‹ L'histoire romaine, racontée aux enfansChapitre 10 sur 45 · LES MEMBRES ET L'ESTOMAC · texte numérisé non relu

LES MEMBRES ET L'ESTOMAC

Depuis Tan 4g3 jusqu'à l'an 488 avant J.-C.

Cepeiïdazit le vieux Tarquin ne se lassait pas d'exciter contre Rome tous les peuples de TÉtrurie et du Latium , et il parvint ainsi à réunir une nouvelle armée avec laquelle il espérait accomplir ce que Porsenna avait regardé comme impossible.

Les Romains furent bien embarrassés lorsqu'ils apprirent le danger inattendu dont ils étaient menacés; car ik n'avaient plus à leur tête ni Brutus ni Publicola. Vous allez voir pourtant comment ils se tirèrent de ce péril.

Les consuls qui étaient alors en charge créèrent un nouveau magistrat, auquel on donna le titre de dictateur. Ce magistrat

ET L'ESTOMAC. gî

était bien plus puissant que les consuls eux-mêmes , et Ton ne pouvait créer un dictateur que dans les calamités publiques, c'est«à-dire dans les temps de guerre , de peste , et même de famine.

Celui qui était investi de la dictature ne devait conserver l'autorité que durant six mois au plus ; mais pendant ce temps il était le maître absolu de la république^ vingt-quatre licteurs portaient devant lui les faisceaux , et il avait droit de vie et de mort sur tous les citoyens.

Malgré l'étendue de sa puissance, le dictateur était soumis à. de certains devoirs dont il ne pouvait s'affranchir ; ainsi , il lui était interdit de jamais marcber autrement qu'à pied, et à cause de cela, lorsqu'il allait à la guerre, il désignait un officier poar commander les troupes à cheval, sous le nom de MiixsB db la cAviusaiE.

Ce fut à l'occasion de la nouvelle entreprise de Tarquin , que fut créé à Rome le premier dictateur, qui portait le nom d'AuLus-PosTHUMius ; c'était un homme

habile et intrépide , qui s'étant avancé audevant des ennemis, les rencontra sur les bords du lac Rhbgille, peu éloigné de Rome, où il les défit complètement. Il dut cette victoire à l'adresse de son maître de la cavalerie, qui, pour rendre plus terri- /u^r t ble le çhgc des chevaux, leur fit ôter leur bride , et les lança sur Tarmée de Tarquin avec tant d'impétuosité , que celui-ci fut obligé de prendre la fuite et de se réfugier dans une ville éloignée, où Ton voulut bien le recevoir par pitié. Il y mourut peu de temps après, accablé de chagrins, et le dernier de sa famille , sans que personne le regrettât.v

Rome avait à peine échappé à tant de dangers dont elle était sortie plus puissante que jamais, lorsque des dissensions qui éclatèrent entre le peuple et le sénat mirent la république à deux doigts de sa perte.

Après avoir chassé Tarquin et sa famille , le peuple s était imaginé qu'il pourrait vivre sans travailler, et que tout le

monde serait heureux , parce que les riches seraient obligés de nourrir les pauvres; mais TOUS comprendrez aisément que cela ne peut être ainsi dans aucun pays, puisqu'alors il n'y aurait plus personne pour travailler à la terre , et que par conséquent les champs ne produiraient bientôt plus de moissons.

Pendant quelque temps, à la vérité, les patriciens , c'est-à-dire les sénateurs et les riches^ prélèreut de l'argent aux plébéiens , pour les aider à nourrir leurs familles ; mais ensuite lorsqu'ils demandèrent à ceuxci de leur rendre cet argent, les plébéiens s'y refusèrent, en allouant qu'ils n'en avaient pas encore assez pour subvenir à leurs premiers besoins.

A cette époque, il y avait à Rome une loi bien sévère contre ceux qui ne pouvaient payer leurs dettes ; il était permis à leurs créanciers de se partager leur corps , ou, slls l'aimaient mieux, de les réduire en esclavage, de les charger de chaînes, et de les frapperMe verges jusqu'au sang.

