‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 43 sur 90 · Ædis quum Romulus olim · texte numérisé non relu

Ædis quum Romulus olim

Ante Palaliui comlidit ora jugi.

(Ov., Fait., vi, 795-0.)

* On n'en a pas moins pris pour un reste du temple de Jupiter Stator les trois colonnes qui sont vers l’extrémité du Forum, asseï loin de l’entrée du palais im|>éri<il. Celte opinion est aujourd'hui abandonnée aux ciceroni. I.es passages d’Ovide cités plus haut auraient dû prévenir une telle erreur. Sur un bas-relief du musée île Saint-Jean de Latran, où plusieurs monuments de ce quartier sont figurés, suivant l'opinion très-ingénieuse de M. de Rossi, dans l’intention d’indiquer le chemin que devait suivre une pompe funèbre, à côté d’un arc snr lequel on lit : Summa Yelia, et qui ne peut être que l’arc de Titus, on voit la représentation d'un temple, qui est très-probla* blement le temple de Jupiter Stator.

du Capitole leur camp fortifié. Personne n'a été vaincu. Le succès a été alternatif des deux côtés. Un ne sait ce qu'on doit faire. C'est alors, selon Denys d’Ilalicarnnsse. que lesSabines interviennent, non pas pendant la mêlée, mais pendant la trêve qui suit le combat; non pas en se jetant entre les glaives tirés, mais en allant, ce qui est beaucoup plus conforme à la vraisemblance, demander aux Sabins la grâce du peuple romain '.

Je passe sur la délibération en règle de ces femmes et sur l’autorisation donnée à leur démarche par le sénat. C'est un anachronisme politique qui transporte dans l’âge héroïque de Home les habitudes délibératives, et ce qu'on pourrait appeler les formes parlementaires des âges suivants. Mais je retrouve le poème sabin ou la légende sabine dans ce qui suit, et qu’une tradition purement romaine se serait gardée de présenter ainsi.

Les femmes sabihes montent au Capitole, où était le camp des Sabins, vêtues de deuil et conduisant leurs enfants par la main, comme on faisait plus tard à Rome pour attendrir ses juges.

Conduites en présence du roi Talius dans l'assemblée des chefs, elles demandent à genoux qu’on accorde pour l'amour d'elles la paix à leurs'époux.

« Ayant dit ces choses, toutes tombent aux pieds du

1 Den. dilal.. 11, 4a-C>.

S U I T F, DE ROMULUS

roi avec leurs enfants et y demeurent prosternées jusqu’à ce qu’on les relève de terre »

Voilà un abaissement qui s’explique par la situation véritable des deux peuples.

Suivant la tradition, qui est notre seule histoire, les Romains avaient fui et ne s 'étaient arrêtés qu’à la porte de leur ville; ils avaient à leur tour repoussé l’ennemi. Mais les Sabins occupaient le Capitole, la citadelle, le Quirinal, plusieurs autres points encore. Une ligne de villes sabines les rattachaient à leur capitale de Cures. C’était une armée qui avait derrière elle un peuple. Les Romains possédaient une bourgade isolée sur une colline de peu d étendue; il n'est dit nulle part qu’une seule ville de la confédération latine eut pris parti pour eux.

l'n aventurier étrusque, établi sur la colline prochaine, avait seul et sans succès embrassé leur défense.

Vraie ou non, la version de l'événement, conservée par Rcnys d'Halicarnassc, s'accorde très-bien avec l’étal de choses qui suivit, et que tout nous prouvera avoir été un état d’infériorité pour les Romains.

1 La peinture a plusieurs fois représenté les Sabines se jetant entre les deux armées et les arrêtant en étendant les bras, eomme l'Hersiliede David. Se viendra-t-il pas un jour à l'esprit d’un artiste de montrer l'événement d'après la version sabine? Une telle peinture aurait au moins le mérite de la vraisemblance et de la nouveauté.

■ViC

Tite Live glisse sur les coiitlilions du Irailé. Selon Dcnys d'Halicarnasse, on convint que Tatius et Romulus, avec un pouvoir égal et des honneurs égaux, régneraient ensemble à Home, En admettant, ce qui n’est pas, qu'ils régnèrent conjointement sur ce qui ne forma une seule ville qu’après eux, je le demande, si, à la suite d'une guerre où les succès auraient été partagés, la reine d'Angleterre venait exercer une moitié de souveraineté à Paris, ne serait-ce pas une condition bien humiliante pour les Français et l'acceplcraienl-ils?

On vient de proposer au pape de partager ainsi avec un autre souverain la domination, non de sa capitale, mais d’une portion de ses États; et le pape, tout faible qu'est son pouvoir, a refusé. Son premier prédécesseur dans le pouvoir temporel à Rome n'a pu être supposé consentir à un arrangement pareil que parce que les Sabins étaient beaucoup plus forts que lui. On a déjà vu les Sabins anciennement établis sur plusieurs des collines de Home. Je montrerai bientôt qu'aprôs lu paix ils occupèrent toutes celles de la rive gauche, à l’exception du Palatin et du Cœlius; mais, dès à présent, il est clair qu’il ne pouvait y avoir aucune parité entre une nation assez considérable cl une ville très-petite.

En présence de celte inégalité entre la nation Sabine cl l'établissement du Palatin, entre l’espace occupé par les Sabins dans Rome et la colline isolée de

SIITE l>F. Il OMI’ LUS.

