PROMENADE HISTORIQUE DANS LA ROME SABINE AU TEMPS DE NUMA
La Rome sabinc sur toutes les hauteurs excepté le Palatin et le Cælius. — Restes des Sabins aborigènes sur ces deux collines. — Cultes sabins et familles sabines sur le Quirinal. — Les Sabins sur le Yiminal et l'Esquilin. — Le champ de Mars occupé par les Sabins; Mars n’est pas un dieu romain. — Mars introduit par les Sabins dans la légende de Romulus. — La Capitole sabin. — Les Sabins dans le Forum, les danses des Sabins. — Origine des étrenneS. — Les Sabins tout autour du Palatin et sur 1 Aventin; dans l’espace qui sépare du Tibre l’Aventin et le Capitole. — Junon, Minerve, Diane, divinités sabines — Les Sabins dans l'ile Tiberinc. dans le Trastevère. — Conclusion historique; séparation et inégalité de la ville romaine et de la ville sabinc. — Infériorité et dépendance de la première. — Grand rùle des Sabins dans l’histoire romaine.
La vanilé romaine a falsifié l’histoire des commencements de Rome à plusieurs égards; mais c’est surtout en ce qui touche leurs rapports avec les Sabins que cette falsification est manifeste.
Car, s’il y a pour moi quelque chose de manifeste, c'est la prédominance des Sabins après le traité qui, à
en croire les historiens latins, mil les deux peuples sur
le pied d’une parfaite égalité.
On trouve chez ces historiens eux-mêmes assez de témoignages involontaires de la fausseté de leur assertion pour la démentir. Mais à Rome une première réfutation sort de terre, pour ainsi dire; quand l'on parcourt sur le terrain l'étendue de la ville sabine, et quand on fait le tour de la ville de Romulus, on voit de ses yeux et on mesure de scs pas leur inégalité. Il est impossible alors de ne pas se convaincre que les Sabins firent aux Romains une part chétive et gardèrent pour eux la pari du lion.
Pour rendre sensible à mes lecteurs ce fait fondamental, je vais leur demander de m'accompagner une dernière fois dans une course historique sur ce terrain qui enseigne l’histoire.
Nous allons chercher à Rome les Sabins après que leur établissement, dont nous avons déjà découvert les premières traces avant Romulus, a achevé de s’y former avec Talius. Nous ne distinguerons point ce qui, dans cet établissement, se rapporte à la première époque et à la seconde, distinction qu’il n’est pas toujours possible de faire. Ce que je me propose, c'est de découvrir les Sabins partout où ils étaient au temps de Nunia. Pour cela, il faut entreprendre dans Rome un ensemble de fouilles pour y déterrer les restes enfouis du passé. L’érudition sera notre guide, et les auteurs anciens seront nos ouvriers.
no y E SAlilNE Ali TEMPS DE NliJlA. 39Ô
Les fouilles onl toujours leurs lenteurs, comme je l’ai éprouvé en faisant celle-ci. J’cn épargnerai le plus que je pourrai nu lecteur, et tâcherai de le traiter comme ces princes qu’un antiquaire amène sur un terrain déjà exploré, seulement pour leur montrer les résultats de l’exploration.
L'exploration a duré pour moi plusieurs années; le lecteur n'aura, pour ainsi dire, qu’à se baisser pour en ramasser les produits.
C'est à une promenade que je l'invite, l'nc promenade dans Home n’est jamais sans intérêt, surtout quand c’est une promenade de découvertes. Cicerone , je crois, exact et assez bien informé, ce qui n’est pas le cas de tous les ciceroni, je lâcherai de lui épargner des pas inutiles et de le fatiguer le moins possible. Je serai déjà récompensé de bien longs efforts s'il consent à me suivre; son approbation sera mon salaire, si je l'ai méritée.
Les antiques sanctuaires et les vieux cultes sabins dont la mémoire s'est conservée par les monuments nous aideront surtout à retrouver la Home sabinc que nous voulons recomposer'; car à Home, dès la plus haute antiquité, les populations d'origine dif-
1 Les temples, dont on pince la date sous la république, se rattachent très-souvent à un culte ancien qui détermine leur emplacement; le temple de Cérès fut dédié par Sp. Postumius au troisième siècle, mais on parle d'un temple de Cérès attribué à Évandre, c'est-à-dire aux l'élasges; la fondation du temple tic Saturne fait remonter de Ninucius et Seinpronius consuls à Tarquin le Superbe, de Tarquin
f oren te se sont groupées autour du sanctuaire d'une divinité nationale, comme au moyen âge les diverses nations se groupaient autour de l’église du saint patron de leur pays. Saint-Jacques indique où était le quartier des Espagnols; Saint-Yves, le quartier des Bretons; Saint-Jean, le quartier des Elorcntins, etc.
Sur toutes les hauteurs de Borne, nous rencontrerons des traces d'anciens cultes salons; car toutes furent exclusivement sabines après Bomulus, excepté le Palatin, qui était devenu romain, et le Cælius, qui était devenu étrusque.
