‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 40 sur 90 · ROM U LUS · texte numérisé non relu

ROM U LUS

serait favorable cl aurait essayé si, par ce moyen, il obtiendrait, non l'honneur de donner son nom à une ville naissante qui avait déjà un nom, mais l'avantage plus réel de dominer sur deux villes. Chacun aurai! ensuite prétendu que le présage devait être interprété en sa faveur. On en serait venu à une lutte armée. L'homme de l'Avcnliu aurait franchi, non pas en se jouant, mais très-sérieusement et les armes à la main, le fossé de la ville du Palatin, dont les murailles n’étaient pas encore bâties, l'homme du Palatin aurait repoussé l'agresseur et l'aurait tué sur le fossé.

Pcnys d'Halicarnasse semble avoir connu celle forme de la tradition, car il parle d'un combat meurtrier que se livrèrent les deux chefs1, lisons les deux cités, de même origine et presque de même nom.

Conjectures, me dira-t-on; je ne le nie pas. I/hisloire de Rome, dans ces temps-là, est conjecturale, et je ne sais faire l’histoire conjecturale qu'avec des conjectures. Si on m'accorde que celle-ci n'est pas absurde, si on va môme jusqu'à la juger plausible, je n'en demanderai pas davantage.

Quelque crédit qu'on accorde à celte explication historique, la tradition reste avec le caractère terrible que les Romains lui ont donné, et ce caractère luiméme est historique, car il révèle dès le berceau de

1 Don. d'Ilal.. i, 87.

Rome ce qui fut toujours un trait distinctif du peuple romain, je suis fâché de le dire, mais cela n'ôte rien à sa grandeur : la férocité : Romuli gentem feram.

En effet, selon la tradition telle quelle était reçue et telle que l'ont racontée d’après le récit populaire les écrivains latins, l’histoire romaine commence par un fratricide.

Ce meurtre pourrait s'accomplir aujourd'hui dans des circonstances assez pareilles chez les paysans romains.

Supposons qu’une mésintelligence existe entre deux frères. L’un d’eux (race un sillon autour de son champ cl défend à- l'autre de le franchir. Celui-ci devient soudain furieux, et, pour faire (lispetto à son frère, saule par-dessus le fossé. Il reçoit immédiatement une coltellata. Personne ne s’en étonne, personne ne s’en émeut, et les plus sensibles diront : È quel poverino chehn amazzuto queslo poveretlo.

Les historiens romains ont jugé à peu près comme jugerait le peuple de Rome. Tite Live ne se met pas en frais de pitié pour Rémus ou d'indignation contre Romulus. et puis c'était un grand crime de violer l'enceinte et le droit de la cité consacrés par la religion '. Cette enceinte était littéralement sacrée, inviolable, infranchissable. Là où la charrue auguralc avait passé,

' Os expressions de Cicéron montrent ce qu’était la religion des remparts: f roque urbis mûris quos vos, ponliliccs, sanctos esse dicitis. diligent iorequo religion.* quam mûris ipsis cingitis.

r.OMULUS.

nul ne devait mettre le pied. Là où il fallait une porte, on soulevait la charrue pour qu’on put passer sans sacrilège. Sauter par-dessus le fossé, qui n’était que le sillon de la charrue augurale élargi, c’était la plus grande des impiétés, et un ancien Romain ne pouvait pas plus la pardonner qu’un Romain d'il y a cinquante ans n'eût pardonné qu'on violât le droit d'asile d'une église pour en arracher un criminel. Aujourd'hui cela est bien changé.

Cependant les beaux esprits du siècle d'Auguste éprouvèrent le besoin d’adoucir un peu celle légende, forte expression de mœurs et de sentiments qu’ils ne comprenaient plus, et que, grâce aux modèles qui viennent poser dans les ateliers de Rome, nous comprenons mieux que ne le faisait Ovide. Ovide 1 transforme le rude nourrisson de la louve, le féroce meurtrier d’un frère égorgé dans l’emportement brutal de la colère, en un malheureux prince qu’une main dévouée prive d’un frère adoré, et qui donne à ce frère mort les plus touchants regrets. En effet, ce n’est plus Romulus qui a frappé Rémus, c’est Céler, un serviteur, j’allais dire un courtisan trop empressé, qui a cédé à l'indignation de voir manquer de respect à la majesté de son maître. On sentait ainsi à la cour d'Auguste, et, si Auguste eût été accompagné dans le lieu où Ovide le surprit faisant ce qu’il ne fut jamais par-

1 Ov., Fat!.. », 470.

donné au poète d'avoir vu, le zèle d'un autre Celer aurait bien pu épargner à Ovide les tristesses de l'exil.

