SEPTIME SÉVÉRE
Depuis l’an 194 jusqu’à l’an 199 de l’ère clirclicnne.
Les prétoriens mutinés qui avaient tué Pertinax se mirent à crier du haut des murailles de leur camp, où ils s’étaient retirés, que l’empire était à vendre, et qu’ils le donneraient à celui qui leur en offrirait le plus d’argent.
Un pareil trait, mes petits amis, ne doit pas nous surprendre de la part d’une troupe indisciplinée, accoutumée depuis longlcmps à faire et à défaire des empereurs ; mais ce qui est bien plus étonnant , c’est qu’il se soit trouve des hommes assez fous pour solliciter un pareil marché Pompeiavus, beaufrère de Pertinax, se présenta d’abord, et promit aux soldats une grosse somme d’argent s’ils voulaient l’élever à l’empire ; mais un sénateur appelé Didis JuiiAXTs, s’étant engagé à leur payer à l’instant même une somme beaucoup plus forte, fut aussitôt proclamé emperenr par eux, et conduit, à la lueur des flambeaux et précédé de la tête de Pertinax, au palais impérial, où il ne put entrer qu’après avoir passé sur le corps sanglant de ce prince infortuné.
Ce triste spectacle ne parut faire aucune impression sur celle homme dur et insensible ; aussitôt entré dans le palais, il ordonna que des danseurs et des comédiens vinssent le di-
verlir, et passa la nuit presque entière à célébrer, autour (l’une table somptueusement servie de toutes sortes de mets recherchés et de vins délicats , ce qu’il appelait son heureuse élévation au trône. On dit pourtant que lorsque les danseurs et les musiciens se furent retirés avant le jour, et que Didius se trouva seul éclairé par une lampe vacillante au milieu de l’obscurité, il ne put s’empêcher de frémir en son géant au danger auquel il s’exposait volontairement en achetant l’empire des meurtriers de Pertinax; c’est que sa conscience lui reprochait déjà d’avoir en qucilque sorte participé à la mort de cet homme de bien , en se hâtant de recueillir ses dépouilles.
En elfel, mes enfants, Didius Julianus ne jouit pas longtemps de celte grandeur, dont il se croyait le possesseur légitime, puisqu’il l’avait payée: car de trois côtés à la fois s’élevèrent autant d’ennemis redoutables, qui se trouvaient chacun à la tète d’une puissante armée.
Le premier se nommait Niger, et commandait en ce moment les légions romaines en Syrie : le second, appelé Albinls était le chef des légions de la Bretagne, et le troisième enfin, qui portait le nom de Septime Sévère, avait été chargé jusqu’alors, en Illyrie, de contenir les Barbares qui menaçaient à tout moment de franchir le Danube.
Ce dernier, en apprenant le meurtre de Périmas marcha rapidement sur Rome avec son
nrmée sous prétexte de le venger, et comme Didius Julianus, épouvanté, après avoir essayé vainement de déterminer, par des promesses, les prétoriens à prendre les armes pour sa défense, ordonnait aux vestales et aux prêtres des dieux de s’avancer en procession au-devant des légions pour les supplier de s’arrêter dans leur marche, le sénat, qui méprisait sa lâcheté, le fit mettre à mort dans son palais même avant que Sévère, qui prenait déjà le titre d’empereur, se fût rendu maître de la ville.
Cependant Albinius et Niger, l’un en Bretagne, l’autre en Asie, se préparaient chacun de leur côté à la guerre, et Sévère , après avoir chassé honteusement les prétoriens, pour les punir du meurtre de Perlinax , se mettait en marche pour leur disputer successivement l’empire: il avait eu soin, avant de quitter Rome, de créer une nouvelle garde prétorienne, bien plus nombreuse que la dernière, mais sur laquelle il croyait pouvoir compter.
Avant de se diriger sur l’Asie , pour combattre Niger, Sévère avait eu l’attention, pour se concilier le peuple qui regrettait Perlinax, de faire rendre à ce prince les honneurs divins, dans une fête solennelle que l’on nommait une Apothéose, ce qui voulait dire élévation au rang des dieux.
Cette apothéose des empereurs, mes enfants, se célébrait alors avec une pompe prodigieuse, et dont je veux vous donner une idée : une fi-
gure en cire, représentant le prince mort, était couchée pendant sept jours sur un lit de parade , autour duquel les médecins se réunissaient comme pour délibérer sur sa maladie.
