‹ L'histoire romaine, racontée aux enfansChapitre 15 sur 45 · CHEZ LES CARTHAGINOIS · texte numérisé non relu

CHEZ LES CARTHAGINOIS

plupart des villes dont ils s'ëtaieiit emparés.

Mai» ee revers, au lieu de décourager les Carthaginois » ne fit au contraire que les exciter davantage contre Rooie , et ils couvrirent la Médit)9rranée d'un 91 graad nombre de vaisseaux, que les Romains, comprenant enfin que c'était sur mer principalem^ent que leurs adversi^ires étaient à craindre, résolurent de les combattre sur cet élément ^ quoiqu'ils i^'eussent point de marins habiles et expérimientés à opposer à ceux de Carthage.

Un consul , nommé Duilixjs Népos, fut chargé de cette expéditiqn ; il fit conduire en moins d^ deux mois plus de cent viogt galères , pendant que $es rameurs s'exerçaient à sec 9ur le rivage, et se trouva bientôt a la léte d'une flotte considérable*

Je dois V0U3 faire remarquer à ce propos, m^ en£ma, que , dans ce temps > on construisait ainsi en peu de jours une flotte tout entière, tandis qu'aujourd^hui il fiiui plusieurs années et des trésors considé-

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râbles pour mettre en mer un seul vaisseau de guerre.

Quoi qu'il en soit, Duilius remporta une si grande victoire sur Amilcàr Barcâ , le plus habile amiral des ennemis, que le sénat lui décerna les honneurs d'un triomphe naval , où Ton porta devant lui les éperons des galères qu'il avait prises aux Carthaginois. En outre , on éleva sur le Forum , en mémoire de ce triomphe , une colonne , dont le piédestal subsiste encore à présent , et à laquelle on donna le nom de Rostrâle, parce qu'elle était ornée d'éperons de navires.

Duilius reçut en même temps une récompense d'un genre tout à fait nouveau \ on lui permit, durant toute sa vie, de se faire accompagner le soir, à l'heure de son souper, par des joueurs de flûte, et par des valets portant des flambeaux, ce qui jusqu'alors avait été sévèrement interdit dans Rome, de peur d'y introduire de mauvaises habitudes.

La guerre dura encore plusieurs an-

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nées entre les deux peuples, sur mer et en Sicile \ mais enfin les Romains, se flattant d'abattre d'un seul coup leurs ennemis, envoyèrent en Afrique même, où vous savez que Carthage était située, une grande armée , dont un consul , appelé Régxtlus , eut le commandement. Ce général était un homme habile et courageux, et qui cependant avait encore plus de probité que de bravoure.

A peine Régulus eut-il mis le pied en Afrique, que son armée et lui-même coururent un grand danger auquel personne ne s'attendait. Il parut tout à coup dans le camp des Romains un serpent énorme , dont la gueule engloutissait à la fois plusieurs hommes et plusieurs chevaux. Il fallut donc combattre avant tout ce terrible ennemi, dont on ne put se défaire qu'en Técrasant avec de grosses pierres lancées par des balistes et des catapultes, sortes de machines dont on se servait alors à la guerre pour abattre les murailles. La peau de ce serpent fut envoyée à Ronie ,

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où l'on regarda Taj^parUion de ee loonstre comme un présage funeste pour Texpédition de Régulus.

En effet, les Carthaginois , sous les ordres d'un Grec nommé Xahtxppe , réuni«< rent un grand nombre de soldats, et surtout beaucoup d'élëphans (l'Afrique est le pays de ces animaux). Arec ces forces, ils attaquèrent les Romains ^ qu^k batti* rent, et firent même prisonnier Régulus, qu'ils envoyèrent à Carthage, chargé de ters. La crainte dont les soldats romains avaient encore peine à se défendre pour les élépbans, et plus encore l'innombrable cavalerie africaine qui s'était vendue aux Carthaginois, furent la cause de ce désastre»

Vous allez croire peiut^étre que les marchands de CarUiage furent très-reoonnaîssan# du service signalé que Xantippe venait de leur rendre : eh bi^n l point du tout ; bien loin de là , ils devinrent jaloux de ce vaillant capitaine, parce qu'il était étranger, et layant fait monter sur une

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galère, saus préteacte de le ramener avec honneur dans sa patrie, ils eurent Tindignité de le faire jeter a la mer, et de publier que le vaisseau qui le portait avait péri dans une tempête. Une si lâche perfidie méritait d'être punie , et elle le fat en effet, car l'ingratitude est le plus horrible de tous les vices.

Peu de temps après, les Carthaginois eu«^ rent à se repentir de la perte de Xantippe ; les Romains ayant repris Tavantage, chas* sèrent leurs armées de Sicile , et Asomu- BAL, Tun de leurs chefs les plus vaillans , ayant été défait dans ce pays , on le fit périr à son retour àCarthage /pour le punir d'avoir été malheureux.

Cependant les Carthaginois , pressés de toutes parts , furent contraints d'envoyer à Rome des ambassadeurs pour demander la paix au sénat ^ et ceux-ci emmenèrent arec eux ce même Régulus qui était leur prisonnier , pour qu'il leur fût favorable auprès des sénateurs , après lui avoir fait promettre toutefois qu'il viendrait repren-

i6o RÉGULUS

dre ses chaînes à Carthage, si Rome refu- .

sait de leur accorder la paix.