Romulus, on lit avec quelque surprise dans Servius1 que le roi des Sabins fut admis au partage de la ville, que les Sabins obtinrent le droit de cité’, mais sans droit de suffrage. C’est ainsi que les choses sont présentées par les historiens anciens et modernes de Home. I,a vérité est que les Sabins laissèrent aux Romains leur taupinière du Palatin, où ils ne mirent pas le pied.

Les Sabins conservèrent le Capitole, qu'ils occupaient depuis le commencement5, où Tatius habita la citadelle Tarpéienne ‘.

Romulus demeura retranché sur le Palatin; à michemin entre les deux villes, le traité fut juré par les deux chefs. Là ils immolèrent une truie 5. Le sacrifice fut offert sur la voie Sacrée. La tradition avait conservé le souvenir de ce lieu que nous pouvons reconnaître encore*, et où, au temps de Servius, s’éle-

' Serv., Æn., vin, 635.

1 IM , vu, 709.

5 lien. d'Ilal., n, 50. C’est ce que veut dire Tacite [Ann., in, 24) fiai' celle assertion d ailleurs inexacte que Tatius ajouta le Capitole à la ville. Tatius n ajouta pas le Capitole, il le contenu

4 Plutarque Homal., 20) dit que ce fut au Comilium.

* Yirg., Æn., vin, G4I. I,o porc et la truie figurent à Rome dans de plus anciens récits et dans les plus anciens sacrifices. Le poi-c est l'animal domestique des temps primitifs, il peut vivre dans les forêts avant l'époque du défrichement qui amène les pâturages, durant l'âge plus reculé où l'homme lui-méme se nourrit île glands.

0 En nous plaçant sur la voie Sacrée h une égale distance entre

voient deux statues, celle de Homulus du côté du Palatin, et du côté du Capitole celle de Tatius1.

I.es Sabins se hâtèrent de couper la forêt qui, couvrant la pente orientale du mont Capitolin*, descendait jusqu'à la plaine. Celte forêt était celle de l'Asile; ils ne se souciaient pas que l’Asile restât ouvert à tous les gens sans aveu qui viendraient grossir la population suspecte du Palatin.

Demeurés en possession du champ de bataille, les Sabins, après avoir en partie desséché et comblé le marais qui s'étendait au pied du Capitole, établirent là un marché; car il ne faut pas oublier que, dans l'origine. Forum ne voulait pas dire autre chose*. Le Forum devint plus tard le lieu des délibérations plébéiennes; mais les boutiques y restèrent longtemps : on le voit par l'histoire de Virginie. Le Forum fut donc dans l'origine le marché des Sabins. Les Romains y venaient du Palatin pour acheter. C'était, je crois, la seule communication des deux peuples. Au pied du Capitole était le lieu où les Sabins s'assemblaient, et

l'arc île Titus qui marque Centrée de la ville du Palatin et l'are de Septitne Sévère qui indique à peu prés le lieu où se terminait la voie Sacrée du côté du Capitole.

1 On disait que de là venait le nom de la voie Sacrée. (Fest., p. 2D0.

* Dcn. d'Ilal., n, 50.

1 Les villages ou les villes qui s'appelèrent Forum Ap/jii, Forum lulii, etc., reçurent cette dénomination parce qu’il y existait des marelles.

SUITE DE ROMUMJS.

qui, pour celle raison, reçut le nom de Comitium

Le Comilium fui, en effet, le-licu où s'assemblèrent pur curies les patriciens.

Jusqu'au temps des Gracqucs, ce fut au Comitium que s’adressèrent toujours les orateurs parlant de la tribune qui en était voisine.

Le Comilium fut le théâtre de presque toutes les délibérations qu’on place d'ordinaire au Forum. Le Fo rum n’était que le marché dans lequel les plébéiens venaient assister aux débats, comme chez nous le peuple assiste aux jugements des tribunaux.

Je doute que les Romains aient été admis dans le Comitium. Romulus a pu rassembler 5 son de trompe, dans un pré du Palatin, les anciens du lieu, ces sénateurs couverts de peau de mouton dont parle Properce *, et dont le costume est encore celui des pâtres romains de nos jours. Mais j'ai peine à croire que les chefs des clans sabins, qui, comme nous le savons des Claudius, avaient plusieurs milliers de clients, aient admis à leurs conseils les gens de toute sorte qui s’étaient emparés du Palatin, dont la plupart ne

* Ce mol, qui vient do cum, et ire, n indique nullement, comme le vont Niebhur, un lieu de réunion pour les Romains et les Sabins, mais simplement un lieu d'assemblée. L’emplacement du Comitium, surlequel on a beaucoup disputé, a été pour la première fois déterminé dune manière, selon moi. incontestable par M. Dyer, dans son excellent article Roua du IHclionary of greek and roman Geotjraphy, edited by W. Smith, t. II. p. 775, 777.

* Prop. El., v (iy), 1, 12-14.

1,'IIISTOIR F. ROM AINE A R 0 M F

"-.fl

savaient pas le nom de leu père, et dont plusieurs avaient fait ce métier que .luvénai n'osait pas nom- . mer'.

Aul paslor fuit, aut illud quoil dicere nolo.

(Juv.. Sal. vin.) *

Je ne crois pas à un gouvernement commun des deux peuples unis sous les deux rois, gouvernement dont on ne voit nulle trace dans l’histoire, que ne comportaient point l’inégalité des deux villes ni l’état relatif des deux populations, car tout l’ensemble des faits cl la vraisemblance démontrent qu’elles maintinrent au moins quelque temps leurs territoires séparés, et que les Romains n’étaient point vis-à-vis des Sabins sur un pied d’égalité1.