Rien ne manque à celle attendrissante bucolique, substituée à la rude légende des premiers temps. Le bon berger Kaustulus est tué en voulant séparer les deux frères'. Romulus verse les plus touchantes larmes sur son pauvre Rémus; il est innocent et sensible; enfin il ordonne en mémoire de Rémus que sur une chaise curulc — y avait-il alors des chaises curules? — soient placés la couronne, le sceptre cl les autres insignes de la royauté’.

Voilà comment, dès le temps d'Auguste, on travestissait en sentimentalité banale la férocité expressive de la tradition’; mais Auguste avait songé un moment à prendre le nom de Romulus, et dès lors Romulus devait être le modèle de toutes les vertus.

Celle tragique histoire est la principale origine de la défaveur qui s’attacha toujours à l’Aventin, abandonné aux plébéiens et exclu de l'enceinte sacrée de Rome jusqu'à Claude. On s’explique surtout cette défaveur si l'on admet sous la légende dramatique du fratricide le fait historique de l'existence de Roinuria,

1 Don. d'Hal.i i. 87.

Scrv., Æn., i, 27G.

5 La tradition ôtait vive et plus vraie quand clic faisait lancer à Romulus sa pique de l Aventin sur le Palatin pour montrer que dès lors tous deux lui avaient appartenu. (Plut., Ilonwl 20.)

d'une cité rivale de Rome et son ennemie dès le berceau.

L’Aventin pouvait avoir déjà une mauvaise réputation, à cause des brigandages célèbres dont il avait été le théâtre. Mais il avait prétendu lutter contre le Palatin: cela ne lui fut jamais pardonné; il devint un lieu néfaste, parce qu'il avait été un lieu hostile.

I.a tradition antique plaçait sur l’Aventin le tombeau élevé par Romulus à Rémus dans sa ville de Romoriu. Le moyen âge, qui ne connaissait pas la tradition romaine, voyait dans la pyramide funèbre de Ceslius, eu dépit de l'inscription où Ceslius est nommé, le tombeau de Rémus. Le Pogge reproche à Pétrarque d'avoir partagé celte erreur. Mais à Rome, Pétrarque avait autre chose à faire que de lire attentivement une inscription : il y venait pour être couronné au Capitole.

Je passe à l’enlèvement des Sabincs.

SUITE DE ROMULUS

La vérité sur L'enlèvement des Sabines. — Guerres de quelques villes voisines de Rome contre Romulus; ce que peut être son triomphe. — Temple de Jupiter Feretrios. — Guerre de Tatius et de Romulus; le chef étrusque son allié. — Tarpéia. — Miracle, porte et temple de Janus; lépende mal comprise. — Combat dans le Forum — Mcttus Curtius, lac de Curlius. — Retraite de Romulus, temple de Jupiter Stator. — Supplication des Sabines. — La paix jurée entre les deux rois; en quel endroit. — Comilium, lieu d'assemblée des Sabins. — Vulcanal. — Ce que n a pas fait Romulus. — Mort de Tatius. — Mort de Romulus. — Variantes de la tradition à ce sujet ; explication — Tombeau et reliques de Romulus. — Chant du Vélabre.

Après le meurtre vient le rapt, car l’histoire de Romulus ressemble assez à ce que serait la confession d’un brigand de la montagne; après l’assassinat de Rémus, vient l’enlèvement des Sabines.

Rien ne paraît plus vraisemblable en soi qu'un tel enlèvement. Des réfugiés qui manquaient de femmes en ont pris à leurs voisins, c'est très-croyable.

SUITE DE ROIIULtlS.

Mais je pense aussi que bien des circonstances imaginaires ont été ajoutées depuis à ce fait véritable.