Les Carthaginois pensaient par ce moyen obliger Régulas à la demander avec tant d'instance, qu'il iBnirait par l'obtenir de ses parens qui étaient nombreux dans le sénat ; ils furent donc bien surpris lorsque ce généreux citoyen , au lieu de solliciter la paix , demanda au contraire que l'on exterminât les Carthaginois , ou du moins que l'on n'écoutât aucune proposition que lorsque leur ville serait tombée au pouvoir des Romains. Le sénat se rendit à ses avis, et refusa aux ambassadeurs ce qu'ils demandaient ; mais en même temps on engagea Régulus à demeurer à Rome, en lui représentant que les cruels Carthaginois ne manqueraient certainement pas de le faire périr , pour le punir d'avoir parlé contre eux.

Mais ce grand homme avait juré de revenir à Carthage; et comme rien n'est plus honteux que de manquer à sa parole , il résista aux prières de sa femme et de ses

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enfans, et aima mieux retourner chez ses ennemis que de commettre un parjure.

Ce que tous aurez peine à croire , c'est que ceux-ci eurent la barbarie de le faire mourir dans d'épouvantables supplices :

une si grande vertu méritait une autre récompense , et Rome entière le pleura , lorsqu'on apprit sa mort.

La paix ne tarda pourtant point à se conclure entre les deux partis , parce que les Carthaginois épuisés vo3faient avec effroi leurs trésors s'écouler dans cette longue lutte , et Rome eut la satisfaction d^avoir humilié sa rivale.

Cette première guerre avec Carthage dura vingt-trois ans , et pourtant elle ne fut que le prélude de deux autres plus désastreuses encore pour les Africains , auxquelles on donne ordinairement le nom

de GUERBES PUIfIQTJES OU CARTHAGINOISES •

i6a ANNIBAL EN ITALIE.

Depuis Tao ai8 jusqu'à Tan an avant J.-C.

Le Carlbaginois Ahhibàl, mes petits amis, était fils de cet Amilcar Barca dost Je vous ai déjà parlé , et qai fut Taincu sur mer par le consul DuiUus. Amilcar n'avait jamais pu pardonner aux Romains sa dé&ite , et il fit jurer au pied des autels à son fils encore enfant, que toute sa vie il serait leur ennemi.

Le jeune Annibal n'oublia jamais cette promesse solennelle, et quoique dans l'un des premiers combats auxquels il prit part, une blessure grave lui eut fait perdre un œil, il devint un des plus habiles généraux qui eussent existé, et mit la

AI^NIfiAL EN ITAUE. i63

république romaine à deux doigts de sa perte.

Après que Carthage eut obtenu la paix , comme nous l'avons nt tout à Theure.

celte grande ville se trouva tout à coup menacée du plus grand danger , par le retour de ces bandes de mercenaires , qui, n'ayant plus d'ennemis à combattre , re* vinrent en Afrique pour se faire payer des sonunes qu'on leur avait promises.

Les marchanda carthaginois envoyèrent d'abord au milieu d'eux un de leurs an* ciens che& , nommé HAsnoif , pour le»

engager à attendre patiemment que la république eût recueilli assez d'argent pour les satbfaire; mais ces hommes de toutes nations ne comprirent point ce que disait Hannon , qui ne parlait point leur langue, et bientôt une révolte terrible éclata dans les rangs de cette foule tumultueuse.

Ik étaient là, sur ce rivage brûlant d'Afrique « poussant des cris de rage , et proférant des menaces effroyables contre

i64 ANNIBAL EN ITALIE.

Carthage, qu^ils accusaient de lies avoir trompés. Hannon, épouvanté, prit la fuite, et il fit bien ; car d'autres ambassadeurs , qui furent envoyés vers ces barbares , revinrent bientôt à Carthage , les mains et les oreilles coupées , et aucun Carthaginois n'osa plus retourner au camp des mercenaires.

Dans cette extrémité, Âmilcar devait être le sauveur de Carthage. Il parvint , à force d'argent, à réunir une nouvelle armée pour défendre cette ville, puis tombant tout à coup sur les révoltés, il en fit un horrible carnage. Ceux qui échappèrent à ce massacre périrent bientôt par la famine , après avoir été réduits à Texécrable nécessité de se dévorer les uns les autres.

Cependant les Carthaginois , échappés à ce péril, voulurent éviter d'y retomber.

Pdur éloigner à la foisde leur ville Âmilcar, dont ils redoutaient la puissance et l'habileté , et l'armée qui venait de détruire les mercenaires, ils résolurent d'entreprendre

ANNIBAL EN ITALIE. i65

une nouvelle guerre dans un payjâ lointain, et ce fut encore Barca que Ton chargea de la commander^ mais celui-ci mourut sur ces entrefaites , et son fils Annifaal lui succéda à la tête de cette armée.

Il y avait un pays riche et peuplé , qui était bien éloigné de l'Italie , mais où les Romains comptaient déjà des amis. Ce pays se nommait TEspAGiiE , et dans ce temps-là , la plus fidèle 'alliée de Rome était une ville appelée Sagonte , qui était grande et populeuse.

Un jour que les Sagontins ne pensaient à rieo moins qu à faire la guerre , Annîbal se présenta tout à coup devant leurs murs avec ane armée de cent cinquante mille hommes , en leur déclarant qu^ils eussent à lui livrer, sans délai, leurs personnes et leurs propriétés.