Si les deux chefs voisins avaient à s’entendre sur quelque intérêt commun, sur quelque incident qui touchait également les sujets de l’un et les sujets de l'autre, ils se réunissaient sur une platedorme située au pied du Capitole, au-dessus du Comilium, et qu’on appelait le Vulcanal, à cause d’un autel de Yulcain ’. Il est à remarquer que, dans ce lieu intermédiaire où l’on croyait que les chefs des deux peuples ennemis avaient

1 Voy. plus loin, chap. «ui.

4 Cet autel, consacré à une divinité du feu, connue Yesta, était probablement un ancien autel giélasgc. Ce qui le confirme, c’est qu’on y offrait des laissons à Yulcain au lieu d’âmes humaines Fest., p. 258|, souvenir de l’abolition des sacrifices humaines, qui élait un souvenir de l’époque pélaspiquo.

SUITE UE ROMULUS

ÜSt

parfois délibéré eu commun, on construisit plus lard le temple de la Concorde, dont remplacement est encore visible; on peut y observer le Caducée, signe de paix; on y plaça la Gra'costasis', dans laquelle le sénat recevait les ambassadeurs étrangers, comme le roi sabin y avait reçu, disait-on, le chef latin, qui était pour lui un étranger.

Pline* attribue à Romulus la fondation du Yulcanal; probablement plus ancien que lui, et qui était sur le territoire sabin.

On sait, hélas! très-peu ce qu'a fait Romulus; mais on pourrait écrire un assez long chapitre de ce qu'on lui a prêté, d qu’il n’a point fait, parce qu’il n'a pu le faire. Il n’a point organisé une cité modèle avec une hiérarchie savante, classant ses sujets en patriciens et en plébéiens. — On ne fait point des patriciens. — Romulus ne créa point les trois tribus dont l'une, les Tities, était s3bine; car il ne régna point sur les Sabins. La pompe des licteurs, dont l’origine est étrusque, n’a pu être introduite dans un temps où l'on portait, en guise d’étendard, une botte de foin.

Montesquieu a dit : « Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses commencements, l’idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd’hui, è moins que ce ne soit celles de la Crimée, faites pour

1 Plin., Hitt. uat., ixxm, 0, 5. Qnæ lune supra comitium oral. * M.. il» ii/., xvi, 80.

renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne1. »

Hans celle phrase, qui me revenait toujours en mémoire quand je voyais entrer à Rome ces gigantesques charrettes de foin que précède souvent un paysan à cheval armé d’une lance, assez semblable à un Tartare de Crimée, dans celte phrase de Montesquieu il y a plus de sentiment historique de l’ancienne Rome que dans tout Rollin.

En général, ceux qui ont parlé de Romulus semblent n’avoir pas vu le Palatin, petite colline isolée, dont le possesseur ne pouvait faire la loi à la nation qui était maîtresse des autres collines, c’est-à-dire d’un espace vingt fois plus considérable, et avoir oublié qu’au temps de Romulus, sur ce Palatin, était une sorte de repaire plutôt qu’une ville véritable.

Pour moi, qui ai beaucoup considéré le Palatin et me suis toujours plus pénétré du sentiment de son exiguïté et de son isolement; pour moi, qui pense que les deux villes, celle du Palatin sous Romulus et la cité sabine sous Tatius, sont restées distinctes et même ennemies, je m'étonne moins que celle association, qu'on présente comme un modèle de bonne harmonie, ait fini par la mort violente de Tatius, à laquelle il est difficile de croire que Romulus soit demeuré étranger.

* Considérations sur le s causes de la grandeur el de la . décadence des Romains, chnp. i.

SUITE DE ROM l' MJ S

Voici ce que racontait la tradition, cette fois trèsvraisemblable 1 :

Des amis de Tatius, c'est-à-dire quelques chefs sabins, allèrent brigandcr chez les Laurentins, dans les environs de Lavinium, en pays latin. Romulus, qui était Latin, poussé par un sentiment où, j'imagine, l'équité n’entrait pas seule, s’empressa de prendre le parti des Laurentins. Tatius en fut irrité, et des Sabins, sans doute par son ordre, suivirent les députés qui étaient venus se plaindre à Romulus et les tuèrent pendant leur sommeil. Romulus, s’irritant à son tour, livra les coupables aux Laurentins. Tatius lit enlever les Sabins qu’on emmenait prisonniers. On voit que, malgré la bonne harmonie dont parlent les historiens, à la première occasion les deux rois se trouvaient d’un parti contraire. Légende ou histoire, ces faits peignent bien l’antipathie des deux peuples que Romulus et Tatius représentent.

Enfin Tatius seul, selon les uns, et, selon les autres, avec Romulus, se rend à Lavinium pour offrir un sacrifice. Il y est assassiné avec des couteaux de cuisine et des broches. Ce dernier trait pourrait être une invention romaine et populaire pour jeter du ridicule sur la mort du chef ennemi.

Je ne suis pas bien sûr que le roi sabin soit allé offrir un sacrifice à Lavinium, qui fut, avant Albe, le centre religieux et politique de la confédération latine;

1 Den. d'ilul , a, 51-2.

33* L'IltSTOlKE ROMAINE A ROME,

mais, précisémcnl à cause de cela, je ne m'étonne pas que la légende ait fait figurer le nom de Lavinium dans le récit de la mort de Tatius. Ces différends des deux rois, cette mort à laquelle Romulus est mêlé, celle mort ridicule du roi sabm au cœur du pays latin, me semblent conserver la trace de l'inimitié sourde, mais ardente, de la Rome latine contre la Rome Sabine, qui la dominait et l'opprimait.

