COMMODE
Depuis Tan 180 jusqu’à l’an 194 de l’ère chrétienne.
Si Marc-Aurèle avait réuni toutes les vertus dont un homme peut être orné. Commode , son fils, fut l’assemblage de tous le vices.
Dès l’âge de treize ans, Commode, malgré les bons exemples dont il était entouré, fit connaître par un seul trait tout ce qu’il deviendrait un jour: un malheureux esclave n’ayant pas chautré suffisamment son bain, le prince ordonna aussitôt qu’on le jetât dans une fournaise ardente, ' pour le punir d’une faute aussi légère. Heureusement son précepteur se garda bien d’obéir à cette terrible fantaisie, mais il fallut, pour tromper le jeune monstre, que l’on fit brûler dans la fournaise une peau de mouton
fraîchement écorchée, dont l’odeur pùt lui faire croire que ses ordres cruels avaient été exécutés.
Une telle action A un pareil Age, mes enfants, pouvait faire pressentir aux Romains le règne d’un imitateur de Caligula, de Néron ou de Domitien; cependant les trois premières années de Commode se passèrent paisiblement, quoiqu’il eût éloigné de sa personne tous les anciens amis de son père, pour ne s’entourer que de jeunes débauchés et de flatteurs : sa beauté remarquable, le souvenir de Blarc-Aurèle et le nom d’Antonin, qu’il avait ajouté au sien, le rendaient même cher au peuple, lorsqu’un événement inattendu vint faire éclater dans le jeune empereur des vices alTreux, qu’il avait soigneusement cachés jusqu’alors.
- Un soir que, revenant d’assister aux jeux de l’amphitéAtre, il traversait un portique sombre qui conduisait au palais, un jeune homme, appelé Qüadratüs, fondit sur lui, un poignard à la main, en criant d’une voix menaçante: k Tiens, voilà ce que le sénat t’envoie I » Celle exclamation, qui avertit Commode, lui fit éviter le coup qui le menaçait ; le meurtrier fut saisi, désarmé et bientôt après forcé par d’effroyables tourtures de déclarer ses complices, parmi lesquels se trouvait Lucilla , sœur de Comniode et veuve de Lucius Vérus , femme aussi peu recommandable que sa mère Fanstine, et un certain nombre de sénateurs qu’elle avait dé-
terminés par de trompeuses promesses à s’associer à sa haine.
Celte découverte fit une profonde impression sur l’esprit de Commode ; se croyant entouré d’ennemis toutes les fois qu’il entrait au sénat, il conçut contre cette assemblée une haine implacable, et dès ce moment il surpassa en brutalité, en barbarie et en extravagance les plus mauvais princes qui eussent occupé le trône des Césars. Sa sœur Lucilla, et sa propre femme CiuspiNE, d’abord exilées dans l’île de Caprée, furent peu de temps après mises à mort par son ordre; tous les sénateurs qui appartenaient à la famille des Anlonins, regardés par lui comme autant d’ennemis secrets, furent en butte à sa colère et à sa férocité, et bientôt il n’y eut plus dans tout l’empire un seul personnage de distinction qui pût se croire à l’abri de la cruauté de Commode.
Perexkis , celui de ses ministres qu’il avait le plus comblé de faveurs , lui ayant inspiré quelque défiance, il le fit déclarer ennemi public, et les soldats de la garde de Commode, auxquels il fut promptement livré par son ordre, le mirent en pièces; la femme et les enfants de ce mallieureux partagèrent son sort, et cette famille, comme celle de Séjan, périt tout entière dans la même journée.
Un esclave du palais, nommé Cléandre, que le caprice de Commode avait élevé à la place de Pcreimis, obtint pendant quelque temps les
bonnes grâces de ce maître farouche; c’était un homme avide, insatiable de richesses et de barbaries, qui, pour plaire à l’empereur, fit mourir le dernier prince qui eût hérité du nom et des belles qualités des Antonins; Commode partageait avec son ministre les trésors de ceux qu’il faisait périr, mais ce misérable ne jouit pas longtemps de cette exécrable fortune ; la peste et la famine ayant éclaté à la fois dans Rome, la populace, regardant ce double fléau comme un juste châtiment des crimes de Cleandre, se porta en foule au palais pour demander à l’empereur de livrer son ministre à la colère publique. Les cris forcenés de cette multitude parvenaient déjà aux oreilles de Commode, alors plongé dans un honteux repos, sans que personne, de peur d’exciter sa colère, eût osé l’informer de ce qui se passait dans la ville, lorsque Fadilia, l’une de ses sœurs, vint, les cheveux épars, se jeter à ses pieds, et lui représenter en pleurant le danger qui menaçait l’empereur, lui-même , s’il ne cédait sans plus tarder aux demandes du peuple. Commode, épouvanté de ce récit, fit aussitôt amener Cléandre en sa présence et lui ayant fait trancher la tête , il ordonna qu’on la jetât à l’inslant même à la populace, qui se dispersa.