Vous pouvez penser quel fut le désespoir de ces malheureux citoyens lorsqu'ils entendirent ce langage ^ cependant ils ne pu^ rent se décider à abandonner ainsi à Annibal toutes leurs richesses, et résolurent de

i66 ANNIBAL EN ITALIE.

se défendre jusqu'à la dernière extrémité, espérant que Rome, instruite de leur mal^ heur, euTerrait à leur secours. Les Car* thaginois étaient les plus forts , et les défenseurs de Sagonte s'apcrrcevant bientdt qu'ils étaient perdus sans ressource , allu»

mèrent un grand feu sur la place publique, où presque tous se précipitèrent avec leurs trésors, et où ils périrent.

Dès que cette triste nouvelle fut connue à Rome , chacun s'indigna de la perfidie des Carthaginois, qui, en pleine paix, avaient osé assaillir une des villes alliées de la république ; et le sénat résolut aussi-^ tôt d'envoyer à Carthage des ambassadeurs, dont le chef, QtJiNTtrs Fabits, était un des descendans de cette illustre famille des Fabius qui avaient péri en combattant les Saipnites. '

Celui-ci se présenta avec fierté devant le sénat de Carthage ; et relevant un pan de sa robe : « 3é vous apporte ici , dit-- « il , la paix ou la guerre : choisissez. »

Les Carthaginois étonnéslui crièrent aussi-

tôt: c Choisissez TOUS-méme. » «Eh bien! »

leur répliqua Fabius en laissant retomber sa robe, « je tous donne la guerre. » En achevant ces mots^ il sortit de Carthage, et s'embarqua pour l'Italie.

Annibal quitta aussitôt l'Espagne pour marcher sur l'Italie avec toute son armée, qu'il avait augmentée d'un grand nombre d'Espagnols, et de plusieurs centaines de ces terribles éléphans dont les Romains avaient eu autrefois une si grande frayeur.

Il fallait , pour joindre ses ennemis, qu'il parcourût un immense trajet, à travers des pays qui lui étaient tout à fait inconnus ; mais ce grand capitaine ne se laissa rebuter par aucun obstacle, parce que son géaîe les dominait tous.

Il traversa des fleuves rapides, que ja^^ mais aucune armée avant lui n'avait pu franchir, et parvint jusqu^au somm^ de hautes montagnes , que l'on nomme les AxPBS , où il n'y avait aucune route traeée , et qui sont couvertes de neige dans tûvtes les saisons.

i68 ANNIBAL EN ITALIE.

Pour ouvrir un passage à ses éléphans et à ses chevaux, il fallut tailler un chemin dans le roc par le fer et par le feu ; les anciens racontaient même qu'il employa du vinaigre bouillant pour faire fendre les rochers; mais c'est une erreur à laquelle il ne faut point croire, parce que le vinaigre bouillanl n'a jamais eu sur les rocs Tefficacité qu'ils lui supposaient.

Si vous aviez vu, mes petits amis , ces pauvres soldats , se traînant dans la neige avec leurs armes, et souvent roulant dans des précipices sans fond, où ils trouvaient une mort affreuse et inévitable , cela vous aurait fait pitié, et, en effet, c'était un spectacle bien déplorable. Annibal surmonta pourtant tous ces dangers ; et lorsqu'il fut parvenu sur la cime. des Alpes, d'où il pouvait découvrir les riches campagnes de l'Italie , i) montra du doigt à ses soldats le côté où se trouvait Rome.

Il n'y a pas encore bien longtemps qu'un autre général, non moins fameux qu' Annibal, a franchi avec une armée

française ces mêmes montagnes, qui coulèrent tant de maux à ce grand capitaine; celui-là était Napoléon, dont vous apprendrez la merveilleuse histoire lorsqu^on vous racontera celle de notre pays.

L'effroi fut au comble dans toute l'Italie , lorsqu'on y apprit Tarrivée d'Annibal ; mais ce fut bien pis encore quand il eut battu coup sur coup plusieurs grandes armées romaines qui se dispersèrent devant lui. Tandis que les Romains rassemblaient de nouvelles armées, Quintus Fabius, nommé dictateur dans ce péril extrême, parvint cependant à ralentir la marche du vainqueur, en évitant de le combattre. Persuadé comme il Tétait que les soldats africains ne pourraient pas résister à tant de fatigues et de travaux , Fabitis ne cherchait qu'à gagner du temps en évitant de combattre, et à cause de cela on lui donna le surnom de tempo&iseur.

Ce ' dictateur eut même la gloire , par son habileté , de faire tomber son ennemi dans le plus grand danger qu'il eût encore

HIST. ROMAIirS. T. I. 5« ÉD. JQ

couru, en Tattirant dans un défilé, où peu s'en fallut que les Carthaginois ne trouyassent aussi des Fourches Caudines.

Mais Annibal , plus heureux que Poslhumius, se retira de ce mauvais pas par un stratagème que je vais tous raconter.

Il faut que je vous dise qu'en Italie les bœufs ont de très-longues cornes^ et comme Annibal traînait à la suite de son armée un grand nombre de ces animaux pour la nourriture de ses soldats, il eut ridée de leur attacher sur la tête de légers fagots auxquels il mit le feu pendant une nuit obscure. Ces bœufs, épouvantés de la flamme qu'ils portaient avec eux et qui les brûlait, se précipitèrent de tous côtés, et surprirent tellement les Romains par leur impétuosité , que ceux-*ci laissèrent les Carthaginois s'évader comme ils le voulurent.

