VÉRUS ET MARC-AURÉLE
Depuis l’an ICI jusqu’à l’an 180 de l’èrc chrétienne.
Marc-Aurèle était digne, par ses vertus, de succéder au sage Antonin : doué de presque toutes les belles qualités, qui ornaient son père d’adoption , il avait encore, dès son enfance, perfectionné ses bonnes inclinations naturelles par l’étude d’une précieuse philosophie , qui depuis le règne de Domitien s’était fort répandue parmi les Romains. Celte science , dont vous vous souvenez sans doute que le nom veut dire amour de la sagesse, avait été apportée
à Rome par ÉritTÊTE, savant Grec, qui, Ifsclave dans sa jeunesse et pauvre tant qu’il vécut, enseignait aux autres hommes à mépriser les . richesses , et à supporter patiemment toutes • les misères de la vie ; cette connaissance si précieuse dans un temps où tous les Romains étaient accablés par la cruauté du second fils de Vespasien, fut accueillie avec empressement par les pé^sonnages les plus respectables de l’empire, qui cherchaient par son étude à oublier les dangers dont leur tête était sans cesse menacée.
Peu de princes, mes petits amis, ont porté aussi loin que Marc-Aurèle l’amour de leurs devoirs et la pratique de toutes les vertus : comme il avait été bon fils, il se montra bon frère, bon empereur: et si son excessive bonté mérita quelques reproches, ce fut par l’indulgence qu’il témoigna envers l’impératrice Faustire, sa femme, fille d’Antonin, que de honteuses folies peuvant faire comparer à l’infâme Messaline.
■ Marc-Aurèle avait été seul désigné par Antonin pour succéder à l’empire , mais dès qu’il en fut le maitre, il obtint du sénat de lui associer Lucius Vérus, son frère d’adoption, prince peu recommandable à la vérité, mais qu’il affectionnait de toute son âme, de sorte que pour la première fois Rome eut deux empereurs en même temps. Cette nouveauté, introduite dans les anciens usages, fut consacrée par une médaille où les deux princes sont représentés se
tenant par la main pour exprimer la bonne intelligence dans laquelle ils vivaient, avec cette inscription en latin : Concorde des empereurs.
Cependant , mes enfants , malgré les rares vertus de Marc-Aurèle et ses bonnes intentions, son règne ne fut point parfaitement heureux:
des débordements extraordinaires du Tibre , d’horribles famines, la peste, désolèrent successivement l’Italie et une grande partie deFempire: quoique l’empereur n’aimât point la ^erre, qui cause toujours de grands malheurs aux nations, plusieurs invasions des Parthes dans les provinces romaines d’Asie, et des Germains sur le bords du Danube, l’obligèrent à passer sa vie presque entière à la tête des légions.
Marc-Aurke semblait se multiplier pour parer à tant de fléaux, et tandis que le faible Vérus ne songeait qu’à ses plaisirs, le sage empereur vendait ses bijoux et les meubles les plus précieux de son palais pour subvenir aux frais de la guerre, et soulager la misère des peuples. En même temps , persuadé que les hommes seraient plus heureux lorsqu’ils seraient meilleurs , il faisait tous ses efforts pour adoucir les mœurs publiques , et ne pouvant étouffer la passion des Romains pour les spectacles de gladiateurs, il ordonna du moins que ces malheureux , dans leurs combats, ne fissent plus «sage d’épées tranchantes, afin que le peuple perdit l’habitude de voir sans cesse le sang humain couler sous ses yeux.
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n y avait déjà neuf ans que Marc-Aurèle régnait avec Véms, dans un accord parfait, lorsque ce dernier; auquel il avait fait épouser sa fille Luciila, mourut presque subitement. Cette mort laissa peu de regrets dans l’empire, où personne n’avait appris à aimer un prince qu’on ne pouvait estimer.
Le reste’ de la vie de Marc-Aurèle fut rempli par des guerres acharnées et sanglantes, sur les diverses frontières de l’empire, d’abord contre les Parthes et ensuite contre les Quades et les Marcomans, peuples germaniques qui s’étaient répandus depuis les bords du Danube jusqu’aux montagnes de la Bohème , d’où ils avaient chassé les Boïens. Marc-Aurèle , par plusieurs victoires sur ces barbares , dont il triompha solennellement à Rome, les força à se retirer à cinq journées dç marche au delà du Danube, mais ces succès passagers ne produisirent qu’une paix peu durable, que les Germains se hâtèrent de rompre dès qu’ils furent en mesure de renouveler leurs attaques.
Je dois vous faire remarquer ici, mes petits amis , que les légions de Rome , autrefois si redoutables lorsqu’elles n’étaient formées que de citoyens romains, n’étant presque plus composées, du temps de cet empereur , que de soldats de toutes les nations, avaient entièrement perdu l’antique discipline qui avait si longtemps fait leur force. Les jeunes Romains avaient entièrement cessé de s’exercer au champ de Mars,
et les étrangers n’obéissaient qu’avec peine à des maîtres qu’ils avaient cessé de redouter, Marc-Aurèle essaya par des exemples sévères de rétablir l’ancienne discipline militaire, mais après lui tout retomba dans le désordre, et les empereurs qui tentèrent d’opposer quelque barrière à ce fléau en devinrent les premières victimes.
Quoi qu’il en soit, ce prince retarda la chute de l’empire par ses victoires sur les Germains, mais il fit une grande faute en permettant à quelques tribus de barbares de s’établir dans les Gaules, et dans quelques autres provinces: ces peuples enseignèrent ainsi à ceux de la même origine le chemin de l’Italie , et leur inspirèrent l’idée de se partager l’empire.
Marc-Aurèle ne montra pas envers les chrétiens la même modération que le sage Antonin; il remit en vigueur quelques-uns des anciens édits que les plus méchants empereurs avaient portés contre eux, et ne les défendit pas contre les fureurs aveugles de la populace, qui ne cessait de les accuser d’avoir causé tous les malheurs publics, comme si ces glorieux martyrs, dont la vie simple et exempte de reproche excitait le respect des païens eux-mêmes, pouvaient aider en quelque chose les ennemis de l’empire.
Ce prince, qui dans un temps meilleur eût été l’un des bienfaiteurs de l’humanité, mourut après un règne de dix-neuf ans, et fut enèeveli
dans le même tombeau qu’Antonin, dont fl avait suivi l’exemple; avant d’expirer, il donna de sages avis à son fils GonnoDE, qui lui succéda; mais vous allez voir tout à l’heure comment ce jeune prince en profita.
Après la mort de Marc-Aurèle, beaucoup de Romains, pénétrés de respect pour ses vertus, placèrent son image parmi celles de leurs dieux domestiques, persuadés que la mémoire d’un si bon prince devait être encore après lui le plus sûr gardien de la maison de ses sujets.