La fin mystérieuse de Romulus pourrait bien avoir été originairement dans la tradition une revanche prise par les Sabins de la mort de Tatius.

Il y a deux versions de la mort de Romulus, l’une naturelle et l’autre merveilleuse.

D’après la première, il aurait été assassiné.

D’après l'autre, il aurait disparu dans une miraculeuse tempête qui aurait répandu en plein jour de subites ténèbres.

La mort violente est placée dans deux endroits.

Selon les uns, il aurait été tué près de l’autel de Vulcain, à l'extrémité nord-est du Forum, au pied du Capitole, sur celte plate-forme sacrée qu'on appelait le Vulcanal.

Selon d’autres, et c’est le récit qui a été le plus répété, il aurait péri, pendant une revue, au bord du marais de la Chèvre.

Dans le premier cas, des patriciens ont tué Romulus; ils l'ont tué dans le Vulcanal, au-dessus du Coinitium, lieu d'asseinblée des Sabins.

SUITE UE ROM U LUS

Si, comme loul poule à le supposer, les hommes du Palatin ne furent point admis dans le Comitium sabin, ce sont des patriciens sabins qui ont lue Itomulus; si même on croyait au sénat mi-parti de Sabins et de Romains institués par Romulus, il faudrait se souvenir qu’il y avait dans ce sénat cent Sabins.

R'après une autre version de la légende. Romulus avait été mis à mort près du marais de la Chèvre.

be marais de la Chèvre, en quelque lieu qu’il fût, était, comme le Vulcanal, sur le territoire sabin. Plutarque dit positivement que Romulus était sorti de la ville pour s'y rendre.

Je suis porté, par ces indications topographiques, à déclarer que, suivant la légende primitive, soit sur le Vulcanal, soit au bord du marais de la Chèvre, Romulus a été mis à mort par les Sabins, qui ont vengé Tatius. On peut le conclure du vieux récit qui présentait ainsi cette mort, véritable ou non.

Ce récit avait du moins le mérite d'être fort vraisemblable.

Tatius avait péri à la suite de démêlés qui semblent trahir l'irritation réciproque et bien naturelle des deux populations, dans des circonstances qui devaient inspirer certains soupçons contre Romulus.

Romulus aurait-il voulu protiter du moment où les Sabins n'avaient pas de chef pour changer la relation des deux peuples, pour donner au sien l’ascendant ou

350 I.'IUSTOlRE ROMAINE A ROME,

au moins l égalité, soit par une négociation, soit par les armes?

Tlomulus serait-il venu sur le Yulcanal demander des conditions meilleures pour son peuple?

Ce devait être un diplomate un peu rude que le pâtre du Palatin devenu roi, et les anciens de la nation Sabine n'étaient peut-être pas très-patients. En présence de celui qu’ils accusaient d’avoir été la cause de la mort de leur roi, irrités de ses propositions et de son langage, ils se seraient jetés sur lui et l’auraient égorgé.

On comprendrait ainsi ce trait de la tradition rapportée par Denys d’Ilalicarnasse *, qu'ils s’étaient précipités sur Romulus, l’avaient mis en morceaux, et que chacun avait emporté un de ces morceaux. Il y a dans ce détail horrible une férocité qui n’appartient qu’à une haine de race.

Ou bien Romulus étant sorti de la ville et étant venu ranger son monde au pied du Quirinal, car c’est là que que l’on peut avec quelque probabilité placer le marais de la Chèvre *, par un jour sombre et

1 Dans Plutarque, le lieu du meurtre est appelé Yulcanal. (Kohol.. 27.) Par Yalère Maxime (v, 5, 1\ la Curie. Ce mot ne peut vouloir dire ici que le lieu où le Sénal délibérait : la Curie ne fut bâtie très-près, il est vrai, du Yulcanal que sous Tulltis llostilius.

* Ce lieu est redevenu marécageux au moyen ôge et 1 est d* meure plus tard, jusqu à ce qu’on ait remplacé par des égouts modernes les égouts des Tarquins. Une inscription fixée au mur de l’église de Saint- Quirico et indiquant la présence «les eaux, le nom d' Arc des Bourbiers

S L' I T li I)K It OJIl' 1.1 S.

orageux comme on en voit quelquefois à Home cacher tout à coup presque entièrement la lumière, ce qui était propice à une surprise, les Sabins seraient-ils descendus de leur colline pour prévenir celte surprise, et y aurait-il eu un engagement après lequel llomulus ne se serait plus retrouvé?

Mais le coup fait, il ne fallait pas pousser à bout ces hommes peu nombreux, il est vrai, mais très-résolus, du Palatin, .et le récit de l'apothéose de Romulus vint fort à propos pour calmer leur irritation en llallant leur vanité. L'instrument et, si j'osais le dire, le compère de l'apothéose, fut un homme d’Albe, nommé Julius Proculus1, qui affirma avoir vu Romulus lui apparaître sur le Quirinal* et l'avoir entendu déclarer qu’il était au rang des dieux.

Le choix du Quirinal pour y placer l’apparition de Romulus est favorable à la supposition d’après laquelle c’est une partie du Vélabre, composé, comme le récit du combat l'a prouvé, de flaques d'eau séparées, qui portait le nom de Murais de la Chèvre, car le Vélabre s’étendait jusqu’au pied du Quirinal.

(Arco dei PaitUtni), que porte encore rentrée du Forum d’Auguste, montrent combien facilement les eaux s'accumulent dans cette répion.

1 Les Sabius passaient pour n’avoir été établis à Home qu’après la destruction de cette ville par T. Iloslilius; mais un Albain pouvait être venu s’y établir dès le temps de Homulus, lui-même originaire d’Albe.