Voici le récit des historiens qu'a admis un peu légèrement la postérité et que l’art a souvent reproduit.

Les Sabins viennent de Cures, aujourd’hui Correse, qui est à douze lieues de Rome, pour voir des jeux équestres; ils sont reçus avec une , gracieuse hospitalité. Pendant les jeux, à un signal donné, on leur enlève leurs filles et leurs femmes. Les Sabins se retirent dans leurs pays sans qu'on voie qu’ils aient cherché à mettre obstacle au larcin. Assez longtemps après, le roi Talius amène une armée de Sabins. A la suite de deux combats, les troupes ennemies sont séparées par les Sabines devenues les épouses des Romains, llomulus et Tatius font la paix, et conviennent de régner ensemble sur les deux nations, qui forment un seul peuple.

Il y a à tout cela d'assez nombreuses difficultés, dont plusieurs tiennent à l'état des lieux, aux distances, aux points occupés par les Sabins, avant et sous Tatius, à l'importance respective du peuple sabin et de la horde de Romulus.

Nous allons examiner ces difticultés et chercher à mettre de la vraisemblance dans celte histoire; car, si elle est vraie, quoi qu'en dise Boileau, elle doit être vraisemblable, et quand, ce qui est possible, mais n'est pas probable, elle reposerait sur une tradition entièrement fausse, cette tradition elle-même n'a pu

être acceptée dans l’origine que parce qu elle était vraisemblable. Il faut restituer l'histoire ou au moins la tradition.

Et d'abord j’ai quelque peine à croire que les pâtres du Palatin et les réfugiés de l'asile aient exécuté une course de chevaux pareille à celles qui ont eu lieu plus tard dans le grand cirque ou dans le Champ de Mars, et dont la tradition s'est conservée dans la course des barberi au Corso pendant le carnaval1. Je ne vois pas que l’on parle beaucoup de chevaux cl de cavalerie pendant les guerres de Homulus.

A propos du Palatin, il n'est guère question que de boeufs.

Ile plus, ces jeux sont donnés en l’honneur de Neptune équestre. Neptune était sans doute l’équivalent latin de Posseidûn, dieu grec, et, avant d'être grec, pélasge ’.

* En effet, cor courses partissent remonter directement à colles que les Romains exécutaient sur les gazons du Champs-de-Mars, au bord du Tibre, et qui s'appelaient Equiria. L’on dit même que l’église de Santa Maria in Aquiro leur doit son nom; j’en doute, car celte église est assez éloignée du Tibre, et l'on sait que les courses, appelées Equiria, en étaient très-voisines, puisqu'en cas de débordement du fleuve elles avaient lieu sur le Ccclius. Ce qui est plus certain, c’est qu’epeorc ou seizième siècle on faisait courir des chevaux ail bord du Tibre; quand Jules II eut bâti la rue Julia il fallut transporter les courses, et on les transporta dans la rue du Corso. qui datait de Paul II.

• Poseidôn était honoré dans \ Arcadie, en plusieurs lieux, sous le nom de Poséidon équestre. (Pausunias, vin, 10, U, 30, 37.) Les Ar-

SUITE DE ROMULUS

Mais on ne voit pas pourquoi il eût été honoré par des jeux solennels dans une tribu de pâtres et de fugitifs encore sans relation avec la mer. Le rapport de Neptune avec le cheval tient à une fable grecque sur la fondation d’Athènes1, et, en supposant que celte fable tienne elle-même à un mythe plus ancien* qui remonterait aux l’élasges, quand ce culte aurait été apporté par eux sur le Palatin, les sujets de Roinulus n’avaient aucune raison de le célé-

cadiens prétendaient avoir invoqué les premiers le dieu de la mer sous ce nom (Paus., vin, 25], et passaient pour en avoir fondé le culte. (Den. d llal.,i, 35.)

* On sait que, dans le débat qui eut lieu à celte occasion, Neptune fit sortir de terre un cheval, et Pallas Athènè un olivier.

