‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 45 sur 90 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

u reproduit onze fois en airain le bouclier divin tombé du ciel; et ces douze boucliers se conservaient dans la demeure du roi sabin, dans la llégia, consacrée à Mars, où sacrifiaient des Saliennes1. Avant de déclarer une guerre, on remuait les boucliers sacrés, on agitait une lance dans la main du dieu, cl on loi criait : « Mars, éveille-toi K »

Iles mots sabins sont cités dans les chants des Saliens1, et l’on sait que Janus, le dieu sabin, y était cé- lébré *•

Si ce culte guerrier ne fût pas venu aux Humains par les Sabins, comment l’eût-on attribué à celui qu’on représentait comme le pacifique Nu ma ?

C'était aussi Nu ma qui avait fondé le culte de la déesse Fides (la bonne Foi;5, dont le temple était au Capitole.

Caton* admirait la sagesse des anciens, qui avaient placé l'autel de la Foi près du temple de Jupiter. La tradition, qui veut que cet autel ait été élevé par Numa, montre que la Foi était une divinité sabine. Son culte a donc été fondé sur le mont Capitolin pendant l'époque des rois sabins, avant 1ère des rois étrusques, et, par conséquent, avant le temple de Ju-

1 Fest., p. 529.

* Serv., Æn., viii, 5.

5 Miinus (bonus). P. Disc., p. 122.

* Lyd., de Mens., iv, 2; Macr., Sat. i, 9; Varr., De I lot., vu, 20.

4 Tile Live, i, 21.

r‘ Cité par Cic., de Officiit, ni, 29.

MUA POSIPILIUS.

lîflh

piler. La Foi élait plus ancienne que Jupiter au Capitole; mais y a-t-elle régné toujours avec lui? Hélas! sa religion a été bien souvent profanée, et c’est de ce temple de la Foi, où le sénat était assemblé ', que les patriciens sortirent un jour pour violer le droit en assassinant Tiberius Cracchus, qui le réclamait.

Aujourd'hui la bonne foi siégc-t-ellc au Capitole?

Le roi sabin n’eut garde d'oublier le grand dieu de sa race; il éleva à Janus le petit temple de bronze que Procope, au sixième siècle de notre ère, a vu encore debout, le temple du belliqueux Janus, comme dit Lucain1 ,

On voit que le paisible Numa, dont on devait faire plus tard l'idéal du roi pacifique, quand ce n’eût été que pour la beauté du conlraslc avec le caractère guerrier de son prédécesseur, ne démentait point, dans une tradition plus ancienne que cette rhétorique, son ca-

1 App. bell. Civ., i, IC.

1 L'emplacement (le ce temple n'est pas douteux. Il était entre deux Forum : le grand Forum et le Forum de César.

Uic ubi juncla tons tcin|da dnobus habcs.

iOv., ftisl., i, 2!W.)

l'rcs de la Curie (Dion. Cas., lxxiii, là), à l'extrémité inférieure du bois Argilelum JTit. Liv., i, 19); tout cela inet le temple de Janus vers l’église de Sainte-Martine. Il y axait un autre temple ic Janus près de la porte Carmentale, dans les environs du tliéàlrc de Mat cetlus (Tac., Ann, u, 49); mais le temple, élevé par Numa, était le plus célèbre; lui seul renfermait une statue de Janus. (Ov., l'asl-, i, 257.)

raclère de dur Sabin. C’élail lui qui avait probablement établi la peine de mort, et quelle mort! pour les Vestales coupables d'une faiblesse. Il avait institué les Salions, prêtres de Mars, et leurs danses années; il avait élevé la temple de bronze du dieu de la guerre. Le type sabin réparait donc dans Numa si l'on remonte, des historiens qui n’ont plus le sentiment de la tradition antique à cette tradition elle-même, telle qu’elle a été conservée par les vieilles légendes et exprimée par les vieux monuments.

Après avoir tenté d'en retrouver le vrai caractère, nous allons faire comme la tradition elle-même et passer au roman.