* Cic., De Itep., u, 10.

33S L'IIISTOIUE ROMAINE A ROME.

Celte dénoniinalion de marais de la Chèvre conviendrait à une flaque d’eau placée au pied d’une colline, car cela rendrait naturelle la présence en ce lieu de la chèvre qui, pour une raison quelconque, avait donné son nom au marais. Les chèvres se plaisent sur les hauteurs1, et le nom populaire de la roche Tarpéicnne est encore aujourd'hui le mont des Chèvres, Monte-Cajyrino1.

Les Sabins s’empressèrent d'admettre cette glorification de Romulus, dont ils étaient débarrassés et qu'ils voulaient bien dans le ciel, pourvu qu'il ne fût plus sur la terre. Leur roi Tatius éleva un autel au nouveau dieu Quirinus5.

l’our achever de désarmer la colère des Romains, les Sahins identifièrent le héros latin avec leur dieu éponyme et national, Quirinus. La version de la légende, inspirée par celte transaction, supprima soigneusement toute trace d'un meurtre qui avait servi, mais dont la mémoire eût pu être dangereuse. 11 n’en est resté aucune : tout a été idéalisé, tout a été pré-

* Plutarque dit (RomuJ., 27) le marais de la Chèvre ou de la Che- - Vrcltc* La femelle d’un chevreuil avait pu être tuée là, en sortant du bois Argilctum pour venir boire dans le petit Yélabro.

* On .plan* en général le marais de la Clièvrc dans le Champ de Mars, mais c’est faire aller Romulus bien loin du Palatin à travers le territoire sahin, et on ne voit pas par quel motif. Il est naturel d’ailleurs de chercher remplacement d’un maruis dans la région du Yélabrc.

s Yar.( De /. lat., v, 74

SUITE DE ROMULUS

senlé comme un hommage rendu à Romulus Mais c'était un hommage qui l’effaçait en tant que chef hostile d'une population disposée à se révolter. De môme que les Romains après la guerre ont reçu le nom de Quintes (Sabins), Romulus après sa mort s’est appelé (juirinus, le dieu sabin, et on lui a élevé un temple sur le mont Sabin, le Quirinal. Les Sabins n'ont-ils pas de celte sorte absorbé et comme confisqué la mémoire de Romulus?

Lu effet, il y a eu h Rome un temple de Quirinus; il n’y a jamais eu de temple de Romulus'.

1 Cependant la rancune Sabine semble percer dans la tradition d’un Romulus, roi impie d'Albc, roi latin, qui avait été foudroyé.

1 L Ædes Bomuli sur le Palatin n’était pas un temple, mais la ea- •bane de Romulus. Quant au temple de Romulus et de Rénius, dont on croit reconnaître un reste dans la partie inférieure de l'église de Saint-Cosme et Saint-Damien prés du Forum (N n>by, Boni mil., n, 7 10-711 ), il n'a jamais existé. les passages des écrivains des bas temps et que cite Nibby, où l'on trouve templum Bomuli ou templum Bomi, ne se rapportent ni à un temple de Romulus ni à un temple de Rémus. Bami a été écrit par erreur pour Bornai (Prellcr, Die Itegioiien der Sladl rom., p. 7), et Bomuli par une confusion née de la première. Il ne s'agit d’autre chose que du temple de Vénus et de Rome nommé souvent temple de Borne et conslruif au-dessus de la voie Sacrée, là où est indiqué le prétendu temple (Becker, llandb., t, 238) appelé tour à tour de Romulus et de Uémus, et que l’on a sans raison supposé avoir été dédié aux deux frères. Ce fut sans doute par suite de cette attribution erronée que l’on consacra à deux martyrs frères aussi l'église élevée au lieu où l’on croyait que le temple avait existé. Cette erreur a pu être confirmée par les médailles qui représentent un temple de BomuUu, temple rond comme l’était celui sur lequel on a bâti l é-

3 lo

Mais le vrai dénoùincnt, ou du moins le plus vraisemblable, Romulus lue dans une surprise et ceux qui l'accompagnaient fuyant en désordre après l'événement,- voilà ce qui s’était transmis dans le rite bizarre d’une fête populaire que l’on célébrait aux nones caprotines le jour anniversaire de celui où l’on croyait que Romulus- avait péri.

Cette fête s'appelait la Fuite du Peuple. On se rendait près du marais de la Chèvre pour y sacrifier, et en s’y rendant on s’appelait par les prénoms les plus usités chez les Romains, criant Marcus! Caius! comme nous dirions .lean! Pierre! imitant, dit Plutarque1, la fuite qui eut lieu alors et les cris de gens qui s’appellent les uns les autres avec crainte et en désordre. C est ce que nous nommons une panique, et ce qu’à Rome on nomme une cagnara, genre de tumulte qui, dans les fêtes publiques, n’y est pas rare.

.le le demande, ce souvenir populaire d’une fuite soudaine, d’une confusion pleine d’épouvante, n’élaitce pas le souvenir de la déroule de ceux qui accompagnaient Romulus lorsqu'il disparut dans un jour sombre auprès du marais de la Chèvre 7 Ceci n’était point officiel, point sabin : c’était la mémoire vivante dans le peuple d'un désastre tout romain. Peu importent les origines plus ou moins absurdes qu’on donna à la

^rlise de Sainl-Cosinc et de Saint -Damien ; mais le temple figuré sur ces médailles est celui de Romulus, fils de Mnxcnce.

* Plut., Homul., 29.

SUITE DE H ON l' LU S.