* Je crois que les chevaux de Neptune furent dans l'origine, une de ces allusions pittoresques de la Mythologie grecque dont j’ai parlé ailleurs. (Voy. la poésie grecque en Grèce.) Je crois qu’on a voulu exprimer par le mythe des coursiers de Neptune I impétuosité du flot qui semble courir, et le blanchissement de l'écume sur le dos des vagues, métaphore si naturelle qu elle sest présentée à l’un des hommes qui ont le mieux senti et rendu la poésie de la mer. lord Üyron [Child- Harold, iv, 181), lorsqu'il a dit à l’Océan : Et j’ai posé ma main sur ta crinière. De plus, Poscidôn, en rapport avec la fondation de Troie dont il bâtit les murs, créateur du cheval, selon les uns en Atliquc , selon les autres en The s salie, et eu Crète du taureau de I’usiphaé, dieu enfin de la inor, c’est-à-dire de l’élément humide et fécondant, peut, par toutes ces raisons, être considéré comme un dieu primitivement pélasgique. Le nom même de la mer, Pélagos , est peutêtre devenu le noindes Pélasges. Le culte du dieu de la mer convenait à ce peuple navigateur. Mais, malgré celte origine, Neptune tint peu déplacé dans la religion romaine. On ne cite qu’un temple de Neptune dans le cirque flaminicn et non dans le grand cirque.

brer par une fêle nationale. Enfin ces courses prétendues ont lieu dans la vallée située entre le Palatin et l'Aventin; mais, dans son état primitif, elle est représentée comme une gorge étroite, peu favorablement disposée pour des courses de chevaux.

D’ailleurs, les eaux du Yélabre devaient inonder celte vallée, alors plus profonde; car elle fut en partie comblée après le dessèchement opéré sous les Tarquins.

Ainsi le théâtre même manquait pour la représentation qu'on dit avoir été donnée par Itomulus aux peuples voisins, et c'est une première invraisemblance dans le récit des historiens. Des courses de chevaux n’ont pu avoir lieu dans les fanges du Yélabre. On les a imaginées plus lard quand le grand cirque a été construit, et on les a placées là où depuis le grand cirque exista.

Les l’êtes que célébra Romulus s'appelaient fêtes de Consus, Consiutha, ce qui est sans rapport avec le Neptune grec ou pélasge, mais se rapporte au dieu indigène Cousus, qui avait dans le grand cirque un autel trouvé sous la lerre '.

Je crois avoir découvert ce qu’étaient réellement ces jeux en l'honneur du dieu Consus. On va voir qu’ils n'avaient rien de commun avec les courses d Olympie.

Vov. plus haut, chap. ix.

Digitiz

Sl'lTE DE KOMUll’S.

C'était un amusement rustique, lequel consistait à sauter sur des peaux de bœufs huilées l.

Ce divertissement grossier, fait pour provoquer la gaieté par les chutes de ceux qui s'y livraient, et dont on rencontrerait plus d'un équivalent dans nos l’êtes de villages, me parait beaucoup mieux en harmonie avec ce que devaient être les mœurs des pâtres du Palatin que des courses de chevaux pareilles aux jeux isthmiques célébrés par Pindare, et auxquels pensaient peut-être un peu trop les auteurs qui écrivaient l’histoire de Romulus sous Auguste.

Si cela est, croira-t-on que les Sabins soient venus de Cures avec leurs femmes et leurs filles, qu’ils aient fait douze lieues pour voir des bergers glisser sur des peaux de bœufs huilées? Quant à moi, je ne saurais l’admettre, et j'y vois une preuve de plus que les Sabins s'étaient déjà établis sur le Quirinal et le Capitole, où Denys d’Halicarnasse, très-positif sur ce point*, nous les montre pendant la guerre et après la paix.

. 1 G est ce que nous apprend un vieux vers saturnien conservé par ic grammairien Nonius Marccllus (p. 13, (1er, Commis) I Sibt pastore.s ludos faciunt coriis consualia.

Ce qu'expliquait ainsi Varron : Etiam pelles bubulas oleo perfusas pcrcurrebant. (Voy. Preller, Botn. Mythol., p. 421.) Ennius parlait de jeux semblables institués par Roinulus a l'occasion de la dédicace du temple de Jupiter Feretrius. (Ennius. apud Serv., Georg il, 384.)

* Tatius était sans doute un chefsabin de- Cures; les Sabins de Rome attendirent son arrivée pour prendre une vengeance dont le besoin d’un auxiliaire explique le retard.

