ADRIEN
Depuis l’an 118 jusqu’à l’an 138 de l’ère chrétienne.
Trajan était à Sélinonte près de succomber à la maladie dont il mourut, et personne ne connaissait encore le maître qu’il voulait donner après lui à l’empire. L’impératrice Plotine, qui affectionnait particulièrement un de ses neveux nommé Adrien, Espagnol de naissance, comme Trajan, résolut de l’élever au trône, quoique l’empereur ne l’aimàt guère à cause de son caractère bizarre , et même sans que ce prince s’en doutât : or, voici le moyen qu’elle employa, dit-on, pour y parvenir.
Ayant placé un homme qui lui était entièrement dévoué, dans le lit du malade, que Ton
avait transporté, dans un autre appartement, elle inlriduisit plusieurs des principaux olTiciers de l’empire, et en leur présence, le fourbe, contrefaisant la voix mourante de Trajan, déclara qu’il choisissait Adrien pour son successeur ; après quoi les assistants se retirèrent, et Plotine se hâta d’écrire au sénat pour lui faire connaître le prétendu choix de l’empereur expirant.
Ainsi, toute la puissance de Trajan ne put empêcher qu’à ses derniers moments on ne lui donnât un successeur auquel il n’avait jamais pensé , et que la ruse de sa femme ne l’emportât sur sa volonté.
Ce n’est pas, mes petits amis, qu’ Adrien fût un prince peu recommandable : né avec de grands talents militaires, il ne redoutait ni les travaux ni les dangers de la guerre : les Calédoniens , nation sauvage de l’ile de Bretagne , qui habitait les montagnes presque toujours couvertes de neige , que nous nommons aujourd’hui l’ÉcossE, ayant tenté d’arracher aux Romains la possession de celle île, on vit l’empereur à la tête d’unear mée marcher contre eux à pied et la tête nue, sous le climat froid et brumeux de celte contrée. Ces peuples guerriers, qui s’imaginaient, à travers les brouillards de leurs vallées, distinguer les ombres de leurs aïeux morts sur le champ de bataille, étaient excités contre les Romains par leurs Babdes , sorte do poètes musiciens qui, comme autro-
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fois le Tyrlé des Grecs, enflammaient le courage des soldats par leurs chants belliqueux; les Calédoniens livrèrent ainsi pendant de longues années, aux légions de Rome, des combats sanglants et sans cesse renouvelés, jusqu’à ce qu’enün Adrien , pour mettre un terme à leurs irruptions continuelles, fît construire en travers de l’ile un long et solide rempart de maçonnerie revêtu de gazon, qui servit pendant plusieurs siècles de frontière à l’empire romain dans cette province , et dont on connaît encore aujourd’hui des débris remarquables.
Cependant l’habileté d’Adrien pour la guerre ne le porta point à entreprendre, comme Trajan, des expéditions lointaines et périlleuses; sa modération. naturelle le décida même à renoncer aux conquêtes que ce prince avait faites quelques années auparavant sur les Parthes ét sur les Daces, et ce fut alors pour la première fois, depuis la fondation de Rome, que l’on vit les frontières de l’empire en Orient , reculer jusqu’à l’Euphrate et au Danube, Ainsi fut démentie l’explication donnée autrefois à la rencontre du dieu Terme, pendant la construction du Capitole, dont vous vous souvenez sans doute ; c’est que le temps était passé où Tetendue de la domination romaine pouvait s’accroître.
D’autres mérites encore se joignaient à l’habileté guerrière d’Adrien; son esprit naturel avait
été cultivé par des études sérieusés, et 11 était doué d’une patience extrême pour s’instruire , parce qu’il n’ignorait pas que ce n’est que par le travail et la persévérance que l’on peut devenir savant: chez lui, la passion de savoir était portée jusqu’à l’extrême; et l’on cite plusieurs traits extraordinaires de l’insatiable curiosité dont il était possédé ; ces qualités honorables étaient encore relevées par la libéralité et la magnificence qu’il aimait à déployer soit dans les monuments qu’il faisait élever à Rome et dans tout l’empire, soit dans les présents dont il se plaisait à combler les sénateurs et ses amis. C’était un devoir à ses yeux de se montrer affable et poli envers tous ceux qui l’approchaient , et il prenait souvent plaisir à se mêler à la foule des habitants de Rome, comme un simple citoyen.
■ Un jour qu'il traversait la place publique , une femme du peuple qui s’était adressée à lui pour obtenir une chose qu’elle croyait juste, ayant été rebutée de l’empereur, s’écria avec hardiesse: « Pourquoi donc êtes-vous prince ? n Ce mot arrêta Adrien , qui , revenant sur ses pas, l’écouta patiemment, et lui accorda ce qu’elle demandait.
^ Le même désir d’être agréable aux derniers citoyens, détermina Adrien à donner souvent à la multitude le plaisir des spectacles publics, dont vous savez qu’elle était avide ; il renouvela même, en diverses occasions, les prodi-
galités de Néron , et parut se faire un devoir de donner cette satisfaction à la populace.
Dans plusieurs calamités dont l’empire fut frappé sous son règne, il manifesta une généreuse humanité; la famine ayant éclaté en Italie, par suite du retard qu’éprouva dans son voyage la flotte qui chaque année apportait à Rome les moissons de l’Égypte, il nourrit à ses frais une immense quantité de peuple; et fit aussi rétablir de ses propres deniers plusieurs villes de l’Asie-Mineure, qui avaient été détruites par des tremblements de terre.
