‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 49 sur 90 · JI · texte numérisé non relu

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On a déjà pu remarquer chez les Sabins une prédilection pour les cultes sombres : le culte des feux souterrains, des divinités infernales dont on découvre les autels sous terre, et auxquelles on immole des taureaux noirs et des brebis noires.

Ne doit-on pas expliquer ce côté sombre de la religion sabine, qui est une religion solaire, puisque son principal dieu est Janus ou le Soleil, par les influences de l’Élruric, dont le génie lugubre se montre dans l'antique usage des sacrifices humains, dans la décoration parfois sanguinaire des tombeaux1, dans les divertissements homicides des gladiateurs qu elle inventa, dans les figures hideuses et menaçantes que produit l'art étrusque lorsqu’il est livré à lui-môme? Enfin c'est de l’Étruric que devait sortir un jour le peintre formidable de l'enfer.

Vejovis *, le Jupiter funeste, me semble être une de

avait été anciennement plus révéré que Jupiter. (Aug. De Civ. D., iv» 23 .) Au siècle d'Ovide, on ne savait déjà plus ce quêtait Summanus. Quisqnis is eut. dit l'auteur des fastes (vi, 733). On rétablit son culte [reddita tempta) pendant la guerre de Pyrrhus. Évidemment je culte de Summanus était très-ancien.

1 Les belles peintures découvertes à Vulci, grâce aux fouilles entreprises par N. Noël Desvcrgers. représentent un véritable égorgement.

4 Ou Vediovis, par ce changement du j en di, dont on trouve plusieurs exemples, qui fit dire Jana pour Diana, et auquel il faut attribuer la forme Diespiler pour Jupiter.

Vejovis s'appelait aussi Yedius; il est assimilé " à ï'iuton par Mar- Uauus Capella. u, g 100

582 l.'ll 1ST0IHK HUMAINE A HOME,

ces sombres divinités que les Sabins avaient empruntées aux Étrusques, car Vejovis était un dieu fulgurateur1; il n'eut point à céder sa place à Jupiter, et son sanctuaire n’était pas placé sur l'un des deux sommets du Capitole, mais dans l'espace intermédiaire entre les deux bois sacrés qui subsistèrent longtemps en mémoire de la forêt primitive, là à peu près où est la statue équestre de Marc Aurèle : l’image du plus humain des princes a remplacé l'autel du dieu redoutable.

Vejovis était représenté ayant une chèvre auprès de lui, trait local et permanent, car l'une des cimes du mont Capitolin s'appelle encore aujourd’hui mont des Chèvres (monte Cnpnno).

Le formidable dieu tenait dans sa rçiain un faisceau de flèches, et il en détachait une pour la lancer contre l'ennemi.

J’imagine que la statue du dieu était tournée vers le Palatin et le menaçait de ses flèches terribles.

Tatius avait élevé aussi un autel sur le Quirinal à un personnage d’un caractère plus doux, à Vertumne, dieu des fruits, comme l’omone en fut la déesse; mais, avant d'être Sabin, ce dieu avait été indubitablement Étrusque*/ Quand les Étrusques eurent un

1 Ses foudres causaient, disait-on, la surdité, même avant d’avoir frappé (Amin. Narcell., xvu, 10,2), idée bien contraire à la réalité; ceux qui sont frappés par le tonnerre ne l’ont pas entendu.

* On ne peut séparer le dieu Verlummus ou Vortummus de Vol-

NliHA POilHLIUS. 3*5

quartier a Rome, qui s'appela le Vicus l’uscus, la statue de Vertumne en décora la principale rue. Ver- (umnc était le patron national du quartier étrusque. Comme au temps où les différentes nations habitaient chacune un coin séparé de la Rome moderne, les Florentins placèrent au milieu d’eux l’église de Saint- Jean des Florentins, en l’honneur du patron de Florence.

A l'influence du génie étrusque sur les Sabips, il faut rapporter la modification que le type du grand dieu sabin Janus avait subie à Falère, dans ce pays intermédiaire entre l'Étrurie et la Sabine, et qui tenait de l’une et de l’autre. A Falère, Janus, au lieu d’avoir deux tètes, en avait quatre comme un dieu indien. Ces quatre tètes étaient sans doute une allusion bien dans le génie des Étrusques, aux quatre régions que lé bâton de leurs prêtres dessinait dans le ciel.

Ce Janus à quatre têtes, à quatre fronts, fut apporté à Rome 1 et placé dans le Forum de Domitien. Aujourd’hui il n'existe plus, mais un Janus d’une au-

tumna, grande déesse de l'Étrurie. Près du temple de Voltumna, qu’OrioU place à Y il orbe ( Yiterbo , p. 80 et suiv.), se rassemblaient les délégués des douze villes de la Confédération étrusque. La déesse, dont le temple fut considéré comme le centre religieux et politique de l'Étrurie moyenne, devait être autre chose qu'une Ponionc. Elle était sans doute une expression plus haute et plus générale de la fécondité de la nature L’idée fondamentale de la rcligiou des Pélasges devait se retrouver dans l’Étrurie, visitée aussi par les Pélasges.