En effet, bien des siècles avant que M. de 1- lorian eût transformé Numa Pompilius en un soupirant d'Égéric cl un élève de Zoroastre, les anciens voyaient eu lui l’époux de celle nymphe et le disciple de Pytbagore. Déjà, dans Plutarque, le personnage de Numa a quelque chose de romanesque. Vivant dans la retraite, occupé de l'élude des choses divines, ses vertus ont attiré l’attention du roi Talius, qui lui donne pour épouse sa fille Ta lia. Le sage Numa continue à vivre dans scs montagnes, occupé à soigner son vieux père. Talia, de son côté, préfère à la royale demeure du sien la solitude avec son époux. Elle meurt après treize ans de ce bonheur conjugal et champêtre. Numa, inconsolable, erre à travers la campagne, passant sa vie dans les bois sacrés et les lieux déserts. Enfin il s'éprend

N UM A P 0 Ml’ I UUS.

d'une nymphe qui lui enseigne les choses divines et devient sa Béatrice. On voit que l’imagination de ceux qui étaient, relativement à Numa, des modernes, avaient singulièrement modiiié la figure du Sabin, qui, par le droit de la supériorité de son peuple, régna sur Rome après Tatius', et, je crois, ne ressemblait pas au Numa de Plutarque beaucoup plus qu’au Numa de Florian.

La seule donnée antique dans tout cela, c’est l'inspiration d'Égérie, une Camène. On appelait ainsi certaines divinités sabines auxquelles étaient consacrés un bois de chênes sur le Cælius et une source qui coulait dans ce lieu, riche en fontaines.

Tite Live parle agréablement de ce bois sacré, « arrosé par une source sortant d’un antre obscur et qui ne tarit jamais*. »

Moins d’un siècle après, au temps de Juvénal, ce beau lieu avait beaucoup perdu de son charme. On avait loué le bois des Camènes à des Juifs, qui y venaient étaler leurs chiffons, comme ils font aujourd'hui, le dimanche, dans les sales rues du Ghetto, et l'on avait entouré les eaux d'un bassin de marbte. Juvénal, avec un sentiment des beautés naturelles qui pourrait presque s'appeler romantique, déplore ces prosaïques changements, cl regrette que la foidainc

Le roman n’est pas le légende, mais parfois la légende passe au roman ; c’est sa dernière déviation du vrai.

Tit. Liv., i, 31

d’Égérie « soit emprisonnée dans le marbre, au lieu de courir librement sur le sol et de n'avoir d’autre bordure qu'un vert gazon »

Vers le môme temps, quand Plutarque vint à ltome, il remarqua seulement que la fontaine et les prés d’alentour étaient dédiés aux muses, et que l'eau de la source servait aux usages sacrés*. Plutarque était, comme on sait, très-dévot au paganisme, qu’il interprétait un peu librement. Il considérait la fontaine. d’Égérie plus au point de vue religieux qu'au point de vue pittoresque. Il y a une classe respectable de voyageurs qui font à Home comme faisait Plutarque.

Égéric visitée la nuit par Numa dans la solitude du bois des Caménes et lui donnant des enseignements sacrés au bruit de la source à laquelle elle a laissé son nom, cette vieille et poétique histoire a un grand charme : elle a inspiré à Byron des strophes ravissantes, mais d'où, il faut en convenir, le caractère religieux a tout à fait disparu, cl a été remplacé par un sentiment passionné qui aurait peut-être un peu scandalisé le bon Plutarque.

« Ici lu habitas dans celte retraite enchantée, Égéric ! ici ton sein céleste palpitait aux pas lointains de ton amant mortel; le sombre minuit voilait les mystérieuses rencontres, de son dais le plus étoilé; tu t'asseyais près de ton adorateur, et alors que se passait-il?

1 Juv., Sa/., in, 10-‘20.

* Plut., h'um , 13.

Cette grotte fut certainement loi niée pour les reiulczaous d'une amoureuse déesse, et celte chapelle hantée par l'amour sacré, le plus ancien des oracles.

« El les battements de ton sein répondant à ceux du sien, ne fondis-tu pas un cœur céleste dans un coeur humain? Ne partageas-tu pas les immortels transports de l’amour qui meurt comme il nail dans un soupir? Ton art put-il, en effet, les rendre immortels et communiquer la pureté du ciel aux joies terrestres l? »

Comment faire à celte poésie une chicane topographique? La nature de cet ouvrage l'exige. Lord Byron a 'pris, sur la foi des guides de son temps, pour la source de la nymphe Égérie ce qu'à Rome l’on appelle encore ainsi. Ce nom est resté à une source qui, à deux milles de Rome, dans un lieu nommé la Caflarclla, sort, non pas d’une grotte, mais d'une salle antique probablement consacrée au génie d'une petite rivière, l’Almo. Or ce lieu charmant que connaissent tous les voyageurs, et qui était digne d'inspirer à lord Ryron les vers cités plus haut, ce gracieux vallon à la fois ouvert et retiré, dominé par un bouquet d’arbres qu'on dirait le reste d’un bois sacré, n’est certainement pas celui où les anciens plaçaient les entretiens mystérieux de la divine conseillère et du sage roi.

* Byron fit il de linrold. iv, cxviii, ix

Page 1