‹ L'histoire romaine racontee aux enfants (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · VESPASIEN · texte numérisé non relu

VESPASIEN

• Depuis l’an 70 Jusqu’à l’an 79 de l’ère chrétienne.

. Nous arrivons enfin à l’histoire d’un prince qui ne fut pas le fléau du genre humain, comme la plupart de ceux qui- l’avaient précédé ; celui-ci ne montra ni la froide cruauté de Tibère, ni l’exlravagahce de Caligula, ni l’atroce

folie de Néron; et ce fut à lui que les Romains durent les premières années de tranquillité dont ils eussent joui depuis plusieurs règnes.

Vous n'avez point oublié sans doute , mes enfants, que Vespasien était occupé a faire le siège de Jérusalem, lorsqu’il consentit à accepter l’empire, que son armée lui offrait; ce n’était pourtant point à lui qu’était réservé l’honneur de prendre cette ville, mais à Titus, son llls aîné, qui accomplit ce grand ouvrage dans la première année du règne de son père.

Ce mémorable événement, qui avait été prédit par les anciens prophètes, comme la juste punition de la mort de Jésus-Christ, causa la dispersion du peuple Israélite sur toute la surface du globe; et l’immense population de cette ville , qui s’élevait à plus de onze cent mille hommes, femmes et enfants, devint la souche de cette nation juive qui est aujourd’hui répandue dans presque toutes les contrées de la terre.

L’un des premiers soins de Vespasien en montant sur le trône, fut de faire rebâtir le Capitole, qui, ainsi que je vous l’ai dit avait été incendié dans les combats qui décidèrent la ruine de Vitellius ; il ordonna que le nouveau temple fût entièrement semblable à l’ancien , et fit célébrer par des fêtes magnifiques le rétablissement de l’un des plus précieux monuments de la vieille Rome.

Ce respect pour les anciens usages et pour

la religion des premiers Romains fit concevoir une heureuse idée de son règne ; et lorsque le nouvel empereur vint d’Égyple en Italie, depuis le rivage où il avait débarqué jusqu'à Rome, tous les chemins qu’il, parcourut furent bordés d’une foule innombrable de peuple, qui faisait retentir l’air de mille acclamations. Le jour de son entrée dans cette capitale, toute la population accourut sur son passage, et l’on n’entendit de tous côtés que les vœux de celte foule immense; qui demandait au ciel la conservation des jours de son empereur.

Cependant je dois vous dire qu’au milieu de cette allégresse générale , on remarquait un jeune homme dont le visage était triste et inquiet: c’était Domitien, second fils de l’empereur, que vous conhailrez plus lard, mais qui annonçait déjà un caractère farouche et intrai^ table.

Ce prince était bien différent de son frèré Titus , que tout le monde aimait à cause de son affabilité et de ses autres bonnes qualités: et tandis que Domitien se rendait odieux dans Rome par ses vices et ses violences, Titus ne cessait de supplier son père de lui pardonner ses fautes, dans l’espoir qu’il se corrigerait un jour , et reconnaîtrait ses erreurs. Ainsi , dès' ce moment, Titus se montrait bon frère et bon fils, et vous ne serez pas surpris lorsque vous le verrez plus tard devenir un des plus illustrés et surtout un des meilleurs empereurs do

Rome , parce que celui qui remplit bicH les premiers devoirs de la nature, ne manque jamais à aucun de ceux qu’il est chargé d’accomplir.

Pendant que le Capitole se relevait par l’ordre de Vespasien, ce grand homme ne songeait qu’à effacer les traces des malheurs que tant de mauvais princes et de guerres civiles avaient laissées dans l’empire ; sa sagesse et sa modération rétablissaient la tranquillité publique sur de nouvelles bases, et pour faire perdre Tbabitude des dépenses excessives qui avaient ruiné une foule de citoyens sous les règnes précédents, il donnait lui-même aux Romains l’exemple de la simplicité dans son habillement, et de la sobriété dans ses repas.

Au lieu de chercher à faire oublier qu’il était né loin du tronc , Yespasien affectait au contraire de tenir beaucoup à de vieux, meubles fort modestes qu’il tenait de sa famille , et son plus grand plaisir était de se rendre dans une petite maison de campagne, que sa grand'mère lui avait laissée, et à laquelle il n’avait pas permis qu’on lit le moindre embellissement.

Il faut pourtant que vous sachiez que l’on reprochait généralement à Yespasien un défaut qui s’accorde diflicilement avec une âraè généreuse ; je veux parler de son avidité pour l’argent, avidité qu’il portait si loin, qu’un jour des députés d’une ville étant venus lui annon-

cer quUls destinaient une grosse somme à lui ériger une statue d’or : « Vous pouvez , leur dit-il en tendant la main, la placer ici à l’instant môme ; voici la base de la statue qui est toute prête, d En elTet, il se fit apporter cette somme, dont il usa sans doute plus utilement pour la chose* publique, mais qu’on lui reprocha amèrement de s’ôlre appropriée.