SUITE DE ROM UI,I S

La suilc n'est pas moins étrange. Il'aprés le récit consacré, les Sabins ne se pressent pas beaucoup de se venger. Ce sont les habitants de trois petites villes queTite Livc ne donne pas pour sabines, Antemne1, Cænîna 1 et Crustumerium *, qui prennent fait et cause pour les Sabins, tandis que ceux-ci n'ont pas d'abord l'air de ressentir leur offense, et les Sabins ne paraissent qu’après que Itoinulus, attaqué par les trois villes, en a triomphé.

Ce triomphe lui-mème mérite réflexion.

Romulus monte au Capitole sur un char attelé de quatre chevaux blancs, ce qu’aucun triomphateur ne se permit avant Camille, pour y offrir à Jupiter Ferctrius les dépouilles du petit chef qu’il a vaincu et tué de sa main.

Je veux croire que Romulus ail pris la bourgade

1 Automne (Mail sur la colline d’Acqua-Acetosa, prés de Rome, au confluent du Tibre et de l’Anio. (Varr., De I. la!., v, 28.)

1 La position de Cæniua n’est pas déterminée d'une manière certaine. La physionomie de son nom est étrusque, celle du nom de son roi Acrùn, que tua Romulus, est grecque. l’roperce lui donne l'épitbète d herculéen ; ce qui semble indiquer une origine pélasgique.

Acrou ltrrcuicus Catilina duclor ait arcc.

(Propert, El., iv, 10, 10.)

* On ne sait rien de précis sur la position de Crustumerium ou Crusliminiuin, sinon qu elle était près du mont Sacré, puisque Varrou (De /. lal., v, 81) appelle la fameuse sécession qui eut lieu sur celte colline Secessio t'.rustumcnna ; selon Tito Livc l'Aliia prenait sa source dans les monts Crustuminiens. (Til. Liv. v, 31.) Nibby place Crustumerium à Tor-s an-Giovanni. (Uint., i, 527.)

I,’ Il I S T O I IlE ROMAINE A ROME.

qn'onuppellcla villedcCæninact tué celui qucTile Live appelle un roi; mais je doute qu’il soit monté au Capitole sur un char dans l’intérêt de la majesté royale, comme dit Denys d’Halycarnasse Les abords du Capitole étaient difficiles; la voie triomphale n’existait pas encore, et la gorge étroite par où l’on montait au Capitole n'était pas faite à l’usage des chars. Romulus triompha, s’il triompha, sur le Palatin. On triomphe chez soi et non pas chez les autres. Un seul trait vrai de la tradition a été conservé par Plutarque, lequel, plus naïf que Denys, déclare que toutes les statues de Romulus qu’il avait vues le représentaient à pied. « Romulus, dit-il, prit un tronc d’arbre, le dégrossit, y attacha les armes de son ennemi, le plaça tout droit sur son épaule et alla le suspendre à un chêne s. »

Voilà qui est conforme au caractère du temps et de la légende.

C’est aussi sur le Capitole que Romulus avait, disait-on, élevé un temple à Jupiter Feretrius.

Ce petit temple a, en effet, existé sur le Capitole. Ses dimensions — il avait moins de quinze pieds de longueur1 2 3 * 5 > — conviendraient au peu détendue de la cité de Romulus; cependant ce que l'on disait de

1 Den. d’Hal., n, 34.

2 Plut., Homul., xvi. Virgile semble faire allusion à la traililion rap-

portée par Plutarque dans ce vers :

llæc arma exuviasque viri tua qurreus linbebit.

5 Den. d’Hal., n, 34.

SUITE DE ROMULUS

Ml

l'agrandissement de ce temple, qu’on attribuait à un roi sabin, Ancus Mariais1 * * * 5, pourrait bien sc rapporter à sa fondation; car un roi sabin était nécessairement en possession du Capitole ’.