Cependant le temps de la dictature de Fabius étant expiré, Annibal reprit tous ses avantages , et ayant appris que deux consuls , dont l'un se nommait Paul Émii^e,

et Tautre VABBOzr , marchaient contre lui avec tout ce qu'ils avaient pu réunir de soldats romains , il s'avança au-devant d'eux jusqu'à un village d'Italie nommé Gankes, où il les battit si complètement, qu'à peine quelques Romains s'échappèrent pour porter à Rome la nouvelle de ce désastre. Paul Emile y périt en combattant , et l'autre consul, y arron, ne dutson salut qu^à la vitesse de son cheval. Une foule de séna* teurs et de chevaliers restèrent sur le champ de bataille , et Annibal envoya , dit-on , au sénat de Carthage trois boisseaux d'anneaux d'or qu'on leur avait arrachés.

Après cette défaite , Rome était perdue sans ressource si Annibal eût marché dès le premier moment sur cette capitale; mais vous aUez voir ce qui arriva.

Quand la nouvelle de ce désastre fut parvenue dans cette grande ville, on n'entendit de toutes parts que des cris et des gémissemens ; on voyait dans les rues des femmes qui pleuraient en s'arrachant les cheveux, et en embrassant leurs petits

enfans qui pleuraient comme elles. Les hommes, tristes et silencieux, couraient sur la place publique , et se demandaient les uns aux autres quel allait être le sort de la république.

Le même Fabius , qui aTait combattu Annibal avec tant d'avantage , conserva seul tout son courage au milieu de cette désolation universelle. Il fit défendre aux femmes de sortir de leurs maisons, parce que la vue de leur désespoir augmentait le trouble de ceux qui en étaient témoins; et une loi leur interdit de porter des parures d'or et d'argent qui auraient paru insulter au deuil et à la misère publique.

Ces sages dispositions ne furent pas les seules que l'on dut à Fabius ; il convoqua les sénateurs, que la terreur avait dispersés, et fit si bien , qu'à son exemple , tout le monde reprit du courage et de la fermeté; chaque citoyen voulut être soldat , et ne songea plus qu'à combattre. On enrôla jusqu'aux esclaves, ce qui ne s'était pas encore vu ; et lorsque le consul Varron

revint à Rome avec les débris échappés à Cannes, le sénat tout entier se rendit audevant de lui , pour le remercier de n'avoir pas désespéré du salut de la république. C'est que les Romains de ce temps-là avaient tous la même grandeur d'âme que Fabius pour supporter l'infortune.

Annibal , étonné d'apprendre ce qui se passait à Rome , crut qu'il avait assez fait que d'avoir jeté un si grand trouble dans la république, et il se rendit avec son armée, pour y passer l'hiver qui approchait, dans une ville dltalie nommée Capoue, alors célèbre par la douceur de son climat et la mollesse des mœurs de ses habitans.

SaPION L*AFRICAIK.

Depuis Tan an jusqu'à l'an 187 avant J.-C.

Vous n'arez point oublié , sans doute , mes petits amis , Hiéron , ce roi de Syracuse qui aTait appelé les Romains à son secours contre les Carthaginois, et qui de- Tint ainsi Toccasion de la première guerre punique : eh bien ! ce roi étant mort, il y eut des Syracusains qui tuèrent son petitfils Hiéronyme , auquel devait appartenir la couronne , et qui se déclarèrent les ennemis de Rome. G)mme Annibal et ses soldats ne pensaient plus qu'à se divertir à Capoue , la terreur qu'avait inspirée aux Romains leur défaite de Cannes s'était entièrement dissipée, et un général , nommé

Maacbllvs, reçut Tordre de passer en Sicile pour assiéger Syracuse , dont il se serait promptement emparé s'il n*y avait eu dans cette ville un habile mécanicien, nommé Arghimède.

Archimède, an des hommes les plus savans qui aient jamais existé , avait inventé de terribles machines qui , s'abaissant sur la mer, comme un grand bras, enlevaient une galère, et la faisaient chavirer comme une coquille de noix. U avait en outre fabriqué des miroirs ardens, avee lesquels il incendiait les vaisseaux romains, à peu près comme lorsqu'en vous amusant au soleil avec un miroir, vous faites voltiger la lueur qui se réfléchit dans cette glace sur les objets placés à quelque distance de vous»

U avait également préparé des mécaniques qui lançaient de grosses pierres et des poutres énormes sur les soldats qui osaient approcher des murailles. Enfin, Tune de ses plus étonnantes découvertes était celle d'une espèce de feu qui brillait

dans Veau , et que rien ne pouvait éteindre.

Cependant les efforts d'Archimède n'empêchèrent pas que la ville fut prise après un siège long et opiniâtre , et que les Syracusains fussent traités avec la plus grande rigueur. Cet habile géomètre^ qui, pendant qu'on se battait ainsi , était profondément occupé d'un nouveau travail dont le bruit des armes n'avait pu le distraire , fut tué par un soldat qui ne le connaissait pas. Marcellus fut très-affligé lorsqu'il apprit sa mort, parce qu'il n'aurait point voulu qu'on fit le moindre mal à cet homme précieux ; et il lui fit faire de magnifiques funérailles.