Cependant il dut rester sur l’une et sur l'autre de ces deux collines quelques Sabins.
On le voit, pour le Palatin, par le temple de la Vie • toirc, qui, beaucoup plus tard, donnait encore son nom à la montée île la Victoire, et dont la fondation datait des Sabins Aborigènes'; par un temple de la Junon Sospila, la Junon Armée, la Junon d'Argos qu’adoptèrent les Sabins; temple qui exista anciennement sur le Palatin, et qui, au temps d’Ovide, n'y existait plus’.
à T. Hostilius, de T. Ilostilius à Janus, ce qui veut dire aux Sabins primitifs. (Voir Ilarlung, fie/, der Itôm , n, 135, 124.)
' On se souvient que cette Victoire était la déesse sabine Vacuna; I y eut depuis plusieurs temples de la Victoire sur le Palatin, par suite de la tradition de l'ancien culte qui y avait été primitivement nstilué par les Aborigènes.
* Ov., Fasl . . n, 58. 11 faut y joindre un temple delà Lune, divité Sabine. (Varr., Del. Ial.,r, G8 )
nOME SABINE Al1 TEMPS DE Nl'MA
Je n'ai pu découvrir sur le Cælius presque aucune Irace antique des Sabins ou des Romains; d’où je conclus que cette colline n'était possédée ni par les uns ni par les autres; vraisemblablement clic était occupée par un reste des Étrusques qui avaient secondé Romulus dans la guerre où leur roi trouva la mort.
Ce reste devait être peu considérable, puisqu’il ne sera plus question des Étrusques sur le Cælius quand Tullus Ilostilius y transportera les habitants d'Albe détruite *.
Parmi les collines de Rome, il en est une qui, trèsprobablement avant Romulus, et très-certainement après lui, fut le séjour des Sabins . c’est le Quirinal, qui porte encore leur nom. Tout y est en plein de leur souvenir. Un petit sommet, maintenant disparu, attestait seul, par sa dénomination remarquable, la col-
1 Ce qui pourrait faire croire que quelques Sabins demeurèrent ou s’établirent sur le Cælius occupé par un reste d'Élrusqucs, c’est le choix qu'on fit de celte colline pour y exécuter les courses des chevaux quand le Champ de Mars était inondé, et le nom de champ de Mars donné à la partie du Cælius où alors elles avaient lieu. Nous verrons tout & l'heure que le champ de Mars, comme le dieu Mars lui-méme, était sabin. Il faut chercher le Champ de Mars du Cælius derrière Saint-Jean de I.alran, comme l’attestait le nom d'une église voisine des Quattro Coronati, église qui n'existe plus, et qui s'appelait in Martio. Items dllaücarnassc dit que Romulus conserva le Cælius. Peut-être quelques hommes de sa bande s'y étaient fixés et y restèrent. Cicéron [de llarusp. resp., xv) parle d’une chapelle de Itiane, divinité Sabine (Jana), sur le petit Cælius; il appelle ce sanctuaire Irêt-tainl, ce qui permet de supposer que le culte de Diane en ce lieu était ancien : le Petit Cætiut faisait partie du mont Cælius.
line des Latins ( collis laliaris )'; que quelques Latins ont pu y vivre isolés parmi les Sabins. Du rosie, le Quirinal formait lin quarlicr particulièrement sabin dans la grande cité Sabine qui comprenait tonie la Rome actuelle, moins le Palatin et le Cælius.
Si les Sabins s'y étaient établis, comme je le crois, avant Talius, c'est à ce premier établissement que devait se rapporter la fondation de l’ancien Capitole’, qui n'est point attribuée à Talius1. Il était dédié aux trois divinités auxquelles fut plus lard dédié le nouveau : à Jupiter, dieu commun de tous les peuples de l'Italie et de la Grèce; à Junon cl à Minerve, divinités des Sabins et des peuples de môme famille.
Ce triple sanctuaire était où il devait être, sur le point culminant du Quirinal1, en face d’une montée conduisant du temple de Flore’, placé sur la pente oc-
' VaiT., De I, lut., v, 52.
3 Yarr., De I. lai , v, 158. F.n face du temple de Flore cl dominant le viens palricius, aujourd'hui la Via di S. Pndenliana d'où on l'avait devant soi iMart., E'p. vu, 72), près des Thermes de Constantin (palais Itospigliosi {Dey., vi , par conséquent vers la villa Aldobrandini.
3 II l'est, il csL vrai, à Huma, mais seulement par des écrivains des lias temps, dans les Chroniques d’Eusèhe et de Cassiodore.
* Comme l'autre Capitole, ce temple était peu élevé, ce qui est un signe d'antiquité. On n’avait rien changé à ses dimensions, sous ce rapport, en le reconstruisant. Car Yalère Maxime (iv, 4, II) dit encore: Perque veleris Capitolii humilia teela. Ce qui montre qu il s’agit bien ici du vieux Ca/iitole. car on sait que les pontifes n'ayant jamais permis d'agrandir le temple de Jupiter capitolin, on augmenta sa hauteur.
3 Le vieux Capitole étant près des Thermes de Constantin (palais