Puis vient la grande guerre des Sabins amenés de Cures, disent les historiens, par le roi Tutius. Celle-ci dut être sérieuse. Les Sabins étaient des montagnards belliqueux. Leur pays s’étendait depuis Amiternum, dans lq royaume de Naples, jusqu'aux confins de l’Étruric. Les Romains possédaient une petite colline aux environs du Vélabre. La partie n'était point égale, et le résultat douteux de cette guerre, ne put mettre les Romains sur un pied d’égalité avec leurs ennemis. Ce qui est étonnant, c’est qu'ils n'aient pas péri.

Tite Live a tout fait décider par une bataille. A en croire Renys d llalicarnasse, celle bataille décisive fut précédée par plusieurs combats. Son récit de la guerre est plus détaillé, et a, je crois, conservé plus de traits de la vieille légende, qui reposait elle-même, on n'en saurait douter, d'après la physionomie héroïque de la narration, sur un vieux chant*.

1 Til. Uv., i, 53.

* Ce nom de Feretrius semble dériver de Feretrum , désigner un dieu

funéraire, peut être Vejovis, et n’a rien à faire avec les armes que

portait le vainqueur. Feretrius ne vient pas plus de ferre, porter, que de ferire, frapper, comme le veut Plutarque.

5 Cette narration pouvait encore avoir une autre source, les Annnl t

Selon l'historien grec, Romulus a pour allié un Lucumon ou chef étrusque.

Quel était ce chef que l’on fait venir de différents endroits au secours de Romulus, et dont Propercc, qui était 'Ombrien, c'est-à-dire à demi Étrusque, nous a conservé le nom latinisé de hyeomedius ', tandis que d'autres donnent pour auxiliaire à Romulus ce condottiere étrusque, Codes Yibcnna, dont le nom devint celui du mont Cœlius, et dont on place aussi la venue 'à Rome sous le premier Tarquin.

Ce qui me semble probable, c’est qu'il y avait déjà un établissement étrusque sur le mont des Chênes, et que l'aventurier qui se trouvait là aida Romulus à repousser les Sabins du territoire commun.

L’hésitation du souvenir traditionnel qui place l'occupation du Cœlius tantôt sous Romulus, tantôt sous

< les Ponti/et. Denys d'Halicarnassc (11, i>2) parle d'une pierre entre Romains et Talius qui avait duré trois ans. Ce qui 11e s’accorde point du tout avec son propre récit. Le récit reproduisait la tradition telle que l'avait faite l’ancien chant. La tradition et la poésie populaire résument volontiers eu quelques faits généraux les faits particuliers, car l'imagination s’attache à ce qui la frappe, et la mémoire oublie volontiers quand 1 imagination n'a pas été frappée. Le combat du Forum, c’est un souvenir de la poésie, qui groupe les faits; les trois ans de guerre, c’esl un renseignement recueilli dans les .Annales des Pontifes qui marquaient les années.

1 Tempore quo sociis venit Lycomedius armis Atque Sabina feri eontudit arma Tati.

(Prop.. Et., vr, 2. 51 .

SUITE DE nOMlILUS.

Tarquin, inc fait penser que celte colline a été occupée à deux reprises par les Étrusques*.

L'alliance du Palatin et du Cœlius, qui sont trèsvoisins, est naturelle et d’autant plus vraisemblable, qu’après la paix avec Tatius, Romnlus est dit avoir eu en partage ces deux collines. Il occupait le Palatin avant la guerre, et, pour le Cœlius, on peut croire que ce ne fui pas lui qui s’y maintint, mais son allié, car il n'en est pas plus fait mention dans l’histoire de Romulus après qu'avant; toute cette histoire se passe sur le Palatin.

Mais revenons à la résistance que le chef latin et le chef étrusque opposent aux Sabins. Il est évident que ni l’un ni l’antre ne sont en possession du Capitole, car ils le défendraient; mais il n'en est rien : ils semblent, au contraire, le menacer*, et ce sont les Sabins qui sont postés pour le défendre. Romulus est sur l'Esquilin, Tatius entre lcQuirinal et le Capitole3, sur ce plateau qui les unissait et qui a disparu* sous Trajan.

* Properce suppose que ce fut après la guerre contre Tatius que l’on lit. descendre les Étrusques du Cadius pour les établir entre le Palatin et le Capitole, dans le lieu qui s’appela depuis le Quartier étrusque (Vieus tuscus). Tile Uve (n, 14; et Tacite (il/m., iv, G5) rapportent ce déplacement à l'époque des Tarquins, ce qui paraît plus vraisemblable, car. alors seulement l’espace occupé jusque-là parle Yélabre fut en partie desséché.