De son côté, mes petits amis, Annibal ne tarda point à se repentir de n'avoir pas marché sur Rome aussitôt après la bataille de Cannes , et lorsqu'il voulut se remetti^e en campagne et menacer de nouveau celte capitale, il s'aperçut, lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier , que ses soldats , effé- »«»nés par l'exemple pernicieux des ci-

toyens de Capoue et par une trop longue oisiveté , avaient perdu l'habitude des travaux et des privations qui les rendaient auparavant si redoutables : tous les avantages qu'il n'avait obtenus que par la discipline et la constance inébranlable de son armée, furent perdus bientôt après ; et il reconnut, mais trop tard, que ce n'est que par un travail continuel et assidu que les hommes peuvent conserver leur force et leur courage. ,

Pendant ce temps , d'autres combats avaient lieu en Espagne, entre les Romains , commandés par deux consuls , nommés Sgipion , et les Carthaginois qu'Annibal avait laissés dans cette contrée sous la conduite de son frère As- (irubal.. D'abord , le sort des armes fut contraire aux Romains, et leurs deux généraux périrent dans une seule bataille.

Mais un jeune homme, appelé Cornélius ScipioN, qui avait succédé à son père , l'un, des deux consuls qui venaient de succomber, battit à son tour Asdrubal , et

le força d'abandonner TEspagne , et de se diriger sur ritalie où l'appelait Annibal.

C'en était peut-être fait de Rome pour eetle fois , si Asdrubal eut rejoint son frère ^ mais cet imprudent jeune homme tomba dans une embuscade ^ où il périt ; sa tête , jetée dans le camp d' Annibal ', apprit à la fois à ce grand guerrier son approche et sa défaite.

Depms ce moment, la fortune parut avoir abandonné les Carthaginois. Sans cesse Taineu et harcelé par les armées de Rome, Annibal, rassemblant les débris de ces rieUles bandes qui aTaient franchi les Alpes , fut rappelé en Afrique , où les Romains, sous les ordres du jeune Scipion, s'étaient approchés des portes de Carthage.

Ce nom de Scipion devait un jour devenir bien funeste à cette grande ville ; et Annibal avait enfin trouvé un adversaire digne de lui.

Il y avait dans ce temps-là, en Afrique , à peu de distance de Carthage, une ville appelée Cirtha, qui porte aujourd'hui le

nom de Cojsfstaiitiiib , et sur laqueUe régnait alors un prince barbare nommé MassiiiissA, qui s'était fait Tallié des Romains. Un jour que ce monarque était absent de son royaume , Syphax , son proche parent et pourtant son ennemi , secrètement aidé par les Carthaginois , s'empara de sa capir taie et prétendit régner h sa place ; mais Massinissa appela aussitôt les Romains à son secours, et secondé par eux , il vain* quit Syphax et le fit mettre i mort.

Ce malheureux Syphax aval t pour époiBie une princesse carthaginoise nommée So^ PHoiïissi; , dont la beauté était si remar^ quable , que dès que Massinissa l'eut vu», il résolut de l'épouser pour qu'elle ne fût pas emmenée en esclavage par ksRomains.

Mais Scipion lui ayant reproché cette im*prudence, qui eût été on crime aux yeux du sénat , le crudl Massinissa dbiligiea lm<méme la pauvre Sopboni«be à prendre du poison, qui la fit expirer peu d'inslans aprèa dau3 d'horribles souffrances.

Annibal, à son arrivée en Afrique,

i8o SCIPION L'AFRICAIN.

trouva les Carthaginois plongés dans Teffroi , et Scipion qui , secondé par le farouche Massinissa à la tête de ses Numides, avait déjà brûlé dans leur camp deux armées africaines.

Ces Numides , montés sur des chevaux aussi légers que le vent, qu'ils conduisaient sans selles ni brides, étaient les ancêtres des Arabes ou Bédouins que nos soldats d'Alger combattent encore journellement sur ces mêmes rivages d'Afrique, et qui ne vivent le plus souvent que de brigandage et de rapines.

Annibal, en voyant s'approcher son ennemi , était impatient de se mesurer avec lui , et il avait déjà promis la victoire aux siens j en leur rappelant qu'ils avaient |)our eux Annibal et l'armée d'Italie; mais eette fois sou espérance fut trompée : il fut complètement vaincu auprès d^une ville nommée Zâmâ , et ne trouva de retraite que sous les murs de Carthage.

Les habitans de cette opulente cité, réduits au désespoir , se décidèrent enfin à

SCIPION L'AFRICAIN. i8i

demander la paix au sénat de Rome , qui voulut bien la leur accorder, mais si dure et si humiliante , qu'ils firent pitié au monde entier : telle fut la fin de la seconde guerre punique, qui n'avait pas duré moins de dix-sept ans.

Le jeune Publius Scipion , qui Tenait de vaincre Annibal, reçut les honneurs du triomphe , et on ne l'appela plus que Scipion Ii'âfbigain.

HXST. ROMAINE. T. I. 5* ^D. J l

i82 CATON LE CENSEUR.

CATON LE CENSEUR

Depuis Tan 187 jusqo'à Tan 182 avant J.-C.

QuÂSD je vous ai raconté les histoires de G)riolan et de Camille, mes petits amis , je vous ai fait remarquer combien les Romains avaient été ingrats envers ces deux grands hommes , dont les exploits , au lieu de leur mériter des récompenses, n'avaient fait qu'exciter la défiance et la jalousie de leurs concitoyens.

La défaite d' Annibal et l'humiliation de Carthage n'étaient pas cependant les seuls services que Scipion eût rendus aux Romains. Il avait conquis pour eux une grande partie de l'Espagne , plutôt encore par sa vertu et par sa grandeur d'âme, que

CATON LE CENSEUR. i83

par la force de ses armes, et s'était montré si juste et si magnanime enTers les peuples de ce pays , que ses ennemis mêmes n'avaient pu s'empêcher de Taimer : cela n*empécha pas pourtant qu'il trouvât à Rome des envieux et des calomniateurs.