Un jour que le peuple était assemblé sur la placer publique , ou vit tout à coup s'échapper d'une maison voisine un paurre vieillard, couvert de haillons , pâle, défait , et qui ressemblait plutât à un spectre qu'à un vivant C'était un vieux soldat, dont la poitrine était couverte de blessures reçues à la guerre. Il conta qu'un créancier impitoyable l'avait emmené en esclavage, parce que sa maison avait été brûlée par les ennemis , et qu'il ne pouvait pas payer une petite somme qu'il lui devait.

Ce malheureux découvrit en même temps son dos , qui saignait encore des coups de verges dont il avait été accablé.

A ce spectacle, un cri d'indignation s'éleva dans la foule , eit la populace entière sortant de Rome, se retira sur une montagne voisine, appelée le moitt Sâcbé, d'où elle fit savoir aux sénateurs qu'elle ne voulait plus se soumettre à des maîtres plus impitoyables que Tarquin lui-même.

Cette retraite du peuple embarrassa beau»

coup les patriciens, qui demeurèrent seuls

dans la YiHe, n'ayant plus personne pour les servir ni ks défendre. \

De leor c6t4, les plébéiens ne tardèrent pas a se repentir de s'être ainsi brouillés avec ceux qui les aidaient ordinairement dans leurs misères ^ et la faim commençait à se faire sentir au milieu de cette multitude ; mais la honte retenait encore ceux qui auraient touIb retourner sur leurs pas , et la crainte d'un ebâtiment les empêchait de rentrer dans leurs maisons.

Alors un sage Romain, appelé MiirÉNins Ageippà, s'avança à travers cette foule consternée , et raconta à haute voix cette fidble qtte tous connaissez peut-être d^a.

« Un jour, les membres du corps bu- « main se révoltèrent contre son estomac :

a Voyez, disaient les jambes, ce fainéant K <pii ne prend jamais aucune fatigue, « tandis que nous sommes obligées de marte cher pour lui, et de l'aider à se mouvoir. «( En vérilé , ajoutaient les bras, c'est nous a qui prenons tout le mal pour ce pares- « seux , qui ne fait rien autre chose que --^

■ IST. ROKAIKB. T. I. 5* ED. Q

« nourrir, pendant que nous travaillons « sans cesse pour lui être utiles.

a Décidément, continuaient-ils , nous « bras , nous ne travaillerons plus , et a vous jambes , vous resterez immobiles.

« Aussitôt dit, aussitôt fait*. Mais voilà « qu'avant la Gnde la journée, Testomac, ft que les bras ne nourrissaient plus , et « qui ne pouvait aller chercher des ali* « mens puisque les jambes refusaient de a marcher , tomba dans un état d'affaissé- « meut complet.

« D'abord, les membres, quoique affar- « blis aussi, se réjouirent de ce que leur (c ennemi était épuisé ; mais le lendemain <c il n'en fut point ainsi, et ils se repente tirent, mais trop tard, de ce qu'ib avaient « fait ; car les uns et les autres ne recevant « plus aucun secours de l'estomac , per- « dirent entièrement la force d'agir, et le ce corps tout entier mourut.

« Voilà, ô Romains, continua le sage <c Agrippa , votre histoire et celle du sea nat-, lespatriclens sont l'estomac, et vous

êtes les membres du même corps. Si « vous persistez dans votre révolte, Testo- « mac, à la vérité, souffrira, mais en « même temps il ne pourra plus vous se- « courir dans vos misères, et la république « périra. » \

Le peuple, qui a toujours du bon sens lorsqu'on lui dit la vérité , comprit parfaitement ce langage, et consentit à descendre du mont Sacré pour rentrer dans la ville ; seulement il fut convenu que Ton choisirait chaque année parmi les plébéiens deux magistrats chargés de défendre les intérêts du peuple , et auxquels on donna le nom de Tbibuss. La personne de ces tribuns était inviolable et sacrée , c'est-à-dire qu'il était défendu , sous les peines les plus sé-« vères, de les insulter, ou d'exercer contre eux aucune violence. Quoiqu'il fût interdit à ces magistrats populaires de pénétrer dans le sénat , dont ils ne pouvaient sous aucun prétexte franchir la porte, la puissance qu'ils possédaient était considérable, et lorsque le peuple était réuni dans les^

loo LES MEMBRES ET L'ESTOMAC

comices pour quelque affaire , si iio seul des tribuns s'opposait à ce qu'elle fût terminée ce jour-là 9 il n'avait qu'à s'écrier : Veto , ce qui veut dire en latin : jb le dé« FENDS ^ et personne n'avait le droit de passer outre , contre sa volonté.