Cependant cette avidité pour l’argent ne consistait pas à ammasser beaucoup d’or pour le contempler ensuite d'un œil stupide , comme le font ordinairement les avares ; car tous les trésors qu’il pouvait acquérir, il les employait aussitôt à -embellir Rome par des monuments, tels qu’un magnifique amphithéâtre qui porte son nom, et dont il reste encore aujourd’hui des ruines précieuses. D’ailleurs, on ne le vit jamais, conUne Galigula et Néron, faire mourir aucun Romain pour s’approprier ses dépouilles; c’était par le bon ordre et par féconomie qu’il s’efforçait d’accroitre ses richesses, et son règne eût été comparable à celui d’Auguste , s’il ne se fût laissé aller quelquefois à une excessive sévérité, dont il avait sans doute contracté l’habitude dans les camps où s’était é- Gouléc la plus grande partie de sa vie.

• Je ne vous citerai de cette rigueur qu’un exemple qui est extrêmement célèbre. >

Un chef gaulois , nommé Sabiros, qui avait pris les armes contre l’empereur avec plusieurs autres, au commencement de son règne, ayant

elé vaincu peu de jours après, n’avait pas trouvé d’autre moyen de se soustraire au supplice qui l’attendait que de chercher un refuge dans un souterrain profond. Ce secret n’était connu que de sa femme Éponine, et de deux fidèles affranchis, qui répandirent avec affectation le bruit de la mort de leur maître, afin de faire cesser les, recherches que Ton dirigeait contre lui.

Éponine, après avoir porté le deuil de son mari et pleuré publiquement sa perte, vvint partager cette triste retraite, où ces déplorables victimes de la guerre civile vécurent neuf années , sans voir d’autres personnes .que leurs affranchis qui leur apportaient louivà tour leur nourriture; cette dame mit même; au monde, dans cette sombre demeure, deux., petits garçons qui s’élevèrent ainsi sans avoir jamais vu la clarté du soleil.

3Ialheureusement la retratte'.dc Sabinus fut découverte par des soldats,, q\ii,'jayant suivi fuit des affranchis, se saisirent de cètlc famille infortunée et la coiiduisïreiit devant l’empereur. Ces soldats ne faisaient qu’obéir aux ordres qu’ils avaient reçus de leur maître en arrachant ces malheureux à leur triste asile ; mais ce que vous aurez peine à croire, c’est que Vespasien eut la barbarie de les faire mettre à mort, quoique, dans le premier moment, il n’eiit pu retenir ses larmes en écoulant le récit des souffrances de la courageuse Éponine. Il n’épargna que les deux petits garçons , qu’un seul jour rendit ainsi orphelins.

Celle exlrême sôvérilé de Vespasien , qui , dans d’aulres occasions, avait témoigné de la douceur et de la bonté, indigna tous les Romains; el comme il tomba dangereusement malade peu de temps après, bien des personnes regardèrent cet événement comme le châtiment du supplice rigoureux d'Éponine et de Sabinus.

Lorsque A^espasien s’aperçut que sa fin approchait, le courage dont il avait fait preuve dans toutes les circoslances de sa vie, ne l’abandonna pas à ce moment suprême. Pour résister jusqu’au dernier instant à fépuisement de ses forces, il se fit soutenir par ses domestiques, en disant qu’il convenait qu un empereur mourût debout; et ce fut dans celte position qu’il expira entre les bras de ceux qui fenlouraient , après un règne de dix années, el à fâge de soixante-neuf ans.

On raconte que peu de temps avant la mort do ce prince , fapparilion d'une comète avait fait présager ce grand événement ; .mais vous savez déjà ce qu’il faut croire dç ces prétendus prodiges , dont je vous ai donné ailleurs l’explication. '

Je vous prie de remarquer, mes enfants, que depuis Auguste, A’espasien fut le premier empereur qui mourut de sa mort naturelle : Tibère fut étouffé sous des oreillers; Galigula périt assassiné par Chéréa; Claude fut empoisonné par Agrippine : Néron se tua lui-mème pour échapper à scs ennemis; Galba péril dans une révolte

miliUlire ; Olhon se perça le cœur d’un poignard, 'et Yitellius eufin, le plus misérable de Vous, fut mis en pièces par les soldats.

La fin tragique des empereurs était donc de- Tcnue une sorte de coutume, et cependant on ne voit pas pour cela que la souveraine puissance ait effrayé personne. C’est que la plupart des hommes se persuadent qu’il n’y a pas de sort plus heureux que d’être placé au-dessus de tous les autres. Vous verrez dans la suite de cette histoire le bonheur que l’empire pouvait donner.

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