Il y avait alors dans cette grande ville un homme d'un caractère opiniâtre , et d'une humeur chagrine, mais qui avait montré à la guerre un grand courage ; son nom de famille était Poncius , ce qui veut dire le Porcher , ou celui qui garde les Porcs, et dans son enfance on l'avait surnommé Càton, ce qui voulait dire en latin le rusé , parce qu'il était plus avisé que tous les en fans de son âge; du reste, il était aisé à reconnaître à ses cheveux roux, à ses yeux bleus , et surtout à son air toujours farouche.

Or, il arriva que Porcius Caton étant QVESTCtJK ( on nommait ainsi un magistrat chargé de veiller à la conservation des deniers de la république), ne craignit pas d'accuser Scipion TAfricain de s'être ap-

i84 CATON LE CENSEUR.

proprié une partie des trésors qu'il avait enlevés aux ennemis. Mais celuirci, dédaignant de répondre à cette accusation, posa sur sa tête la couronne qu'il portait le jour de son triomphe, et se rendant au Forum^ suivi d un nombre considérable de ses amis : a Romains , » dit-il à haute voix à la foule que la nouveauté de ce spectacle avait attirée,' a c'est à pareil jour que. Tan a dernier, nous avons vaincu à Zama Ance nibal et les Carthaginois; hâtons-nous tt d'aller en remercier les dieux. » Le peuple ne lui répondit que par des cris de joie , et ses juges eux-mêmes , escortés de leurs greffiers, l'accompagnèrent au Capitole, où il offrit un sacrifice. Je ne sais même pas si Caton ne se vit pas contraint de le suivre comme les autres assistans.

Cependant après cette injuste accusation, Scipion ne voulut plus demeurer dans une ville où il avait reçu un pareil outrage; il se retira avec quelques amis dans une maison de campagne, où il passa le plus heureux temps de sa vie , et mou-

CATON LK CENSEOR. ï85

rut quelques années après , sans avoir pu se consoler de Tingratilude de ses concitoyens,

Annibal fut plus malheureux encore que celui qui l'avait vaincu à Zama. Ce grand , homme, que la haine de Rome poursuivait partout , ne put demeurer longtemps à Carthage , où depuis sa défaite , sa vie n^ëtait plus en sûreté. Il alla deiniander un asile à un roi de Syrie , nommé Aiv- TiocHus, l'un des Séleucides dont parle l'Histoire ancienne, qui , en haine des Romains 9 racGueillit avec empressement ^ mais ce prince ayant été défait par un autre Scipion , frère de l'Africain , craignit d'irriter les vainqueurs, en le gardant fins longtemps dans ses États ^ et le congédia.

Alors ce vaillant capitaine alla isolUciter une retraite ches un roi de Bîithynie, nommé Patist^s, qui eut la bassesse de faire proposer secrètement aux Romains de leur livrer un homme qu'il avait promis de protéger. Mais Annibal ayant été

x86 CAT017 LE CENSEUR.

aY«rti de celte trahison , arala du poison contenu dans une bague qu'il portait toujours à son doigt, et expira avant r.arrivée des soldats qui avaient été envoyés pour ^'emparer de sa personne* L'infâme Prusias ne reçut pas la récompense qu'il air tendait de sa perfidie : il fut contraint de venir à Rome la tête rasée , avec Thabit et le bonnet d'un esclave , et de se prosterner devant le sénat, qui lui accorda la vie «onune ulie grâce.

Cependant le questeur Caton, après avoir remjdi sa charge avec honneur, étak devenu consul, et ensuite censeur» Comme vous ne savez pas encore ce qu'était un ceu sBUR romain , je vais tacher de vous faire comprendire qudUes élaient les fonctions attachées à cette magistrature.

Tottsles cinq ans, c'était l'usage àRome, depuis le temps du roi Servius Tullius ^ d'assemblé tout le peuple au Champ de Mars : là, cbacun devait , devant deux magistrats^ faire la déclaration de ce qu'il «^«•édait, et on l'inscrivait sur un registre;

CATON LE CENSEUR. 187

cela se nommait faire le CBirs , et les magistrats qui étaient chargés de cette opération portaient le titre de censeurs. Je dois vous dire à ce sujet que Ton choisissait ordinairement les plus honnêtes gens de Rome pour remplir cette magistrature, parce que , outre ces fonctions, ils étaient encore chargés de maintenir le bon ordre dans la ville et dans le sénat.

Caton , devenu censeur , se distingua de tous ceux qui avaient occupé cette charge par sa rigueur et sa justice ; et en effet , il avait le droit d^étre sévère pour les autres, parce qu'il Tétait à Texcës envers lui-même.

Toujours vêtu des étoffes les plus grossières , sa nourriture ne différait en rien de celle des plus pauvres Romains; et lorsqu'on voyage ou à la guerre il éprouvait une soif ardente , il ne se désaltérait qu'avec un peu d'eau et de vinaigre , ou de mauvais vin. A la campagne , il partageait les plus rudes travaux de ses esclaves, et leur donnait l'exemple du courage et de la sobriété.

iSS CATON LE CENSEUR.

