‹ L'histoire romaine racontee aux enfants (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · LE REPAS EFFRAYANT · texte numérisé non relu

LE REPAS EFFRAYANT

Depuis l’an 81 jusqû’à l’an 99 de l’ère chrétienne.

Domitien, second fils de Vespasien, avait une taille élevée et une figure agréable ; son air annoçait la modestie , et dès qu’il parlait en public , son visage Sfe couvrait d’une rougeur aimable, mais cette couleur, qui appartient le plus souvent aux âmes honnêtes et décentes, ne provenait chez lui que d’un orgueil démesuré, et vous verrez tout à l’heure, mes petits amis, quel odieux caractère se cachait sous celle apparente timidité.

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Il est assez ordinaire de voir des enfants l)ion élevés rougir aisément par limidilé, et on doit les louer de cette pudeur involontaire , lorsqu’elle naît chez eux d’une juste défiance de soi-inéme, tout à fait estimable à leur Age; mais lorsque celle rougeur n’est que le résultat de leur petit amour-propre, trop facile à irriter, elle n’est plus que ridicule, et ils doivent chercher avec soin à se corriger de ce défaut, qui annonce de leur part des prétentions excessives. cl qui nuirait plus qu’ils ne pensent aux qualités qu’ils peuvent avoir.

Quoi qu'il en soit, Domitien, bien loin d'être modeste, comme on aurait pu le croire, était dévoré d’une vanilé insuppcrUiblc, qui, jôinîê à liP. mauvais cœur, devint la cause des actions les plus criminelles de sa vie. Ne pouvant souffrir que personne fût nommé à côté de lui, il substitua son nom sur les édifices publics à celui de leurs véritables fondateurs ; il se fit appeler seigneur et maître , et un jour il eut le sot orgueil de se donner le titre de Dieu, renouvelant ainsi l’extravagance de Caligula , qui n’était môme pas digue de porter le nom d’homme.

Bientôt son naturel renlraînanl à la- cruauté, il se livra sans crainte à ce penchant efiroyable, qui n’était point chez lui l’elfet d’un emportement involontaire, mais un vice de sangfroid qui n’altérait en rien la douceur de sa voix ni l’araénilé' de ses manières. Son plus II V \

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grand plaisir était de causer à ceux qui l’enlouraicnl des terreurs incroyables, auxquelles il ne mettait fin quelquefois qu’en envoyant ses victimes au supplice.

Un jour, il invita, pour, un repas splendide les prhicipaux sénateurs, qui ne manquèrent pas de se rendre à flieure dite au palais de l’empereur. Là on les introduisit silencieusement dans une salle entièrement tendue de noir, cl qui n’était éclairée que par des lampes funèbres : des lits noirs étaient préparés pour les convi\^s, suivant l’usage de ce temps, et sur la table, chacun aperçut devant soi une petite colonne également noire , semblable à celles dont les anciens décoraient les tombeaux, au lieu des esclaves richement vêtus alors en usage à . Rome, ils n’avaient autour d’eux pour les servir que des enfants noircis de la télG aux pieds, qui, à un signal de Domitien, exéciilèrent une danse lugubre. Enfin on opporla aux convives consternés de cet appareil sinislre, dans dc la vaiselle noire, des mets qu’il était d’usage de n’apprêter que pour les repas qui suivaient ordinairement les funérailles.

Je n’ai pas besoin de vous dire qn’un. semblable aspect n’inspira de gaîle à personne ; aucun des sénateurs n’osait rompre le silence, et tous, sans se communiquer leurs craintes, étaient persimdés que l’empereur ne les avait fait venir ainsi pour les préparer à mourir. Dofniliea seul pm’uissoit au comble dc la joie: il

racontait en riant aux pauvres conviés mille histoires toutes plus effrayantes les unes que les autres, et il n’y eut pas un de ces malheureux qui ne se crût à sa dernière heure.

Enfin l’empereur les renvoya, en les ftdsant ramener chez eux par des inconnus masqués qui les forcèrent à monter dans des litières exactement fermées ; le lendemain, lorsque plusieurs , à peine revenus de leurs terreurs de la nuit, en étaient encore malades, il leur envoya en présent toute la vaisselle cl les petites colonnes funèbres qu’il avait fait noircir à dessein pour le repas, mais qui, étant nettoyées, se trouvèrent en argent, et d’un travail précieux. Ces cadeaux leur furent apportés par les memes enfants qui les avaient servis à table ; mais celle fois ils étaient débarbouillés, et n’avaient plus rien de celte sinistre couleur noire qui les avait rendus si effrayants. Tout cela n’avait été qu’une détestable plaisanterie de Domilien, à qui les transes des conviés avaient cajusé un véritable plaisir.

Quelque atroce que fût celte raillerie, on eût pu la pardonner à ce méchant prince, s’il n’eùt pas souvent mis le comble à sa barbarie en faisant périr ceux qu’il avait ainsi tourmentés. La seule grâce qu’il accordât quelquefois à ceux qu’il voulait favoriser, était de leur laisser le choix de leur genre de mort.

On dit que lorsqu’il était seul dans son cabinet, Î1 s’armait d’un poinçon aigu, et prenait

un plaisir extrême à en percer les mouches qu’il voulait atlrapper.

Je ne sais si vous vous souvenez quel était le genre de supplice réservé aux Vestales qui avaient laissé éteindre le feu sacré: ces pauvres filles devaient être enterrées toutes, vives; c’est-à-dire qu’on les descendait vivantes dans un caveau que l’on murait ensuite au-dessus de leur tête. Domitien voulant se donner cet affreux spectacle, condamna à mourir de celle manière, sous un prétexte frivole, une Vestale appelée Gornélie, qu’il accusa d’un crime dont elle était innocente.

Apres ce trait, vous ne serez point étonnés qu'un tel homme ait persécuté tout ce que Rome renfermait de plus illustres et de plus honnêtes citoyens, et renouvelé envers les chrétiens, qui avaient continué à se multiplier dans l’empire, les persécutions que Néron avait exercées contre eux. Les plus saints personnages furent plongés dans l’huile bouillante, d’autres livrés aux bêtes féroces. Plusieurs des proches parents de l’empereur qui s’étaient faits chrétiens, ne furent pas plus épargnés que les autres.

. Cependant, au milieu des tortures de tant de glorieux martyrs, Domitien ne pouvait étouffer les remords involontaires qui sont toujours le premier châtiment du crime: la vie n’était plus pour lui qu’un épouvantable supplice; ses affranchis les plus dévoués étaient devenus les

objets de ses défiances, et sa propre fegimc,> Doxitia, qu’il avait aimée autrefois autant qu’il pouvait aimer , était souvent le sujet de ses craintes, malgré les précautions dont il ne cessait de s’entourer. On assure même qu’il avait conçu l’idée de la faire périr en secret, lorsque cette princesse le prévint en le faisant assassiner, après quinze ans de règne^ par quelques officiers de sa maison, qui ne trouvaient plus, de sûreté pour leur vie auprès d’un pa-* reil maître.

Un vieiilard vertueux, nommé Nerva, fut mis* sur le trône à sa place, et fit promptement oublier l’indigne frère de Titus.

Je n’aurai point d’histoire à vous raconter sur l’empereur Nerva ; vous saurez seulement que ce fut un prince sage et clément qui ré-; para autant qu’il put les maux que Domilien avait causés à l’empire. Son règne, qui ne dura que trois ans, fut doux et paisible, et il mérita la reconnaissance de l’humanité, en choisissant pour son successeur, Trajan, qui fut un. des plus illustres empereurs de Rome.

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