On créa en même temps deux autres magistrats plébéiens, qui, sous le titre d'ÉniLES , furent chargés du soin des édifices publics et particuliers. Ils devaient en même temps surveiller la nourriture du peuple , la propreté des habitations , et en général tout ce qui peut intéresser l'existence des plus pauvres citoyens. Vous verrez plus tard que les Édiles étaient aussi chargés de diriger les jeux et les spectacles dont les Romains étaient avides. Ces ma-^ gistrats avaient , comme les consuls , le droit de s'asseoir dans une chaise curule ^ et pendant de longues années il n'y eut aucun des plus illustres Romains qui ne se fit un honneur d'exercer l'Édilité, c'està-dire la charge d'Édile.

CORIOLAN. loi.

COMOLAN.

Depuis Tan 488 jusqu^à Tas 485 avant J.-C.

Je ne tous ai point encore entretenus ^ mes enfans, d'une cérémonie qui avait lieu à Rome toutes les fois qu'un général rentrait dans la ville , après avoir vaincu les ennemis de la république et leur avoir tué au moins cinq mille hommes; mais je ne veux pas différer plus longtemps de vous raconter ce qui se passait alors, parce que vous entendrez iréquemment parler de celte cérémonie, que Ton nommait un

TAIOMPBB.

• Le général ou le consul , à qui le sénat

accordait cette récompense , précédé de trompettes qui sonnaient des marche^ guerrières^ montait sur un char magnifique

ro2 CORIOLAW.

attelé de quatre chevaux blancs; il était yétu d'une robe de pourpre brodée d'or, tenait en main un sceptre d'ivoire, et sa tête était couverte d'une couronne de laurier. Devant le char marchaient les^ prisonniers qu'il avait faits à la guerre, trainant de lourdes chaînes, et des soldats portant les dépouilles enlevées aux vaincus, et des tableaux sur lesquels étaient inscrits les noms des villes et dès provinces conquises. Dans lès rues de la ville que le triomphateur devait traverser pour se l'endre au Capitole , où il offrait en sacrifice un taureau dont les cornes étaient dorées, Tair était embaumé par les plus précieux parfums de TArabie, que de jeunes enfans brûlaient sur des cassolettes élégantes. Le peuple se portait en foule au-devant de ce cortège imposant , et les sénateurs suivis des pontifes et des autres magistrats se trouvaient sur son passage en habits de cérémonie.

Si vous eussiez été témoins de ce spec'^ lacle y mes petits amis , vous auriez sans

eORIOLAN. loî

doute pris un plaisir extrême à cette pompe guerrière , mais vous n'auriez sans doute pas manqué d'être fort étonnés de voir monté sur le char même du triomphateur un pauvre esclave vêtu de son habit ordinaire, quoique portant une couronne d'or ; ce malheureux était chaîné de répéter de temps en temps, à voix basse, au général vainqueur : Soutiens-toi QUE TU w'eS qu'un HOMME, dc

peur que l'ivresse d'un si grand honneur ne lui inspirât trop d'orgueil. I

Cet esclave était placé là pour rappeler aux spectateurs et au triomphateur Imméme, qu'il pouvait cependant tomber dans une condition aussi misérable que 1-esclavage , et que rien n'est plus incertain que les faveurs de la fortune, comme vous pourrez le remarquer plus d'une fois dans k suite de cette histoire.

Il y avait encore un autre genre de triomphe auquel les Romains donnaient le nom d'ovATioN , d'un mot latin qui veut dire « Brebis » , parce que c'était un ani*

mal de cette espèce que le vainqueur offrait en sacrifice à Jupiter au lieu d'un, taureau aux cornes dorées. Dans loYation^ que le sénat décernait aux généraux qui , sans avoir remporté d'éclatantes victoires, avaient fini honorablement muguerre sérieuse , le triomphateur n'était ni monté sur un char à quatre chevaux, ni couronné de kuriers , ni précédé de trompettes^ il s'avançait à pied, le front ceint de branches de myrte , accompagné de joueurs de flûte, et le spectacle de cette pompe» plus agréable que guerrière, n'excitait que médiocrement les acclamations, de la multitude.