* Den.dHal.. n, 37.

* Den. d’Hal., u, 38.

1 Parla peut s’expliquer l’erreur de Denys d’ilalicamasse (u, 37).

Plus lard, les Romains sonl en lias, dans le Forum: ils défendent le Palatin, comme les Sabins défendent le Capitole. C’est dans l'espace intermédiaire entre le Capitole sabin et le Palatin romain, espace occupé depuis en partie par le Forum, qu’aura lieu la grande lutte, dans laquelle les Sabins, descendant du Capitole, repousseront les Romains, puis seront repoussés à leur tour, et chacun finira par rester maître chez soi. Voilà ce qui résulte de l'ensemble du récit et de la situation des lieux.

Le seul incident qui étonne, c’est la forteresse des Romains placée sur le roc Tarpéicn, un des sommets du Capitole, et livrée aux Sabins par Tarpéia.

On peut admettre que ce sommet isolé du Capitole, opposé à celui qui tenait au Quirinal sabin, appartenait dans l’origine aux Romains et formait la citadelle du Palatin, détachée, selon l’usage des cités grecques et italiotes, de la ville qu elle devait protéger. On conserve ainsi l'histoire de Tarpéia, histoire qui n’a pas l’air d'avoir été inventée à plaisir, qui semble antique et qui, à cause de celle antiquité même, a subi plusieurs transformations. On reconnaît une version sabine et une version romaine de la légende dans l'aventure de celte Tarpéia, qui est représentée tantôt comme trahissant les Romains, tantôt comme une victime de

qui fait aussi occuper le mont Sabin, le Quirinal, par le Lucuroon, allié de Romulus. La langue de terre qui unissait le Quirinal au Capitole a pu être considérée comme appartenant au premier.

S t! I T R DE ROMUhüS.

son dévouement pour eux', dont’ le tombeau était honoré par des sacrifices5 et par une statue placée dans un temple, dont Propercc' fait une héroïne de roman que perd sa passion exaltée pour le beau Tatius 5, et dont l’existence repose peut-être tout entière sur le mot Tarpéien, auquel nous avons cru trouver une origine parfaitement étrangère à la belle Tarpéia.

Môme en supposant que cette pauvre Tarpéia, que je me reproche d’écraser sous le poids de mes arguments, comme elle le fut, selon la légende, sous les boucliers des Sabins, n’ait pas existé dans l’histoire, elle vit encore dans l’imagination populaire des habi-

1 Don. d’Halicarnasse (n, 38), Pt Tito Uvc (i, n), indiquent les dotix versions.

1 Den. d’Hal., u, 40

* Fest., p. 363.

* Propcrt., El., v (iv), 4, 3 et suiv.

5 Tarpéia va puiser de l’eau à une source sortant d’une grotte dont Properce fait une description charmante. « Un bois sacré s’enfonçait sous un antre tapissé de lierre; l’eau qui naissait en ce lien murmurait parmi les arbres, demeure ombreuse de Sylvain, où la douce flûte des bergers menait boire les brebis lassées des ardeurs de l’été. » C’est à cette source que Tarpéia allait puiser l’eau sacrée, une urne d’argile était posée sur sa tête.

Urgebat medium tklilis orna caput,

dit le poète qui avait vu les jeunes filles de Rome soutenir en équilibre l’urne qu’elles portaient, comme elles font encore aujourd'hui.

« tlle'vil Tatius s'exercer aux jeux guerriers dans la plaine poudreuse; elle admira le visage du roi, scs armes brillantes... cl l’urne, que ses mains oubliaient de soutenir, tomba. >

lanls actuels du rocher Tarpéien. Niebliur y a entendu raconter par une petite fille que, dans un souterrain de la montagne, — où y il a en effet des souterrains, — est la belle Tarpéia, couverte d'or et de bijoux, et retenue par des enchantements. Aucun de ceux qui ont voulu pénétrer jusqu’à elle n’a pu retrouver son chemin

La situation des Sabins sur le Capitole et sur la hauteur par laquelle il était soudé au Quirinal une fois bien déterminée, le combat avec tous ses incidents épiques se comprend facilement ; les faits merveilleux cux-mèmes prennent une sorte de vraisemblance pour l'imagination, quand on voit comment ils ont été rattachés à la nature et à la situation des lieux.