Mais tandis que Commode livrait ainsi le soin de l’empire à des hommes qu’il sacrifiait sans regret dès qu’ils cessaient de lui être utiles les jeux du cirque , les courses de chars , et
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surtout les exercices où il pouvait répandre le sang des hommes et des animaux, étaient devenus sa seule occupation et son plus grand plaisir. Passionné pour les combats de gladiateurs, il s’exerçait sans cesse, tantôt dans son palais, tantôt en public, contre quelqu’un de ces malheureux que leur triste condition condamnait à une mort certaine; mais aussi lâche que cruel, il se servait contre eux d’épées tranchantes et aiguës, tandis qu’il ne leur laissait pour armes que des lames de plomb qui ne pouvaient faire aucun mal.
Ainsi Commode ne prétendait pas , comme Néron, être regardé comme le meilleur musicien et le plus habile comédien de son temps, mais il avait acquis par des exercices continuels, bien peu dignes d’un empereur, et surtout du fils de Marc-Aurèle, une telle adresse dans les jeux du cirque, que l’on raconte, qu’un jour s’étant placé dans l’arène, une girafe, des éléphants, des rhinocéros, des cerfs, et jusqu’à cent lions, furent percés de ses traits, à mesure qu’ils y étaient introduits. Une autre fois, au moment où une panthère furieuse, s’étant précipitée en bondissant sur un malheureux condamné à celte mort horrible , l’avait déjà saisi , l’empereur décocha si adroitement une flèche à la bête féroce, qu’il la tua d’un seul coup, sans effleurer l’homme. Ce fut peut-être la seule bonne action que Commode eût faite dans sa vie, et dont il pût tirer vanité.
* ' Un autré de ses amusements. était de se faire le barbier de ses domestiques: alors, saisissant un rasoir; il coupait à l’un le nez, à l'autre une nreille ; ou bien feignant de se faire chirurgien, il abattait impitoyablement bras et jambes aux infortunés qu’il avait fait amener devant lui pieds et poings liés.
• N’est-il pas vrai, mes enfants, qu’en lisant de pareilles horreurs, qui sont pourtant attestées par tous les historiens, on est tenté de les regarder comme des contes faits pour épouvanter, plutôt que comme des récits véritables ? mais comme je crains que ces affreux détails ne vous aient déjà fait soulever le cœur, je ne vous raconterai plus qu’un seul trait de Commode pour vous faire comprendre jusqu’où put aller la folie de ce misérable.
Les flatteurs qui l’entouraient, en le félicitant de ses victoires sur les bêles féroces, ne
cessaient de le comparer, dans leurs acclamations, à rilercule. des Grecs, qui, comme vous l’avez vu dans la Mytologie, s’illustra en combattant l’hydre de Lerne, le lion de Némée et les autres monstres dont on dit que la terre était peuplée de son temps. Ce rapprochement avec le demi-dieu plut à l’extravagant empe- ’ reur, et dès ce moment, adoptant au nombre des attributs de sa puissance une peau de lion et une massue, il prit le titre d’IIercule romain, et ne rougit pas de se faire représenter sur des ^
monnaies dont un grand nombre sont parve-
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nues jusqu’à nous, sous ce nom el ce costume ridicule. On dit que, pour mettre le comble à ses barbaries, il imagina un jour de faire rassembler dans une des cours de son palais un grand nombre de pauvres gens que de cruelles infirmilés avaient privés de Tusage de leurs jambes, et qu’après les avoir fait attacher dans des espèces de queues de dragons, pour figurer les monstres de la fable , il saisit sa massue et les assomma tous jusqu’au dernier.
Cependant l’empire s’indignait d’obéir si longtemps à un pareil misérable , et sans le respect que les Romains portaient à la mémoire de Marc-Aurèle, ils n'auraient pas supporté pendant quatorze années les atrocités de son indigne fils : les Barbares, devenus plus hardis, pressaient chaque jour davantage les frontières de l’empire : les légions , achevant de perdre entièrement leur ancienne discipline, semblaient à tout moment prêtes à se révolter; el le sénat, avili par les fureurs de Commode, tremblait et s’humiliait devant les supplices.