Ne croyez pas pourtant, mes petits amis, que le Romains, qui se connaissaient en courage, n'honorassent cette vertuqueches les généraux et les chefs des armées ; le plus simple soldat pouvait aussi recevoir des récompenses militaires* Ainsi lorsqu'un Romain s'était illustré à la guerre, son gésiéral lui décernait, en présence de tous ses cama* rades , une épée , un ))0ttclier , ou un bau^

CORIOLAN. io5

Jrler enrichi d'or ou d'argent, que celui-ci rapportait dans sa famille , et qu'il mon** trait ensuite avec orgueil à ses enfai^.

Mais de toutes les * récompenses , celle qai paraissait la plus précieuse, était une couronne dont la forme et la matière variaient sttiyant les circonstances ; ainsi le soldat qui escaladait le premier k muraille d'une ville ennemie, recevait publiquement une couronne d'argent avec des tours d'or, que Ton nommait une couronne mmijux. Celui , au contraire , qui avait sauvé la vie à un Romain dans une bataille, obtenait une simple couronne de feuilles de chêne, que l'on appelait la couronne civique ; celle-là n'était pas lai moins glorieuse aux yeux des Romains , et celui qui l'avait reçue U conservait avec autant d'orgueil que si elle eût été du métal le plus précieux.

Marcius était un jeune Romain d'une si grande bravoure, qu'il avait mérité une couronne murale, et le surnom de Coiaor

loS CORIOLAN.

LAN, à cause d'une TÎlle nomniëeComoLEs, qu'il avait fait prendre par son courage.

Coriolan n'était pas seulement un très^ brave militaire, il se distinguait encore par une infinité d'autres vertus ; mais ce qui le faisait aimer de tous ceux qui le connaissaient, c'était le respect et la tendresse qu'il portait à sa mère Véturie, qui était une dame du plus grand mérite.

Malheureusement Coriolan gâtait tant de belles qualités par un caractère fier et emporté, et il se fit beaucoup d'ennemis a Rome, en embrassant avec trop d'ardeur le parti des sénateurs contre le peuple , pour lequel les tribuns ne cessaient de faire chaque jour de nouvelles demandés.

La famine ayant éclaté dans Rome, les Ediles , ces magistrats qui étaient chargés d'assurer la subsistance du peuple, accusèrent Coriolan d'avoir conseillé au sénat de vendre chèrement aux Romains le blé que renfermaient les greniers publics , afin de les rendre plus dociles et moins

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exigeans , en les réduisant à la dernière misère. Celte accusation sans doute n^était point fondée, mais Coriolan, que sa fierté et.son attachement aux patriciens avaient rendu odieux à la multitude plébéienne, fat exilé à perpétuité de Rome , c'est-àdire condamné par les comices assemblés, à sortir de cette ville et à n'y jamais rentrer. — .

Coriolan fut donc obligé de quitter sa patrie après avoir embrassé sa mère «et sa femme Voluhnib, ainsi que deux petits garçons qu'il avait, beaucoup de patriciens'' raccompagnèrent en pleurant jusqu'aux portes de la ville , et là , Coriolan lenr ayant dit adieu, se retira chez un peuple voisin et epuemi de Rome, nommé les YoLSQUES, qui raccueillirent avec empressement , et se félicitèrent de compter parmi leurs concitoyens un homme d^un coQrage si redautable et si éprouvé.

Cependant Coriolan était fort irrité contre ceux qui l'avaient exilé et le forçaient

io8 CORIOLÀN.

aÎBfi à TÎTre éloigné de sa femme, de ses enfans, et de sa mère Yétarie. Or, comme la colère nous fait soureot faire des dboses dont noas ne tardons pas le pins souvent à nous repentir , il eut le malheur de se mettre à la tôte des Volsques ; et consentit à marcher arec eux contre sa patrie , pour mettre le siège devant Rome, comme Favait fait autrefois Porsenna; mais celuici du moins était étranger, tandis que Coriolan venait combattre ses frères et les amis de son enfance.

