S U MA PO MPI MUS
Asc endant définit il' des Sabins. — Culte et temple de Vosta. — La porte Stercoraria. — Cloître des Vestales, et demeure de N lima. — Caractère guerrier des cultes institués par Nuina. — Les Salions, les Féciaux, la colonne de la guerre et le temple de Janus. — Le temple de la Bonne foi. — Le roman d’Ègéric, fontaine d'Égéne à Borne, grotte d’Êgérie près du lac de Némi. — Influence de t’Ètrurie sur Rome, par l'intermédiaire des Sabins. — Divinités étrusques apportées à Rome par les Sabins et importation par eux des arts étrusques à Rome. — Sépulture de Nunia.
L'inimitié do Tatius et de Komulus, mal déguisée par les historiens, ou, ce qui est la même chose, l’hostilité de la ville sabine et de la ville romaine, ne parait plus après que Tatius el Romulus en ont élé successivement victimes. Vient alors un seul roi, Numa, qui gouverne paisiblement les deux cités; ce roi est Sabin. On peut donc considérer l avéncinent de Numa comme le triomphe de l’ascendant des Sabins. Ils le garderont jusqu'à ce qu'il leur soit enlevé par les Etrusques; car il n'y aura plus de roi romain à Home.
C’est la domination incontestée du chef sabin sur les deux peuples qu’exprime le caractère paisible attribué au règne de Numa.
Comment cette paix, qui était pour les Romains la consécration de leur dépendance, fut-elle présentée par la tradition sous un aspect aussi favorable? C’est que la tradition du règne des rois sabins a été l’œuvre des Sabins.
Ce régne fut pacifique, je le crois bien; il s’agissait d’asseoir la domination du Quirinal et du Capitole sur les farouches habitants du Palatin; ce n’était pas le cas de guerroyer au dehors.
On entrevoit des velléités de résistance au sein de la minorité romaine. Après les tentatives de rébellion qui marquèrent la fin du règne précédent, et dont Romulusr, qui en est le représentant, semble, par sa mort violente, constater l’avortement, il y a un interrègne. Les deux populations s’agitent en faveur de deux personnages dont l’un est Sabin et l’autre Latin, Volesus et Proculus mais tout finit par l'élection d'un roi sabin, Numa, fils de Pompo.
.le pense que l’ambition des hommes du Palatin n’allait pas jusqu’à prétendre régner sur la nation Sabine, mais qu'ils auraient voulu un chef indépendant. Cela môme ne leur fut pas accordé : un Sabin leur fut
Plut., iïuma, 5. Volesus comme Valesus ou Valerius, nom satin. Proculus, nom lalin c'était celui d’un Julius; les Jules, famille d Aibc, étaient Latins.
NUMA l'OMPILirS.
donné pour mailre, et, vu l'inégalité des deux races, ils durent l'accepter. Pour épargner à Rome une telle humiliation, l'histoire officielle supposa que l'on était convenu qu'un des deux peuples nommerait le roi, mais qu'il le prendrait chez l'autre. Il est peu d’inventions plus invraisemblables.
I.es Sabins étaient trop forts pour accorder ce droit ii un si faible ennemi; ils avaient laissé à llomulus sa colline du Palatin, mais ils ne pouvaient permettre à une poignée d'étrangers de leur donner un souverain. L’honneur de le choisir hors de leurs concitoyens eut d'ailleurs médiocrement flatté les Romains.
I>e cette situation, un chef étranger régnant sans conteste, situation qu'ils n'aimaient pas à confesser, les historiens latins ont fait, adoptant Numa de meilleure grâce que ne le firent, je crois, leurs ancêtres, un idéal de gouvernement régulier. Quand on y a intérêt, on confond si volontiers avec l’ordre la servitude! Numa est presque un nouveau Saturne; il adoucit les mœurs des Romains par l’agriculture et la religion ; moyens qu’il employa sans doute, en effet, pour dompter la férocité des sujets de son peuple.
Puis les Sabins étaient religieux. On disait déjà de Tatius qu’il avait établi des cultes assez nombreux sur le Quirinal et sur le Capitole. Numa n'en lit pas tant; mais il organisa plusieurs cultes d'origine pélasgique, et, entre autres, celui de Yesta
Le caractère sabin était austère : la chasteté des
femmes sabines demeura proverbiale dans un temps où ii Rome cette vertu était devenue rare, longtemps après avoir donné un magnanime exemple dans Lucrèce, que nous revendiquerons pour la nation sabine.