Ce prince avait trouvé dans la maison de Quadratus, après la mort de ce sénateur, une jeune fille nommée Margu, qui était douée d’une beauté remarquable : il la fit conduire dans son palais, el parut d’abord écouler ses conseils avec plaisir , ce qui sauva peut-être la vie à bien des personnes, car Marcia n’était pas une méchante femme, et l’on assure même qu’elle obtint du tyran de ne point persécuter les chrétiens, comme il en cul souvent la pensée.
Mais un jour Commode, ayant consulté Marcia sur le dessein qu’il avait conçu de faire égorger tous les magistrats de Rome, pour être à la fois le seul maître de l’empire, et de ne plus paraître en public que sous le costume ordinaire des gladiateurs, parmi lesquels il avait voulu se faire revevoir, cette femme le supplia en pleurant d'abandonner ce funeste dessein.
Le lendemain, un petit enfant, que Commode soulTrait habituellement dans ses appartements, où il se divertissait de scs gentillesses, oyanl pris en jouant les tablctles de ce prince, les porta à Marcia, qui y lut avec terreur son nom et celui d’un grand nombre de personnages illustres et d’olficiers du palais, qu’il avait résolu de faire mourir, pour avoir essayé de lui faire quelques remontrances.
■ Alors Marcia se décida à le prévenir par un coup hardi, et à l’instant même faisant avertir Eclectùs, chambellan de l’empereur, c’est-à dire l’un des principaux oHiciers du palais impérial, et Lætüs, préfet du prétoire, elle leur fit voir leurs noms inscrits sur les fatales tablettes. Ces officiers, frappés d’épouvante^ n’hésilérent pas à entrer dans les desseins de Marcia, et tous trois s’engagèrent à faire périr l’empereur, avant qu’il eût pu soupçonner que ses desseins leur étaient connus.
Ce jour-là précisément, après avoir, selon sa coutume, combattu contre des bétes féroces ,
Commode revint fort allwé, et Marcia lui versà du poison dans une coupe de vin délicieux, dont il but avec avidité à diverses reprises : puis, comme après avoir sommeillé un moment, les elTets du poison se faisaient à peine sentir , elle craignit qu’il ne vécût encore asscfz pour réaliser scs projets contre elle; et introduisant sans plus attendre dans l’appartement impérial un athlète nommé Narcisse , qui lui était entièrement dévoué, cet hornme robuste saisit Commode à la gorge, et Télrangla sans résistance^
Son corps, enveloppé dans un paquet de linge, fut porté secrètement hors du palais pendant la nuit, et ce ne fut que longtemps après qu’il fut déposé dans le tombeau d’Adrien, auprès d’Antonin et de Marc-Aurèle, avec lesquels il avait si peu de ressemblance.
Commode n’avait que trente-trois ans lorsqu’il i)érit : sa mort causa une joie universelle dans l’empire ; tout le monde s’en réjouit , à l’exception pourtant des soldats, qui regretlcV ient un empereur sous lequel la discipline militaire avait achevé de se corrompre.
Le successeur de Commode fut un illustre général, nommé Pertiivax, que Lætus et Ecleclus forcèrent à accepter l’empire, en le faisant proclamer par les prétoriens, avant même que la mort de Coinmode fût connue dans la ville ; c’était un vieillard vénérable qui, par ses vertus , aurait pu faire le bonheur de l’einpi-
re , si la mutinerie des soldats , qui ne connaissait plus de bornes , lui en eût laissé le temps, mais trois mois à peine après son avènement, une révolte ayant éclaté dans le camp des prétoriens, sous le prétexte qu’on ne leur avait pas donné tout l’argent que Lætus leur avait promis, trois cents de ces furieux marchèrent l’épée à la main sur le palais impérial, demandant insolemment la tête de l’empereur.
Pertinax, à l’approche de ces forcenés, sans se laisser effrayer par leur cris menaçants, s’avança d’un air calme au-devant d’eux, et leur parla avec tant de fermeté, que la plupart des inutins remirent l’épée dans le fourreau, en rougissant de honte : mais l’un d’eux, plus féroce que les autres, ayant osé lever sur l’empereur une bique dont il était armé, ce prince, après s’être couvert la tête de sa robe, comme autrefois César dans le sénat, se laissa percer de coups sans se défendre. Pertinax était âgé de soixante-dix ans et n’avait régné que quatre-vingt-six jours. Les meurtriers lui coupèrent la tête, qu’ils portèrent dans leur camp au bout d’une lance, et son corps mutilé resta sur les degrés du palais sans que personne osât le relever, de peur d’exciter la colèçe des soldats^
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