie. Vraies ou fausses, ces traditions trahissent un souvenir confus de la présence des Étrusques sur la rive gauche du Tibre. Le Tibre lui-même est souvent nommé le fleuve étrusque, parce que, dans une partie de son cours, il coulait entre deux rives étrusques.