Un pareil homme , élevé à la censure , ne pouvait manquer d'occasion d'exercer sa sévérité. Tantôt il dégradait un sénateur qui tenait une conduite indigne de son rang ^ tantôt il punissait sévèrement un chevalier qui était devenu trop gras , tandis qu'il laissait maigrir à faire pitié le cheval que la république lui avait confié.

Dans une autre occasion, Caton proposait de défendre, par une loi, aux dames romaines de porter des parures d'or , de se vêtir de robes de di£Pérentes couleurs , et d'aller en voiture dans la ville. Cette fois pourtant , Caton ne réussit pas au gré de ses désirs ^ car toutes les dames de Rome s'étant rendues au Forum, firent tant, par leurs prières et leurs larmes , qu'on leur permit de continuer à se parer comme elles voudraient.

L'inflexible Caton fut indigné de cette condescendance de l'assemblée , et dès ce moment il prédit que la république ne tarderait pas à périr , puisque les Romains «'écartaient de la simplicité de leurs antres.

Depuis l'an 182 jusqu'à Tan 146 avant J.-C.

Dai9s ce temps-là , mes petits amis , le roi qui régnait sur la Macédoine et sur une partie 4e la Grèce, où déjà ;les' Romains avaient combattu la ligue ai^héenne, se nommait PsBSi^ ; il était pêtit-fils d' Antigène Doson , et par conséquent Tun des

descendans du &nieux Démétrius Polior-

.cètes, que vous avez appris à connaître dans une autre, histoire.

Persée fut assez imprudent pour s'attirer la colère du sénat romain , qui envoya contre lui plusieurs consulsavec de grandes armées, et, en dernier lieu, un habile général , que l'on nommait Paul Emile , et qui élait, je crois , 6ls de celui qui avait

190 LA, RUINE D£ CARIHAGE.

péri à la bataille de Cannes , en combattant avec un courage cligne d*un meilleur succès. Ce fut auprès de Pydna. , Tune des principales villes de Macédoine, que les légions de Rome se trouvèrent en présence de la fameuse phalange ^ dont je vous ai dit ailleurs que Philippe , père d'Alexandre-le-Grand , fut autrefois Tinventeur.

Pendant la nuit qui précéda la bataille où fut décidé le sort de la Macédoine , la lune se trouva tout à coup entièrement cachée , comme cela arrive quelquefois , lorsque par suite des mouvemens auxquels la Providence a soumis ^les corps célestes, la terre venant à se placer entre le soleil et la lune, qui ne jouit par elle-même d*au^ eune lumière propre, intercepte les rayons lumineux qu'elle reçoit habituellement de cet astre. Ce phénomène, que Ton nomme une ichiPSB de lune, causa une vive frayeur aux soldats romains-, la plupart igBOt*ans et grossiers , qui s'imaginèrenC que cette circonstance ne pouvait erre

LA. RUIN£ D£ CARTUAGE. 191

fa'un mauvais présage pour la bataille qui se préparait ; mais un de leurs tribuns , honune instruit et raisonnable, qui ne partageait point celte crainie ridicule, leur ayant ftiit comprendre qu'une éelipse nW nullement une cbose surnaturelle , ils furent tout honteux de la terreur qu'ils avaient éprouvée , et combattirent avec tant d'intrépidité, qu'ils taillèrent en pièces l'armée de Persée , qui tomba lui-même avec toute sa famttle au pouvoir du vainqueur.

La chute de ce prince > mes petits amis, fat*le signal de l'asservissement de la Macédoine' tout entière : soixante-dix villes de ce royaume furent totalement détruites, et leurs faabitans, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, furent vendus comme ' esclaves sur les marchés publics de la Grèce et de l'Italie.

Le malheureux Persée , lui-même , fut conduit à Rome , chargé de chaînes d*or , et 00 le fit marcheren.habits.de deuil devaut le char de Paul Emile , lorsque oeluîr

ig% LA RUINE DE CA.RTHAGE.

ci obtint les honneurs du triomphe arec le titre de Magéim>jvique. Ce triomphe dura trois jours entiers , pendant lesquels on vit successiyement passer des chariots chargés de statues et de tableaux précieux ; des milliers d'hommes portant des vases d*or et d'argent, et enfin quatre cents couronnes d'or offertes par les villes grecques au peuple romain. Mais ce qui eût touché le cœur le plus dur, c'était la .vue des trois jeunes fils de Persée, qui tendaient leurs petits bras à la foule pour implorer sa pitié. Après cette cérémonie, le malheureux monarque fut jeté dans tine étroite prison , où il languit encore deux ans avaot de mourir. Un de ses enfans , qui lui survécut, obtint par gmce de devenir un simple artisan de Rome; et ce fils du dernier roi de Macédoine exerça longtemps , dans cette ville , la profession de tourneur.

Au milieu des succès de Paul Emile, ce général se trouva bien durement puni de sa cruauté envers les malheureux Macédo-

nîens, car il perdit en cinq jours de temps ses deux fils , quUl aimait tendrement , et ne rentra dans sa maison , après son triomphe, que seul et désolé.

L'orgueil et la dureté envers les autres hommes sont d'horribles défauts qui atteignent ordinairement ceux qui acquièrent de grandes richesses. Tant de victoires et de succès enivrèrent les Romains, auxquels .le vieux Caton , qui vivait encore, ne cessait de répéter chaque jour dans le sénat qu^il fallait détruire Carthage, comme ils avaient détruit le royaume de Macédoine ; à force de le lui entendre dire , ils se décidèrent à suivre ses conseils , et ne laissèrent pas échapper, pour y parvenir, une occasion qui ne tarda pas à se présenter.