Le culte de la déesse du feu prit sous l’influence des Sabins un caractère de sévère pureté qu’il n'avait pas sans doute quand il fut établi au pied du Palatin par les Pélasgcs, lesquels adoraient avant tout les puissances fécondantes de la nature. Le supplice barbare qui punissait la faute d'une vestale n’a pu être institué que par un roi sabin, et s'explique par la rudesse et la pureté des mœurs sabines •le remarque que le lieu où l’on enterrait vivantes les vestales coupables de fragilité était sur le mont Quirinal, le mont sacré des Sabins*.
1 Plutarque parle de ce supplice infligé au» vestales, dans la Vie de > uma . Denys tl llalicarnas.se l'attribue au premier Tarquin fui, G"\ ce qui est peu vraisemblable, l’organisation de ce culte ancien étant attribuée a Numa. Numa avait condamné la vestale coupable à être lapidée, selon Ccdrenus. Cornp. hitt ., p. 148.
* On peut déterminer avec assez de précision remplacement où se faisaient ces exécutions : c’était dans l'intérieur delà ville, tout près de la porte Colline, à droite. (Plut., Suma, 10; Tit. Liv., un, 15.) La porte Colline était un peu eu avant de la porta Pia. dans l'alignement du rempart de Servius, Yagger dont on voit des restes, qui en indiquent la direction. Il faut donc chercher le champ Scélérat à droite de la rue Pia, celte promenade, chêrc.aux cardinaux, dont les prédécesseurs ne faisaient pas enterrer vivantes les religieuses qui avaient violé leurs vœux de chasteté, mais quelquefois brûler vifs les philosophes, et qui aujourd'hui ne font brûler personne.
NU MA POMPILII’S.
Kit effet, sur leUuirinal, ils élevèrent les temples «le leur dieu national (juirinus, de leur dieu Sancus, de leur déesse Sains; enfin le temple de Jupiter, Junon et Minerve : les deux dernières étaient des divinités sabincs C'est ce qu’on appela l’ancien Capitole. Le champ scélérat, c’est-à-dire le champ de malheur où l'on enterrait vives les vestales, fut toujours à l’extrémité du Quirinal s.
lTn caractère dominant de la religion sahine était le culte des divinités souterraines et infernales. La nature de l'atroce genre de mort inlligé aux vestales se rattachait à ce trait sombre de la religion des Sabins : Vesta, les anciens nous l’apprennent, était prise pour la terre aussi bien que pour le feu'1, ce qui ne saurait surprendre dans un pays volcanique et où toutes traces de l'action des anciens volcans n’avait pas disparu*.
1 Voyez les chap. i\ xui et xvi.
* Ru môme eûte, liors de la ville, logeait le bourreau. t.a fosse où l'on enfouit les cadavres des impénitents est au pied des murs de la ville actuelle, au-dessous du l'incin, un peu plus loin, mais toujours dans cette région néfaste, dont l'autre extrémité était formée par le champ Esquiliu (prés de Saintc-Marie-Majeure), où, jusqu’à Mécène, on jetait les indigents dans des trous infects {puliculi), quand on ne laissait pas leurs restes sans sépulture pour être la pâture des chiens ou servir aux sortilèges des compagnes de la sorcière Canidic. Rome est, de ce coté, bordée comme d’une lisière de révoltants souvenirs.
5 Signifient sedem terra focusque suam.
(Ov., Fasl., vi, 208.)
* Vesta eadem quas terra, snbest vigil ignis utrique.
(Ov., ibiJ., vt, 267.)
558 L’IIISTOIRE ROMAINE A ROME.
C’est parce que Testa était lu terre 1 que la terre devait engloutir et dévorer celle qui avait profané le culte de Vesla.
D'autre part, c’était dans le Comitium, placé originairement au-dessous du Vulcanal, où était le sanctuaire de Yulcain, que l’on faisait mourir sous les verges le complice de la vestale condamnée. Tout cela encore rattache aux austères Sabins les vengeances terribles de la chasteté violée; car le Comitium était le lieu de leurs assemblées, Yulcain un dieu du feu comme Vesta, et dont le culte, aussi bien que celui de Vesta, était venu aux Sabins des Pélasges \
On était si soigneux de la pureté du temple de Testa, et on portait si loin la religion pour tout ce qui se rapportait aux Vestales, qu’à un certain jour de l’année on transférait en cérémonie, du temple à la
' Ovide dit que les temples de Vesta étaient ronds, parce que la terre est ronde, que, semblable A une balle, elle est soutenue dans l’air, sans appui, par la rapidité de son mouvement.
lpsa volubilitas libratum suslinet orbem.
[Ov., vi, 271.)
Il me semble que ce vers exprime assci bien l’effet de la force centrifuge. C’était pour achever de reproduire la forme sphérique de la terre qu'on plaçait une coupole [tholus) sur les temples de Vesta et sur cens de Cjbéle. qui était aussi la terre.