Après cela on transportait cette figure sur iin bûcher à plusieurs étages , au sommet duquel on plaçait, dans une cage peu apparente, un aigle qui, en s’envolant lorsque le bûcher s’enflammait , était censé porter au ciel l’âme de l’empereur. Le sénat, les magistrats, les prêtres et les vestales assistaient à cette singulière cérémonie, que le peuple ne manquait jamais de saluer par mille acclamations.
Cette coutume ridicule des Romains de diviniser ainsi leurs empereurs s’était introduite depuis Auguste, et à l’exception de Tibère, de Caligula et de Néron, je crois que presque tous, après leur mort, furent adorés comme des divinités ; encore n’est-il pas bien certain que ces méchant princes n’eurent pas aussi de leurs anciens serviteurs quelques autels secrets.
La guerre civile qui éclata bientôt entre Niger et Sévère ne fut pas de longue durée, mais elle donna lieu à des combats terribles et sanglants: après une lutte acharnée , le premier de ces princes ayant perdu une grande bataille, fut pris et tué par les troupes de son ennemi , et sa mort mit une partie de l’empire à la disposition du vainqueur ; eet événement eut lieu en Asie auprès d’issus, à peu près dans le même lieu où autrefois Alexandre-le-Grand
avait vaincu Darius pour la seconde fois , ainsi que vous avez pu le lire dans V Histoire grecque,
- Il y avait alors sur le Bosphore de Thrace, qui, comme vous savez, sépare l’Europe de l’A^ sie, une ville puissante regardée avec raison comme la clef des provinces orientales de l’empire. Cette ville se nommait Byzance, et ses habitants avaient eu l'imprudence de se déclarer pour Niger, lorsqu’il s’était fait proclamer empereur. Après sa victoire. Sévère, irrité, envoya contre les Byzantins une armée fonnidable, avec ordre de les traiter avec la dernière rigueur.
Or, dans ee temps-là, il n’y avait plus guère de Romains dans les légions des empereurs ; la plupart des soldats qui les' composaient étaient des étrangers, et souvent même des barbares , que l’espoir du pillage et des récompenses attirait sous les drapeaux : aussi ces armées formées d’un ramassis d'hommes de tous les pays, étaient-elles de véritables fléaux pour les provinces qu’elles traversaient.
Vous pouvez juger par là quel fut le sort de la malheureuse Byzance, lorsqu’elle tomba au pouvour de ses farouches ennemis, après une résistance opiniâtre : le plus grand nombre de ses habitants fut réduit en esclavage; on renversa les murailles dont elle était entourée, et Sévère défendit que désormais on lui donnât le litre de ville ou de cité.
Nous verrons plus tard ce que devint celle
même Byzance qui , sous un autre nom , est encore aujourd’hui l’une des plus puissantes cités du monde, et la capitale d’un très-vaste État.
. Cependant Sévère , qui venait de traiter si cruellement les Byzantins , n’était pas encore le seul maître de l’empire: Albinus, après avoir quitté la Bretagne^ s’avança à travers les Gaules, et déjà ses légions menaçaient l’Italie d’une invasion prochaine. Septime Sévère marcha rapidement au-devant de lui, et les deux armées s’étant rencontrées auprès de la ville de Lyon l’ime des principales de France, Albinus, complètement défait, se donna la mort de sa propre main. Sévère, pour effrayer le sénat qu’il soupçonnait d’avoir secrètement favorisé ses ennemis, fit porter à cette assemblée la tête sanglante de son rival, avec cette lettre menaçante : « Je vous envoie la tête d’ Albinus afin que vous sachiez que je suis irrité contre vous. » C’était assez leur dire qu’il ne leur restait plus d’espoir de salut que dans une prompte soumission.
En effet vingt-neuf sénateurs, qu’il connaissait pour des partisans secrets d’ Albinus, furent les victimes que frappa le nouvel empereur, dont le début semblait présager un règne terrible , et tout à fait d’accord avec son nom ; mais dès qu’il ne trouva plus de résistance à ses volontés, il se radoucit et cessa de se montrer impitoyable. Cependant pour
flatter ses soldats, dont Commode avait encouragé l’indiscipline, il mit ce méchant prince au rang des dieux, et poursuivit à outrance ceux de ses meurtriers qui vivaient encore. Lælus et Marcia avaient déjà péri sous le règne de Didius; Eclectus s’était tué lui-même, et il ne restait plus alors que l’athlèle Narcisse qui, comme vous savez , avait étranglé Commode.
Sévère ordonna que cet homme fût exposé aux lions, supplice fort en usage à celte époque, où la populace de Rome continuait à se montrer avide de ces spectacles cruels. Dans les temps de persécutions , beaucoup de martjTS chrétiens périrent de celte mort affreuse.