Fuite du Peuple quand vint une époque où on n'en comprenait plus le sens*. Le nom de celte l'éle, le jour et le lieu où on la célébrait, qui étaient l’un et l'autre relui de la mort de Romulus, ne permettent pas d'y voir autre chose qu’une allusion à cette mort et au tumulte qui la suivit.

Romulus ayant disparu miraculeusement ou naturellement, il ne faut pas chercher son tombeau à Rome, bien qu'on l’y montrât cependant déjà du temps d'Auguste dans le milieu du Comitium*, et qu'au moyen âge on ait donné ce nom au hasard, comme on les donnait tous alors, à un grand tombeau romain près du château Saint-Ange, dans le Transtevère, qui était pays étrusque au temps de Romulus, et où, par conséquent, dans aucun cas, sou lomhcau n'a jamais pu se trouver.

Comme l'antiquité avait ses légendes, elle avait scs reliques.

* On peut les aller chercher dans Plutarque à la lin de la vie de Romulus. Dans l'une d’elles ligure un figuier sauvage (Caprificus amené là par le nom des noues caprotines. Les traditions dont l’origine est postérieure à l’événement auquel elles se rapportent, et par conséquent entièrement fausse, naissent souvent d’un calembour.

s On disait aussi que c’était le tombeau du berger Faustulus, celui qui recueillit les cillants exposés. Là était un lion en pierre. (Den. d’Ilal., i, 87.) Le lion ne peut appartenir à la tradition latine et doit se rapporter à quelque tradition pélasge. Le lion en Grèce se plaçait sur les tombeaux des guerriers. (Pans., ix, 40, 5.) Peut-être avait existé en cet endroit le tombeau de quelque héros pélasge, celui de

On conservai! le bâton augurai avec lequel ltoinulus avait dessiné sur le ciel, suivant le rite étrusque, l'espace où s’était manifesté le grand auspicc des douze vautours dans lesquels Rome crut voir la promesse des douze siècles qu’en elîel le destin devait lui accorder. Tous les augures se servirent par la suite de ce bâton sacré, qui fut trouvé intact après l'incendie du monument dans lequel il était conservé miracle païen dont l’équivalent pourrait se rencontrer dans plus d'une légende de la Rome chrétienne. On montrait le cornouiller né du bois de la lance que Romulus, avec la vigueur surhumaine d’un demi-dieu, avait jetée de l'Aventin sur le Palatin, où elle s'était enfoncée dans la terre cl avait produit un grand arbre.

On montrait sur le Palatin le berceau et la cabane de Romulus. Plutarque1 a vu ce berceau, le Santo- Presepio des anciens Romains, qui était attaché avec des liens d'airain, et sur lequel on avait tracé des caractères mystérieux. La cabane était sur le Palatin, à l’angle nord-ouest de la Rome carrée3.

Romulus (*1011 indiqué par une pierre noire egalement dans le Comi- (ium (Fest , p. 177.)

' Cic., De div., i, 17.

- Itoir.ul . 7.

1 De là un chemin creux, tournant à gauche, conduisait au grand Cirque passant au-dessous du bel escarpement (K nie acté) qui allait rejoindre l'angle occidental du l’alatin d'où un escalier descendait directement au Cirque. On sc représente très-clairement celte dispo-

SUITE DE ROMULUS

C’était une cabane à un seul étage, en planches et couverte de roseaux l, que l'on reconstruisait pieusement chaque fois qu'un incendie la détruisait; car elle brûla à diverses reprises, ce que la nature des matériaux dont elle était formée fait croire facilement.

J’ai vu dans les environs de Rome un cabaret rustique dont la toiture était exactement pareille à celle de la cabane de Romiilus.

Des urnes funéraires très-anciennes !, trouvées près du mont Albain, et qu’on voit au musée étrusque du Vatican, mettent sous nos yeux ce qu'étaient ces habitations primitives du Latium, dont la cabane de Romulus conserva le type. Leur aspect fait sentir vivc-

sition îles lieux eu combinant un passage de Denvs d’Halicarnasse 'i, 79), et un passage de Plutarque [liomiil., 20). La position précise de la rabane de Romulus, qui était prés du Germale (Varr., De I. lat., v, 54), détermine celle de cette éminence qui n'existe plus, mais qui existait encore à la fin de la république ; elle faisait saillie sur la face nord-ouest du Palatin; nous la retrouverons un jour dans l’histoire de Cicéron.

* Ov., Fait., ni, 184; Virg., vin, 651. Elle durait encore au temps de Vitruve, qui dit l'avoir vue. (Vitr., n, I.) Ovide et Virgile ont donc pu la décrire d'après nature.

* Pas tout à fait aussi anciennes cependant que l'ont pensé ceux qui supposaient ces antiquités antérieures aux volcans, qui ont précédé l'apparition de l’homme sur la terre. On les avait trouvées audessous d'une couche de lave, et l'on ne s'était point aperçu que la tombe qui les renfermait avait été creusée plus bas, sur le bord d'une route que l'on n'avait pas découverte; il avait été facile d'ouvrir le flanc de la montagne au-dessous de la lave sans avoir à la percer par en haut. Je dois ce renseignement topographique, ainsi que plusieurs autres plus importants, à M. Rasa.

r,ti (.'HISTOIRE ROMAINE A ROME,

meut :i quel point la Home de Rnmulus était modeste et combien l'historien, pour être vrai, doit écarter de semblables commencements beaucoup d’idées qu'on y a souvent mêlées.

La maison de Romulus, entièrement semblable à une cabane île berger dans la campagne romaine, avertit que la Home du Palatin était une ville de pâtres cl rien de plus.