Jamais encore , aux plus mauvais jours^ de la république, une si grande consteraaAion ne s'était répandue parmi les Romains, qui ne voyaient aucun général à opposer à cette agression formidable.

Avant même de songer à se défendre, le sénat et le peuple se flattant encore de désarmer la colère de Tillustre exilé , en* voyèrent à sa rencontre des députés choisis parmi les plus nobles citoyens de Borne; mais Coriolan refusa de les admettre en sa

présence, et leur fit défendre de franchir les premières barrières de son camp. Les pontifes eux-mêmes et les vestales apportant dans leurs bras les dieux tutélaires de la. patrie n'obtinrent pas un meilleur succès; et c'en était faitde Rome^ réduite à fléchir le genou devant le grand citoyen qu'elle avait outragé , lorsqu'à la prière du sénat, Véturie, mère de Coriolan , et Yolumnie, sa femme, conduisant par la main ses deux petits enfans , consentirent enfin à se rendre auprès du vainqueur irrité , pour le supplier de s'arrêter dans sa marche 9 et de ne pas causer la ruine de sa patrie.

Du plus loin que Coriolan reconnut ces personnes qui lui étaient si chères, il courat au -devant, d'elles, et les embrassa avec tendresse; et quand il vit couler leurs larmes, il n'eut pas le courage de leur refuser ce qu'elles venaient lui demander :

il savait bien pourtant que les Yolsques ne pourraient lui pardonner de n'avoir pas ruiné Rome , lorsqu'il le pouvait ;

BIST. ROMAIHV. T. I. S* in. n

1 1 o CORIOLIN.

mais il aima mieux s*exposer auK plus grands dangers que de faire de la peine à sa mère. ^

Il ne TOUS sera pas difficile de croire , mes enfans, que les Romains furent au comble de la joie lorsqu'ils apprirent que Tarmée des Yolsques se retirait ; en mémoire de cet événement , un temple consacré « à la fortune des femmes » fut élevé sur le lieu même où les ennemis s'étaient arrêtés ] mais le pauvre Coriolan fut bien puni de s'être laissé aller à sa colère contre son pays , car les Yolsques le tuèrent , dès qu^ils s'aperçurent qu'il ne voulait plus les servir.

Les dames romaines portèrent son deuil, comme elles l'avaient fait pour Brutus et pour Publicola , et tout le monde le regretta y parce qu'il avait été aussi bon mari que fils re^ciueux et obéissant.

LA FAMILLE DES FABIUS. 1 1 1

LA FAMILLE DES FABIUS

Depuis Tan 4 85 jusqu'à l'an 4S9 avant J.-C.

Dàrs ce.temps^là les Volsqaes n'étaient pas les seuls ennemis que Rome eût à redouter; presque tous les peuples du Latium et de TEtrurie ne cessaient de xrhercher querelle aux Romains , dont la prospërité toujours croissante les inquiétait , et souvent ceux-ci ne savaient comment trouver assez de soldats pour combattre à la fois tant de différens adversaires : mais vous allez voir combien ce peuple avait d'énergie et de patriotisme lorsqu'il s'agissait de pourvoir au salut de la république.

Il y avait alors à Rome une famille

lia LA FAMILLE DES FABIUS.

patricienne qui était très-nombreuse, et dont tous les membres étaient connus par leur Taleur et leurs autres vertus ; on la nommait la famille Fàbia, ce qui voulait dire celle des Fabius.

Un jour les Fabius, apprenant que les Yéieks , peuple voisin de Rome , venaient encore de lui déclarer la guerre , se rendirent tous d'un commun accord devant le sénat, pour solliciter la faveur d'être seuls chargés de combattre ces nouveaux ennemis. Les sénateurs hésitèrent d'abord à exposer ainsi aux hasards de la guerre cette généreuse famille tout entière ; mais comme le péril était pressant, ils leur permirent enfin de sortir de la ville, et de marcher contre les Véiens , qui s'étaient déjà presque avancés jusquliux portes de Rome.