’ Macr., Sat., f. 9.

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Ire sorlc, un «le ces arcs qui s'appelaient ainsi, porte le notn de Janus Quadrifons (à quatre fronts), probablement en mémoire du nom de la célèbre statue étrusque du dieu sabin, et cet arc a aussi quatre fronts, c’cst-à-dirc quatre portes1 tournées assez exactement vers les quatre points canlinaux. Ainsi un monument peu intéressant par lui même atteste et rappelle une transformation opérée au sein de la religion sabine par la religion étrusque. On voit donc qu'à part les communications directes de l’Élrurie et de Rome, aussi anciennes que le jour où a été consacrée son enceinte et bâtie sa première muraille, les Sabins ont établi entre le grand peuple étrusque et la très-petite ville latine d'autres communications dont en général on a négligé de tenir compte.

C'est que ceux qui ont écrit l'histoire romaine n'avaient pas assez contemplé l'horizon romain, et, suivant de l’œil dans le lointain les montagnes de la Sabine, remarqué que les dos bleuâtres de ces montagnes allaient s'allongeant vers le nord et se rapprochant du mont Ciminus, boulevard de l'Klruric. Ce magnifique spectacle eût appelé leur attention sur le voisinage des deux peuples et sur le râle qu’a dû jouer ce pays placé entre le Soraetc et le mont Ciminus, entre le pays des Sabins et le pays des Etrusques.

C’était, comme l’œil l'indique, un pays inlcrmé-

* I.i s portes étaient consacrées à Janus, il où leur nom J an tut.

NBMA POMl'ILIUS. 3Ho

diuirc, cl, par suite, un pays mixte, historiquement un point de contact, comme géographiquement un point de jonction entre les deux peuples.

l.outc celte région de Falére et de Voies était moitié étrusque et moitié sabine '.

C’est peut-être parce que Voies n’était pas purement étrusque que les autres villes d Étrurie l'abandonnèrent pendant sa guerre contre les Romains.

De plus, les deux peuples se rencontraient au pied du Soracte, dans le bois sacré de l eronia, où était un temple célèbre de celle déesse’, enrichi d'offrandes, cl qui tenta la cupidité d'Annibnl, de même que le sanctuaire de Loretlc a tenté celle de Ronapartc. Là se trouvait, comme souvent près des temples, un grand marché fréquenté par les Sabins, et (pii devait attirer h s Étrusques du voisinage. Là, sans doute, il y eut cnlic les deux peuples des échanges de plus d’une

1 Slrahon (v, 2, 9) doute que Falêre soit étrusque ; selon quelquesuns, dit-il, les Falisqucs sont un peuple à part, parlant une langue qui lui est propre : celte langue devait être le sabin. Le nom de Veies, l'une des douze villes de la Confédération étrusque, ressemble au motosque, Veia. (Fcst., p. 3G8.) On faisait venir de Veies les Saliens, ces prêtres guerriers des Sabins. (Scrw, Æn.t vm, 285 ) Voy. U. Muller, die Etr. Einl 2, H,

* Feronia inc parait être une déesse sabellique, dont le culte était particulièrement cher aux Ombriens et aux Sabins. Outre ses sanctuaires, dont on connaît plusieurs, on la suit à la trace des noms de lieux depuis Fercnlinum, sur la route de Rome à Naples (Fcrentino). jusqu’à Fercntia (Fercnto), près de Yiterbc, et ailleurs.

sorte, où les Sabins, étant les moins civilisés, curent le plus à gagner.

Outre l'influence religieuse qu'ils durent subir de la part des Etrusques1, outre les dieux et les rites sacrés qu'ils leur empruntèrent, ils reçurent aussi de ce peuple plus avancé dans la civilisation et lès arts, que le commerce maritime avait enrichi, le goût des ornements en or, qui forme un singulier contraste avec leur austérité native, et a évidemment une origine étrangère.

Déjà les Sabins apparaissent avec des bracelets d'or dans la légende de Tarpéia, et Denys d’Halicarnassc parle de l'or qu'ils aimaient à porter* comme les Etrusques. Ce goût semble avoir été légué par les anciennes Sabines aux femmes de la montagne, près de Home. Elles ne peuvent se marier que lorsqu’elles ont un collier : c’est souvent leur seule dot, et la passion des colliers est chez elles aussi vive que celle des bracelets chez Tarpéia.

C’est ce luxe importé de l’Étrurie dans Câpre Sabine qui a pu faire appeler la patrie de Numa la très-opulente Cures’, et faire dire, ce qui étonne, que les Ho-

1 II is (Etruseis) cum niulto major ncccssitudo oum Sobinib quantum ud «leorum cultum affinel, quàm cum latinis... (Mcrkcl Ovid., Fast

p. CCXlll.)

* Dcn. d liai , U, 58.