Tout cela est bien différent de Homulus, sage législateur et savant organisateur d'une cité, tel que l'ont présenté les anciens eux-mêmes et, dans les temps modernes, des historiens qui n'avaient pas le sentiment des temps primitifs; tels qu'on peut les retrouver dans la vieille légende romaine, étudiée en présence du Palatin.

De nos jours seulement, on a bien compris ce qu'était la légende; on a vu qu'il y avait là un fond de vérité transmise et altérée que l'historien ne devait ni accepter entièrement ni rejeter tout à fait. La légende est comme un manuscrit très-corrompu, une sorte de palimpseste ; on a récrit sur ce texte primitif. Il ne faut pas mépriser le manuscrit, mais tâcher de déchiffrer, sous les lignes récrites, le texte à demi raturé.

Cela ne peut se faire que par une sorte de divination toujours incertaine, mais qui ne trompe pas toujours, cl, comme l’a dit un écrivain spirituel, M. de Honslctlcn :

SI' JTE UE no MU U1S

« Il y a dans les aperçus nombreux de l’histoire de ces temps-là une harmonie de faits qui nous permet déjuger par le tact là où les preuves rigoureuses nous manquent. L'histoire très-ancienne, il faut la voir à distance, comme les dessins en mosaïque, qui, vus de près, disparaissent entièrement. »

C'est ce que j'ai cherché à faire. J'ai tâché de démêler dans l'histoire de Romulus ce qui appartenait à l'ancienne légende, et qui, par conséquent, devait être d’accord avec les mœurs d une époque pastorale et avec l étal antique des lieux. Au fond de celle légende est la poésie primitive, cette poésie qui a toujours sa vérité.

J'ai tâché d'en dégager l'histoire; j'ai tâché surtout de la dégager elle-même des fables postérieures, où il n'v a point d’histoire.

Avant d'aller plus loin, il me prend envie d’essayer de restituer un lambeau de celte antique poésie populaire qu'on sent palpiter sous les récits de Tite Livc et de Renys d llalicarnasse, et qui les anime à leur insu. M'inspirant au spectacle des lieux, non tels qu'ils sont aujourd'hui, mais tels qu'ils étaient au temps du cpmbat de Romulus et de Tatius, et que divers témoignages nous les ont rendus, j'ai osé refaire le vieux chant sabin où ce combat était raconté et dont plusieurs traits me semblent avoir évidemment passé à travers les récits traditionnels de ce chant, dans la narration que les historiens du siècle d.’Auguslc ont empruntée à leurs devanciers.

ôto

CHANT Di: VÊLAERK.

I.’cau <ln Vélabre dorl sous les joncs cl baigne le pied des saules.

L’eau du Vélabre ici noire, là blanche, blanche où la source de Janus, la source sacrée, la blanchit.

La vieille forêt descend des cimes escarpées jusque vers les eaux, ici noires, là blanches, du Vélabre.

Deux collines sont en présence; elles se querellent et se menacent.

L une est le mont antique de Saturne, du paisible Saturne; elle est habitée par le peuple belliqueux de la lance.

L’autre porte la ville nouvelle du Palatin, la ville des pâtres et des brigands,

La ville des loups rapaces, où règne le chel, fds de la louve, le chef qui a tué son frère.

J'ai vu l’antre où la louve les a nourris tous deux, non pas de lait, mais de sang.

Ces loups rapaces, ces fds de la louve qu’elle a nourris de sang, ils nous ont enlevé nos brebis blanches.

. Ils ont emporté dans leur tanière nos tilles et nos femmes; mais nous sommes venus pour les reprendre avec la lance.

SUITE DE ROXULUS.

En voyant la lance brillante, la lance sainte, le loup a grincé des dents.

Le loup est sorti de son repaire; il a voulu mordre la lance sacrée.

Les hommes du Palatin ont voulu reprendre la forteresse que nous avait livrée la belle Tarpéia.

La belle et la rusée, elle voulait tromper les Sabins, les simples et rudes enfants de la montagne.

(Jue nous demandes-tu, belle tille, belle Tarpéia, pour nous livrer la citadelle que ton père défend?

Elle a souri, elle a regarde de coté, elle a vu l'or de nos bracelets que nous portons au bras gauche.

Car nous avons de l’or, nous sommes riches; nous ne sommes pas comme cos misérables fugitifs de Koma.

Nous avons de l'or; nos voisins, les hommes de la mer, les Tyrrhéniens, en ont beaucoup, et nous le leur prenons.

Elle a vu aussi, la belle Tarpéia, nos boucliers que nous portons de même au bras gauche.

Et elle a dit : « Donnez-moi ce que vous portez au bras gauche, et je vous ouvrirai la citadelle que mou père défend. »

Voulait-elle nos bracelets d’or? .

Voulait-elle nos boucliers d’airain?

Nos bracelets d'or pour s’en parer, nos boucliers d’airain pour désarmer nos bras et nous livrer à son peuple?

:.ts

Le chef nous a dit : a Déniez devant elle, et jctez-lu en passant ce qu'elle vous a demandé. »

Et le premier, il a jeté sur elle de toulc sa force son bouclier d'airain, et il lui a brisé une épaule.

Nous avons compris, nous avons ri, et tous, l'un après l'autre, nous avons jeté à la fille de la trahison nos boucliers d'airain.

Et nous avons fracassé son beau corps, et nous avons fait crier scs os.

Et nous l'avons écrasée avec nos boucliers, comme à coup de pierre on écrase un serpent.

