LA GOURMANDISE DE VITELLIUS
L'an 69 de l’ère chrétienne.
. Vilellius n’était certainement pas un homme plus recommandable qu’Othon; la voix publique l’accusait d’avoir fait empoisonner, son propre fils, pour hériter de ses bien; outre son ignoble gourmandise, vice qui met un homme au-dessous des plus viles animaux , sa cruauté était extrême, etsous prétexte d’assurer sa puissance, ifeemtamna au dernier supplice un grand nombre de sénateurs et de personnages illustres. ' On raconte qu’a son arrivée en Italie, lors-
qu’il traversa le champ de bataille de Bedria< cum, où les troupes d’Othon avaient été vain* • eues par les siennes, et où gisaient sans sépulture plusieurs milliers de cadavres, il parrourut froidement ce lieu de désolation, puis affeclant de sourire à ce triste spectacle: « L’cdeur d’un ennemi mort, s’écria-t-il, est toujouis agréable.»
Ce mot atroce anonçait un autre Néron, et s’il eût vécu, il n’est pas impossible qu’il ne l’eùt encore surpassé par ses barbaries. Tibère, Caligula étaient des monstres perdus de vices, mais jamais encore on n’avait vu personne se livrer à une plus honteuse gloutonnerie, dont nous n’aurions pas môme l’idée, si les anciens écrivains ne nous en avaient conservé l’histoire.
Chaque jour Vitellius prenait part à quatre repas recherchés et abondants; et comme son estomac n’aurait pu supporter de semblables excès de nourriture , il avait soin de se faire vomir dans l’intervalle, pour avoir le plaisir de s’abandonner de nouveau à son incroyable voracité. Dans toutes les villes où il passait, il ruinait les plus riches citoyens, par les festins somplueux qu’il se faisait servir à leurs dépens; et son habitude était d’aller déjeuner chez l‘un, dîner chez l’autre, goûter chez celui-là, et souper chez un quatrième.
On rapporte que , dans un seul repas , on lui servit deux mille poissons délicats et variés, et sept mille oiseaux des plus rares et des plus
exquis; outre cela il se fit apporter, dans un plat d’argent aussi large qu’un bouclier , une multitude de cervelles de paons et de faisans, de langues d’oiseaux à plumage rouge, et enfin de laitances de poissons ; ce ragoût était son mets favori, probablement parce qu’il coûtait des sommes énormes.
Ce n’est pas tout encore: il avait acquis par ses débauches de table un embonpoint excessif qui lui permettait à peine de se mouvoir, et pourtant sa voracité était si inconcevable, que lorsqu’il assistait à un sacrifice, il enlevait sur l’autel les viandes grillées, et les gâteaux sacrés que l’on y avait déposés.
Un tel glouton fut bientôt l’objet du mépris public, et sa cruauté fit promptement désirer à tout l’empire un nouveau changement de maître.
Il y avait alors un général romain, nommé Vespasien, que son affabilité autant que ses talents militaires avaient également rendu cher au peuple et à l’armée. Bien loin de ressembler au gourmand Vitellius, Vespasien ne faisait jamais usage que de la nourriture la plus simple : dans son habillement il se distinguait à peine de ses soldats, persuadé, comme il l’était, que ce n’est pas un faste ridicule qui doit faire remarquer un personnage de distinction, mais ses belles qualités et son courage: et cela doit vous rappeler, mes petits amis, ces glorieux Romains du temps de la république, qui, Il a;*
après avoir commandé des armées et gagné des batailles , s’en retournaient ensuite labourer leurs champs pour pouvoir faire leur récolte l’année suivante.
Dans le temps que Vilellius jeuissait si indignement de l’empire, Vespasien était occupé à ïaire le siège de Jérusalem, dont les habitants s’étaient révoltés contre la domination romaine; et ce fut devant celte place quïl apprit presqu’eri même temps le meurtre de Galba, la mort d’Othon , et enfin ravénemenl de Vitellius, qui était généralement méprisé du peuple et des soldats.
Vespasien n’avait jamais pensé jusqu’alors à se faire empereur, mais les légions qu'il commandait lui étaient si aiTectionnées , qu’il ne put résister aux prières de son armée, et consentit enfin à ce qu’elle le proclamât; car tous les Romains étaient indignés d’être gouvernés tantôt par un débauché comme Othon, et tantôt par un glouton comme A'itellius.