Tel est le récit de la source d’eau bouillante que Janus fil sortir de terre sous les pas des Sabins pour les empêcher de passer par une porte que les Romains s'efforcaient de fermer. Ce récit est en rapport avec

1 Niebuhr s'engagea dans un de ces souterrains du Capitole, mais ne put aller bien loin. On y trouverait peut-être, sinon les bijoux de la belle Tarpéia, souvenir évident des anneaux d'or promis par les Sabins, d'autres trésors précieux pour les antiquaires, surtout si l'on arrivait aux favitsx du temple de Jupiter, dans lesquelles on enfouissait les objets sacrés qui ne pouvaient plus servir. Pour moi, moins heureux que Niebhur, sur la roche Tarpéienne où je suis allé bien souvent profiter des lumières de M. Ilenzen, directeur de l'Institut archéologique, et des ressources d'une bibliothèque toujours mise avec empressement à la disposition des étrangers, je n’ai rencontré dans les petites filles du lieu que d’effrontées et opiniâtres mendiantes, qui, j’en suis sùr, ne savaient rien de la belle Tarpéia.

Sl'lïE DE hOMULt'S.

I existence d'eaux sulfureuses, rcsle des anciennes actions volcaniques. ‘

Celle porte, qui était près du temple de Janus \ avec lequel on l’a confondue et par conséquent dans les environs de Sainte Martine, s'appelait, pour çette raison, la Porte de Janus, et a été prise pour une des trois portes du Palatin, bien qu elle fût évidemment au pied du Capitole3. Oubliant que les Romains défendaient le Palatin, où était leur ville, contre les Sabins, maîtres du Capitole, on a interprété l'intervention du dieu comme empêchant les Sabins de gravir le mont Capitolin, tandis que le Capitole était sabin aussi bien que le Quirinal, dont alors il n’était pas séparé.

Les anciens eux- mêmes ont donné l’exemple de

1 Ad Janum geminum aquæ caldæ IVierunt (Var. , De Hng. I /., y, 156.)

* Xiebulir supposait que le temple de Jaillis était une porte qu'on ouvrait en temps de guerre pour établir entre la ville romaine et la ville Sabine une communication que les circonstances rendaient nécessaire, et qu'on fermait en temps de paix. Il expliquait ainsi la clôture du temple de Janus. L’idée est ingénieuse, mais la description de Procope qui vil encore le temple de Janus, et une médaille qui représente, "montrent que c’était bien un temple et pas une porte.

1 Macrobe (Sot. i, 9) place celle porte de ianus an pied du Viminal. Ceci est contraire à tous les témoignages et même au nom de la porte; car ce nom indique la proximité du temple de Janus. Macrolie aura élé induit à cette erretir de topographie pont" avoir confondu avec le Viminal, qui est comme ime ramification du Quirinal, l'aueJcn prolongement de celui-ci qui venait autrefois rejoindre le Capitole, et qui, au temps de Macrobc, n’cxislait plus.

318 L’IMSTOIRE ROMAINE A ROME,

celle confusion, et Ovide', qui avait cependant chaque jour sous les yeux ce théâtre de la légende, car il de-, ineurait tout près*, ne la pas comprise*.

Ovide, en effet, parait croire que les Romains sont sur le Capitole et s’efforcent de fermer la porte, en question pour empêcher les Sabins d’y monter. C'est le contraire qui est vrai : la porte de Janus était au pied du Capitole et en défendait l’approche. Les Romains, qui étaient au bas, voulaient empêcher les Sabins de l’ouvrir et de fondre sur eux. La relation topographique des deux armées a été renversée par Ovide; mais, malgré les témoignages de l’histoire et l’évidence des lieux, comment, au temps d'Auguste, ne pas se figurer les Romains au Capitole'?

Une seule chose embarrasse dans celle partie de la légende, c’est de voir Janus, qui est par excellence le

1 Ov., Fast., i, 261.

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