* Les hommes de ltoma l’ont maudite, cl ils l'ont pleurée; car ils ne savent pas qui elle a voulu trahir. •

Mais qu'importe? Les Sabins sont un peuple ami de l'équité, et que la trahison soit contre ou pour eux, ils la punissent.

Puis nous avons défendu la citadelle, non par une ruse de femme, mais avec nos bonnes lances.

Car nous sommes les Quiritcs, le peuple terrible de la lance.

Les Romains voulaient gravir le mont de Saturne cl reprendre la citadelle.

Ils venaient à travers le marécage de la plaine, à travers les gorges de la colline, à travers la forêt de l'Asile, se glissant d’arbre en arbre comme des loups.

Non, non, enfants de la louve, vous ne reprendrez pas la citadelle que les Sabins vous ont prise.

Et voilà qu’ils sont culbutés, précipités; ils roulent

SI I TE DE ROHULUS

dans le Vélabrc, ils y enfoncent ; nous les étouffons dans la boue.

L'eau du Vélabrc est ici blanche, là rouge : blanche où la source de Janus, la source sacrée, la blanchit; rouge là où les Romains ont voulu passer.

Oh! voyez-les rouler, ces hommes de la Rome carrée, ces pâtres grossiers du Palatin , ces brigands de l'Asile.

Voyez-les rouler dans la fange du Vélabrc, comme s’y roulent les porcs de leur troupeau.

C’est de la fange du Vélabrc qu'est sorti votre roi, et dans la fange nous allons le replonger.

Mais vous fuyez, et il fuit avec vous : une grosse pierre, lancée par le bras vigoureux d’un fils de la lance, l’a frappé au front; il s’enfuit, il arrive à la porte de sa ville, il s'arrête et respire enfin.

Il voudrait, avec ses fuyards, rentrer dans sa ville; mais ceux qu'il a laissés à la garde des murailles,

.Mais les vieillards et les enfants, mais les femmes, les femmes sabines qu'ils nous ont prises,

Elles-mômes du haut des murs crient aux fuyards : « Honte! honte! honte! trois fois honte! »

« Retournez, retournez à la mêlée, au combat : retournez à l’ennemi. »

Ht les vieillards, les enfants, les femmes, lancent contre eux des pierres d’en haut, et 1a mêlée recommence.

C’est alors qu'est arrivée la fameuse aventure du vaillant Curlius cl de son bon cheval.

îiO L’HISTOIRE ROMAINE A ROME.

Écoutez.

I.c vaillant Curlius, le Sabin, a été blessé; son sang coule, il s’affaiblit; il ne veut pas tomber dans les mains de l’ennemi; blessé et sanglant, il veut regagner notre camp sur le mont de Saturne.

Il se retourne souvent pour regarder l'ennemi.

•Chaque fois que Curlius regarde les ennemis, les ennemis ont peur de Curlius.

Mais, quand il ne les regarde plus, ils se rassurent et le poursuivent.

Ils s'excitent les uns les autres en disant : « Il est bless, il perd son sang; nous le tuerons ou nous le prendrons. »

Curtius les entend, mais il n’en a nul souci.

« Loups sans dents, dit-il, vous ne me tuerez pas, vous ne me prendrez pas. »

Son cheval boite; mais il est plein d’ardeur, et il hennit de rage contre les Romains.

Arrivé au bord du marais, il s’arrête cl ne hennit plus; il regarde l’eau, il la flaire, il avance un pied dans la vase, il le relire.

L’eau est profonde et le bord est fangeux. Curtius veut pousser son cheval dans le marais; mais le cheval reste immobile.

Curlius se penche sur son cheval, il le flatte; le cheval flaire l’eau du marais, avance un pied, puis le retire et reste immobile.

Curtius, furieux, enfonce ses deux éperons dans les

SUITE DE nOSULUS.

bit

flancs du cheval; le cheval se cabre, il va rouler avec lui dans le marais.

Les Romains s'arrêtent et disent : « Nous ne craindrons plus le vaillant Curtius : voilà que lui et son cheval sont allés rouler dans le marais. »

Du haut du mont de Saturne on se dit : « Curtius va-t-il périr dans le marais ou échappera-t-il encore une fois, lui qui échappe à tous les dangers?»

Les deux armées regardent Curtius. Chacun se demande : « Périra-t-il ou sera-t-il sauvé? »

Il songe à faire le tour du marais, à gagner le sentier par où l'on monte à la porte de Saturne, le sentier escarpé des Chèvres.

Mais l'eau lui barre le passage. L'ennemi croit le tenir. « Tu es pris! lui crie-t-on de tous cétés, tu es pris! »

Mais le brave Curtius s’obstine à pousser son cheval dans le marais.

Le cheval recule en baissant la tète; Curtius le blesse de sa lance et fait couler son sang.

Le cheval, furieux, se précipite dans la fange; il s’y débat en poussant de terribles hennissements.

Curtius le blesse de sa lance toujours plus profondément. Le cheval fait d incroyables efforts en piétinant au milieu de la vase parmi les roseaux.

Enfin il enfonce dans la vase et tombe sur le côté; mais Curtius a dégagé sa jambe pendant qu’il tombait; il est debout sur le flanc du cheval, et

de là il s’élance à terre, cl le marais est franchi.

Le bon cheval a péri, mais le fort Sabin est sauvé; il esl au milieu de scs amis, et celte eau s'appellera le lac de Curtius.

L’eau du Vélabre dort sous les joncs el baigne le pied des saules.

L'eau du Vélabre là blanche, ici rouge : blanche où la source de Janus, la source sacrée, la blanchit; rouge là où les Romains ont voulu passer.

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