En effet, peu de temps après, Vespasien prit le titre d’empereur dans la ville d’Alexandrie, autrefois fondée en Égypte par Alexandre-le- Grand; et se mettant aussitôt en marche vers l’Italie, pour chasser Vilellius de Rome, le bruit de son approche ne fut pas plus tôt parvenu dans cette contrée , qu’une partie de' l’armée de ce prince infâme se déclara contre lui , et reconnut sans hésiter le nouvel empereur.
Il s’éleva donc encore une fois une guerre
civile, qui coûta la vie à une foule de Romains; et comme les légions de Yilellius se corapoT saient d’un grand nombre d’étrangers, qu'il avail amenés avec lui de Germanie, ces barbares détruisirent plusieurs villes d’Italie, et causèrent des maux incalculables.
Cependant les périls, qui le menaçaient n’avaient pu tirer Yitellius de son indolence habituelle; et tandis que les armées de Yespasien s’approchaient de Rome, il ne s’occupait encore que de régals et de festins. Lorsqu’il apprit pourtant qu’un de ses généraux, nommé Pruiüs, s’était déclaré pour son adversaire, et se trouvait déjà aux portes de la ville, il parut sortir, non sans regret, de sa honteuse apathie, et feignit de se préparer au combat. '
Alors, cet homme lâche et vicieux , ne sachant plus où trouver des soldats, arma pour sa cause la plus vile populace de Rome: il annonça publiquement qu’il allait enfin se rendre au camp; mais parmi le peuple assemblé pour l’écouter, quelques-uns remarquèrent que, tandis qu’il parlait, une nuée de corbeaux obscurcit tout à coup le ciel audessus de sa tète, ce qui fut jugé d’un mauvais augure pour son entreprise; car vous savez que chez les anciens on tirait des présages de tout ce qui se présentait.
A la vérité^ Yitellius n’était guère en état de rassurer ses partisans : à chaque nouvelle qu’il recevait de la marche de ses ennemis, on le voyait pâlir et devenir tremblant, et il ne pa-
l aissait oublier le danger qui le menaçait qu’en SC mettant à table, où il s’enivrait.
Vous allez être surpris, sans doute, mes petits amis, qu’un prince aussi lâche ail pu trouver des défenseurs, et pourtant il y eut dans Rome même plusieurs combats meulriers, dont Tun causa l’incendie, du Capitole, cette antique citadelle que les oies sacrées avaient sauvée des Gaulois, du temps de Manlius Capitolinus. Ce monument fut entièrement consumé par les flammes, et ce fut seulement à l’approche de Primus, dont l’armée avait pénétré dans la ville que Vitellius comprit enfin qu’il était peÿu sans ressource.
Dans celte situation désespérée, cet homme stupide , qui pouvait à peine se mouvoir , a- ^ bandonné de tous ceux qui jusqu’alors lui ctaient demeurés fidèles , se traîna comme il put dans les salles de son palais, appelant à haute voix quelqu’un qui le secourût ; mais il ne trouva pas un seul esclave qui lui répon- . dît, et ne voyant pas d’autre moyen de se dérober à ses ennemis, il sq glissa dans la petite loge d’un portier, d’autres disent dans la niche d’un chien de basse-cour, où il ne put entrer qu’à grand’peine, tant il était gros.
Mais à peine était-il blotti dans ce réduit , que les soldats qui le cherchaient le découvrirent, et l’ayant tiré de sa cachette, malgré ses prières lui lièrent les mains derrière le dos, lui passèrent une corde autour du cou, cl a-
près L'avoir dépouilllé de ses vêtements; le conduisirent à travers la place publique en te forçant , avec une épée placée sous le menton , à tenir la tète haute, afin que tout le monde pût jouir de sa confusion.
Après cela ils le traînèrent aux Génohies, qui étaient le lieu où l’on exposait les criminels, et là ils’ le percèrent d’une multitude de coups d’épée, qui mirent son corps en lambeaux; ensuite ils lui coupèrent la tête, et la promenèrent dans toute la ville au bout d’une lance. Ses restes mutilés avaient d’abord été jetés dans le Tibre , mais ils furent rendus ensuite aux prières de sa veuve, qui leur donna la sépulture.
• Je dois vous faire remarquer, mes enfants, que Vitellkis, dans son infortune, ne montra pas un seul instant de courage, tant il est vrai qu’aucune qualité estimable ne peut exister dans une àme véritablement basse cl corrompue.