: Il existe encore à présent des débris précieux d’un grand nombre de monuments que cet empereur fit élever à Rome ; et ses jardins dé Tivoii, situés à peu de cette capitale, dans un endroit délicieux où une petite rivière, nommée l’Anio, se précipite en cascade, sont encore maintenant visités avec un vif intérêt par les voyageurs.
Adrien fut le premier empereur qui éloigna de son gouvernement celte classe odieuse des affranchis qui, sous les mauvais princes, avait causé le malheur et la perte de tant de Romains ; il leur interdit de se dispenser, dans l’intérieur du palais, des soins domestiques dont ils devaient être chargés, et accorda toute sa confiance à des sénateurs et à des patriciens qui la méritaient par leurs vertus.
Malheureusement, à coté de tant de belles qualités qui eussent suffi pour illustrer son rè-
gnc, Adrien nourrissait des défauts qui lui firent commettre des crimes dignes de Caligula ou de Néron ; sa vanité était extrême, et il ne pouvait souffrir sans indignation que qui que ce fut obtint sur lui la moindre supériorité en aucun genre : c’est ainsi que, par une honteuse jalousie, il persécuta plusieurs hommes dont il aurait dû au contraire encourager le mérite par des récompenses, et qu’il fit même mourir un habile architecte nommé Apollodore , qui avait élevé autrefois la colonne Trajane , et dont le seul crime était de n’avoir point approuvé des dessins que l’empereur lui avait envoyés à examiner.
Celte basse envie dont Adrien ne pouvait se défendre contre toute espèce de mérite, en lui faisant commettre de si affreuses injustices, doit vous apprendre, mes bons amis, qu’il n’est rien de plus odieux que ce vice, dont une âme honnête doit se préserver avec soin, puisqu’il peut nous porter à dos actions aussi condamnables.
Dans toutes les conditions et à tous les âges de la vie, mes enfants, il faut savoir envisager sans mécontentement la supériorité ou le bonheur que les autres obtiennent, et les succès d’autrui ne doivent nous inspirer qu’une louable émulation pour en mériter de semblables.
Ainsi, lorsque vos camarades reçoivent des prix ou d’autres récompenses qu’il doivent à leur travail, au lieu d’en concevoir de la jalousie, vous devez les en féliciter de bon cœur, en
partageant leur joie, et vous efforcer aussitôt de les égaler.
Les dernières années d’Adrien ne furent ni les plus heureuses ni les plus honorables de sa vie; atteint d’une maladie longue et douloureuse, qui ne lui laissait plus l’espoir de voir ses jours se prolonger, et n’ayant point de fils pour lui succéder, il adopta un jeune Romain, appelé Ælius Vérus, doué d’une beauté remarquable , mais dont cet avantage était le seul mérite: heureusement pour l’empire, ce jeune homme mourut avant Adrien , et le choix de l’empereur tomba alors sur Titus Antoxir, sénateur romain , déjà avancé en âge , et aussi célèbre à Rome par ses vertus que Yérus l’avait été par ses vices.
Les souffrances d’Adrien, au lieu de le ramener à une humeur plus douce , le rendirent sombre et farouche, et firent éclater en lui un penchant marqué vers la cruauté. C’est ainsi qu’il fit périr plusieurs personnes de sa propre famille, sous les prétextes les plus frivoles, et Rome put craindre un moment de voir un autre Tihère occuper le trône : mais le sage Antonin, dans lequel il avait une grande confiance, l’arrêta plusieurs fois dans ses fureurs, qui menaçaient de faire couler le sang de plusieurs illustres sénateurs dont le vieillard malade croyait avoir à se plaindre.
Enfin l’existence lui devint tellement à char-
ge, qu’il résolut d’y mettre fin de ses propres II 4*
mains; mais Antonin , toujonrs ingénieux à empêcher le mal, trouva moyen de le détourner de ce funeste dessein par une ruse que je vais vous raconter.
Une femme, qui feignait d’être aveugle, fut indroduite par les soins d’ Antonin en présence de l’empereur , et lui annonça que , dans un souge qu’elle avait eu quelques mois auparavant, une voix qui semblait venir du ciel lui avait ordonné de se rendre auprès de lui pour l’empêcher de se donner la mort, en l’assurant qu’il guérirait prochainement; mais qu’ayant négligé d’obéir à cet ordre, elle avait été tout à coup frappée d’aveuglement, et ne devait recouvrer la vue que lorsqu’elle aurait accompli ce que la voix céleste lui avait commandé; après ce récit, que le prince écouta avec beaucoup d’attention, elle demanda de l’eau pour se laver les yeux en sa présence, et parut complètement guérie.
Adrien, dont l’esprit était sans doute affaibli par la maladie, parut ajouter foi à ce prétendu prodige , et dès ce moment il endura plus patiemment ses souffrances; mais enfin il y succomba à l’âge de soixante-deux ans, après avoir occupé le trône pendant vingt années.
Le tombeau d’Adrien, vaste monument qu’Antonin lui fit élever sur la rive droite du Tibre, existe encore aujourd’hui et forme maintenant la citadelle de Rome, sous le nom de château Saint-Ange.