Alors les Fabius , prenant leurs armes,

formèrent une troupe dont chacun admira

la bonne mine et la résolution , et lors-

"'^'on les compta, ils se trouvèrent en tout

cent six hommes , tous pères , fils ,

LA FAMILLE DES FABIUS. ii3

oncles, neveux ou cousins les uns des autres. C'était bien peu , mes enfans , que trois cent six hommes pour combattre une armée peut-être cent fois plus nombreuse , mais c'était beaucoup pour Rome de sacrifier tant de bons et utiles citoyens. Dès le lendemain ils se mirent en marcbe, accompagnés des vœux de tout le peuple y qui leur soubaitait un heureux retour , et ne laissant chez eux, d'une famille si con-^ sidérable , qu'un seul petit garçon , à qui son jeune âge ne permettait pas encore de prendre les armes.

Ces vaillans guerriers remportèrent d'abord , par leur courage , une victoire éclatante sur les y éiens, dont la nombreuse armée fut entièrement mise en déroute ; mais comme Tintrépidit^ des Fabius ne connaissait plus de bornes, les ennemis> les attirèrent dans une embuscade , où iU.

périrent tous jusqu'au dernier, après avoir vendu si chèrement leur vie^ que de longtemps les Yéiens ne furent plus en état de faire aucune entreprise contre une ville

ii4 LA FAMILLE DES FABIUS.

qui pouvait trouver dans une seule famille tant d'intrépides défenseurs.

La désolation fut grande à Rome, lorsqu'on y apprit la perte des illustres Fabius; le jour où ils avaient péri fut marqué pour toujours comme un jour itéfaste, (ce qui veut dire malheureux), et la porte par laquelle cette petite armée patricienne était sortie de la ville pour se mettre en marche , reçut le nom de porte ScELERÀTA , c'est-à-dire funeste , qu'elle conserva pendant plusieurs siècles.

Depuis Tan 4S9 jusqu'à Tan 449 avant J.-C.

Ejf vous racontant l'histoire de Numa Pompilius, mes petits amis, je tous ai dit qae ce prince avait encouragé les Romains à Fagricuitare , en leur distribuant des champs à cultiver et des instrumens pour travailler. Vous allez voir à présent que les plus illustres Romains ne dédaignaient pas de labourer la terre de leurs propres mains ^ ce qui ne doit pas vous surprendre, parce que la profession du laboureur est la première et la plus noble de toutes les professions.

Il y avait auprès de Rome un homme appelé CiNGiNNÀTus, auquel appartenait une petite maison située au delà du Tibre,

Ii6 VIRGINIE.

et un champ qui ne produisait rien au delà de ce qui était strictement nécessaire pour la nourriture de deux persotines; c^était là queCincinnatûs habitait avec sa femme, bonne et vertueuse comme lui: et quoiqu'ils fussent très- pauvres, chacun les aimait et les respectait.

Un jour que Cincinnatus^ vêtu d'un habit de paysan, labourait son champ selon sa coutume, il vit venir à lui des envoyés de Rome, qui lui annoncèrent que les consuls Pavaient choisi pour être Dictateur.

Gncinnatus, qui était un homme simple et sans ambition, fut très-affligé qu'on eut, jeté les yeux sur lui pour cet emploi difficile, et il ne consentit à Taccepter que lorsqu'on lui eut promis que la république ferait cultiver son champ pendant son absence, afin qu*à son retour il put faire la moisson comme à Tordinaire.

Vous allez sans doute me demander à

présent, mes enfans, pourquoi on était

M venu enlever Cincinnatus à sa char-

rue pour en faire un Dictateur : c'est que Tarmée romaine ayant été entourée par les ennemis , allait être exterminée , si quelque général n'était assez habile pour aller la délivrer. Or Cincinnatus avait autant de courage que de modestie, et son nom seul inspirait tant de confiance à tous les Romains, que d'une commune voix ils avaient demandé à marcher sous ses ordres. Ce hrave homme se mit donc à la tête d'une nouvelle armée, dont les soldats comme le général venaient de quitter leurs travaux et leurs foyers pour courir au secours de leurs concitoyens menacés, et faisant de longues marches à pied (vous savez qu'il n'était pas permis au dictateur de monter à cheval ), il battit les ennemis, et délivra l'armée, qui^ sans lui, aurait infailliblement péri tout en-* .

tière.