Le féroce Massinissa, alors âgé de qua* tre-vingt-dix ans, était encore Tennemi le plus acharné des Carthaginois , qu'il harcelait sans cesse avec ses Numides : ce vieillard infatigable, qui, jour et nuit à cheval , enlevait à ses voisins, tantôt une

f»*0¥iiice, Untot une autre, fit tant que Girtbage envoya enfin une armée contre lui, quoiqu'il fût l'ami des Romains^ mais ceux-ci s'écriant qu'elle avait menacé un allié de Rome, ordonnèrent à un consul, nommé Censobjjvus, de passer en Afrique.

Censorinus , à son arrivée , commanda aux Carthaginois de livrer entre ses mains trois cents des personnages les plus con^ sidérables de leur ville; ce que ceux^-ci accordèrent pour conserver la paix. Il exigea ensuite quUk lui remissent toutes les armes , toutes les épées , tous les boutsliers et toutes les galères qui se trouvaient dans Carthage ; les Gartibaginois y consentirent encore.

Enfin Censorinus leur ordonna de sortir ûe leur ville, en emportant avec eux tout ce qu'ils pourraient , et d'aller s'établir à trois lieues de la mer^ parce qu'il allait bràler Carthage et la détruire de fond en comble. Pour cette fois, les Carthaginois refusèrent d'obéir, et résolurent de se défendre jusqu'à la mort, plutôt que de se

Là. ruine de CARTflAGË. igS

laisser traiter avec tant de barbarie. Ce fut un général , nommé Asdrubâl , qu'ils choisirent pour les commander , quoique tous les chefs de ce nom eussent été ftmestes à leur république.

Alors 9 comme il n'y avait plus d'armes dans Carthage , chacun se mit à Touvrage pour en fabriquer de nouvelles, avec tout le fer, l'argent et l'or même que l'on put ramasser. Les plus jeunes enfans travaillèrent à aider leurs parens , et les femmes se coupèrent les cheveux pour faire des cordages aux galères que Ton construisait.

Le courage et le désespoir des malheu* reux Carthaginois leur donnèrent des forces incroyables ; d'abord ils repoussèrent les assauts de leurs ennemis , incendièrent leurs vaisseaux, et élevèrent d'autres mu« vailles derrière celles que les machines de guerre des Romains avaient renversées; pendant ce temps la peste ^ maladie commune sur les rivages d'Afrique, se mit dans le camp des assiégeans , et peu s^en

196 LA RUm£ D£ CARTHAG£.

fallut que Tarmëc romaine tout entière ne périt devant ces murs funestes.

Enfin un nouveau consul, nommé Sci- PION ÉxiLiEK , qui était fils de Paul Emile le Macédonique, et petit-fils de Scipion l'Africain 9 fut chargé de mettre fin à cette guerre : le premier soin de ce gêné* rai fut de punir sévèrement les soldats, qui, découragés par tant de combats, étaient devenus lâches jusqu'à . craindre les flèches des femmes de Carthage. Peu de jours après son arrivée, il fit commencer autour de cette ville une forte muraille, qui devait Tenvironoer de toutes parts, et profitant d'une nuit obscure^ il conduisit ses troupes en silence contre les murs, quelles escaladèrent avec des échelles. Après une résistance inutile, mais sanglant^ , la ville entière tomba au pouvoir des Romains, qui, abusant de leur victoire, renversèrent complètement Carthage, avec défense absolue de jamais la rebâtir.

Les Carthaginois qui n'avaient pas péri dans le combat, furent emmenés en esclavage, et vendus comme des bétes de somme. Asdrubal s'était d'abord réfugié avec sa famille et un certain nombre de soldats , dans un temple oii il se flattait d'échapper à la première furie des vainqueurs. Bientôt après ^ dans l'espoir d'attendrir Scipion 9 il se rendit secrètement auprès de lui , et le supplia d'épargner au moins sa femme et ses enfans ^ mais cette dame ayant appris cette démarche, fut indignée contre son mari , qu'elle accusa de lâcheté, et revêtant ses plus belles parures , aprëis avoir mis le feu au temple qui lui servait d'asile, elle égorgea de sa propre main ses deux petits garçons, se précipita avec eux dans les flammes , et y périt ainsi que tout ce qui restait encore de Carthaginois.

Telle fut, mes petits amis, la fin déplorable de l'opulente Carthage, autrefois fondée par les Phéniciens sur la côte d'Afrique ; et Scipion Émilien , qui avait

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ruiné cette ville superbe dont Rome était si envieuse , reçut , comme son grand-père, le surnom d' Africain.

Lorsqu'on parlera devant vous des guerres puniques, il faudra vous rappeler que la première fut terminée après la mort de Régulus , par la lassitude des deux partis et Taffaiblissement de Cartbage; que la seconde, où Annibal mit Rome à deux doigts de sa perte , finit par la défaite de ce grand capitaine à Zama , et que la troisième enfin n'eut d'autre terme que la ruine totale de Garthage par le jeune Scipion Émilien.

La destruction de cette puissante cité eut lieu la même année que celle de G>finthe, par le consul Mummius, que je vous ai racontée dans THistoire ancienne :

elle fut suivie de près de la ruine de NuiiAifCE, Tune des plus considérables villes d'Espagne, qui avait embrassé le parti des Carthaginois , et ce fut encore Scipion Émilien qui accomplit cette noui^elle iniquité des Romains.

LES GRA.CQUES* 199

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