* U il» opulenlisbiina subinoriun. (Fest., p. 49; Den* d Hab, ni, 42.) Virgile appelle le pays de Cures, une terre pauvre. (Æn., vi» 812.) Mai* Virgile parle ainsi par comparaison avec Uome; il écrivait dons

NUMA [’OMIU MUS. 381

mains ne commencèrent à avoir l'idée de la richesse que lorsqu’ils eurent soumis les Sabins*. Celte richesse n’a pu venir aux Sabins que du dehors, que de l’Étrurie. Quelque chose d'analogue eut lieu chez les Samnites, peuple de la même race et du même tempérament que les Sabins, quand le voisinage des villes étrusques et des villes grecques de la Campanie répandit chez les agrestes montagnards du Samnium l’usage des armes brillantes.

On ne voit pas que l’art étrusque ait beaucoup pénétré chez les Sabins; cependant il y a pénétré *, et c’est par Veies 3, point de contact des Étrusques et des Sabins, que cet art est entré à Rome. Parmi les corporations d'artisans dont la fondation est attribuée au roi sabin N’uma, étaient celle des orfèvres et celle des ouvriers en argile*.

Quant aux premiers, il fallait des ouvriers sachant travailler ces bracelets et ces colliers dont se paraient

un temps où les Sabins étaient depuis longtemps assujettis aux Romains, et je parle d'un temps où les Romains existaient A peine.

1 Strab., v, 3, 1.

J Parmi les objets d'art en petit nombre trouvés dans la région du Soracte, est une tête en terre cuite, de travail étrusque. On a trouvé aussi sur la rive gauche du Tibre, à Sommavilla, près du Soracte, des tombes assez semblables aux tombes étrusques. ( Uullel ., Arch., 1836, p. 171.) Voy. Den. Sep., ofEtr., i, 188.

* Un artiste fut appelé de Veies par le premier Tarquin pour exé-

cuter le Jupiter en terre cuite que ce roi fit placer sur le faite du temple de Jupiter. nul., xxv, 15, éd. Littré, voy. la note 155.)

* Plut., Ktim., 17.

les femmes sabincs el les guerriers sabins; quant aux seconds, il ne s'agit pas de simples potiers, mais d'hommes en état de fabriquer des vases et des statues en terre, industrie célèbre des Etrusques. Numa établit aussi la corporation des joueurs de flûte, et la flûte, qui figure constamment dans l'ancienne musique civile et religieuse des Romains, était l'instrument par excellence des Étrusquès. C'est donc encore une importation des arts étrusques à Rome due aux Sabins.

Ainsi par eux l’art de la bijouterie, si ce mot n'est pas trop moderne, cl l'art de la plastique, originairement étrusque, ont été transmis aux Romains. Le second est tout à fait oublié à Rome; mais le premier, ce fait mérite d'être signalé, vient d’y renailre, et, chose curieuse 1 c’est surtout en s’inspirant des parures retrouvées dans les tombes de l'Etruric, de ces bracelets et de ces colliers dont se paraient les femmes étrusques et sabines, que M. Caslellani, guidé par le goût savant et ingénieux d’un homme qui porte dignement l’ancien nom de Caclani, a introduit dans la bijouterie un style à la fois classique et nouveau. Parmi les artistes les plus originaux de Rome sont certainement l’orfèvre Caslellani et U. Miguele Caetani, duc de Scrmoncta.

Voilà bien des détails pour établir cette influence de l’Étrurie sur Rome par les Sabins; mais ce n'est qu'en rapprochant des faits dont l'importance ne

frappe pas d'abord qu'on peut espérer d arriver à découvrir les phases ignorées de l'histoire, à surprendre les rapports inconnus des anciens peuples, cl qu'on assiste pour ainsi dire à la formation des civilisations célèbres. Sur une carte exacte, on n'oublie aucun des ruisseaux qui concourent à former les grands lleuves. l'n lleuve qui a débordé sur le monde et l’a inondé mérite bien qu'on connaisse ses plus humbles affluents. IVaillcurs, tout ce qui précède m'a été inspiré par le spectacle de l'horizon romain, et n’est que le développement des résultats que la proximité du pays sabin et du pays étrusque, en frappant mes regards, a suggérés à mon esprit .

Je reviens à la légende de Numa, et je termine par ce qu'on racontait de sa fin. Après un règne très-tranquille et très-long qui ligure rétablissement paisible cl durable de la domination sabinc sur les Romains, le vieux roi mourut, et ce qui, ainsi que je l'ai remarqué, confirme l'existence d’un ancien établissement sabin sur le Janiculc, la tradition plaça son tombeau sur cette colline, la colline de Janus '.

Au sixième siècle de la république, on prétendit avoir découvert ce tombeau et y avoir trouvé les livres de Numa, les uns en latin sur le droit pontifical, les autres en grec sur la philosophie*.

' PI., Ilitt. uni.. XIII, 27 ; Tit. Liv., », 20.

* le sénat fit brûler ccs livres, dans lesquels, dit Tite Livc, toute religion était détruite, et qui pouvaient bien contenir quelque expli*

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