A son retour, on lui décerna les honneurs du triomphe qu'il avait bien mérités, et il fit son entrée dans Rome, vêtu d'une robe de pourpre^ au milieu des ar-

ii8 VIRGINIE.

clamations de tout le peuple; mais en des*^ cendant de son char de triomphe, il s*empressa de renoncer à la dictature, qu'il n'avait exercée que pendantquatorze jours^ pour retourner à son champ, où il crut sa présence plus nécessaire qu'à la tête de la république : le lendemain on le vit, reprenant son habit de paysan , conduire les bœufs de sa charrue, de la même main qui venait de gagner des batailles.

Ne croyez pas pourtant, mes bons amis, que les Romains de ce temps-là fussent tous d'aussi honnêtes gens que Cincinnatus ; il y en avait aussi de bien méchans, et je vais vous raconter une histoire qui vous le prouvera.

Depuis que Ménénius Agrippa avait si sagement parlé aux mécontens sur le mont Sacré, bien des querelles s'étaient encore élevées entre le peuple et le sénat, et l'on reconnut enfin la nécessité d'établir des"' lois qui donnassent plus de tranquillité k là république. Pour y parvenir, trois personnages consulaires furent envoyés en-.

Grèce pour en rapporter les lois de Selon , dont je vous ai parlé dans une autre histoire , et qui passaient alors pour les plus sages du monde entier.

Dès que ces trois personnages furent de retour à Rome, dix magistrats furent désignés pour examiner ces lois et les faire inscrire sur des tables d'airain : ces ma* gistrats devaient être changés tous les ans, comme auparavant les consuls, lès tribuns et les édiles, dont ils réunissaient toute Tautorité : on leur donna le titre de DécEicviBs, ce qui voulait dire : les dix hommes, et je ne vous nommerai pas ici tous ceux qui furent revêtus de cette dignité, parceque cela serait inutile ; il vous suffira de savoir que parmi eux on remarquait Afpius CLÀunnis, Tun des plus riches et des plus orgueilleux patriciens de cette époque.

Il y avait alors à Rome une jeune fille nommée Virghtie^ qui éta4t aussi belle que sage') ViRGiNivs, son père, brave officier, se trouvait alors à l'armée, campée à quelque distance de la ville.

lao VIRGINIE.

Le dëcemTir Appius aperçut un jour cette jeune personne^ lorsqu'il sut que son père était absent, il lui prit fantaisie de l'avoir pour esclave , et il ordonna à ses serviteurs de la conduire de force dans sa maison , ne pensant pas que personne aurait Taudace de résister à la volonté d'un décemvir ; mais Toncle de Virginie, témoin de cette violence , cria aussitôt au peuple qu'Appius voulait enlever sa nièce pour la réduire en esclavage, et excita ainsi rindignation de la foule, qui s'y opposa.

Ce jour-là Appius ne put donc pas accomplir le mauvais dessein qu'il avait formé; mais le lendemain se présentant lui-même devant le peuple, il déclara hau« tement que Virginie lui appartenait comme esclave, et se mit en devoir de la faire conduire dans sa maison.

Cependant Virginius , averti par ses amis du danger qui menaçait son enfant, s'était mis précipitamment en chemin pour Rome , où il arriva justement à l'instant où Appius s'efforçait de s'emparer de Vir-

VIRGINIE. lai

ginie. Ce père infortuné, voyant que personne ne prenait plus sa défense, et que sa fille chérie allait lui être enlevée pour toujours, saisit un couteau dans la boutique d'un boucher, et aima mieux la poignarder que de Tabandonner à Appius.

A la vue de ce sang innocent que Tinjustice du décemvir avait forcé de répandre, le peuple entra en fureur; le décemvirat fut aboli , et Appius jeté dans une étroite prison , y fut trouvé le lendemain étranglé , sans que Ton sût comment cela s^était fait, et même sans qu'aucun Romain s'en informât, parce que personne ne peut s*intéresser au sort d'un méchant.

Les lois des douze tables que les décemvirs venaient d'établir, survécurent à leurs auteurs, dont la mémoire fut vouée à l'exécration : elles continuèrent, tant que Rome exista, à être exposées dans le Forum sur des tables d'airain, où chacun pouvait les lire à son aise, et apprendre à les respecter et à s'y soumettre.

^ aa CAMILLE

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