1 En général, Numa est parmi les Sabins 1 instauralcur des vieux cultes pélasgiques; on lui a attribué ce qu'il n'avait fait que renouveler, les Vestales, les Salicns. De même on a dit qu'il avait établi lis argi'en », ces sanctuaires dont le nom indique l'origine argienne, c'està-dire pélasgique. (Varr., [te l. lai-, vu, 41-5; Tit. Liv., i, 21.)
MMA POMl’ILIUS.
porte Stercoraria, ce que désigne assez crûment le nom de celte porte *.
Je suis obligé d'indiquer celte cérémonie étrange, car elle se rapporte à une localité qui a son importance.
La porte Stercoraria était située vers la partie moyenne de la montée du Capitole, près du temple de Saturne, et on a vu que, comme inventeur du fumier, Saturne portait le nom de Stcrcutius.
Le sanctuaire de Yesta demeura où les Pélasgcs l'avaient placé, au-dessous de l’angle du Palatin qui regarde le Forum, près du temple de Castor’ et Pollux , dont il reste trois magnifiques colonnes; dans la partie inférieure de la rue Neuve*, qui, après s’élre séparée de la voie Sacrée, longeait le Palatin pour aller gagner le Vélabre.
Le bois sacré de Vesta* s'étendait derrière le temple et le séparait de la colline. Au temple était attaché une sorte de couvent où les Vestales, auxquelles on coupait les cheveux comme à nos religieuses, vivaient dans des cellules sous la direction d'une supérieure.
1 FcsL, p. 3ii.
* Vieinum Castor» canæ
Transibis Vestte. (Mart., Ep., i, 71, 3.)
s Anlu-Golle (Sort. Alt-, art, 17) met, infimâ vid Novd, 1 autel d’Aiits Locutius, que Tite l.ive place in nova via (v, 30,2) et supra æiiem Yettæ [ib, 32).
* A bien Vestte qui a palatii radiée ad Novatn viam devenus est. (Cic., de DU'., i, 15.)
Ce couvent, appelé Atrium Vestx , était plus à 1 ouest que le temple, là où est l'église dcSainlc-Mane-l.ibéra- Irice.
Car on a trouvé en cet endroit les piédestaux des statues de douze Vestales et des inscriptions en leur honneur
Ce couvent devait être semblable aux couvents modernes, car son nom, atrium , désigne une cour entourée d'un portique, un cloître.
Ce cloître de Vesla était séparé du temple où le sénat s'assemblait; mais on n’avait point consacré auguralement le cloître lui-même, pour que le sénat ne put pas tenir séance dans la demeure des vierges de Vesla.
1 Ce fait et l’indication donnée par Servius et mentionnée plus haut, que lu Bepia, qu’on sait avoir été très-près de l'Atrium de Vesla, se trouvait à l’extrémité du Forum et ou pied du Palatin, ne peuvent laisser aucun doute sur la position du temple de Testa. Cependant on s obstine à donner ce nom à un joli temple rond, que chacun a vu reproduit sous la forme d’un encrier. Mais ce temple, qui est assez loin du Forum, n’est point au pied du Palatin, il est au bord du Tibre. Ou appelle aussi temple de Vesla, Saint-Théodore, qui n'a jamais été qu’une église, mais parait avoir succédé à un temple antique. Suint-Théodore est bien au-dessous du Palatin, mais il n’est point à l'extrémité du Forum. Pour Nibby, qui avait transporté le Forum dans la vallée située entre le Palatin et le Capitole, Saint-Théodore, se trouvant situé à l’extrémité de ce Forum imaginaire, pouvait être considéré comme indiquant l’emplacement du temple de Vesla; cela n’était pas conforme à la vérité, mais ne blessait point la logique. Je ne saurais en dire autant de T opinion de ceux qui, remettant, comme le fait aujourd’hui tout le monde, le Forum à sa place, laissent le temple de Vesla à Saint-Théodore, où Nibby l’avait mis en vertu d arguments dont ils ne peuvent faire usage.
stiïA i'Oiiriuiis.
l!ne fois par an, on célébrait la fête île Vcsta. Ovide y avait assisté; en rentrant chez lui, car il demeurait de ce côté, il fui arrêté peut-être par un genre de curiosité qui eût plus dallé qu’édifié les Vestales, et assez semblable, j imagine, à celui qui conduit les jeunes Romains dans les églises et à l'heure du beau monde. En sortant du temple, à l’endroit, on peut le reconnaître exactement, où la voie Neuve communiquait avec le Forum par un bout de rue qu’on venait d'ouvrir au temps d'Ovide et qu’on a retrouvé dans le nôtre, il aperçut une procession de matrones romaines qui, pieds nus, descendaient la voie Neuve. Ce spectacle frappa le léger poêle, assez du moins pour qu'il en ait consigné le souvenir dans son poème des- Foslcs'. Beaucoup de voyageurs ont été frappés presque au même endroit de la rencontre d’une procession de femmes romaines allant faire les stations du Colisée. Numa, ce roi pieux, qui, selon Plutarque, était supérieur des Vestales, habitait à côté du monastère, car là était sa demeure royale
Là habita toujours le grand pontife jusqu'à César, qu’on est un peu inquiet de voir logé si près des Vestales.
' Forte revertebar sacris vestalibus illuc
Oua Nova roinano nunc via juncta Foro est.
(/'as/., vi, 397.)
Je rentrais chez moi pendant les lûtes de Vesla, là où la voie Neuve est main tenant réunie au Forum.
* Profiter mlom Vestæ in regià. (Solin., i, 2t.)
La tradition, qui mit en ce lieu la demeure de Numa, nous fait voir que la ville du Palatin, dépendante de la ville du Quirinal et du Capitole, en était distincte. C’est pour cela que cette tradition plaçait la demeure du roi sabin hors de la cité romaine. Elle donnait aussi à Numa une autre demeure sur le Quirinal ; on la montrait encore au temps de Plutarque. C’était la maison du chef sabin : ainsi Tatius avait habité le mont Tarpéien. Mais, quand il vient prés du temple de Ycsta, au pied du Palatin, Numa semble vouloir se rapprocher de sa ville latine comme pour atténuer, en s'interposant entre eux, l’antagonisme du Capitole et du Palatin, ne menaçant plus celui-ci d’en haut comme Tatius, mais le surveillant de près.
Outre la rénovation de l’ancien culte de Vesta et la sévérité homicide introduite dans ce culte originairement pélasgique, par la farouche austérité des Sahins, leur roi donna aussi une nouvelle organisation à un corps de prêtres dont l'institution parait également remonter aux Pélasgcs.
Les Dactyles de l’Ida et les Curôtes de Crète, les Corybantes de la Samothrace, eélèbres par leurs danses guerrières et sacrées, se rattachent, en Asie et en Grèce, à l’antique patrie et ù l'antique religion des Pélasgcs.
Il est difficile de ne pas reconnaître en eux les aïeux 1
1 On attribuait celle origine à un Homme île lu Samollirace Tlul ,
MIMA POMPLLIUS.
SCS
des prêtres saliens, que l'on disait avoir une origine pélasgique Ce qu'il y a de sûr, c'est que ceux-ci furent h Home, sinon d’institution, au moins d'instauration sabine Les Saliens sont des prêtres de Quirinus et de Mars. Leurs principales solennités ont lieu dans le mois consacré à ce dieu de la belliqueuse nation des Sabins5; leurs danses guerrières ont pour théâtre le Forum et le Capitole *.
Le séjour des Saliens est le mont sacré des Sabins, le Quirinal*. Sur le Quirinal fut l'autel de Mamurius, celui que célèbrent leurs chants, l’artiste inspiré qui
Audi., 13; Serï., Æn., n, 325'; 5 un Arcadien (Serv., Æn., toi, 285); à Dardanus. Serv. , ibid.)
1 Les Saliens de Tusculuin passaient pour dire plus anciens que les Saliens de Rome. (Serv., Æn., vm, 285.) C'est sans doute que les Saliins et les Pélasges avaient occupé Tusculum avant Rome. 11 y avait aussi des Saliens à Tibur, ville d’origine pélasgique; ils étaient consacrés 5 Hercule. (Macr., Sal-, tit, 12.)
* Denys d'Ual., ii, 70.
5 Denys d'Ilalicarnasse (ii, 70), Yoy. Marquardt, llandb. der R. Alt-, is. 373.
4 Denys d’IUlicarnasse, ibid.
5 Ce mont avait été pélasge sous le nom d ’Agon. Les Saliens Collini ICollis désignait le Quirinal sabin) s’appelaient Agonales (Denys d’flal., n, 70), et Agotientet. (Varr., De I. lot , vi, 11.) 11 y eut aussi des Saliens sur le Palatin. Ce fut sans doute un emprunt des Romains au culte de Mars, que tout prouve avoir été originairement sabm. (Vov. chap. xiu.) Peut-être aussi y eut-il des Saliens sur le Palatin, parce qu’il était resté sur cette colline des Sabins aborigènes, même après qu’elle fut devenue un pâturage des rois d’Albe. puis une ville latine au temps de Romulus.